27 oct. 2007

Mensonges & Statistiques (6)


De l'intégrité graphique

Tous les graphiques mentent. Mais ils mentent plus ou moins. La différence entre un bon graphique et un mauvais graphique, c’est son intégrité. Un bon graphique est celui dont le lecteur tire les mêmes conclusions que l'analyste qui a travaillé sur les données brutes. L’intégrité graphique est le résultat de toute une série de décisions prises par son concepteur. Ces décisions concernent principalement les trois questions du filtrage des données, de l’agrégation des données et du désign graphique.

Le filtrage

Le filtrage est l’opération par laquelle on décide d’inclure ou d’exclure tel ou tel groupe de données.

Exemple 1. Dans un article du Monde, daté du 5/02/05, Laurent Mauduit évoque la question du partage de la valeur ajoutée des entreprises. Selon lui, la période récente se serait traduite par « une déformation historique du partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits ». S’appuyant sur les données de l’INSEE (cf. graphique 1), il livre ce commentaire : « En résumé, la part des richesses créées par les entreprises et revenant aux salaires est tombée de 70 % à 60 % dans le courant des années 1980. Et la part des profits a fait le chemin inverse, grimpant de 30 % à 40 %. » On peut illustrer ces dires avec le graphique 1 (établi d’après les indicateurs annuels de l’INSEE, dec. 2006).


Le problème est que la série part de 1978. Or, les années 1978-83 furent pour les profits les pires années depuis la guerre: le taux de marge est alors 5 points en dessous de la moyenne des Trente Glorieuses. Pour montrer que les profits sont démesurément hauts, il suffit de faire partir la série du point le plus bas, et le tour est joué. A l’inverse, une série plus longue relativise considérablement l’ampleur de la hausse des profits (graphique 2).

Source: Thomas Piketty, Les hauts revenus en France au 20ème siècle, 2001

Exemple 2. Un autre type de filtrage malhonnête consiste à manipuler l’échelle des ordonnées. Observez attentivement l’évolution du cours de l’action Phantasmo sur le graphique ci-dessous. Phantasmo affiche des résultats en hausse continue, c’est apparemment un excellent placement.

En réalité, l’action Phanstasmo a beaucoup moins augmenté que ne le laisse présumer le graphique. Tout est une question d’échelle…

Source: "Empirical Evaluation in Informatics", Christopher Oezbek, professeur d’informatique à l’université libre de Berlin.

Moralité : du côté des ordonnées, surveillez l’échelle ; du côté des abscisses, prenez garde au départ de la série…

L’aggrégation

L’aggrégation désigne l’opération par laquelle on répartit les données individuelles dans des sous-ensembles. De ce point de vue, la définition des limites n'est pas indifférente. Comme le montre l’exemple ci-après, une représentation cartographique des taux de natalité par Etat aux Etats-Unis ne donne pas les mêmes informations selon que la répartition des Etats se fait par quintiles (chaque groupe représente 20 % des Etats) ou par intervalle égaux (chaque intervalle représente 1,3 pour mille) :



Le premier graphique isole le cas de l’Utah, le second met en évidence un groupe élargi d’Etats du Sud-Ouest, à forte immigration hispanique. Dans les deux graphiques suivants, le filtrage devient franchement malhonnête :



Le premier graphique donne à penser que les taux de natalité sont dangereusement bas, le second qu’ils sont au contraire dangereusement élevés.

Source : Lying with Maps (pdf), by Mark Monmonier, Statistical Science, 2005, Vol. 20, No. 3, 215–222

Le design

Un graphique a vocation à mettre en relief ce qu’a révélé une analyse scientifique des données. Tous les éléments du graphique doivent tendre vers cet objectif.

Les points peuvent être reliés en traçant une courbe, ou pas. Si l’important, c’est la tendance, relions les points. L’espace entre la ligne et la base est parfois colorié ou ombré, mettant alors en évidence l’ampleur des écarts par rapport à la base de référence. Le problème est ici double :

- les données ont-elles réellement une base objective ? Ou bien la base choisie est-elle arbitraire ? D’autre part, l’échelle du graphique indique-t-elle clairement la valeur de la base ?
- la couleur choisie est-elle appropriée ? est-elle neutre ? ou au contraire oriente-t-elle le commentaire ? On sait que des couleurs comme le rouge, l’orange, le jaune, véhiculent des émotions plus fortes que des couleurs comme le bleu ou le vert. Par exemple, le rouge est associé à des choses négatives, comme le sang, le feu, la perte d’argent, etc.

Voici un exemple de graphique équivoque, généré par l’U.S. National Oceanographic and Atmospheric Administration. Il montre l’évolution des températures annuelles moyennes de la terre de 1880 à 2002.


Ce graphique présente deux biais de conception graves :

- les anomalies représentent les écarts annuels à la température moyenne observée sur la période. Cette moyenne est de 15 degrés, mais elle n’est pas mentionnée sur le graphique, la base est ici à zéro. Or une anomalie de 1 degré rapportée à une moyenne de 15 degrés, n’est pas perçue de la même manière qu’une anomalie de 1 degré par rapport à une base de 0 !

- le choix de colorier en bleu les écarts négatifs et en rouge les écarts positifs suggère que l’évolution est alarmante. Le réchauffement est ici décrit comme une mauvaise chose. Mais les données de température ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises. Une température plus chaude n’est pas nécessairement une moins bonne chose qu’une température plus froide ! De ce point de vue, le graphique ci-après est plus honnête. La tendance est bien mise en lumière au moyen d’une courbe, mais celle-ci est uniformément rouge.


La valeur zéro correspond à la température moyenne de la période 1961 – 1990. Source: Guy Blanchet, Roger Goullier : Le réchauffement climatique entre mythes et réalités, DESCO

Bien évidemment, les données ont été filtrées, pour la bonne raison que nous n’avons pas de données météorologiques avant 1860. Toutefois, il est possible de connaître l’évolution des températures depuis 400 000 ans grâce aux relevés effectués sur la calotte glaciaire antarctique (cf. graphique ci-dessous).


Manifestement, la terre est sujette à des cycles de réchauffement et de refroidissement. Le dernier âge glaciaire a pris fin il y a 15 000 ans. Depuis, les températures ont augmenté de 3°C. A l’aune du temps long, l’élévation de 0.7°C des températures depuis 1880 apparaît comme un épiphénomène.

Source : How to lie with statistical graphics (pdf), Andy Sleeper, Successful Statistics LLC.

nb: sur le sujet, cf. aussi "Les pièges des représentation graphiques : les séries chronologiques", par Jean-Paul Simonnet

25 oct. 2007

Mensonges & Statistiques (5)

La moyenne monte, mais tout le monde descend !

En 1995, on pouvait lire dans L’Evénement du Jeudi: « L’annonce de l’augmentation de plus de 10 % du revenu agricole pour l’exercice 1995 ne manquera pas de susciter l’agacement d’autres catégories professionnelles financièrement malmenées ces temps-ci. » Certes, le journaliste nuançait peu après son affirmation : « cette hausse n’est qu’une moyenne nationale et cache de fortes disparités. » Mais le lecteur n’en pensait pas moins que, puisque le revenu moyen avait augmenté, bon nombre de paysans, sinon la plupart, avaient du voir leur revenu progresser.

Et si ce n’était pas le cas ? Serait-il possible que le revenu moyen ait augmenté et que tous les revenus aient baissé ?

Lisons la suite de l'article: « En revanche, les petites exploitations perdent encore de l’argent et, cette année, 40 000 agriculteurs quitteront définitivement les champs, alors que seulement 7 000 jeunes viendront s’y installer. » Evidemment, ce sont les petites exploitations qui ont disparu, donc les petits revenus. Le nombre d’exploitations agricoles a été divisé par quatre depuis cinquante ans (2 307 mille en 1955 à 590 000 en 2003. Corrélativement, la part des exploitations de plus de 50 ha a fortement augmenté, passant de 4 % du total en 1955 à plus de 30 % en 2000.

De même qu’un professeur gonfle artificiellement la moyenne de la classe en faisant cadeau à chacun de la plus mauvaise note, de même le revenu moyen progresse quand les petits revenus disparaissent ! Et cela, quand bien même tous les revenus auraient baissé !
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Sources : l'exemple est pris chez Sylviane GASQUET, Plus vite que son nombre, Seuil, 1999. Les données viennent de L'agriculture française depuis cinquante ans (pdf), in L'agriculture, nouveaux défis - Insee-Références, 2007

On peut représenter graphiquement ce qui s’est passé :

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Moralité : quand on s'intéresse à l’évolution de la moyenne, il ne faut jamais perdre de vue que, dans le calcul de la moyenne, l’effectif de la population est la donnée de base. « C’est par lui qu’on divise la masse globale des revenus, écrit Sylviane Gasquet. Et, chaque fois qu’un diviseur diminue, le résultat gonfle ! » (Plus vite que son nombre, Seuil, 1999)

Un lycée peut ainsi voir progresser le taux de réussite au baccalauréat, juste en sélectionnant davantage les candidats. Auparavant, il présentait 300 candidats, dont 210 étaient reçus. Désormais, il ne présente plus que 240 candidats, dont 200 sont reçus. Le nombre de reçus a diminué, mais le taux de réussite a augmenté : il est passé de 70 à 80 %. Le proviseur de cet établissement a compris que la façon la plus simple d’augmenter un rapport, c’est encore de réduire le dénominateur ! (Source : Gasquet, op. cit.)
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Inversement, on peut imaginer que tout le monde voit son revenu augmenter alors même que le salaire moyen stagne ! Comment est-ce possible ? C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis depuis 30 ans. Le salaire net horaire moyen est aujourd’hui inférieur à son niveau de 1975. Quant au salaire net horaire médian, il a augmenté de moins de 10 % sur la période :

L’évolution des salaires réels aux Etats-Unis (en $ 2005)
D’abord, il faut voir que ces données excluent les « benefits » -- cotisations d’assurance maladie, de pensions qui ont très fortement augmenté sur la période --, et que le déflateur retenu par le BLS surestime fortement la hausse des prix par rapport au déflateur du BEA, plus exhaustif (cf. Has Middle America Stagnated? - The Region). Mais, même si ces données étaient irréprochables, il est néanmoins possible que la plupart des salariés américains aient bénéficié de fortes hausses du pouvoir d’achat. En raison du dynamisme de leur économie, les Etats-Unis ont pu accueillir une part de la misère du monde, not. hispanique. Du fait de la forte immigration, un quart des américains pauvres (23,4 % exactement en 2004) est constitué d'immigrés récents (de la première génération) qui, avant d'entrer aux Etats-Unis, étaient infiniment plus pauvres encore (Census, 2005). Résultat : il est parfaitement possible que tous les travailleurs aient vu leurs salaires augmenter, quand bien même le salaire net moyen aurait baissé ! On peut représenter ce qui s’est passé avec le graphique ci-après :
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23 oct. 2007

Mensonges & Statistiques (4)


Gare aux moyennes

Quelle est la couleur moyenne de l’arc en ciel.
- En moyenne, blanc, Monsieur !

Comme le bikini, la moyenne suggère certaines choses mais cache l’essentiel.

Exemple 1 : Lucie est enceinte. Nous sommes le 23 octobre et le terme normal est passé depuis deux semaines. Lucie est inquiète. A tort. Le terme dit normal est en fait un terme moyen, observé il y a trois cent ans par un professeur de médecine hollandais, Gustaave Boerhaave. C’est à son propos que Samuel Johnson eut ce mot : « So loudly celebrated, and so universally lamented through the wholed learned world ». En moyenne, il faut 280 jours à une femme pour achever sa grossesse. Mais, comme toute moyenne, ce chiffre masque la grande diversité des situations. Beaucoup de grossesses ne vont pas jusqu’à 280 jours -- certains enfants naissent prématurés. Ce qui fait baisser la moyenne. Dans le même ordre d'idées, il faut se rappeler que l’individu moyen a moins de deux jambes, car les unijambistes font baisser la moyenne !

Le terme des 280 jours n’est donc pas représentatif. Une femme qui voudrait savoir quel est le terme normal ne devrait pas tenir compte de la moyenne. Une étude suédoise portant sur 480 000 femmes montre que la moyenne est de 281 jours, mais la médiane de 282 jours et le mode de 283 jours. Autrement dit, la moitié des femmes accouchent après 282 jours, et le terme le plus fréquent est 283 jours, pas 280 !

Tout ceci ne porterait pas à conséquence si la fixation sur la moyenne était sans conséquences médicales. Las ! Fixés sur la norme des 280 jours, les médecins ont tendance à déclencher l’accouchement en cas de retard de plus de deux semaines. Outre qu'ils font encore baisser la moyenne, les accouchements déclenchés impliquent plus souvent que d’autres le recours à une césarienne, avec les risques et traumatismes que ce type d’opération comporte.

Exemple 2 : En matière de distribution des revenus, 80 % de la population mondiale est en dessous de la moyenne !

En 1971, Jan Pen, un économiste hollandais, publiait son célèbre traité: Income Distribution. Pour représenter la distribution des revenus dans une économie, Jan Pen recourt à une étonnante parabole. Imaginons que l’on fasse défiler tous les habitants de notre monde. Imaginons encore que le défilé dure exactement une heure, et que les marcheurs soient classés par ordre de revenus décroissants. Imaginons enfin que la taille de chacun soit proportionnelle à son revenu: celui qui gagne le revenu moyen sera de taille moyenne, celui qui gagne le double de la moyenne sera deux fois plus grand que la moyenne, et ainsi de suite. Nous, les spectateurs, sommes supposés de taille moyenne. Jan Pen décrit ensuite ce que nous verrions. Le spectacle auquel nous assisterions ressemblerait à un défilé de nains, avec quelques géants incroyables tout à la fin.

Les premiers marcheurs sont si minuscules qu’on les distingue à peine. Il faut attendre 30 minutes avant de voir apparaître des nains de plus de 15 centimètres ! Ce n’est qu’à la quarante huitième minute qu’apparaît le premier individu de taille moyenne, quand près de 80 % des participants ont déjà défilé… Tout à la fin surviennent les géants. Le dernier participant est si grand qu’on ne peut voir que ses pieds. Aujourd’hui, ce serait Bill Gates, haut de plusieurs dizaines de kilomètres !
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Le graphique ci-dessous décrit la distribution des revenus dans le monde:

Source: Slides du manuel de David Weil, "Economic growth", 2005 -- les données proviennent des Penn World Tables, 2002

Moralité : pour le calcul de la moyenne, un milliardaire pèse à lui-seul autant que plusieurs millions de pauvres diables. Ainsi, quand Bill Gates séjourna dans un village tanzanien, pour les besoins de sa fondation, l'instituteur a pu expliquer à ses élèves : "Hé, nous voilà riches ! Le revenu par habitant du village dépasse à présent le milliard de $".

Exemple 3 : Tungu et Bulugu

Dans son cours "Empirical Evaluation in Informatics", Christopher Oezbek, professeur à l’université libre de Berlin, donne l’exemple suivant : soit deux îles du Pacifique, Tungu et Bulugu. Les deux îles sont identiques, la population de Tungu est de 81 habitants et celle de Bulugu de 80 habitants, mais le revenu par habitant est à Tungu supérieur de 94,3 % à celui de Bulugu. Pourtant, rien dans l’économie des deux îles ne permet d'expliquer un tel écart de développement. A vrai dire, la seule différence est que le docteur Waldner a choisi de venir se retirer à Tungu.


Moralité : si l’on veut se faire une bonne idée de ce que gagne le français moyen, mieux vaut s’intéresser à la médiane qu’à la moyenne. Las ! il faut aussi se méfier de la médiane. Comme le montre l’exemple suivant.

Exemple 4 : pourquoi il faut aussi se méfier de la médiane.

En 1982, le biologiste et anthropologue Stephen Jay-Gould apprend qu’il est atteint d’un mal incurable : un mesothéliome abdominal. L’espérance de vie médiane des malades atteints par ce type de cancer est alors de huit mois. Jay-Gould encaisse le choc, puis se met à réfléchir. Certes, pour 50 % des malades, l’espérance de vie n’excède pas 8 mois. Mais quelle est l’espérance de vie de ceux qui passent le cap des 8 mois ? La dispersion peut être considérable. Autant la distribution est ressérée à gauche de la médiane, autant elle est étirée à droite. C'est là un phénomène assez courant, que les statisticiens ont baptisé « la longue traîne ». Stephen Jay Gould se remit alors à espérer. Tout n'était pas perdu : il pouvait songer ç nouveau à ses deux enfants, se remettre à ses travaux, etc. De fait, il vivra encore vingt ans (et mourra en fait d’une autre maladie, sans rapport avec la précédente).


Source des exemples 1,2,4 : Michael Blastland et Andrew Dilnot: "The Tiger that Isn't: Seeing Through a World of Numbers", Profile Books; 185 pages, 2007.

22 oct. 2007

Mensonges & Statistiques (3)

L’ordre et le hasard

Parfois, le hasard paraît faire trop bien les choses. Ou trop mal. Certains arrangements de choses nous paraissent trop bien (ou trop mal) arrangés pour être le seul fruit du hasard.

Exemple 1 : quand les 36 habitants du village de Wishaw (West Midlands, Royaume-Uni) réalisent que 9 d’entre eux sont malades du cancer, leur sang ne fait qu’un tour. Il doit bien y avoir une explication, une cause. Immédiatement, tous les regards se tournent vers l’émetteur de téléphonie mobile, installé à 50 mètres du village. Peu après, un commando masqué démonte l’émetteur. Depuis, la population fait front commun pour empêcher sa réinstallation.

En réalité, l’infortune collective de Wishaw n’a d’autre cause que le hasard. Pour le comprendre, prenez un sac de riz. Ouvrez-le puis jetez le riz en l’air. Observez la chute des grains, puis étudiez leur distribution aléatoire au sol. Vous verrez que les grains sont disséminés un peu partout dans la pièce, mais, de ci de là, de petits agrégats se sont formés. C’est la même chose avec le cancer. Le taux moyen dans la population sera peut-être de 5 %, mais la dispersion autour de la moyenne est considérable. Dans certains villages, par chance, aucun villageois n’est (encore) atteint ; dans d’autres, comme à Wishaw, on dénombre 25 % de malades. La faute à pas de chance…

Ce type de phénomènes est connu en accidentologie sous le nom de « loi des séries ». En moyenne, on compte un accident d’avion par mois, mais, certains mois, on en comptera 0, et d’autres mois, 4 ou 5. De même, si vous jouez cent coups à pile ou face, vous obtiendrez globalement à peu près 50 fois pile et 50 fois face, mais avec des séries de 4, 5 voire 6 piles et des séries de 4, 5 ou 6 faces.

Exemple 2 : Les radars permettent-ils de réduire le nombre des accidents mortels sur la route ? Si l’on en croit un communiqué de presse du Département des Transport (DfT) daté du 11 février 2003, la réponse est positive : "Le nombre de morts a baissé de 35% sur les routes où les radars ont été installés, a annoncé le secrétaire aux transport, Alistair Darling. Ces chiffres montrent clairement que les radars sont efficaces. Les vitesses sont en baisse et, par voie de conséquences, le nombre des accidents graves et des morts sur la route a baissé lui aussi… Cela signifie que plus de vies peuvent être sauvées et plus d’accidents évités."

Concrètement, la baisse de 35 % de la mortalité correspond à 280 vies épargnées. L’affaire semble donc entendue, et le gouvernement a logiquement décidé qu’il fallait augmenter le nombre des radars sur les routes britanniques. En réalité, les choses ne sont pas si simples. Sur une route donnée, le nombre des accidents varie beaucoup d’une année à l’autre. Or, les premiers radars ont probablement été installés sur les routes où l’on a enregistré un nombre d’accidents en hausse l’année précédente. Le fait est que ce type de problème attire plus facilement l’attention des autorités quand les chiffres sont en hausse. Les médias et l’opinion s’émeuvent, et les autorités se disent qu’il faut faire quelque chose. Donc, on fait quelque chose, et l’année suivante, les chiffres étant meilleurs, i.e. étant revenus au niveau auquel on était habitué, l’autorité peut s’exclamer : « Vous voyez ! C’est grâce à nous ! »

Las ! Si l'on part d’un sommet, il faut s’attendre à descendre. Ce phénomène est connu en statistique sous le nom de « régression vers la moyenne ». Partant d’un point haut de la courbe des décès, il fallait bien s’attendre à comptabiliser moins d’accidents l’année suivante, avec ou sans radars (cf. graph. ci-dessous). De fait, trois ans plus tard, le gouvernement a admis que la baisse de 35 % s’expliquait pour les 3/5ème par l’effet que nous venons d’exposer, et pour 1/5ème par la baisse générale du nombre des accidents – y compris là où l’on n’avait pas mis de radars. L’effet propre des radars aurait donc consisté en une diminution, non plus de 35 %, mais de 7 % seulement de la mortalité… Un taux de 7 %, cela représente malgré tout 56 vies sauvées. Encore faudrait-il s’assurer que, pour la même dépense en temps et en argent, une autre politique n’aurait pas fait mieux…
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Moralité : quand on cherche à rendre compte d'une régularité statistique, il ne faut pas exclure le hasard.

Source : Michael Blastland et Andrew Dilnot: "The Tiger that Isn't: Seeing Through a World of Numbers", Profile Books, 185 pages, 2007.

nb: certaines combinaisons de loto paraissent aux gens plus hasardeuses que d’autres. Ainsi, quand on leur pose la question suivante : "Votre tonton préféré a rempli deux grilles de loto. Il vous en offre une, au choix. La première avec la combinaison suivante: 3,4,5,6,7,8 et la seconde avec les numéros 9,13,20,26,32,46. Laquelle choisiriez-vous ?", les élèves répondent comme un seul homme qu’ils préfèrent la seconde. La combinaison « 3,4,5,6,7,8 » a l’air trop bien ordonnée, elle correspond moins bien à l'idée que l'on se fait du hasard qu’une combinaison du type « 9,13,20,26,32,46 ». Pourtant, les deux combinaisons ont exactement la même probabilité d’occurrence ! 6x5x4x3x2x1 / 49x48x47x46x45x44 = soit 1 chance sur 14 millions…

21 oct. 2007

Mensonges & Statistiques (2)

Beaucoup, c’est combien ?

Pour bien appréhender les chiffres, il est utile d’avoir le sens des proportions. C’est d’autant plus nécessaire quand les chiffres dépassent l’imagination, comme souvent avec les données budgétaires ou financières. Heureusement, chacun d’entre nous dispose d’un étalon à l’aune duquel ces statistiques à multiples zéros peuvent être mesurées : soi-même.

Quelques exemples :

- en 1997, le gouvernement travailliste annonce qu’il va débloquer 300 millions de £ sur cinq ans pour créer un million de places en crèche. Est-ce beaucoup ? Un moyen de le savoir consiste à faire le calcul suivant: 300 000 000 £ pour 1 000 000 places, cela représente 300 £ par place. Comme ces sommes sont affectées sur cinq ans, cela représente 60 £ par place et par an, soit 1,15 £ par semaine. Où peut-on financer une place en crèche avec 1,15 £ par semaine ?

- en 2006, le National Health Service a un déficit d’un milliard de £. Est-ce beaucoup ? Là encore, il est utile d’avoir le sens des proportions. Comme il y a 60 000 000 de britanniques, le déficit du NHS représente 16,66 £ par habitant et par an, moins que le prix d’une consultation chez le généraliste (18 £).

- en 2007, le Gouvernement travailliste annonce qu’il va consacrer 10 millions de £ pour développer l’éducation musicale à l’école primaire. Est-ce beaucoup ? Une rapide estimation suggère qu’il doit y avoir à peu près 5 millions d’enfants à l’école primaire. Donc 10 000 000 £, cela représente environ 2 £ par enfant et par an. Peanuts !

- au Sommet du G8 à Gleeneagles (2005), Gordon Brown, alors Chancelier de l’Echiquier, annonce triomphalement que les pays riches ont décidé d’effacer la dette des pays les plus pauvres, soit un cadeau de 50 milliards de $. Est-ce beaucoup ? Pour le savoir, il faut bien voir qu’en effaçant une dette, le créancier renonce aux intérêts de la dette. Or, ce type de dette était généralement accordé à des conditions préférentielles -- à un taux d’intérêt d’environ 3 % par an. Autrement dit, les pays du G8 renonçaient en réalité à 1,5 milliards de $ par an. Comme la population de ces huit pays riches est d'environ 800 millions d’habitant, le coût annuel de cette mesure ressort à moins de 2 $ par habitant et par an. Des clous !

- En 2006, la dette des ménages britanniques a dépassé pour la première fois le chiffre astronomique de 1 000 000 000 000 £ (un trillion) ! Est-ce beaucoup ? Un rapide calcul permet de ramener ce chiffre à de plus justes proportions : 1000000000000 £ représente en fait 17 000 £ par habitant. C'est à peu près une année de revenu national par tête, mais cinq fois moins que la richesse par habitant ! Car, si l’endettement des britanniques s’est accru depuis dix ans, leur richesse s’est accrue davantage. L’un dans l’autre, la richesse nette des ménages britannique a fortement augmenté depuis 1987 (graph.).


Source : Michael Blastland et Andrew Dilnot: "The Tiger that Isn't: Seeing Through a World of Numbers", Profile Books, 185 pages, 2007.

17 oct. 2007

Mensonges & Statistiques (1)

Dana Fradon, New Yorker, January 31 1977
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Une définition

Statistique : Méthode de collecte, de présentation et d'analyse des observations relatives à des individus ou des faits nombreux appartenant à un même ensemble défini de manière précise, dans le but de mettre en évidence certaines propriétés générales de cet ensemble en négligeant les particularités de chaque fait ou individu considéré isolément...

Dictionnaire de la statistique (Dunod, 1968)

Quelques citations

Les statistiques, c'est comme le bikini. Ce qu'elles révèlent est suggestif. Ce qu'elles dissimulent est essentiel. Aaron Levenstein

La statistique est la première des sciences inexactes. Edmond et Julesde Goncourt

La mort d'un homme est une tragédie, la mort d'un million est une statistique. Joseph Staline

Statistics are no substitute for judgment. Henry Clay

In earlier times, they had no statistics, and so they had to fall back on lies. Stephen Leacock

The statistics on sanity are that one out of every four Americans is suffering from some form of mental illness. Think of your three best friends. If they're okay, then it's you. Rita Mae Brown

et un poème

A WORD ON STATISTICS
by Wislawa Szymborska (*)
(translated from the Polish by Joanna Trzeciak)
The Atlantic Monthly, May 1997
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-------------
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Out of every hundred people,
those who always know better :
fifty-two.

Unsure of every step :
almost all the rest.

Ready to help,
if it doesn't take long :
forty-nine.

Always good,
because they cannot be otherwise :
four -- well, maybe five.

Able to admire without envy :
eighteen.

Led to error
by youth (which passes) :
sixty, plus or minus.

Those not to be messed with :
four-and-forty.

Living in constant fear
of someone or something :
seventy-seven.

Capable of happiness :
twenty-some-odd at most.

Harmless alone,
turning savage in crowds :
more than half, for sure.

Cruel
when forced by circumstances :
it's better not to know,
not even approximately.

Wise in hindsight :
not many more
than wise in foresight.

Getting nothing out of life except things :
thirty
(though I would like to be wrong).

Balled up in pain
and without a flashlight in the dark :
eighty-three, sooner or later.

Those who are just :
quite a few, thirty-five.

But if it takes effort to understand :
three.

Worthy of empathy :
ninety-nine.

Mortal :
one hundred out of one hundred --
a figure that has never varied yet.
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(*) Wislawa Szymborska won the 1996 Nobel Prize for literature
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A suivre...

15 oct. 2007

Le progrès technique et la connaissance

En économie, le progrès technique est défini en relation à la croissance. Il est généralement confondu avec l’accroissement de la productivité globale des facteurs, sorte de boîte noire où l’on range tout ce qui, dans la croissance économique, ne s’explique pas par l’augmentation des quantités de facteurs mis en oeuvre. Mais, outre que cette définition fait bon marché des aspects qualitatifs du progrès technologique (nouveaux médicaments, nouveaux produits qui améliorent la vie), elle ne nous dit rien quant à l’origine et la nature du progrès technique. Dans leur petit livre sur Les nouvelles théories de la croissance, Ralle et Guellec proposent une définition tout à fait excellente : "Le progrès technique correspond à un accroissement de la connaissance que les hommes ont des lois de la nature appliquées à la production. Il permet donc l'apparition de nouveaux produits et procédés augmentant le bien-être des individus, soit par un accroissement soit par une transformation de la consommation". Le grand mérite de cette définition est de lier progrès technique et connaissance.
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Car, fondamentalement, le progrès technique est le résultat d'un processus d'accumulation, de diffusion et d'utilisation croissante de la connaissance utile. La notion de connaissance utile est prise chez Kuznets, qui ne la définit pas très précisément. Disons qu'elle englobe toutes les connaissances susceptibles d'affecter la capacité technologique des hommes, c'est à dire "leur capacité à manipuler la nature en vue d'un gain matériel" (Mokyr). On peut, avec Joël Mokyr et d'autres avant lui (eg, Michael Polanyi), distinguer deux formes complémentaires de la connaissance utile :

- la connaissance propositionnelle, qui relève de l'episteme. Elle s'accroît chaque fois que sont découvertes de nouvelles lois, de nouvelles régularités, autrement dit, chaque fois qu'est proposée une nouvelle interprétation d'un phénomène naturel (à cet égard, les croyances magico-religieuses en font partie) ; elle s’accroît aussi chaque fois qu'est observé, classifié, mesuré, inventorié un phénomène naturel. Elle apporte des réponses à la question "Qu'est-ce que c'est ?", et ces réponses peuvent être justes ou pas.

- la connaissance prescriptive, qui relève de la teckne. Elle s'accroît chaque fois que sont inventés de nouvelles recettes, de nouveaux modes d'emploi, de nouvelles routines, autrement dit, chaque fois que l'on invente de nouvelles combinaisons de moyens pour arriver à une fin donnée. Elle apporte des réponses à la question "Comment ?", et ces réponses peuvent être efficaces ou pas.

L'étendue et la fiabilité de la première conditionnent l'étendue et la fiabilité de la seconde. La technique, en dernière analyse, est dérivée de propositions épistémiques. Mais les feedbacks sont importants, et il arrive aussi qu'une technique soit découverte par hasard. Cependant, si personne ne comprend vraiment ce qui s'est passé, l'invention a toute chance de rester isolée, et son impact limité. C'est ce qui arrivait avant 1800. En raison de l'étroitesse de la base épistémique, des inventions isolées ne pouvaient déboucher sur un courant auto-entretenu de progrès technologiques. Dans tous les cas, la connaissance utile s'accroît et se diffuse d'autant mieux que le coût d'accès à la connaissance est faible. Les technologies de la communication jouent ici un rôle essentiel.

Joël Mokyr a représenté le système de relation entre les deux types de connaissance dans le schéma ci-dessous. L'état des savoirs épistémiques délimite, à un moment donné, l'état des techniques possibles ("le livre des recettes"), un peu comme le génotype préfigure et contraint le phénotype. A tout moment, de nombreux phénomènes "connaissables" ne sont pas "connus" et, tant qu'ils n'auront pas été découverts, les possibilités d'invention resteront limitées. Inversement, la connaissance d'un phénomène ne garantit pas que toutes les techniques possibles seront inventées, ni même les meilleures, ou les plus utiles. Le fait, pour une société, de disposer d'un stock donné de connaissances utiles ne garantit pas qu'elle en fera le meilleur usage possible. Des facteurs institutionnels (eg, de bonnes universités), culturels (eg, la préférence d'une société pour la science vs l'art ou l'idéologie), technologiques (not. la technologie d'accès au savoir) sont ici décisifs.
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Enfin, à un troisième niveau, il y a progrès technique quand les nouvelles techniques sont effectivement appliquées et se diffusent dans l'ensemble social. Ici, le rôle de l'innovateur (eg. l'entrepreneur) est essentiel, en tant qu'applicateur, passeur, démonstrateur... Il n'est pas nécessaire de connaître les bases épistémiques d'une technique pour pouvoir l'utiliser. Toutefois, la mise en oeuvre d'une technique nouvelle demande des compétences, un savoir implicite, dont tout le monde ne dispose pas. La diffusion des techniques dans une société donnée en dépend.

==> la référence sur le sujet est Joël Mokyr : The gifts of Athena - historical origines of the knowledge economy, Princeton UP 2002 (not. le chap. 1 pour les définitions et la théorie). Pour une synthèse, cf. son article: “Long-term Economic Growth and the History of Technology" (pdf) in Philippe Aghion and Steven Durlauf, eds., Handbook of Economic Growth, Elsevier, 2005 (not. les sections 2 et 3).

12 oct. 2007

La Révolution industrielle anglaise


Résumé de Farewell to Alms (V)

Survenue en Angleterre entre 1760 et 1860, la révolution industrielle constitue « la rupture la plus importante dans l’histoire de l’humanité depuis le néolithique », écrit Carlo Cipolla. Dans les termes d’Harold Perkin, ce fut « a revolution in men’s access to the means of life, in control of their ecological environment, in their capacity to escape from the tyranny and niggardliness of nature... it opened the road for men to complete mastery of their physical environment, without the inescapable need to exploit each other ».

A partir de 1820, la croissance économique de l’Angleterre devint durablement plus élevée que sa croissance démographique. Pour la première fois dans l’histoire, le progrès technique donnait naissance à un processus d'innovation cumulatif et permettait une élévation continue du niveau de vie (graph. 1).
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Graphique 1. Evolution de la population et des salaires réels, 1280s-1860s

Comment expliquer une telle rupture, après des siècles de stagnation des niveaux de vie ?

Bien entendu, le progrès technique n’est pas apparu avec la révolution industrielle. Simplement, jusqu’au 19ème siècle, les innovations majeures, celles qui contribuaient à élever le niveau de vie du peuple (le moulin à vents, la riziculture irriguée, l’introduction de la pomme de terre, etc.), n’avaient jamais produit d’autres effets que d’élever le nombre des hommes (tableau 1).

Tableau 1. Croissance démographique et progrès technique de 130 000 av. JC à 1800 après JC

De plus, la plupart des innovations technologiques importaient peu aux pauvres, car elles portaient sur des produits qu’ils ne consommaient pas. Rappelons que l’essentiel des revenus allaient alors aux nécessités de la vie : se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer. Ainsi, le prix réel des clous pouvait bien être divisé par six entre 1200 et 1700, l'effet sur le pouvoir d'achat était minuscule.

En revanche, nombre d’innovations ont grandement amélioré la vie des bourgeois. Par exemple, l’invention de l’imprimerie qui permit de réduire par 20 le prix réel des livres entre 1470 et 1670. Ou encore l’introduction des épices, du café, du chocolat, de la soie, les perfectionnements de la verrerie, de l’horlogerie, du papier, de la peinture, des lunettes…

Alors que le niveau de vie moyen était en 1770 au même niveau qu’en 1270, celui d’un bourgeois anglais avait augmenté de 150 % ! (graph. 2)

Graphique 2. Revenu réel de l’anglais moyen et d’un anglais aux goûts modernes (mêmes coef. budgétaires qu’un anglais de 2000)

La grande nouveauté de la Révolution industrielle, ce fut qu’elle donna naissance à un monde où les gains de productivité bénéficiaient aux pauvres. Le salaire réel des ouvriers de la construction a ainsi été multiplié par 15 depuis 1850 (graph. 3).

Graphique 3. Evolution du salaire réel d’un ouvrier de la construction, 1209 - 2004

Le capitalisme s’est révélé une formidable machine à élever le niveau de vie des pauvres :

Certes, l'ouvrier moderne peut acquérir certains biens que Louis XIV aurait été enchanté d'obtenir, sans pouvoir le faire - par exemple, des appareils modernes de prothèse dentaire. Dans l'ensemble néanmoins, les achèvements capitalistes n'auraient guère pu procurer de satisfactions supplémentaires à une personne disposant d'un budget aussi considérable que celui du Roi Soleil. On peut admettre qu'un gentilhomme aussi solennel n'aurait pas attaché grand prix à la faculté même de se déplacer plus rapidement. L'éclairage électrique n'améliore pas grandement le confort de quiconque est assez riche pour acheter un nombre suffisant de chandelles et pour rémunérer des domestiques pour les moucher. Les tissus bon marché de laine, de coton et de rayonne, les chaussures et automobile de série représentent des fruits caractéristiques de la production capitaliste: or, en règle générale, de tels progrès techniques n'ont guère amélioré le sort des riches. La reine Elisabeth possédait des bas de soie. L'achèvement capitaliste n'a pas consisté spécifiquement à accorder aux reines davantage de ces bas, mais à les mettre à la portée des ouvrières d'usine, en échange de quantités de travail constamment décroissantes.

Joseph A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie (1947), Payot, 1990

La percée technologique des années 1760-1860 fut réalisée dans l’industrie textile, où la productivité des facteurs fut multipliée par 30 entre 1770 et 1870. Le progrès technique dans le textile explique plus de la moitié des gains de productivité dans l’ensemble de l’économie anglaise pendant la révolution industrielle (tableau 2).

Tableau 2. Sources de la Révolution industrielle anglaise, 1760-1860


Le problème, c’est qu’au même moment, et conformément à ce que prévoit le modèle malthusien, la population anglaise était multipliée par 3 ! Pendant ce temps, la production de l’agriculture anglaise n’augmentait que de 60 % (tableau 3). C’est l’importation de produits agricoles depuis le Nouveau Monde (coton, sucre) et l'exploitation du charbon qui permirent à l’Angleterre de s’extraire définitivement du verrou malthusien (cf. le déterminisme géographique et la divergence économique).

Tableau 3. Croissance de la population anglaise et de l’offre de produits vivriers et autres produits de base


La meilleure analyse des causes géographiques de la révolution industrielle anglaise est dûe à Kenneth Pomeranz :

Un sursaut d’inventivité technologique fut certainement (en fait tautologiquement) une condition nécessaire de la Révolution Industrielle, mais avant d’élever la créativité européenne très au dessus de celle des autres sociétés du 18ème siècle, et d’en faire la cause de la suprématie européenne à venir, nous devrions garder à l’esprit combien cruciaux furent certains accidents de la géographie et certains concours de circonstances, grâce auxquels le charbon et la machine à vapeur devinrent les facteurs décisifs de l’industrialisation. Si, rétrospectivement, l’Europe a misé sur le bon cheval, les facteurs qui expliquent que le pari fut gagnant sont en relation critique avec un ensemble de conditions fortuites et spécifiquement anglaises, essentiellement des conditions géographiques. (...) Aucun de ces facteurs n’auraient joué un rôle aussi significatif s’il n’y avait eu le charbon et les colonies ; sans l’allégement de la contrainte malthusienne qu’ils permirent, les autres innovations n’auraient pu à elles seules créer ce monde nouveau où le fait de disposer d’une quantité finie de terre ne ferait plus obstacle à la croissance infinie des niveaux de vie.

Kenneth Pomeranz, The great divergence, Princeton UP

Outre ce précieux concours de la géographie, la transition démographique, réalisée entre 1880 et 1930, permit que le progrès technique contribue à l’élévation durable du niveau de vie plutôt qu’à celui de la population (graph. 4).
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Graphique 4. La transition démographique

10 oct. 2007

L’émergence de l’homme moderne

Résumé de Farewell to Alms (IV)

Au cours des millénaires qui ont suivi la révolution néolithique, la population a augmenté, la division du travail et l’échange marchand se sont développés. Dans des sociétés agraires pacifiées, dotées d’institutions stables, comme l’Angleterre médiévale, la survie et la réussite sociale ne passent plus par la démonstration de qualités guerrières. De nouvelles compétences sont davantage valorisées. Alors que la violence, l’oisiveté, le présentisme caractérisaient les chasseurs-cueilleurs, les sociétés agraires valorisent et récompensent des vertus comme l’épargne, l’effort, la négociation, l’instruction, des qualités typiques des classes moyennes.

Façonnées par l'évolution, ces valeurs se sont diffusés par le jeu de l'éducation familiale, de la sélection sexuelle (les préférences des femmes pour certains types d'hommes) et de l'imitation (des grands hommes par ceux qui aspirent à le devenir). Leur diffusion croissante dans l’espace social augmentait la probabilité de la Révolution industrielle.

L’épargne

Pour l’Angleterre, on dispose de deux séries sur l’évolution des taux d’intérêt depuis 1200 : le rendement des terres louées ou en fermage, et le rendement des obligations foncières (gagées sur des biens immobiliers). Comme le montre le graphique 1, le taux de la rente foncière, qui était supérieur à 10 % jusqu’au 13ème siècle, a fortement baissé, s’établissant à un niveau inférieur à 6 % au cours des 14ème, 15ème et 16ème siècles, pour tomber finalement à 4% au cours du 17ème et 18ème siècles. La même évolution se retrouve dans les autres pays européens.
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Graphique 1. Taux de la rente foncière, 1170-2003 (moy. décennales)
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Le risque de mortalité du prêteur n’ayant guère diminué dans l’Angleterre médiévale et les risques d’expropriation demeurant négligeables, le plus vraisemblable est que la baisse des taux d’intérêt traduit une baisse de la préférence pour le présent. On retrouve ici une intuition de John Stuart Mill, pour qui le "désir effectif d'accumulation" était, dans "les nations attardées", moins élevé qu'en Angleterre, où "les individus épargnent beaucoup pour un profit modéré" (cf. La préférence pour le loisir et le sous-développement chez les Classiques)

Le travail

Mill et les Classiques pensaient aussi qu'une plus grande propension au travail distinguait l’Angleterre, où "les individus travaillent durement pour une faible rémunération", des nations attardées, où les comportements indigènes dénotaient une forte préférence pour le loisir.

De fait, la durée du travail des ouvriers anglais atteint 10 heures et plus dans la première moitié du 18ème siècle (cf. tableau 1). De ce point de vue, et contrairement à une idée reçue, la révolution industrielle n’a pas changé grand chose.
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Tableau 1. Durée du travail des ouvriers anglais

Les données sont plus incertaines pour la période médiévale. Ce qui est sûr, c’est que la durée du travail était très supérieure à celle des chasseurs-cueilleurs (cf. le précédent billet sur « l’équilibre malthusien).

La violence

Que l’on prenne comme indicateur le taux d’homicide pour 1000 hab. (graphique 2), ou le taux de décès dus à la guerre, il est clair que la société anglaise était devenue dès le 15ème siècle une société relativement pacifiée. Par exemple, dès 1550, le taux d’homicide était inférieur à ce qu’il est aujourd’hui dans les grands pays d’Amérique du Sud comme le Brésil, ou le Mexique.

Graphique 2. Taux d’homicide (pour mille) en Angleterre, 1200 – 2000

L’instruction

Dans l’Angleterre médiévale, on apprenaient à lire dans le cadre familial ou bien auprès d’institutions religieuses et de fondations privées. Pour connaître l’évolution des taux d’alphabétisation, on peut se baser sur les registres paroissiaux et les dépositions près des tribunaux, qui permettent d'établir la proportion des époux et des témoins qui savaient signer leur nom (graph. 3).

Graphique 3. Part (en %) des anglais qui savent écrire

L’alphabétisation croissante de la population ne s’explique ni par l’action des pouvoirs publics, inexistants en ce domaine jusqu’au 19ème siècle, ni par les incitations du marché – les écarts de revenus entre les ouvriers et les maîtres artisans sont stables du 15ème au 19ème siècle. Elle s’explique par la plus grande fertilité des riches.

Les riches sont beaucoup plus nombreux à savoir lire que les pauvres (graphique 4). Or, on a vu précédemment (cf. le billet « Monde malthusien, monde darwinien ») que les riches ont en moyenne deux fois plus d’enfants que les pauvres. Parce que l’instruction se transmet surtout par l’éducation familiale, la plus grande fertilité des riches explique que le taux d’alphabétisation augmente à chaque génération.

Graphique 4. Part des testateurs qui savent lire, selon le montant de l’héritage, 1630

Dans les sociétés agraires, savoir lire et compter est devenu utile pour gérer et développer une boutique, une terre, un capital. De même, l’épargne et le travail paient. Dès le 13ème siècle, un ouvrier agricole qui aurait épargné chaque année 10% de son salaire, pouvait se retrouver quarante ans plus tard à la tête d’une exploitation de 85 acres, ce qui eut fait de lui l’un des hommes les plus riches du village et lui eut assuré de confortables rentes.

La sélection des plus aptes et l'émergence de l'homme moderne

Comme les sociétés animales, les sociétés malthusiennes sont régies par les principes darwiniens ; certains types de comportements se révèlent plus adaptés que d’autres. Dans le monde hobbesien des sociétés préagricoles, les vertus de courage, de force, de férocité étaient valorisées. Les meilleurs guerriers étaient moins exposés aux raids, avaient plus d'alliés et plus de femmes que les autres. Par suite, ils survivaient et se reproduisaient davantage. Ces hommes là servaient de modèles aux garçons, et leurs valeurs se perpétuaient.

Dans les sociétés agraires stabilisées, comme l’Angleterre médiévale, l'environnement est très différent. Désormais, les grands hommes ne sont plus des guerriers, mais des bourgeois, qui doivent leur réussite à leur travail, leur épargne, leur patience, leur instruction. C’est à de tels hommes que vont les jeunes femmes, et c'est pour leur ressembler que les plus jeunes luttent.

Tout ceci ne signifie pas, évidemment, que les hommes des sociétés modernes soient plus intelligents que ceux des sociétés primitives. Pour survivre et se reproduire, ces derniers devaient mettre en œuvre des compétences souvent très complexes, qui demandaient un apprentissage long et difficile. Ainsi, un chasseur Aché ne devenait réellement performant qu’aux alentours de 40 ans (cf. graph. 5). A l’inverse, dans l'Angleterre médiévale, un ouvrier agricole atteignait son plein rendement peu après 20 ans. La division du travail a plutôt eu pour effet de simplifier le travail.

Graphique 5. La productivité selon l’âge – le chasseur Aché vs l’ouvrier agricole anglais

Le chasseur-cueilleur était parfaitement adapté à son environnement. Mais dans l’environnement des sociétés agraires, ce sont d’autres qualités qui assurent la réussite. Ces qualités sont celles de l’homme moderne, et leur lente diffusion dans la population anglaise a préparé l’avènement de la Révolution industrielle.

8 oct. 2007

Monde malthusien, monde darwinien

Résumé de Farewell to Alms (III)

Pour un niveau donné de ressources en terre et en technologie, il existe un équilibre démographique de long terme associant un niveau de population à un revenu de subsistance. Mais, à côté de ces forces de stabilité, des forces de changement sont à l’œuvre. Ce sont elles qui, peu à peu, vont créer les conditions de la révolution industrielle. Parmi ces forces, la plus importante est sans doute le mécanisme darwinien de la sélection des plus aptes.

Darwin et la sélection naturelle : Survival of the fittest (*)

La théorie de la sélection naturelle comme force créatrice de l'évolution peut être résumée par le syllogisme suivant :

1. l’idée trouvée chez Malthus selon laquelle les organismes produisent plus de descendants qu'il ne peut en survivre -- « l’inégalité naturelle entre le pouvoir de multiplication de la population et le pouvoir de production de la terre » (Malthus)

2. les organismes varient (c'est le fait du hasard), et leurs variations se transmettent, au moins en partie, à leurs descendants ;

3. en règle générale, l'organisme qui varie dans la direction favorisée par son environnement survivra et se reproduira ; la variation favorable se répandra donc dans la population par sélection naturelle.

Dans cette lutte pour la vie, les organismes les mieux adaptés survivent. De ce point de vue, l’amibe est tout aussi adaptée à son environnement que l'homme l'est au sien. D’où cet épigramme, que Darwin avait inscrit au dessus de son bureau : "Ne jamais dire supérieur, inférieur" (1).

Dans le monde hobbesien des sociétés préagricoles, la lutte pour la vie passait généralement par la lutte armée. De fait, la première cause de mortalité parmi les hommes adultes était bien souvent la guerre. Aussi, la sélection naturelle et sexuelle favorisait la réussite sociale et reproductive des meilleurs guerriers (2). Mais, dans une société stable et pacifiée, comme l’Angleterre à partir du 13ème siècle, les compétences militaires ne sont plus autant valorisées par la société. Les meilleurs partis pour une jeune fille, les meilleurs alliés pour leurs parents, ce ne sont plus les guerriers mais les bourgeois. La lutte pour la vie assure désormais la sélection des plus riches.

Le ciseau malthusien : Survival of the richest

Si la fécondité augmente et que la mortalité diminue quand le niveau de vie s’élève, il faut s’attendre à ce que la réussite reproductive des riches soit supérieure à celle des pauvres (graph. 2).

Graphique 2. Le ciseau malthusien, en théorie


Et c’est bien ce qui se passe en Angleterre dès le 13ème siècle. A partir de 2 731 testaments rédigés entre 1585 et 1638, Gregory Clark a pu mettre en relation la fortune du testateur avec le nombre de ses enfants encore en vie (graphique 3). Les plus riches comptent plus de quatre enfants, les plus pauvres moins de deux.

Graphique 3. Nombre d'enfant par testateur, selon le montant de l'héritage

La même relation peut être observée depuis 1250. Les fermiers de la Couronne, des nobles vassalisés pour lesquels le Roi faisait tenir des registres précis, avaient presque 2 fois plus de fils que le reste de la population (graphique 4).

Graphique 4. Nombre de fils pour l’ensemble des hommes et pour les fermiers royaux

Au niveau du revenu de subsistance, celui des ouvriers agricoles, le renouvellement des générations était à peine assuré -- il y avait en moyenne un fils pour remplacer un père. Les taux de natalité et de mortalité s’équilibraient au niveau de 29 pour mille, ce qui correspondait à une espérance de vie à la naissance inférieure à 35 ans. Mais, dans les groupes les plus riches, ceux dont le revenu annuel excédait 150 £ (cinq fois le revenu moyen de la population), la natalité atteignait le chiffre de 50 pour mille, proche du maximum biologique (graphique 5).

Graphique 5. Les taux de natalité et de mortalité des anglais selon leur niveau de revenu, en 1630

Compte tenu d'un taux de mortalité de 24 pour mille, correspondant à une espérance de vie de 42 ans, les riches avaient un taux d'accroissement naturel de 2,6 % par an. A ce taux, le nombre de leurs descendants double tous les 27 ans, quadruple tous les 54 ans, et octuple tous les 80 ans ! Dans la mesure où les familles pauvres parviennent tout juste à se reproduire, cela signifie que, d’une génération à l’autre, la part des descendants des familles riches augmente continûment dans la population totale. C’est ce que montre bien les données notariales sur le Suffolk (tableau 2).
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Tableau 2. La mobilité sociale dans le Suffolk, 1628-38

On voit que d’une génération à l’autre, la population s’est accrue de 18 %, mais tandis que la population des plus riches doublait, celle des plus pauvres diminuait légèrement. En une génération, la part des plus riches (ceux qui laissent plus de 50 £ à leurs descendants) est passée de 29 % à 45 %.

Le problème est que, dans un monde malthusien, le revenu par tête n’augmente pas à long terme. Il suit de là que les enfants des riches étaient, pour la plupart, voués à une mobilité descendante. Les enfants des maîtres artisans devenaient compagnons, les enfants des gros marchands devenaient de petits marchands, ceux des grands propriétaires des petits propriétaires, etc. Mais, s'ils ne pouvaient hériter de tout le patrimoine de leurs parents, tous héritaient de leurs attributs culturels, et aussi, de leurs gênes. La réussite reproductive des riches et le courant de mobilité descendante assuraient ainsi la diffusion, par percolation, des valeurs des classes moyennes dans la société anglaise. La révolution industrielle anglaise en découle.
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Notes :
(*) l'exposé de la thèse darwinienne ne figure pas dans l'ouvrage de Clark.
1. Stephen JAY-GOULD : Darwin et les grandes énigmes de la vie, 1977
2. Cf. ce billet sur La guerre primitive

7 oct. 2007

L’équilibre malthusien


Résumé de Farewell to Alms (II)

On a vu que, dans un monde malthusien, le revenu moyen oscille autour du niveau subsistance, le niveau de vie correspondant à l’équilibre démographique. Le progrès technique, modeste mais réel, ajoute au nombre des hommes, pas au niveau de vie.

C’est ainsi qu’en 1800, l’Angleterre avait beau être le pays le plus riche du monde, seule une fraction de ses sujets était véritablement riche, et parfois extraordinairement riche – comme dans les romans de Jane Austen. L’anglais type, quant à lui, devait travailler 300 jours par an, du levé à la tombée du jour – soit dix heures de labeur quotidien, aussi bien en 1700 qu’en 1800. Sa nourriture consistait en pain, un peu de fromage, et du lard, avalés avec un thé léger et, pour les hommes, de la bière. Les repas chauds étaient rares, car le bois de feu et le charbon coûtaient cher. On se couchait à la nuit, car les bougies et les chandelles étaient hors de prix. Une famille de cinq ou six vivait dans un cottage de deux pièces, chauffé par un feu de bois ou de charbon. A peu près rien de ce qu’ils consommaient n’était inconnu des habitants de Mésopotamie. Pour peu que ces derniers aient disposé de plus de viande ou de plus d’espace, ils auraient eu un niveau de vie bien supérieur.

Pour autant, les économies préindustrielles n’étaient pas des économies de la misère. C'est que le revenu de subsistance ne correspond pas nécessairement au revenu minimum de subsistance. Il varie dans le temps et dans l’espace et dépend, en dernière analyse, du régime démographique.

Les niveaux de vie dans un monde malthusien

Le niveau de subsistance varie dans le temps. En 1400, après la dépopulation consécutive à la pandémie de peste noire, le salaire réel des ouvriers agricoles anglais était de 18 livres de blé par journée de travail. En 1650, il était de 9 livres (cf. graph. 1). Mais, si l’on sait que 2 livres de blé correspondent à 2400 calories, on voit que, même à ce niveau, les salaires étaient encore très au-dessus du minimum de subsistance. L’évolution des salaires réels est calculée à partir de l’évolution des salaires nominaux et des prix d’un panier de biens pondérés par l’évolution des coefficients budgétaires. On voit qu'en 1800, un ménage ouvrier consacrait les trois quarts de son revenu à l’alimentation (cf. tableau 1).

Tableau 1. Coefficients budgétaires d’une famille d’ouvrier agricole en 1800

Alimentation : 75 %
Dont Céréales et Féculents : 44 %
Produits laitiers : 10 %
Viande : 9 %
Boisson (thé, bières) : 8 %
Sucre, miel, épices, sel : 4 %
Habillement et Literie : 10 %
Logement : 6 %
Chauffage : 5 %
Eclairage, hygiène (savon) : 4 %
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Graphique 1. Evolution des salaires réels des ouvriers agricoles et des ouvriers du bâtiment en Angleterre, 1200-1810

Le niveau de subsistance varie aussi dans l’espace. Un ouvrier agricole anglais de 1800 était moins bien nourri que les chasseurs-cueilleurs, ses « ancêtres contemporains ». Jacques Lizot a ainsi montré qu'un chef de famille yanomami consommait en moyenne 1900 calories par jour et 65 grammes de protéines (Les yanomamis centraux, 1984, EHESS). De son côté, un ouvrier agricole consommait, en 1787-96, 1505 calories par jour et 28 grammes de protéines. Cependant, le premier n’avait besoin que de 2,8 heures de travail par jour pour se nourrir, contre 8,2 pour le second !

Les anglais étaient eux-mêmes mieux nourris que les autres européens ou que les asiatiques. C’est ce que révèle la comparaison de la taille des hommes à l’âge adulte. En 1710-1759, les prisonniers et les métayers anglais mesuraient 1 mètre 71, soit sept à dix centimètres de plus que leurs homologues chinois ou indiens un siècle plus tard (et douze centimètres de plus que les japonais de la fin du 19ème siècle). Mais il y avait plus grand que les anglais. Les relevés de Franz Boas à la fin du 19ème siècle montrent que les indiens des plaines américaines mesuraient alors 1 mètre 72.

Si, dans la plupart des sociétés préindustrielles, le revenu de subsistance est supérieur au minimum de subsistance, cela tient au contrôle que ces sociétés exerçaient sur le nombre des hommes.

Le régime démographique

Dans le monde malthusien, le seul moyen d’améliorer durablement le niveau de vie consiste à réduire la population, soit en augmentant la mortalité, soit, plus raisonnablement, en réduisant la natalité.

En 1650, les femmes anglaises donnaient le jour en moyenne à 3,6 enfants, soit trois fois moins que le maximum biologique. Le standard de comparaison est ici les femmes huttérites : ces anabaptistes installés au Canada étaient mariées avant 20 ans et faisaient en moyenne 10,6 enfants.

Trois particularités remarquables expliquent la très faible fertilité des femmes anglaises:

- L’institution du mariage tardif : jusqu’au 18ème siècle, les femmes anglaises se mariaient en moyenne autour de 25 ans.
- Un taux de célibat élevé : 10 à 25 % des femmes ne se mariaient pas.
- Un taux très faible de naissances illégitimes (3 à 4 % des naissances), contrepartie d’un contrôle social étroit de la sexualité hors mariage.

Ces trois caractéristiques expliquent l’essentiel du différentiel de fécondité avec les femmes huttérites, le reste tenant à la moins bonne santé des anglaises et à la mortalité élevée des femmes en couche.

C’est donc par la régulation du mariage que les sociétés européennes parvenaient à maintenir un niveau de vie relativement élevé. Comme l’écrivait Malthus, “in almost all the more improved countries of modern Europe, the principal check which keeps the population down to the level of actual means of subsistence is the prudential restraint on marriage”.

Limiter la natalité présentait en outre l’avantage d’élever l’espérance de vie. Si le taux de natalité est au maximum biologique de 60 pour mille, l’espérance de vie correspondant au niveau d’équilibre démographique est de 17 ans. Avec un taux de 27 pour mille, comme celui de l’Angleterre en 1650, l’espérance de vie atteint 37 ans : vingt ans de plus ! Dans la mesure où près d’un enfant sur trois n’atteignait pas l’âge d’homme, une espérance de vie de 37 ans à la naissance correspond à une espérance de vie identique à 15 ans. Ceux qui avaient la chance de fêter leur quinzième anniversaire pouvaient espérer vivre en moyenne jusqu’à 52 ans.

6 oct. 2007

Le verrou malthusien

Depuis Adam Smith, une question fondamentale hante les économistes et les historiens : pourquoi certaines nations sont-elles devenues riches tandis que d’autres restaient pauvres ? Plus précisément, la question d'Adam Smith peut être décomposée en trois questions distinctes : Pourquoi le verrou malthusien a-t-il persisté aussi longtemps ? Pourquoi la Révolution industrielle est-elle survenue en Angleterre, et pas ailleurs (eg, en Chine ou au Japon) ? Pourquoi certaines nations restent-elles aujourd’hui encore prisonnières du verrou malthusien ?
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Comme l'écrivait Robert Lucas dans ses Lectures on Economic Growth : "Once one starts to think about them, it is hard to think about anything else." Depuis plus de vingt ans, c'est le genre de questions auxquelles n'a cessé de réfléchir Gregory Clark. Farewell to Alms : a brief economic history of the world, paru cette année aux Princeton UP, est le résultat de ses recherches. Sa thèse est originale, brillante, et particulièrement convaincante pour ce qui est de répondre aux deux premières questions. Mais l’explication de la grande divergence du 20ème siècle risque de faire tousser les esprits progressistes -- et notamment ceux qui, à l’instar de Jeffrey Sachs, plaident pour une politique d’aide publique massive au développement.

Résumé de Farewell to Alms (I)

Dans le monde préindustriel, le revenu par habitant pouvait varier d'une société à l'autre, et d'une époque à l'autre, mais il n'augmentait pas à long terme. Le verrou malthusien assurait que tout accroissement du niveau de vie, par exemple grâce à un changement technologique, était inévitablement absorbé par l’accroissement de la population. Pour cette raison, l’habitant type de 1800, fut-il anglais, n’était pas plus riche que le chasseur-cueilleur du paléolithique. C’est la situation que résume le graphique 1.
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Graphique 1. L’histoire économique du monde en un graphique

Il faudra attendre la révolution industrielle pour que l’humanité échappe enfin au verrou malthusien. Du moins, une partie de l’humanité, car l’Afrique Noire, par exemple, n’en est toujours pas sortie...

Le verrou malthusien

Le modèle malthusien est bien résumé par les trois propositions suivantes :

- le taux de natalité varie selon les sociétés, mais il a partout tendance à s'élever quand le niveau de vie s'élève ;
- à l'inverse, le taux de mortalité d’une société a tendance à baisser quand le niveau de vie s'élève ;
- le niveau de vie d’une société tend à diminuer quand la population augmente.

Le graphique 2 décrit le système de relation entre ces trois variables :
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Graphique 2. L’équilibre malthusien


Le niveau de vie – la quantité de biens et services disponible par habitant – est représenté en abscisse, les taux de natalité et de mortalité en ordonnées. Le niveau de vie correspondant à un accroissement naturel nul est le revenu de subsistance, y*. C’est le niveau de revenu qui permet juste à la population de se reproduire. Si le niveau de vie est supérieur au niveau de subsistance (par exemple, au niveau y0), la natalité s’élève, la mortalité diminue, et la population augmente. Par suite, le revenu par tête diminue jusqu’au niveau de subsistance y*. A ce niveau, la population cesse de croître, et se stabilise à son niveau d'équilibre N*.

Au coeur de la théorie malthusienne, on trouve donc l'idée d'un conflit entre le niveau de vie et la population -- c'est la troisième proposition. Les salaires et les revenus par tête tendent à long terme vers leur niveau de subsistance : telle est la loi d’airain du monde malthusien. Sa justification théorique a été apportée par Ricardo et sa loi des rendements décroissants.

La production mobilise trois facteurs de production : la Terre, le Travail, le Capital. Si l’un de ces facteurs est fixe, mobiliser une quantité toujours plus grande des deux autres facteurs ne peut que réduire leur productivité marginale, donc leur rémunération. Or, dans le monde préindustriel, la terre était le facteur limitant. A technologie constante, l’augmentation de la quantité de travail s’accompagnait nécessairement d’une diminution de la productivité marginale du travail, donc des revenus du travail. C’est exactement ce qui advenait quand la population augmentait. Tôt ou tard, la capacité de charge démographique de la terre était atteinte, et la loi des rendements décroissants entrait en scène. Plus de bouches à nourrir, cela signifie aussi plus de bras pour travailler, mais ces derniers sont progressivement employés à des activités de moins en moins productives : on associe les cultures, on pratique un deuxième puis un troisième labour, un deuxième puis un troisième sarclage, on entretient mieux les clôtures, les canaux d'irrigation, on soigne et surveille mieux les animaux, etc. Gràce à l'intensification du travail, les rendements de la terre augmentent, mais, inexorablement, la productivité marginale du travail diminue, et avec elle le niveau de vie des travailleurs et de leur famille.

En fin de compte, le revenu de subsistance des sociétés préindustrielles est déterminé par leur régime de mortalité et de natalité. Une fois établi le niveau de revenu qui égalise la mortalité et la natalité, la taille de la population dépend seulement de la capacité de charge démographique de la terre, qui dépend elle-même des ressources foncières et technologiques dont dispose la société. Cette relation est décrite par le graphique 3.

Graphique 3. Les conséquences du progrès technique dans un monde malthusien

Le changement technologique se traduit par un déplacement vers le haut de la droite (T0 vers T1). Dans un premier temps, comme la population ne s’ajuste que lentement, le niveau de vie s’élève. C’est du reste la raison d'être du changement technologique. Mais, graduellement, les freins malthusiens se relâchent, la natalité s'élève, la mortalité diminue. La population augmentant, le niveau de vie revient progressivement à son niveau initial. Un nouvel équilibre est atteint, associant au niveau de subsistance y* un niveau de population plus élevé, N1. Au bout du compte, le progrès technique n’a fait qu’élever le nombre des hommes.

On peut illustrer ce point par l'exemple de l'Angleterre. Sa population a augmenté entre 1200 et 1316 -- elle atteint alors 6 millions d’habitants --, puis s’est effondrée entre 1350 et 1450, du fait de la peste noire. Conformément aux prédictions du modèle malthusien, la relation entre le nombre des hommes et le niveau de vie est clairement négative (cf. graphique 4). A partir de 1650, toutefois, la population anglaise augmente fortement, atteignant 8 millions d'habitants en 1800, sans que le niveau de vie moyen ne baisse. Les changements technologiques ont élevé la capacité de charge démographique de l'Angleterre, augmentant le nombre des hommes mais pas leur niveau de vie.


Graphique 4. Progrès technique et Population en Angleterre, 1200-1800


Lorsqu’il réfléchissait à son fameux Essai sur le principe de population (paru en 1798), Malthus officiait à Okewood (cf. photo), un village du Sud-Ouest de l’Angleterre où, entre 1792 et 1794, on enregistra 51 baptêmes et 12 funérailles… Dans cette région arriérée, la population augmentait rapidement et, avec elle, le nombre des pauvres.

Okewood Chapel

Contre son père et contre l’idéologie des Lumières qui, de Condorcet à Godwin, soutenaient que les malheurs des hommes venaient d’un mauvais gouvernement, non d’une mauvaise nature, Malthus voulait établir que la pauvreté n’était en rien le produit de mauvaises institutions. Au contraire, tout changement politique qui favoriserait le progrès social et la démocratie ne pouvait, à terme, qu’ajouter au malheur des pauvres. Chercher à redistribuer les revenus -- comme avec les poor laws -- ne pouvait qu’aboutir à accroître le nombre des pauvres (ne serait-ce qu'en leur permettant de faire plus d’enfants), donc réduire à terme leurs salaires et leur niveau de vie.

Dans un monde malthusien, les progrès de l'égalité sociale dégradent tout à la fois la condition des pauvres et celle des riches. Au contraire, l'augmentation des inégalités sociales aurait peu d'effet sur la condition des pauvres. Si le roi se mettait à prélever soudainement 50 % des revenus de ses sujets, cela réduirait, dans un premier temps, leur niveau de vie. Mais, à terme, la population diminuerait et le niveau de vie de la population reviendrait à son niveau initial. C'est dire qu'il n’est rien que le gouvernement puisse faire pour améliorer à long terme le sort des pauvres. Autant laisser les choses en l’état et permettre aux riches de jouir paisiblement de leur condition.

2 oct. 2007

Othello

Dans cette pièce, le personnage principal est en fait Iago, le porte-enseigne d’Othello. S. T. Coleridge le décrit comme “An accomplished and artful villain who was indefatigable in his exertions to poison the mind of the brave and swarthy moor.” (1)

Iago avec Roderigo


En apparence, Iago est un honnête homme. Tous ceux qui l’approchent le jugent de la sorte. Pour Cassio, florentin comme lui, il est « l’honnête Iago ». Pour Othello, il est « this fellow’s of exceeding honesty » auquel il confie sa femme durant le voyage vers Chypre. Desdémone voit en lui « an honest fellow ». Tous lui demandent conseil, y compris sur les affaires les plus graves. Quand elle sent son mari lui échapper, c’est vers Iago que Desdémone se tourne : « O good Iago, What shall I do to win my lord again ? Good friend, go to him.”
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Il est aussi un bon compagnon, qui sait à l’occasion lever le coude, et s’y entend pour mettre de l’ambiance. En bon habitué des tavernes, il connait toutes les chansons de marins :

And let me the canakin clink, clink;
And let me the canakin clink, clink :
A soldier's a man,
A life's but a span;
Why then let a soldier drink.

Mais Iago nous prévient : "I am not what I am". Il veut dire par là qu’il est un être sans être, une coquille vide et sans attaches, dont la vie manque cruellement de sens et de valeurs, qui trompe son ennui existentiel dans le plaisir et dans l’action (« Pleasure, and action, make the hours seem short »), et s’efforce de pallier son déficit d’être en accumulant un peu d’avoir et d’honneurs. Mais voilà que ces honneurs, on les lui refuse.

Iago est fort marri qu’Othello ne l’ait pas choisi pour lieutenant : « foi d'honnête homme, je sais ce que je vaux : (...) ce poste, celui-là, rien de moins ». Othello lui a préféré Cassio, un Florentin qui « se damnerait pour de belles femmes, mais qui, jamais, jamais, n’a mené se battre la moindre escouade ! » Tandis que lui, Iago, Sa Seignerie le Maure a pu le voir à l’oeuvre « à Rhodes, à Chypre et sur tant d’autres champs de belle bataille ». Décidément, il n’y a pas de justice ! « La peste des armes, c’est qu’on n’y a de l’avancement, aujourd’hui, que si quelqu’un vous pousse ou vous recherche, mais plus jamais à l’ancienneté, comme au temps où le second succédait au premier... ».

Dans ces conditions, Iago prend la résolution de se comporter comme ces serviteurs « qui, à cheval sur les formes, masqués de zèle, gardent pourtant leur coeur pour eux seuls et, ne cédant au maître que les dehors, savent bien se servir de lui ». De cette façon, « en le servant, je ne sers que moi-même ». Ah ! « si j’étais Othello, ce n’est pas Iago que je voudrais être ».

De son côté, Othello est l’antithèse de Iago. Il est un chef de guerre, investi par le Sénat de Venise pour défendre la Cité contre la flotte turque. Arrivé d’on ne sait où, il vient d’épouser une jeune et noble Vénitienne qui lui témoigne toutes les marques de l’amour. Othello réunit en sa personne tous les attributs de la reconnaissance et de la réussite sociales. Il symbolise « celui qui bénéficie de l’être infus dans la société, (...) qui a en lui, ou en tous cas semble avoir, le désir d’être, le will, et en manifeste le dynamisme ». Bref, Othello est pour Iago une provocation vivante. Aussi ce dernier va-t-il tout mettre en oeuvre pour « réduire à rien la foi en soi et dans les autres du Maure » (2).

Othello and Iago by Solomon Alexander Hart, 19th century engraving.

Iago, c'est l’homme du ressentiment. Il est cet homme au regard rentré, qui envie ceux qui ne connaissent pas l’envie, ceux qui sont forts et assurés d’eux-mêmes. Et Iago envie Othello, il l'envie à mort. Sa force, ses capacités à être au monde, sa volonté de puissance lui sont insupportables ; elles le ramènent à ses propres insuffisances. Mais ce qu'il envie le plus chez lui, c'est sa femme. Habituellement, les femmes inspirent à Iago du dégoût : "sournoises et vicieuses, les femmes ne sont que lubricité". (3) Toutes les femmes, sauf Desdémone. Las ! cette créature parfaite a donné son coeur à Othello. Pour Iago, c’en est trop. Ce qu’il ne peut avoir, nul ne doit l’avoir. "Ce sentiment abominable est le summum de l’envie qui raisonne en ces termes : Puisque je ne peux pas avoir une chose, le monde entier ne doit plus rien avoir ! Le monde entier ne doit plus être rien !" (4) Aussi Iago va-t-il s'employer à détruire l’amour de Desdémone et d’Othello.

On est à Chypre, le bâteau d’Othello a été retardé par la tempête. Sur le quai, Desdémone l’attend. Il arrive enfin :
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Othello
Ô ma belle guerrière !

Desdémone
Mon Othello !

Othello
Je m’émerveille autant que je suis heureux
De vous voir ici, avant moi ! Joie de mon âme,
Si après toutes les tempêtes vient tant de paix,
Que les vents soufflent, à en réveiller les morts,
Que les barques qui peinent contre les vagues
En gravissent les pentes jusqu’à la cime,
Fussent-elles l’Olympe, puis replongent
Comme du haut du ciel jusqu’en enfer !
Mourrais-je maintenant,
Ce serait à mon heure la plus heureuse,
Car je crains que mon âme ait tant de joie
Que plus jamais, dans ce qui nous attend
Et que nous ignorons, j’aie bonheur semblable.


Desdémone
Le ciel permette
Que notre amour et nos félicités ne fassent
Que croître avec le nombre de nos jours !


Othello
Exaucez-la, puissances généreuses.
Je ne puis dire assez mon grand bonheur,
Il me coupe le souffle, c’est trop de joie.
Que ce baiser, et ce baiser encore
Soient les plus grands débats qui jamais divisent nos coeurs !


Ils s’embrassent.
Iago, à part
Oh, maintenant vous êtes toute harmonie,
Mais, par ma foi d’honnête homme, cette musique,
Je vais en détendre les cordes.


A cet effet, Iago va concevoir un plan diabolique:

Réfléchissons... Après un peu de temps,
Insinuer à l’oreille d’Othello
Que Cassio est trop familier avec sa femme.
Sa façon d’être, ses manières affables
Ne sont-elles pas suspectes ? N’est-il pas
De ceux qui savent tourner la tête à des épouses ?
Le More est par nature franc, sans méfiance,
Il croit les gens honnêtes pour peu qu'ils le paraissent,
Et il se laissera mener par le bout du nez
Aussi gentiment qu'un âne... Je tiens mon plan,
Il est engendré. C’est l'enfer et la nuit
Qui doivent mettre au monde ce petit monstre.


Pour priver Othello de sa musique, il va instiller dans son oreille le poison de la jalousie, « ce monstre aux yeux verts qui nargue la proie même qu’il dévore ». Il lui susurre que Desdémone n’est qu’une femme comme les autres, une Vénitienne qui plus est...

Je sais trop ce que sont nos Vénitiennes.
Et qu’il n’est que le Ciel qui sache les torts
Qu’à leurs maris elles n’osent certes pas dire.
Toute leur morale,
Ce n’est pas de ne pas pécher, c’est de n’en rien faire savoir.


Et Othello vacille. En lui, le soupçon grandit, il ne dort plus, il n’est plus lui-même. Iago triomphe :

... Voyez comme il arrive !
Aucun pavot, aucune mandragore au monde,
Aucune des décoctions qui assoupissent
Ne te rendra jamais le doux sommeil
Dont tu dormais, hier...

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Les assurances de Desdémone n’y pourront rien changer. Comme le dit Emilia, la jalousie est « un monstre qui s’engendre lui-même et se nourrit de soi ».
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Ainsi qu’il le reconnaîtra plus tard, Othello a « perdu tout jugement ». Et l’on verra Iago se payer le luxe de morigéner Othello pour sa jalousie, « a passion most unsuiting for such a man » :

Iago
Que ne supportez-vous votre fortune
Comme il convient à un homme !


Othello
Un homme ? S’il porte des cornes,
Ce n’est qu’un monstre, une bête.


« Privé de sa musique, brisé au meilleur de son vouloir-être » (5), Othello est devenu un Iago. Son amour n’était qu’un leurre, croit-il. Mais il peut encore sauver son honneur. Car l’honneur est tout pour l’homme ; là se situe la différence avec les « bêtes à cornes ». Et Iago d’enfoncer le clou :

Good name in man and woman, my dear lord,
is the immediate jewel of their souls.
Who steals my purse steals trash; 'tis something, 'tis nothing;
'Twas mine, 'tis his, and has been slave to thousands.
But he that filches from me my good name
Robs me of that which not enriches him
And makes me poor indeed
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Pour redevenir lui-même, redorer son blason, Othello comprend qu’il lui faut tuer Desdémone. Quand on l’arrêtera, il dira : « je ne fis rien par haine, je ne pensais qu’à l’honneur ». Ainsi finit Othello, « an honourable murderer, if you will »…
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Notes
1. Toutes les citations sont extraites d’Othello, trad. Yves Bonnefoy (Folio, édition bilingue). Les illustrations sont extraites de la base Shakespeare illustrated et de la Folger Library
2. Yves Bonnefoy, préface à Othello (Folio)
3. It is merely a lust of the blood and a permission of the will. Come, be a man
4. Nietzsche, Aurore
5. Yves Bonnefoy, op. cit.