21 mars 2008

Enseigner la microéconomie au lycée

La culture économique, c'est ce qui reste des cours d'économie quand on a tout oublié : une manière de penser qui appartient en propre aux économistes. Si l'on tient à apprendre aux élèves à raisonner en économistes, l'étude des grandes notions de la microéconomie est un détour obligé.

De ce point de vue, force est de constater que si la microéconomie n'existait pas, cela n'affecterait qu'à la marge l'enseignement des SES (Sciences Economiques et Sociales). De manière significative, les notions d'utilité ou de coût d'opportunité n'apparaissent nulle part dans les programmes ou dans les manuels. Et les quelques notions de micro enseignées en première -- les externalités, les asymétries d'information, les biens publics, la loi de l'offre et de la demande, les le coût marginal et le coût moyen --, ne sauraient suffire à doter les élèves d'une solide culture économique.
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Evidemment, il ne s’agit pas d’enseigner au lycée la microéconomie enseignée à la Fac ! Il s'agit seulement d'intégrer dans l'enseignement des SES les grands principes de l'économie, et de donner aux élèves davantage d'outils pour leur permettre de conduire un raisonnement économique. Outre les notions déjà au programme, on pourrait enseigner des notions comme le coût d'opportunité, l'utilité marginale, la discrimination tarifaire, la perte sèche, la rente (y compris la rente différentielle), l'optimum de Pareto...

Contrairement à une idée reçue, qui voit dans la microéconomie le cheval de Troie de l’idéologie libérale, ce type de notion n'est, en soi, ni progressiste ni conservateur, et peut de toutes façons être soumis à la critique (par exemple l'optimum de Pareto face aux théories de la justice).

Outre cet argument évident, je vois deux autres bonnes raisons d'introduire davantage de micro dans l'enseignement des SES. En premier lieu, la micro permet de jeter des ponts avec la sociologie ou les sciences politiques, de croiser les regards sur un objet d'étude donné (cf. l'analyse des cadeaux de Noël, du crime, de la famille, des choix publics, du vote, etc...). En second lieu, la microéconomie permet, mieux que la macroéconomie, de solliciter l'expérience et l'imagination des élèves, donc de les impliquer davantage. Quand Alfred Marshall définissait l’économie comme "the study of mankind in the ordinary business of life", c’est à la microéconomie qu’il pensait.

Autre idée reçue, l'enseignement de la micro serait trop abstrait ou trop formalisé pour des lycéens. En réalité, il est beaucoup plus facile de faire des cours vivants, qui intéressent le plus grand nombre, avec les asymétries d'information, les biens publics ou les externalités qu'avec les déterminants macroéconomiques de l'investissement ou la coordination des politiques économiques dans l'Euroland... Comme le démontrent à l’envie les manuels américains d’EC101 (eg, Les Principes de l’Economie, de Gregory Mankiw), il n’est pas besoin de beaucoup de maths pour faire passer les grandes notions de micro, juste d'un peu d'imagination pédagogique. A cet égard, on pourrait s'inspirer de ce que font en lycée les enseignants américains, qui n'hésitent pas à présenter les grands principes de l'économie en partant de chansons (From ABBA to Zeppelin), de textes littéraires (cf. How Economists Use Literature and Drama, par Michael Watts, Journal of Economic Education, Fall 2002, pdf), d’extraits de films (Movie Scenes for Economics), de photos (Econoclass), de jeux (ceux de Charles Holt, les articles de Classroom Expernomics, et la base de ressources de Greg Delemeester & Jurgen Brauer).

Ainsi, pour présenter la notion de coût d'opportunité, un enseignant américain peut partir :

- d'une photo à commenter. On demande aux élèves : qu’est-ce qui cloche dans cette photo ?
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Réponse : Les maisons sur cette côte ont l’air très coûteuses. Le prix du mètre carré doit être très élevé. On en déduit que le coût d’opportunité de la cabane en tôle doit être lui-aussi très élevé. S’il la vendait, son propriétaire pourrait assurément en tirer un très bon prix et acheter une jolie maison dans un quartier moins huppé.

-- d’un extrait de film, par exemple « Le marchand de Venise », de Michael Radford (2004), avec Al Pacino et Jeremy Irons. Le site « Movieforecon » a sélectionné un extrait de 5 minutes (in chap. 5 du DVD, de 18:27 à 23:48).

-- d'un jeu : férus d'économie expérimentale, des enseignants ont développé des jeux parfois étonnants, et des simulations (un exemple appliqué à la décision d'épargner dans cette leçon d’Econedlink).

- d'un texte littéraire, par exemple "The road not taken", de Robert Frost (*). Sur la notion de coût d'opportunité, cf. ce billet (L'Antisophiste).

- d'une chanson, par exemple "Big Yellow Taxi" de Joni Mitchell :

They paved paradise and put up a parkin' lot
With a pink hotel, a boutique, and a swingin' hot spot
They took all the trees, and put em in a tree museum
And they charged the people a dollar and a half to see them
No, no, no, don't it always seem to go

That you don't know what you've got till it's gone
They paved paradise, and put up a parkin' lot


Note sur l’enseignement de l’économie aux USA

Actuellement, l'économie n'est obligatoire que dans 35 % des Etats (mais dans tous les plus grands : New York, Californie, Texas, Michigan...). Ailleurs, l'enseignement reste optionnel, mais de plus en plus de lycées le proposent aux élèves. De fait, lors du dernier National Assessment of Educational Progress (2006), 79 % des lycées et 73 % des élèves ont participé au test national de connaissances en Economie. Comme 87 % des participants déclarent avoir reçu un enseignement en Economie, on en déduit que près des deux tiers des lycéens américains ont reçu, sous une forme ou sous une autre, un cours d'économie. En règle générale, ces cours sont standardisés : leur programme est défini par le National Council on Economic Education (NCEE) et vise, pour l'essentiel, à enseigner les grands principes de l'économie de la façon la plus compréhensive possible.

Dans les lycées américains, on trouve aussi une institution originale pour préparer les élèves à l’enseignement supérieur : le programme Advanced Placement (AP), qui permet aux lycéens qui le souhaitent d’avoir accès à un cours de Macroéconomie (2 600 lycées concernés) ou de Microéconomie (2 100 lycées concernés), de type universitaire. Ces cours permettent aux élèves de capitaliser par avance des unités de valeurs dans le premier cycle de l’université.

Source: The Current State of Economic, Personal Finance, and Entrepreneurship Education (pdf) et cet article du Washington Post.

==> Sur l'enseignement de l'économie dans les lycées américains, on peut consulter le site du National Council on Economic Education (NCEE) -- voir not. le site Econedlink, avec près de 520 leçons et TP en ligne.


Quelques ressources en ligne pour enseigner en s’amusant quelques notions importantes de microéconomie

1. La perte sèche

Cf. La perte sèche de Noël (L'Antisophiste) & L'économie des cadeaux de Noël (Café Pédagogique) avec un TD possible en janvier (Word)

2. Les externalités

Deux idées d'expériences en classe :
- The Paper River: A Demonstration of Externalities and Coase’s Theorem (pdf), Journal of Economic Education, Spring 1999
- An Experiment on Enforcement Strategies for Managing a Local Environment Resource (pdf), Journal of Economic Education, Winter 2004

3. Les asymétries d’information

Une idée d'expérience en classe : A Market for Lemons (pdf), Journal of Economic Perspectives, Winter 1999, par Charles Holt & R.Sherman

4. La loi de l’offre et de la demande

Une idée d'expérience en classe : The Apple Market, chapter 1 in Bergstrom & Miller, Experiments with Economic Principles, 1998 : version élève (pdf) - version professeur (pdf)

5. Les biens publics

Qu’est-ce qui cloche dans cette photo ?

Réponse : Les couchers de soleil sont typiquement des biens non excluables et non rivaux, i.e. des biens publics.

Deux idées d'expérience en classe :
- Cooperation versus Free-Riding in a Threshold Public Goods Setting: A Classroom Experiment (pdf), J. of Economic Education
- Voluntary Provision of a Public Good (pdf), J. of Economic Perspectives, Fall 1997, par Richard Holt & S. Laury.

6. Le raisonnement à la marge

La notion d’utilité marginale est par exemple très utile pour résoudre le fameux paradoxe du diamand et de l'eau (Amosweb). On peut aussi donner à étudier les énigmes des polars de Marshall Jevons, traduits en français chez Economica – cf. L’économiste comme détective (L'Antisophiste).

7. La discrimination tarifaire

Pour de bons exemples, cf. Tim Harford, chroniqueur au Financial Times, dans le chapitre 2 de son livre Undercover Economist (cf. la version pdf), ou sur la politique de la SNCF, ce billet d'Econoclaste et cet autre de RCE.

8. La rente différentielle

La rente différentielle (Ricardo) permet de mieux comprendre la dynamique des prix sur les marchés immobiliers, agricoles ou pétroliers, ... et aussi des énigmes de tous les jours -- pourquoi paie-t-on si cher le café dans les gares ? Pour une application, cf. Tim Harford dans le chapitre 1 de son livre Undercover Economist (cf. la version pdf, pages 5 à 22).

9. L'optimum de Pareto

C’est un bon point de départ pour présenter les notions d'efficience, d’équité et de justice sociale (programme de TES). On peut faire apparaître les conflits possibles entre ces notions au moyen d'un jeu simple mais édifiant (pour motiver davantage les élèves, on peut remplacer les points par des cachous et des chocolats) ou tout autre jeu du type dilemme du prisonnier.

10. La rationalité limitée et la psychologie économique

La psychologie économique a récemment beaucoup enrichi la théorie économique, en révélant les nombreuses anomalies qui distinguent le comportement des individus ordinaires de l'idéaltype de l'homo-economicus. Pour de nombreux exemples, bien expliqués, et des idées de jeux en classe, cf. la série « Anomalies », de Richard Thaler dans le Journal of Economic Perspectives ; et Dan Ariely : Predictably Irrational: The Hidden Forces That Shape Our Decisions, Harper & Collins 2008 (CR du Boston Globe).

(*) Exemple pris dans l’ouvrage de Michael Watts : The literary book of Economics, ISI Books 2003.

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