14 févr. 2015

La spirale de la dette


Quand le service public diffuse un documentaire sur la crise de la dette, on est en droit d’espérer une production de qualité, s’appuyant sur les analyses et commentaires des meilleurs spécialistes : Jean Pisani-Ferry, Paul de Grauwe, Daniel Gros, Charles Wyplosz, Barry Eichengreen, Paul Krugman, Viral Acharya sur la crise actuelle de l’Eurozone, Cyrille Hautcoeur ou Kenneth Rogoff sur l’histoire des dettes publiques, Olivier Blanchard, Mario Buti, Jörg Asmussen pour le point de vue de la Troïka, HW Sinn ou Jens Weidman pour le point de vue allemand, …. Las, le seul point de vue donné est celui de la mouvance altermondialiste ! Les participants les plus cités gravitent tous dans cette mouvance : Bernard Marris, l’anarchiste David Graeber, Karine Berger de la faction Cohérence Socialiste (dont le coleader Yann Galut préside le comité Attac de l’Assemblée), la postkeynésienne Ann Pettifor de Prime Economics, Thierry Philipponat de l’ONG Finances Watch, un député Vert, une universitaire grecque qui nous explique que ce sont les créanciers qui ont endetté la Grèce… Comme conseiller scientifique, la réalisatrice a choisi Christian Chavagneux, l’économiste d’AlterEco ! Seul Thomas Piketty et un obscur économiste allemand relèvent un peu le niveau, mais leur contribution est marginale.

Au final, au lieu de faire œuvre pédagogique et de contribuer à faire reculer l’ignorance économique, Arte a diffusé un film de propagande. Je vais tenter d’expliquer pourquoi.

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D’abord, les origines de la crise actuelle.

La thèse qui sert de fil conducteur aux nombreuses interventions peut être résumée comme suit. Dans les années 70, « une doctrine se propage » dans le monde : le « néolibéralisme » (nb : ce vocable n’est usité qu’à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche). « On dérèglemente, on privatise à tout va, les capitaux s’échangent sans frein sur les marchés financiers du monde entier ». Ce sont « les années fric ». Le capital impose ses normes aux Etats, en particulier la stabilité des prix et la liberté financière.

Les banques centrales, devenues indépendantes, déclarent la guerre à l’inflation, qui faisait jusque-là le bonheur des débiteurs et favorisait l’investissement. Avec le dogme de la stabilité des prix, commence « la dictature des créanciers ». Ne pouvant plus se financer auprès des banques centrales, nos Etats Providence dépendent désormais des marchés financiers.

De façon générale, c’est tout le financement de l’économie qui échappe au contrôle des Etats. « Les banques produisent aujourd’hui 95 % des crédits, contre 5 % seulement aux banques centrales, et cela sans aucune régulation » (dixit Ann Pettifor). L’argent, qui « devrait être un bien public » (dixit Bernard Maris), est devenu un « bien privé » !

D’où l’instabilité financière de ces trente dernières années, et la crise financière de 2008. Sur fond de laissez-faire, d’immenses « pyramides Ponzi » se sont constituées : les banques ont poussé des ménages modestes à emprunter à des taux exorbitants en leur faisant miroiter les plus-values et possibilités de refinancement offertes par la hausse incessante des prix immobiliers. Quand ces pyramides se sont effondrées, les Etats ont été appelés à la rescousse pour soutenir l’économie et sauver les banques. Le dogme de la stabilité des prix interdisant tout financement par la planche à billets, il en est résulté une augmentation vertigineuse de la dette publique.

Bref, la crise financière de 2008 et la crise des dettes publiques qui a suivi ont une seule et même cause : le néolibéralisme.

Ma critique

Primo, il est faux de prétendre que le crédit bancaire n’est pas régulé. A travers leurs taux directeurs, les banques centrales contrôlent les conditions de refinancement bancaire. Le problème est que depuis le 11 sept. 2001, les taux directeurs des principales banques centrales sont restés excessivement bas trop longtemps. A partir de 2006, les taux ont commencé à remonter mais la liquidité est restée très élevée, avec l’aggravation des déséquilibres de balance des paiements : les énormes capacités de financement de la Chine, de l’Allemagne, des pays pétroliers (c’était le début du 3ème choc pétrolier). Sur toute cette période, les banques ont pu se financer et se refinancer à des taux réels proches de 0. La liquidité étant quasi-illimitée, une fois servis les meilleurs risques, le seul moyen de continuer à gagner de l’argent consiste à prendre plus de risques. Par exemple en prêtant à des ménages NINJA (No income, no jobs, no assets) en contrepartie de taux très élevés. C’est là une règle universelle : quand la liquidité s’accroît, les marges de garantie se réduisent. Pour contrer cette règle funeste, les Etats pouvaient règlementer ces marges, en imposant par exemple un taux d’apport personnel de 10 voire 20 %. A de rares exceptions près, ils ne l’ont pas fait, pour ne pas arrêter la machine à créer des emplois, des richesses, des petits propriétaires et… des électeurs reconnaissants.

ð  Sur ces questions, je me permets de renvoyer à mon billet sur la crise financière

Secundo, il est inexact d’imputer à la seule crise financière la crise des dettes publiques. Si les Etats avaient présenté en 2008 des comptes équilibrés, une hausse de 30 à 50 points de la dette publique aurait été parfaitement soutenable. Mais la plupart des grands pays ont abordé la crise avec des taux d’endettement public très supérieurs à 60 % du PIB. Comme le dit à un moment un économiste allemand, les Etats n’ont pas épargné en période de prospérité pour se préparer à affronter les périodes de crise. Dans l’eurozone, les critères de Maastricht n’ont jamais été appliqués, les gouvernants étant juges et partie (en cas de déficit excessif, l’Ecofin était chargé d’appliquer ou pas les recommandations de la Commission).  Pour contraindre les gouvernements à prendre en compte l’intérêt général à long terme, des règles plus strictes seraient utiles (avec contrôle étroit de la Commission et pouvoir juridictionnel dévolu à une instance indépendante). Las, les populistes de tous bords poussent des cris d’orfraie à la seule mention d’une règle d’or dans la constitution.    

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J'aborde à présent le traitement de la crise de l'eurozone.

La crise financière a partout fait monter la dette publique, mais seule la zone euro a connu une crise des dettes publiques. Dans les PIIGS, les taux longs se sont envolés, précipitant ces pays dans une crise budgétaire. La montée des taux et de la dette s’alimentant l’une l’autre, les Etats de la périphérie ont dû passer sous les fourches caudines de la Troïka. Cinq années d’austérité plus tard, l’Etat social est en recul, le chômage atteint des sommets, l’extrême-droite se refait une santé. Et la dette n'a jamais été aussi élevée ! En précipitant ces pays dans une profonde dépression, l’austérité a mécaniquement augmenté le ratio Dette/PIB.

A écouter les différents intervenants, ce gâchis était parfaitement évitable. Il suffisait, nous dit-on, de traiter le problème dès le départ, au lieu d’attendre qu’il soit trop tard. En clair, les membres de l’Eurozone auraient dû accepter de restructurer immédiatement les dettes des Etats surendettés, et la BCE aurait dû faire savoir dès 2010 qu’elle était prête à acheter autant de dette grecque, espagnole, etc. que nécessaire. Pour Karine Berger, « si les Européens avaient choisi en 2010 d’éponger la dette grecque, il n’y aurait pas eu de crise de la dette ». Et donc pas de cure d’austérité. Les Grecs, les Espagnols, les Irlandais, les Portugais n’auraient pas eu à supporter les coûts sociaux considérables des plans d’ajustements structurels imposés par la troïka.

Pour sortir de la crise actuelle, cinq types de solutions sont passées en revue :

-          L’inflation, dont on nous dit qu’elle est la « solution la plus douce » (Bernard Maris). Mais cette solution ne serait plus applicable "à cause de l’euro". Les banques centrales nationales n’ont plus le pouvoir de monétiser la dette des Etats, et la BCE non plus, au nom de la sacro-sainte stabilité des prix. Ce serait de toute façon inacceptable pour les Européens du Nord, attachés à la stabilité des prix et à une monnaie forte.  Ils sortiraient de l’euro.
-          La croissance est l’autre solution idéale, mais on nous dit qu’il ne faut plus y compter. La « grande stagnation » menace, et de toutes façons, « ya pas de croissance parce que ya trop de dettes, et ya de la dette parce que ya pas de croissance ». Apparemment, Bernard Maris ne croit pas aux vertus des réformes structurelles...
-          Mutualiser une partie des dettes nationales, au-delà de 60 % du PIB. De la sorte, les Etats les plus endettés pourrait se refinancer au même taux que les Etats les moins endettés. Mais ces derniers devraient alors payer des taux plus élevés. Et la mutualisation des dettes revient à demander aux nations les plus riches de prendre à leur charge une partie du fardeau des nations pauvres. Or, comme le spécifie le traité de Maastricht, l’UE n’est pas une union de transferts, et on voit mal les Allemands, les Français... accepter de payer plus d'impôts pour soulager les Grecs.
-          Effacer la dette, comme ce fut le cas de la dette allemande après la 2ème guerre mondiale (David Graeber). Cela revient à demander aux contribuables européens de faire aux Grecs un cadeau à 220 milliards d’euros… Les autres pays très endettés demanderaient la même faveur, et personne ne voulant payer, il faudrait demander à la BCE de monétiser la dette publique, donc d’engager la zone euro dans la voie de l’inflation. On retrouve exactement les mêmes problèmes qu’avec les solutions 1 et 3.
-          Finalement, faute de pouvoir faire payer les Allemands, les Etats impécunieux peuvent toujours faire payer leurs riches et leurs créanciers ! Après tout, la Grèce est un pays où les riches paient très peu d’impôt, et la dette enrichit les créanciers. Taxer ces derniers permettrait de récupérer d’une main ce qu’on leur paie de l’autre. L’ennui pour la Grèce, c’est que ses créanciers sont des institutions étrangères, et que les riches ont une forte propension à l’évasion fiscale. D’où l’idée émise par Piketty d’un impôt européen sur le patrimoine. Couplé à une lutte résolue contre l’évasion fiscale, cela pourrait servir à éponger la dette. [On peut toutefois s'interroger sur l'opportunité de taxer davantage le capital en Europe, à un moment où les taux d’intérêts réels sont entrés en territoire négatif. Les compagnies d’assurance-vie et de nombreuses caisses de retraites complémentaires sont au bord du gouffre, et les classes moyennes qui voient fondre la valeur de leur épargne ne manqueront pas de se rebiffer.  Politiquement, c’est explosif.]

Ma critique

Il y avait à l’époque de bonnes raisons pour différer l’inévitable défaut Grec. La zone euro ne disposait pas encore d’institutions adaptées pour circonscrire une crise budgétaire majeure. Le pacte de stabilité et de croissance avait été précisément conçu pour éviter d’en arriver là, mais ses dispositions n’ont jamais été appliquées. Un défaut Grec impliquait de lourdes pertes pour les banques européennes, et le risque d’un effet domino était considérable. Après la Grèce, les autres PIIGS auraient été tentés de faire défaut, mettant en péril tout le système bancaire.

Quand bien même la dette grecque aurait été restructurée en 2010, les Grecs n’auraient pas fait l’économie d’une cure d'austérité. C’est ce que montre bien Thomas Philippon dans un article récent du CEPR. (Cf. Quelle remise de dette équitable pour la Grèce ? - Le Monde & Fair debt relief for Greece: New calculations - Vox EU). On comprend aisément pourquoi.

En 2009, le déficit public atteignait 15,6 % du PIB, correspondant exactement au déficit du compte courant (IMF Fiscal Monitor, oct 2014). Cela signifiait que les Grecs dépensaient chaque année 15 % de plus qu’ils ne gagnaient, et qu'ils devaient pour cela emprunter à l’étranger. Si ces emprunts avaient servi à préparer l’avenir, à doter le pays des infrastructures, des institutions et du capital humain nécessaires pour se hisser au niveau des grandes nations européennes, la dette aurait pu être jugée soutenable. Mais ces emprunts ont en pratique servi à augmenter les salaires et les pensions, et à financer des droits sociaux plus généreux qu’en Allemagne (retraite à 60 voire 55 ans). Et l’économie grecque restait la plus sclérosée de l’UE, la moins compétitive, la plus hostile aux entrepreneurs. La dette grecque ne résultait pas d’une stratégie de développement économique, mais d’un calcul politique : en Grèce, pour gagner les élections, on achetait les électeurs !

La situation était donc intenable. On ne pouvait demander aux autres européens de continuer à financer l'Etat Grec à fonds perdus. D’une façon ou d’une autre, ce dernier devait ajuster ses dépenses à ses recettes. D’où l’austérité. Pour limiter la casse, le pays aurait dû engager de profondes réformes structurelles, censées rétablir la compétitivité externe, faciliter le recouvrement de l’impôt, et augmenter le potentiel de croissance à long terme. Las, la Grèce a connu l’austérité, mais les réformes structurelles sont restés très timorées (cf. dans Le Monde : De la difficulté de collecter l’impôt en Grèce). Malgré tout, le pays a renoué en 2014 avec la croissance (+ 0,8 % : cf. Le Monde : L’économie grecque sort de six ans de récession), et ses finances publiques sont revenues à l'équilibre : le budget affiche depuis 2013 un excédent structurel de 1,6 % du PIB. 

Grâce au retour de la croissance et aux cinq années d’austérité qui ont précédé, la dette publique grecque est aujourd’hui stabilisée, certes à un niveau très élevé (175 % du PIB), mais tout à fait soutenable. En 2014, la charge des intérêts sur la dette publique a représenté 4,2 % du PIB, absorbant environ 10 % des recettes publiques (IMF Fiscal Monitor, oct 2014). C’est moins qu’avant la crise ! En 2008, la charge des intérêts représentait 5,1 % du PIB Grec (et 12,5 % des recettes publiques). Quoiqu’en dise certaine propagande, la troïka s’est montrée très généreuse avec les Grecs : l’encours des prêts consentis par la BCE, le FMI, le FESF et les Etats européens dépasse 250 milliards d’euros, et ces prêts ont été consentis à des conditions très avantageuses : à très long terme et à un taux d’intérêt moyen compris entre 2 et 2,5 %, alors qu’aucun créancier privé n’acceptait de prêter à long terme à moins de 20 %. Les Espagnols, les Portugais, les Irlandais, qui se financent à des conditions bien plus onéreuses, ont du mal à comprendre pourquoi il faudrait encore alléger la charge de la dette grecque. La cure d’austérité a certes fait baisser le niveau de vie des Grecs : le PIB réel par hab. s'est contracté de 19 % entre 2008 et 2014, retrouvant aujourd'hui son niveau d'il y a dix ans. Mais, que je sache, il y a dix ans, ça n'allait pas si mal en Grèce... 

En bref, on n'a pas besoin des solutions irréalistes et irresponsables proposées dans le documentaire (la monétisation, la mutualisation ou l'effacement de la dette). Pas besoin non plus d'un impôt européen progressif sur le patrimoine. Les Grecs peuvent payer.


NB : Je signale cet excellent visuel du Monde : Six ans de tragédie grecque