18 oct. 2015

Qu'est-ce que la monnaie ?


From Livestock to the Stock Exchange. Sally Cochrane, July 2013, oil on canvas.
Artist's description: This is a brief visual history of trade, reading left to right. The first "money" was cattle, represented by the cheese. Ancient Mesopotamians kept track of their cattle exchanges on cuneiform tablets like receipts. The root of the word "pecuniary" comes from the root "pecu" meaning "cattle." Cowrie shells were another early form of currency for trade, and beaver fur, which was very valuable, was used in barter when Europeans discovered the New World. The coins and stock ticker tape represent the modern end of the history. Original here 
  
Depuis Jevons, les économistes définissent généralement la monnaie par ses fonctions : c’est un moyen de paiement, une unité de compte et une réserve de valeur. Par exemple, selon cet ABC du FMI, « la monnaie est quelque chose qui garde longtemps sa valeur, qui peut aisément servir à exprimer les prix et qui est largement accepté ». Dans une perspective quantitative, la monnaie est généralement définie comme l’ensemble des actifs qui peuvent être immédiatement mobilisés pour réaliser des transactions (eg, dans le manuel de Mankiw : « Money is the stock of assets that can be readily used to make transactions »). Autrement dit, des trois fonctions de la monnaie, le moyen de paiement est de loin la principale, les deux autres étant en quelque sorte complémentaires.

De fait, si l’actif ne conserve pas bien sa valeur dans le temps, il risque de n’être pas accepté en paiement. Raison pour laquelle, historiquement, les actifs qui se sont imposés comme moyen de paiement étaient au départ des biens précieux, « moyen de constitution du trésor» selon Max Weber. Jevons observe ainsi que « l’or semble avoir été employé en premier lieu comme une matière précieuse, propre à l’ornementation, secondement comme un moyen d’accumuler la richesse ; troisièmement comme moyen d’échange ; et enfin comme une mesure de valeur ». De même, si le moyen de paiement n’est pas l’unité de compte, il ne suffit plus de connaître le prix d’une marchandise pour l’acheter ou la vendre, il faut encore convertir ce prix en unités du moyen de paiement, ce qui complique inutilement les calculs et les transactions. Pour cette raison, le moyen de paiement tend à s’imposer comme unité de compte. « En s’habituant à échanger souvent les objets contre certaines sommes de monnaie, écrit Jevons, on apprendra à évaluer les autres choses en unités de cette monnaie, de sorte que tous les échanges pourront se calculer et s’accomplir sans difficulté par la comparaison de la valeur de la monnaie des objets échangés » (*).

Contrairement à ce qu’on lit parfois, il n’est pas nécessaire que la monnaie soit acceptée par tous ni qu’elle puisse régler toutes les dettes. En pratique, le peso cubain, le bolivar vénézuélien, le peso argentin, le yuan chinois, etc. sont incontestablement de la monnaie, mais ils ont beau avoir cours légal sur un territoire national et être garantis par un Etat et une Banque Centrale, leur pouvoir libératoire n’est pas illimité. Quand la monnaie nationale est difficilement convertible ou transférable, quand son pouvoir d’achat est rapidement dévoré par l’inflation, certains vendeurs exigent d’être payés en dollars américains. Alternativement, les paiements en monnaie locale incorporent une prime de risque, et l’acheteur qui ne peut accéder aux dollars américains paiera un prix plus élevé. Parfois, la monnaie nationale n’est plus acceptée par personne, comme ce fut le cas au Zimbabwe. En désespoir de cause, ce pays a dû se résoudre à adopter le dollar américain comme monnaie. Las, dans les régions reculées, le dollar est rare, et la plupart des transactions se font sous forme de troc -- le dollar servant seulement d’étalon pour fixer les prix relatifs (cf. le cas de cet hôpital de brousse au Zimbabwe).

Il n’est pas nécessaire non plus que le moyen de paiement soit garanti par un Etat. Les monnaies marchandises s’en passaient fort bien. Même des monnaies purement fiduciaires ont pu fonctionner en l’absence d’un Etat: par exemple, l’ancien dinar irakien fut utilisé comme monnaie par les Kurdes d’Irak après la guerre du Golfe, et ce jusqu’à la chute de Saddam (cf. cet article).

Bref, l’actif utilisé comme moyen de paiement peut être plus ou moins liquide, il peut inspirer plus ou moins confiance, selon qu’il est plus ou moins durable (il conserve sa valeur dans le temps), plus ou moins portable (ou transférable), plus ou moins divisible, plus ou moins reconnu. A l’aune de ces critères, il remplit plus ou moins bien sa fonction de monnaie ; ce n’en est pas moins une monnaie.


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Définir la monnaie comme un moyen de paiement est très suffisant quand on veut définir la masse monétaire et étudier la création monétaire et ses effets sur l’inflation. Mais c’est franchement réducteur quand on envisage la monnaie en tant qu’institution marchande. De ce point de vue, elle est avant tout un moyen d’échange. La monnaie est une institution marchande, qui, en réduisant les coûts de transaction, permet de multiplier les possibilités d’échange, donc les gains à l’échange. Ce faisant, elle conduit à une allocation plus efficiente des ressources rares. En ce sens, la monnaie constitue une innovation technologique, au même titre que la machine à vapeur ou l’ordinateur.

Comment la monnaie favorise-t-elle les échanges ? Ce peut être en fournissant un moyen général de paiement, sous la forme d’un actif communément accepté par les membres de la communauté. Mais ce peut être aussi en fournissant simplement un moyen de tenir à jour les comptes de débit et de crédit des membres de la communauté. Voilà pourquoi je préfère cette définition de l’historien Glyn Davies : « est une monnaie tout ce qui est d'un usage généralisé pour effectuer des paiements et pour tenir des comptes de débit et de crédit » (**).  Pour Narayana Kocherlakota, un théoricien passé à la pratique (il est président de la FED de Minneapolis), ce dernier rôle est essentiel. Je résume son argument (***).

Imaginons une communauté d’interconnaissance. Jean a des oranges et désire des bananes. De son côté, Paul veut des oranges mais n’a que des pommes à donner en échange. Quant à George, il a des bananes mais n’a pas besoin d’oranges. La non-coïncidence des besoins restreint considérablement les possibilités d’échange marchand. Néanmoins, un échange non marchand reste possible. Si l’un des membres ne contribuait pas à hauteur de ce que l’on attend de lui, il s’expose à différentes sanctions sociales. Par exemple, si Jean ne donne pas ses oranges à Paul, George ne lui donnera plus ses bananes. Alternativement, si Paul ne donne pas ses oranges, le chef ne lui redistribuera plus les bananes de George. En acceptant de contribuer à la consommation de Paul, Jean gagne un droit sur la production des autres, en l’occurrence le droit de recevoir les bananes de George. Dans ce type d’économie simple, où chacun, ou le chef, connaît précisément les contributions de tous, on peut arriver, par l’échange, la redistribution, et le don, à une allocation des ressources quasi optimale. En pareil cas, on n’a pas besoin d’un moyen général de paiement. Mais les économies modernes sont devenues si complexes, le nombre des participants et l’ampleur de la division du travail sont tels qu’il n’est plus possible de tenir un compte précis de toutes les prestations individuelles. Il faudrait pour cela mobiliser une administration pléthorique et un réseau informatique gigantesque. La monnaie, en tant que moyen de paiement général, dispense d’une telle infrastructure. Elle est un dispositif de communication qui renseigne la collectivité sur les contributions de chacun. L’argent que Jean reçoit de Paul atteste qu’il s’est acquitté de ses obligations sociales – eg, il a cédé à Paul ses oranges. L’argent reçu n’est rien d’autre qu’une créance sur la production des autres – eg, un droit sur les bananes de George. Dans les termes de Schumpeter, la monnaie est le moyen de tenir à jour les comptes de débit et de crédit dans le « grand livre social » (****).

Bref, quand il est possible de connaître l’historique des contributions de chacun, une communauté un tant soit peu solidaire peut fort bien se passer d’un moyen général de paiement. Pour autant, elle ne peut se passer d’une unité de compte. C’est précisément la fonction que remplit la monnaie dans certains systèmes d’échanges locaux. Ici, l’absence d’un moyen général de paiement n’empêche pas de réaliser des échanges mutuellement profitables. Par exemple, A coupe les cheveux de B et gagne le droit de faire garder sa fille par C. Ces contributions volontaires relèvent bien d’une logique d’échange. On peut disputer du point de savoir s’il s’agit d’échange marchand ou non marchand, mais il ne s’agit pas de don (cf. sur ce point les définitions d’Alain Testart). Seules les contributions non enregistrées, ou dont les droits ne sont pas utilisés, constituent des dons. 

Certes, ces échanges impliquent des paiements. Mais, comme dans tout système de troc, qu'il soit bilatéral ou multilatéral, ce sont des paiements en nature (*****). S’ils font intervenir la monnaie, ce n’est pas en tant que moyen général de paiement mais en tant qu’unité de compte, pour déterminer les prix relatifs, donc la valeur des créances et des dettes, et pour tenir à jour les comptes de débit et de crédit au sein de la communauté d’échange. Il suit de là que la monnaie utilisée dans les systèmes d'échanges locaux est bien une monnaie, en tant qu’elle fournit un « moyen de règlement provisoire de relations de crédit » (Schumpeter).

Notes :
(*) William Jevons, Money and the Mechanism of Exchange, chapitre 1 à 3, 1875
(**) La nature et les origines de la monnaie et du troc - chap. 1 in Histoire de la monnaie, 3ème édition
(***) Narayana Kocherlakota : Money is Memory, Journal of Economic Theory, 1998 (Version simplifiée)
(****) Joseph A. Schumpeter, L'essence de la monnaie, in Théorie de la monnaie et de la banque.
(*****) Un échange n’implique pas nécessairement un moyen de paiement général, mais il implique toujours un paiement: en nature, comme dans le troc, en espèces ou en monnaie scripturale, comme au supermarché.