15 avr. 2017

Le populisme


Cas Mudde, un professeur de sciences politiques de l’université de Géorgie, définit le populisme comme une idéologie légère (‘thin’), un schéma de pensée centré sur l’opposition du peuple vertueux et de l’élite corrompue, sur lequel peuvent venir se greffer des idéologies plus épaisses (‘thick’) comme le socialisme, le nationalisme, l’anti-impérialisme, ou le racisme. Ainsi, le populisme national-chrétien d’un Kaczynski prétend libérer les institutions polonaises de la tutelle des élites libérales sans Dieu ; le populisme national-laïque du Hollandais Wilders pourfend l’islam et l’élite multiculturaliste ; le populisme anarcho-socialiste de Podemos attaque “la casta” et propose de redistribuer aux pauvres les appartements saisis par les banques. Selon Cas Mudde, le bon côté du populisme est d’obliger les élites dirigeantes à traiter de problèmes sociaux qu’elles préféraient jusque-là balayer sous le tapis. Quant aux mauvais côtés, ils sont amplement illustrés par le naufrage économique et démocratique d'un pays comme le Vénézuéla.

De son côté, Jan-Werner Müller, un professeur de sciences politiques à Princeton, définit les populistes par leur revendication d’être les seuls représentants légitimes du peuple, tous les autres étant présumés illégitimes. Il distingue un populisme inclusif, commun en Amérique Latine, qui cherche à représenter les laissés pour compte (les pauvres et les minorités), et un populisme exclusif, plus commun en Europe, qui stigmatise certains groupes sociaux (les roms, les réfugiés). En pratique, le populisme combine souvent les deux aspects. Le populisme exclusif, anti-immigrés, anti-minorités, comporte aussi une dimension inclusive : ainsi, le discours populiste de Trump était dirigé en priorité vers les petits blancs qui avaient le sentiment d’être abandonnés par Washington. Inversement, comme le montre l’exemple vénézuélien, le populisme inclusif ne résiste pas longtemps au délabrement inévitable de l’économie : quand les caisses de l’état se vident, quand il n'est plus possible d'acheter la bienveillance du peuple, quand l’inflation, la pénurie et l’incurie multiplient les mécontentements, le pouvoir désigne des boucs émissaires à la vindicte populaire, dénonce le complot de l’étranger, élimine les contrepouvoirs, bâillonne la presse, intimide ses opposants, n'hésitant pas pour cela à mobiliser les services de la pègre.

Dans les pays occidentaux, la montée d’un populisme de droite peut s’analyser comme un retour de bâton de la part des classes blanches peu éduquées envers les élites éduquées. Comme le montrent les enquêtes successives des WVS, les valeurs de tolérance et d’acceptation des différences sont devenues largement dominantes dans la population des pays riches ; néanmoins, elles restent minoritaires parmi les moins éduqués. Ces derniers sont profondément perturbés par l’avènement de la société multiculturelle et l’immigration non européenne. Ces « petits blancs » ont le sentiment que leurs valeurs, leur culture, tout ce qui fait leur identité collective, ne sont plus reconnues, que les élites ne s’intéressent pas à eux, voire les méprisent, et qu'il n'y en a que pour les citadins éduqués et les minorités. Pour reprendre l’expression d’Arlie Russel Hochschild, ils se sentent de plus en plus étrangers dans leur propre pays.

Les populistes ont reçu cinq sur cinq le message. En mettant en avant l’attachement à la patrie, au travail, à la famille, ils ramènent au premier plan les valeurs populaires traditionnelles, ressuscitant un sentiment d’identité et de fierté collective essentiel pour tous ceux qui ne peuvent trouver l’estime d’eux-mêmes dans leurs propres réalisations. En stigmatisant les populations immigrés d’origine non européenne, définies comme une menace pour la cohésion nationale, ils renforcent encore le sentiment de communauté, tant il est vrai que le Nous se nourrit de la présence obsédante des Ils. Dans la mesure où les grands partis de gauche ont tous intégré le logiciel multiculturaliste, l’extrême-droite n’a eu aucun mal à récupérer la quasi-totalité du vote populaire.

Le populisme s'oppose radicalement au libéralisme classique. En suivant Inglehart et Norris (2016), on peut classer les partis politiques sur cette échelle à deux dimensions (libéralisme économique vs libéralisme politique et culturel).


En France, le Front National est clairement un parti populiste ; Fillon et Les Républicains représentent la droite traditionnelle, économiquement et politiquement libérale, culturellement conservatrice ; Macron incarne assez bien le pôle du libéralisme classique. La place du néocommuniste Mélenchon est plus ambiguë. D’un côté, son positionnement, antilibéral en économie, libéral dans le domaine culturel, le situe clairement du côté de la gauche radicale (à l'extrême sud-ouest du graphique). D’un autre côté, son discours anti-élites, anti-système, anti-européen, la démagogie de ses promesses électorales, son alignement sur la politique extérieure de Poutine, l'apparentent au Front National. Le Mélenchonisme constituerait toutefois une version plus inclusive du populisme, avec le risque d’une dérive vénézuélienne quand l’économie ne répond plus.  


Une petite webographie sur le populisme


Eléments de définition
What is populism? (Economist)
Vidéoconférence: ‘What is Populism?’, by Jan-Werner Muller (Princeton University). En français : Entretien avec Jan-Werner Muller (France Culture)
Audio: Entretien avec Pierre Rosanvallon : Le populisme (France Culture)

Le naufrage du Vénézuéla

Pourquoi le populisme séduit-il aussi les nations les plus avancées ?
Le cas américain : The Politics of Resentment, une vidéoconférence de Katherine Cramer, auteur de The Politics of Resentment (2016), une enquête sur le ressentiment populaire dans le Wisconsin profond ; America's forgotten working class, un Ted talk de J.D. Vance, auteur de ‘Hillbilly Elegy, Memoirs of a family and culture in crisis’, 2016 ; Vidéo: Entretien avec Arlie Russell Hochschild (Democracy now), auteur de “Strangers in Their Own Land”, une enquête sur les supporters du Tea Party en Louisiane ; Behind 2016’s Turmoil, a Crisis of White Identity, by Amanda Taub (New York Times)
Et au-delà : It’s not just Trump. Authoritarian populism is rising across the West. Here’s why. By Pippa Norris (Washington Post) ; When and Why Nationalism Beats Globalism, by Jonathan Haidt (The American Interest). CR de David Brooks: We Take Care of Our Own (New York Times)

Le cas Mélenchon
La vertu, le bruit et la fureur…, par Alain Bergounioux (Télos)

Economie du populisme
Andersen Torben M., Giuseppe Bertola, John Driffill, Clemens Fuest, Harold James, Jan-Egbert Sturm and Branko Uroševic, "The EEAG Report on the European Economy 2017: Economics of Populism", CESifo Group Munich, 2017. Cf. en particulier le chapitre 2 : Economic Policy and the Rise of Populism – CR : Les promesses économiques des populistes sont-elles réalistes ?, par Marie Charrel (Le Monde)