28 févr. 2007

Le profit

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Comme le rappelait Milton Friedman, « il existe peu de termes économiques auxquels on ait donné autant de significations différentes que le mot profit » (*). Dans l'usage courant, le profit est généralement confondu avec le concept comptable de bénéfice -- « la différence entre les recettes et les coûts contractuels » -- et, plus précisément, le bénéfice disponible pour rémunérer l’entrepreneur et les propriétaires du capital. Hélas !, nous dit Friedman, le « profit » ainsi entendu est un terme « ambigu, superflu et trompeur ».
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« Il est ambigu parce qu’il est toujours difficile de faire une distinction claire entre cette rémunération de facteur qu'on appellera profit et celles qu'on appellera autrement : salaires, rémunération du capital, intérêt, dividendes, etc. Il est superflu parce qu'il existe d'autres termes pour décrire toutes les rémunérations de facteurs. » Imaginons deux petites entreprises réalisant un chiffre d'affaires identique avec la même quantité de facteurs: la première s'autofinance, le patron est propriétaire des lieux et dirige lui-même son affaire; la seconde se finance à crédit, elle est locataire des murs et dirigée par un gérant salarié. Le bénéfice de la première sera très supérieur au bénéfice de la seconde. En réalité, la différence correspond à la rémunération d’un travail non contractuel (celui du patron-gérant), et d’un capital non contractuel (l’épargne de l’entreprise et le local mis à disposition).
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Enfin, « il est trompeur parce qu'il tend à suggérer que les agents économiques cherchent à maximiser le profit et non les autres rémunérations de facteurs. ... Les ouvriers cherchent à maximiser la rémunération de leur travail, exactement comme les propriétaires de terrains cherchent à maximiser le rendement de ceux-ci, et les propriétaires de capital celui de leur capital. Celui qui encaisse le revenu résiduel cherche à maximiser le revenu espéré des ressources qu'il possède. Le principe fondamental d'une économie de libre entreprise et d'échange monétaire peut être décrit plus justement comme la maximisation des rémunérations que comme la maximisation du profit. »

Qu'est-ce donc que le profit pour les économistes ?

¤ Dans les manuels de microéconomie (eg, le Varian), le profit désigne la différence entre les recettes et les coûts évalués à leurs prix de marché (ie à leur coût d'opportunité). Dans l'exemple cité plus haut, le profit de la première entreprise se calcule en intégrant parmi les coûts un loyer fictif, un taux d'intérêt fictif (le coût d'opportunité de l'autofinancement) et le salaire fictif d'un gérant. Au final, le profit est exactement le même que celui de la seconde entreprise. S'il est positif, cela signifie que ces entreprises sont particulièrement efficientes (ou qu'elles bénéficient d'une rente de situation) : elles pourront se développer et rémunérer leurs facteurs de production au delà de ce qu'exige le marché. S'il s'agit d'une coopérative ou d’une mutuelle, elle pourra faire bénéficier ses membres de meilleurs services. Dans tous les cas, elles pourront se développer ou distribuer plus de revenus.

Selon cette définition, ce qui distingue une multinationale du CAC 40 d’une coopérative ou d’une mutuelle, ce n'est donc pas la recherche du profit, mais la finalité du profit: les unes voudraient l'affecter prioritairement aux actionnaires, les autres à leurs adhérents ou à leurs salariés. Dans la pratique, toutefois, la différence n'est pas si marquée: concurrence oblige, les profits des Michelin ou de la Société Générale seront volens nolens rétrocédés aux salariés et aux clients. C'est pourquoi, sur longue période, les salaires réels progressent en ligne avec la productivité.

¤ Mais il existe une autre définition du profit, proposée par Frank Knight dans Risk, Uncertainty, and Profit, et qui a la préférence de Milton Friedman. Pour Knight, le profit désigne la différence entre le revenu résiduel espéré et le revenu résiduel réalisé. Le profit est alors « lié intimement à l'incertitude », il est « une conséquence de celle-ci » et non plus « la récompense pour s'être soumis à l'incertitude ».

Friedman donne l’exemple d’une loterie. « Imaginons que 1000 personnes se rassemblent, que chacune est d'accord pour donner 1 $ et pour participer à un tirage fait strictement au hasard à la suite duquel l'une d'elles gagnera 1000 $, alors que chacune des autres n'aura rien. Avant le tirage, chacune a une rémunération espérée de 1 $. Après le tirage, une personne se retire avec un profit de 999 $, et 999 personnes se retirent avec une perte de 1 $. L'incitation à participer à cette loterie a été la perspective d'un tel résultat, mais cela n'a évidemment pas de sens de dire que les participants ont cherché à maximiser le profit, dans l'acception employée ici. Personne ne pouvait dire à l'avance ce que serait son profit ; donc celui-ci ne pouvait pas déterminer un comportement. Compliquons le problème en y introduisant les coûts de mise en place de la loterie ; ceux-ci sont, par exemple, de 100 $. C'est une rémunération de facteur pour l'entreprise qui l'organise. Avant le tirage, la rémunération espérée par chaque acheteur d'un billet est 90 cents, représentant la valeur actuarielle du prix qu'il peut gagner, plus 10 cents pour le service de consommation qui permet de participer à la loterie. Ex post, le gagnant a une rémunération de 900,10 $, et un profit de 899,10 $ ; chaque perdant a une rémunération de 10 cents et un profit de - 90 cents ».

On peut transposer cet exemple à la vie économique réelle. « Une entreprise emploie certains facteurs de production sur une base contractuelle et garantit aux propriétaires de ceux-ci une rémunération bien définie ». Le revenu résiduel est la seule rémunération incertaine. Supposons, pour simplifier, que le revenu résiduel serve seulement à rémunérer l’entrepreneur. Ce dernier décide quoi produire, comment produire et combien produire, sur la base d’anticipations de coûts et de recettes : parmi les différentes lignes d’actions ouvertes, il choisit celle qui laisse entrevoir la rémunération la plus élevée. « Après coup, il obtient en fait une certaine rémunération. Si celle-ci est supérieure à ce qu'il espérait, il réalise un profit positif ; sinon c'est une perte. »

En réalité, les propriétaires des divers facteurs de production sont tous plus ou moins dans cette situation. « Par exemple, on pourra garantir à un ouvrier un certain salaire horaire sans lui garantir un nombre quelconque d'heures de travail par an, ou encore on peut l'embaucher pour travailler à la pièce, ou avec un accord de participation aux bénéfices ». A l’arrivée, « il y aura une différence entre sa rémunération effective et celle qu'il avait espérée. Il encaissera un profit ou il subira une perte. »
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Bref, la recherche du profit, au sens économique défini ci-dessus, n'est pas seulement le but de toute entreprise, c'est aussi l'objectif de tous les acteurs qui apportent à l'entreprise des facteurs de production. La maximisation du profit n'est donc pas l'affaire des seuls entrepreneurs et des capitalistes, c'est aussi l'affaire des travailleurs.

Source
Les citations (en bleu) sont extraites de Milton Friedman : Prix et Théorie économique, Chapitre 16: Le Profit (pp 325-28), Economica 1983.

20 févr. 2007

Le don


Définition
Le texte de cette partie résume librement le 1er chapitre d'un livre récent de l'anthropologue Alain Testart [1] -- les citations (en bleu) en sont extraites.

Dans le langage courant, on emploie souvent le verbe "donner" dans un sens très différent de "faire un don". Alain Testart donne l’exemple suivant : « Hier, je suis allé chez le boucher, je ne savais pas quoi prendre, et j’ai fini par lui dire : "Donnez-moi donc un steak !" Et lui, m’a répondu : "Je vais vous donner de l’aiguillette, vous verrez, c’est extra !" Au moment de payer, je n’avais pas de monnaie et j’ai demandé à la caissière : "Je peux vous donner un billet de 50 euros ?" Et puis, après, on a parlé des impôts, sujet affectionné de tous les petits commerçants qui les jugent toujours excessifs, et mon boucher a tiré le mot de la conclusion en disant : "Tout ce qu’on leur donne, quand même !" »

Comme on voit, donner peut désigner bien d’autres transferts que le don : l’échange, l’impôt, etc. Il en va de même en anglais, où to give a un sens beaucoup plus large que to make a gift.

Aussi, imaginons qu’un ethnologue martien soit envoyé chez nous en mission de reconnaissance. Si, comme la plupart de nos anthropologues, il ne s'intéresse guère au droit et à l’économie, s'il préfère observer des tranches de vie, il aura sûrement relevé notre utilisation généreuse du verbe donner. De retour chez lui, il expliquera à qui veut l’entendre que notre société repose sur l’économie du don, que le commerce y est inconnu -- pour preuve: « le boucher donne ses morceaux de viande et les clients font des contre-dons » --, de même que l’impôt, « puisque les contribuables se contentent de donner au fisc. »

Pour Alain Testart, c’est une erreur du même type qu’a fait l’anthropologie sociale à la suite de Marcel Mauss et de son Essai sur le Don (qu’il eut mieux valu, selon lui, appeler « Essai sur le donner » !). « Cette anthropologie : 1) a toujours confondu don et donner, 2) pour la raison qu’elle n’a jamais eu une définition claire de ce qu’était un don, 3) et, en conséquence, a constamment eu tendance à surestimer l’importance du don dans les sociétés primitives ».

Qu’est-ce donc que le don ?

Le don s’oppose à l’échange. Mais ce qui les distingue, ce n’est pas l’absence de contrepartie – puisqu’un don amène couramment une contrepartie sous la forme d’un contre-don. Ce n’est pas non plus l’absence d’obligation, puisque tout rapport social est assorti d’obligations sociales (eg, les attentes de rôle). Le don n’échappe pas à la règle : par exemple, si vos voisins vous ont invité à dîner, vous vous sentez obligés de les inviter en retour… On pourrait dire que le don ne fait naître qu’une obligation morale, qu’il ne fait pas naître d’obligation juridique. Mais on se heurte ici à la grande difficulté de définir le juridique dans les sociétés primitives.

L’idée du juridique nous met cependant sur la bonne voie. « Le propre d’une obligation juridique, en effet, est d’être exigible », et cela « par tous les moyens légitimes qui existent dans une société » -- le système judiciaire dans la société française, la vendetta dans les sociétés sans Etat.

C’est sur le caractère exigible ou pas de la contrepartie que repose en définitive la différence entre le don et l’échange. « Dans le don, le donateur abandonne un bien, tout droit sur ce bien, ainsi que tout droit pouvant émaner de sa cession. Dans l’échange, au contraire, chacun des échangistes se trouve en droit d’exiger la contrepartie. C’est même ce droit qui définit l’échange ». Partant, la notion d’« échange de dons », tellement prisée par l’anthropologie maussienne, est un oxymore insoutenable.

Mais ce premier élément de définition n’est pas suffisant. Il ne permet pas de distinguer entre le don et le tribut, l’impôt, la corvée, l’amende, les réparations, etc., des transferts sans contrepartie exigible, qui ne sont pas des dons pour autant.

Ce qui distingue ces transferts du don, c'est qu’ils sont exigibles – par exemple, l’impôt est par définition un prélèvement obligatoire, ie imposé. En revanche, un don n’est jamais exigible. S’il l’était, ce ne serait pas un don.

En conclusion, Alain Testart propose du don la définition suivante : « Nous dirons qu’un don est une cession de bien : 1° qui implique la renonciation à tout droit sur ce bien ainsi qu’à tout droit qui pourrait émaner de cette cession, en particulier celui d’exiger quoi que ce soit en contrepartie, et 2° qui n’est elle-même pas exigible. »

Mobiles du don [2]

Dans la mesure où le don fait généralement naître un contre-don, la relation de don permet, tout comme la relation d’échange, d’améliorer la position économique des deux parties. En réalité, le don est plus souvent motivé par le besoin de considération que par le mobile du gain. Mais, comme l’explique Adam Smith, la considération de nos semblables est également le mobile de l’activité économique: "C’est surtout par égard aux sentiments d’autrui que nous recherchons la fortune et fuyons l’indigence. Quel est en effet l’objet de tout ce labeur et de tout ce remue-ménage qui se font ici-bas ? Quel est le but de l’avarice, de l’ambition, de la poursuite des richesses, du pouvoir, des distinctions ? (...) D’où naît cette ambition de s’élever qui tourmente toutes les classes de la société et quels sont donc les avantages que nous attendons de cette grande fin assignée à l’homme et que nous appelons l’amélioration de notre condition ? Nous n’en espérons d’autres avantages que d’être remarqués et considérés, rien que d’être regardés avec attention, avec sympathie et avec approbation. Il y va de notre vanité, non de nos aises ou de notre plaisir." [3]

Bref, tout comme l'échange, le don est rarement désintéressé. Même quand il est unilatéral ou asymétrique, le donateur compte généralement sur la gratitude du donataire, ou en escompte une bonne réputation. Dans certains cas, les transferts unilatéraux remplissent une fonction d’assurance: en aidant les autres, on gagne le droit d’être aidé plus tard, en cas de besoin.

Et quand il implique la réciprocité, le don n’est pas toujours une partie de plaisir. Donner fait naître une dette. Dans certains contextes, l’échange de dons peut prendre la forme d’une véritable compétition, à l’issue de laquelle le vaincu devient le vassal du vainqueur. Comme le dit cet indien Inuk, « avec des dons, tu fais des esclaves » : « en obligeant son partenaire, explique Jean Pouillon, le donateur acquiert sur lui de l’ascendant, sinon du pouvoir. Il le contraint à l’obligation, éventuellement coûteuse, de rendre et d’être pris, peut-être malgré lui, dans une escalade embarrassante, dans une partie risquée où sont en jeu nom, réputation, rang, fonction ou simplement fortune ». En témoigne l’institution du potlatch chez les indiens Kwakiutl, étudiée par Franz Boas. [4]

Dans d’autres contextes, quand le don en retour ne vient pas, la relation a tôt fait de tourner à l’aigre. Dans un couple, quand le cycle paisible du don est brisé, peut s’installer une spirale douloureuse qui conduit au divorce. Là réside l’un des avantages de l’échange marchand : le marché permet de faire l’économie de l’amour, et autres liens trop personnels…

Importance économique

La famille est le lieu privilégié du don, en raison de la force des liens familiaux. C’est ainsi que les jeunes migrants des pays pauvres envoient régulièrement des fonds au village, distant souvent de plusieurs milliers de kms. Sans doute le font-ils de bon cœur. Mais c’est aussi le prix à payer pour trouver une femme au pays, y établir ses enfants, hériter de ses aînés et jouer plus tard un rôle au village. Chaque année, quelque 100 milliards de $ sont ainsi envoyés par les travailleurs immigrés dans leur pays d'origine, dont un quart en provenance des Etats-Unis. Selon la Banque mondiale, ces envois de fonds sont, après les investissements directs, la deuxième source de capitaux étrangers des pays en développement [5].

Dans les pays pauvres, les enfants ont une fonction d’assurance, ils tiennent lieu de sécurité sociale. Dans les pays riches, l’Etat-Providence et le marché financier y pourvoient. C'est pourquoi la fécondité tend à diminuer avec le développement. Tout se passe comme si, au fil de la transition démographique, les enfants perdaient leur valeur économique et gagnaient une grande valeur affective. Le choix du conjoint, les relations conjugales, la décision de faire des enfants, les relations avec eux, etc. ne sont plus codifiées par la coutume et sont, pour l’essentiel, fondés sur l’amour. En particulier, le don de la vie a aujourd’hui toutes les apparences d’un don gratuit. On a pu ainsi estimer qu’en 1990, le coût de deux enfants représentait 58 % des revenus potentiels d’une femme anglaise type sur la durée d’une vie active. Ce chiffre correspond, pour les 4 /5ème, aux revenus d’activité auxquels elle doit renoncer pour élever ses enfants -- quand elle se retire du marché du travail ou choisit de travailler à temps partiel --, et, pour 1/5ème, au coût direct des enfants.

Comment ces derniers rendent-ils aux parents ce qu’ils ont reçu ? Sans doute leur apportent-ils un statut social et de nombreuses satisfactions personnelles. Toutefois, la réciprocité entre générations est fortement asymétrique : les enfants reçoivent infiniment plus de leurs parents, y compris en termes d’affects positifs, qu’ils ne leurs rendent. Dans une certaine mesure, le don en retour est différé : par exemple, ce sont toujours les enfants qui s’occupent de leurs vieux parents malades et dépendants -- au Royaume-Uni, le temps que les enfants consacrent à soigner leurs parents représente 7 % du PIB, si l’on évalue ce temps en lui appliquant le salaire du marché, soit autant que le budget annuel du service national de santé.

La logique du don se retrouve aussi dans l’activité économique. La production domestique pèse encore lourd dans l’économie des pays développés. Si l’on évalue les activités domestiques aux prix du marché, on estime que la production familiale représente entre un quart et un tiers du PIB américain, et jusque 36 % en Australie. Mais on pourra objecter que la production domestique relève plutôt de l'échange non marchand. L’économie du don comprend aussi les activités à but non lucratif. Aux Etats-Unis, le tiers secteur représentait près de 8,5 % du PIB en 1996 et employait 11 millions de salariés, soit 7 % de la population active. A quoi il faut ajouter le bénévolat, équivalent à 6,3 millions d’emplois à plein temps [6]. Enfin, la logique du don imprègne également l’activité marchande. Selon Akerlof, les employeurs paient couramment à leurs employés des salaires supérieurs au salaire du marché, faisant le pari implicite qu’un salarié bien traité se montrant plus loyal : l’employeur sera payé de retour par une productivité plus élevé, un moindre turn-over, etc. De même, les rapports commerciaux font une place importante au don : les vendeurs offrent souvent des cadeaux pour fidéliser la clientèle, les négociations commerciales s’accompagnent souvent d’un bon déjeuner au restaurant, etc.

Perspectives

L’évolution de l’économie du don est commandée par le progrès technique. Ce dernier élève continûment le niveau de vie des salariés et, partant, la valeur de leur temps : donner du temps coûte de plus en plus cher [7]. D’un autre côté, le progrès technique réduit plus vite encore le coût des communications interpersonnelles : avec le développement de l’internet, participer à l’économie du don coûte de moins en moins de temps. Enfin, le progrès technique libère aussi du temps, élevant l’espérance de vie, réduisant le temps de travail, le temps dévolu aux corvées ménagères, et, demain, au commuting. L’un dans l’autre, il est probable que l’économie du don a de beaux jours devant elle. Comme le montre le développement spectaculaire du peer to peer.

Le P2P relève pleinement de l’économie du don. Il n’y a pas d’échange, fut-il non marchand. La production dépend essentiellement du bon vouloir de chacun. Le produit final est un bien public qui est mis à la disposition de tous. Les produits ne sont pas vendus et, puisqu’il n’y a pas de tension entre l’offre et la demande dans le contexte d’un bien infiniment reproductible, il n’y pas besoin de régulation par les prix ou le rationnement. La production P2P ne produit pas de marchandise. Le seul mobile intéressé possible de la participation des membres est la considération qu’ils en retirent – selon l’importance de leur contribution au projet commun et la reconnaissance de cet apport par la communauté. [8]

Dans le domaine des biens culturels au moins, la sphère de l’échange recule au profit de celle du don. « La culture, dit-on, n'est pas une marchandise ». C’est de plus en plus vrai. « Nombre d'objets culturels (sons, images) sont en train d'échapper à la sphère marchande pour devenir gratuits… Avec des conséquences immédiates... En quatre ans, les ventes de CD se sont effondrées de 42 % en valeur. … L'industrie cinématographique est à son tour touchée par la crise - pour preuve la chute du marché du DVD, pénalisé par 120 millions de films téléchargés illégalement en 2005. »[9]

Notes

[1] Alain Testart, Critique du don : Études sur la circulation non marchande, Syllepse, 2007, 250 p. Ce chapitre peut être consulté en ligne : Qu'est-ce que le don ? .

[2] Ce chapitre et le suivant doivent beaucoup à l’article de l’historien Avner Offer, Between the gift and the market: the economy of regard, Economic History Review, L33 (1997), pp. 450-476

[3] Adam Smith, La Théorie des sentiments moraux

[4] Jean Pouillon, article « Don » de l’Enc. Universalis. Sur le potlach, cf. cette belle exposition en ligne.

[5] Le Monde du 25.05.04

[6] Pierre Buhler, L’économie du don aux Etats-Unis, IFRI 2003

[7] Paul Romer, Time: It Really Is Money – Information Week, Sept. 11, 2000

[8] Michael Bauwens, Le peer to peer: vers un nouveau mode civilisationnel, Integral Review, 2, 2006

[9] Le Monde 08.12.06. Cf. cette infographie du 10 mars 2007

16 févr. 2007

Pourquoi la démocratie ?

Traduit et adapté de Robert DAHL : “On democracy”, Yale UP 2000
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(nb: Dahl énumère dix bonnes raisons à la démocratie, j'en ai sélectionné sept - sur ce sujet, cf. aussi "Qu'est-ce que la démocratie", part 1 et part 2)
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Pourquoi doit-on préférer la démocratie ? Plus précisément, pourquoi faut-il préférer la démocratie à tout autre mode de gouvernement d’un Etat ? Permettez-moi d’énumérer quelques bonnes raisons. En comparaison des alternatives envisageables, la démocratie présente de nombreux avantages :

1. La démocratie nous aide à prévenir l’apparition d’autocrates cruels et vicieux

L’Etat représente un type unique d’association : son gouvernement dispose de la capacité extraordinaire de faire respecter les règles qu’il édicte en usant au besoin de la force, de la coercition, de la violence.

Dans ces conditions, le problème politique peut-être le plus fondamental et le plus éternel consiste à prévenir les dérives autocratiques. L’Histoire abonde de leaders qui, inspirés par la mégalomanie, la paranoïa, l’intérêt personnel, l’idéologie, le nationalisme, la foi religieuse, la conviction de leur supériorité intrinsèque, ou simplement l’impulsion du moment, ont utilisé le pouvoir de violence de l’Etat pour servir leurs propres fins. Le coût humain de ces gouvernements despotiques ne peut se comparer qu’à celui des guerres, des épidémies, ou des famines. Pour le 20ème siècle, citons les démocides imputables aux règnes de Staline, Hitler ou Pol Pot. (...) Certes, il est arrivé que les démocraties aussi agissent injustement et cruellement. Par le passé, certains groupes sociaux furent longtemps privés de droits politiques (minorités ethniques, peuples colonisés, ...) : ils étaient gouvernés, ils ne gouvernaient pas. La solution de ce problème fut évidente : les droits démocratiques devaient être étendus aux groupes sociaux jusque là exclus de la citoyenneté. Cette solution fut progressivement adoptée tout au long du 19ème et du 20ème siècle, jusqu’à ce que finisse par s’imposer le suffrage universel.

Pourtant, me direz-vous, même avec le suffrage universel, la démocratie peut causer des préjudices considérables à certaines catégories de citoyens. C’est cet aspect tyrannique de la démocratie que Tocqueville appelait « la tyrannie de la majorité ».

Texte 1

Qu’est-ce donc qu’une majorité prise collectivement, sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraires à un autre individu qu’on nomme la minorité ? Or, si vous admettez qu’un homme revêtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n’admettez-vous pas la même chose pour une majorité ? [...] Lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux États-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse ? A l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité ; au corps législatif ? Il représente la majorité et lui obéit aveuglément ; au pouvoir exécutif ? Il est nommé par la majorité et lui sert d’instrument passif ; à la force publique ? La force publique n’est autre chose que la majorité sous les armes ; au jury ? Le jury, c’est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts : les juges eux-mêmes, dans certains États, sont élus par la majorité. Quelque inique ou déraisonnable que soit la mesure qui vous frappe, il faut donc vous y soumettre.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

En fait, quelque soit le régime politique adopté, les lois et règlements causeront toujours un préjudice à certains. La question n’est donc pas de savoir si un gouvernement démocratique pourrait ne heurter personne, mais si, sur la longue durée, il est plus apte qu’un gouvernement non démocratique à minimiser les conséquences adverses de ses actions. Ne serait-ce que parce qu’elle limite les possibilités d’abuser du pouvoir, la démocratie satisfait mieux que d’autres systèmes à cette exigence.

Il reste qu’on ne saurait raisonnablement justifier la commission d’un crime en constatant que les autres en commettent de plus grands. Même infligée par des voies démocratiques, une injustice reste une injustice. “Majority might does not make majority right”.

2. La démocratie garantit aux citoyens des droits fondamentaux que les systèmes non démocratiques ne peuvent garantir

La démocratie n’est pas seulement un processus de gouvernement, elle est aussi un système de droits. Prenez « la participation effective » : ce critère implique que l’on reconnaisse aux citoyens le droit d’exprimer leurs opinions, de discuter des affaires publiques avec d’autres citoyens... Ou bien « l’égalité de vote » : ce critère implique que l’on reconnaisse aux citoyens le droit de vote... Et ainsi de suite... Aucun système non démocratique ne confère à ses citoyens une telle palette de droits politiques. Si c’était le cas, ce serait une démocratie !

3. La démocratie aide les individus à défendre leurs intérêts

Personne ne l’a dit avec plus de force que John Stuart Mill : un principe de « vérité et d’applicabilité universelle » est que « les droits et les intérêts de chacun doivent être pris en compte pour peu que la personne soit apte et disposée à les défendre. Les hommes ne sont à l’abri des mauvaises actions d’autrui que s’ils ont le pouvoir de s’en protéger par eux-mêmes. » Vous pouvez protéger vos droits et intérêts contre les abus du gouvernement, et de ceux qui l’influencent ou le contrôlent, si seulement vous pouvez participer pleinement à la détermination de la conduite du gouvernement. JS Mill conclut : « il n’est rien de plus désirable que l’admission de chacun à une part du pouvoir souverain de l’Etat. »

Mill avait raison. Le droit de vote ne garantit pas que vos intérêts seront convenablement protégés. Mais si vous êtes exclu du corps électoral, vous pouvez tenir pour certain que vos intérêts seront ignorés ou bafoués. L’inclusion vaut mieux que l’exclusion !

Texte 2

L'un des traits saillants de l'atroce histoire des famines est qu'on n'en a jamais vu survenir dans un pays doté d'un gouvernement de type démocratique et d'une presse libre. (…) Cette connexion pourra sembler factice si l'on songe que les pays démocratiques sont en général plutôt riches. Mais il est des pays démocratiques qui sont pauvres et qui ne connaissent pas non plus de famines. Ainsi l'Inde a connu des famines jusqu'à l'époque de l'indépendance, en 1947 ; la dernière survint au Bengale en 1943 et causa la mort de 2 à 3 millions de personnes. Mais depuis l'indépendance et l'installation du multipartisme, on n'a plus vu de grave famine, malgré de très mauvaises récoltes et des disettes assez fréquentes. Comment la démocratie prévient-elle les famines ? La réponse est aisée. Les famines tuent des millions de gens dans divers pays de la planète, mais elles ne tuent pas leurs maîtres. Les rois et les présidents, les bureaucrates et les chefs, les officiers et les commandants ne crèvent jamais de faim. En l’absence d’élections, de partis d'opposition, de presse libre, les autorités n'ont pas à essuyer les conséquences politiques de leur impéritie. La démocratie, elle, étendrait le prix de ce fléau aux groupes dirigeants.

Amartya Sen (Prix Nobel d’économie), Le Monde du 28 oct. 1998

4. La démocratie favorise le développement humain davantage que les systèmes non démocratiques

Un homme bien composé doit être capable de s’occuper de lui, de prendre soin de ses intérêts plutôt que de compter sur les autres. Il nous parait désirable qu’il agisse de façon responsable, en pesant les conséquences des différentes lignes d’actions qui s’ouvrent à lui, en considérant les droits et les devoirs des autres aussi bien que les siens. Il doit aussi être capable de débattre des problèmes intéressant la communauté. A la naissance, la plupart des gens ont le potentiel pour développer ces capacités. La mesure dans laquelle ils les développent effectivement est une affaire de circonstances. Parmi ces circonstances, il y a la nature du système politique dans lequel ils vivent. Seuls les systèmes démocratiques offrent les conditions favorables au plein développement de ces qualités. Tous les autres régimes limitent, parfois drastiquement, l’espace dans lequel les gens peuvent agir pour défendre leurs intérêts personnels, considérer les intérêts des autres, assumer la responsabilité de certaines décisions importantes, et s’engager librement dans la recherche collective de la meilleure décision.

Un mode de gouvernement démocratique n’est pas une condition suffisante pour garantir que les gens développeront ces qualités, mais il en est une condition essentielle.

Texte 3

L’objectif principal du développement est d’offrir aux peuples le plus grand choix possible. Ces choix peuvent être illimités comme ils peuvent changer avec le temps. L’être humain apprécie souvent ces services qui ne figurent pas, ou pas dans l’immédiat, dans les statistiques liées aux revenus ou à la croissance : un plus grand accès au savoir, une meilleure alimentation et de meilleurs services sanitaires, la sécurité des moyens de subsistance, la protection contre les crimes et les violences physiques, des moments de loisirs de qualité, les libertés politiques et culturelles et une participation aux activités de la communauté. L’objectif du développement est de créer un environnement qui permet à l’être humain de vivre plus longtemps, en bonne santé et de manière créative.

Mahbub ul Haq (1er Rapport sur le développement humain, PNUD 1990)

5. Les nations démocratiques ne se font pas la guerre

Il y eut 34 guerres internationales entre 1945 et 1989 : aucune n’a mis aux prises des nations démocratiques. Qui plus est, à aucun moment n’a pointé dans l’opinion publique le désir ou la crainte d’une guerre entre elles. Ces constats valent aussi avant 1945.

Les raisons en sont peu claires. Il est probable que la forte intégration économique des nations démocratiques, mesurée par l’importance du commerce extérieur, les dispose davantage à la paix qu’à la guerre. Mais il est aussi vrai que les citoyens et les leaders des nations démocratiques ont appris l’art du compromis ; ils ont aussi appris à considérer les étrangers avec moins de crainte ou de défiance, à voir en eux leurs semblables ; enfin, l’histoire leur a appris à rechercher la paix plutôt que la guerre.

Par conséquent, un monde plus démocratique serait aussi un monde plus paisible.

6. Les nations démocratiques sont plus prospères que les autres

Les nations démocratiques sont prospères, et en comparaison, les nations non démocratiques sont pauvres. C’est devenu particulièrement évident dans la seconde moitié du 20ème siècle. L’explication tient en partie aux affinités entre la démocratie représentative et l’économie de marché. Dans une économie de marché, les marchés ne sont pas trop administrés, les travailleurs sont libres de changer d’emploi et de lieu de résidence, des entreprises privées sont en concurrence entre elles pour vendre leurs produits et se procurer leurs ressources, les consommateurs sont libres de choisir parmi les biens et les services offerts par une pluralité de vendeurs en concurrence entre eux. A la fin du 20ème siècle, bien que toutes les nations à économie de marché ne soient pas démocratiques, toutes les nations démocratiques ont une économie de marché.

Or, depuis deux siècles, l’économie de marché a produit davantage de prospérité que tout autre système économique. Les nations démocratiques contemporaines ayant toutes une économie de marché, et les nations à économies de marché ayant plus de chances d’accéder à la prospérité, il en résulte que les nations démocratiques contemporaines sont souvent des nations prospères.

Tableau 1


Les démocraties disposent d’autres avantages économiques. En premier lieu, les nations démocratiques s’attachent à développer l’éducation ; or, une population active éduquée favorise la croissance économique et l’innovation. En second lieu, l’empire du droit trouve dans les démocraties un terrain plus favorable : les juges y sont plus indépendants ; les droits de propriété mieux protégés ; les obligations contractuelles mieux respectées ; l’intervention arbitraire de l’Etat et des politiciens dans la vie économique moins fréquent. Enfin, les économies modernes dépendent des communications, et les barrières à la communication sont moins élevées dans les démocraties ; l’accès à l’information et l’échange d’informations y sont plus aisés, et beaucoup moins dangereux que dans la plupart des systèmes non démocratiques.

En résumé, malgré quelques notables exceptions dans les deux cas, les nations démocratiques contemporaines ont constitué un environnement plus hospitalier que les nations non démocratiques pour accéder aux bienfaits de l’économie de marché et de la croissance économique.

Pour autant, s’il est vrai que la démocratie et l’économie de marché profitent l’une à l’autre, nous ne devons pas perdre de vue le coût que celle-ci impose à celle-là. Parce qu’elle crée de l’inégalité économique, l’économie de marché réduit les chances d’accéder à une véritable égalité politique entre tous les citoyens des nations démocratiques.

Graphique 1
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Source : PNUD, Rapport sur le Développement Humain 2002

7. Seul un gouvernement démocratique est à même d’offrir aux citoyens la plus grande possibilité d’exercer leur responsabilité morale

Exercer sa responsabilité morale, cela signifie que vous adoptez des principes moraux et prenez des décisions fondées sur ces principes, après avoir bien pesé les différentes options et leurs conséquences. Etre moralement responsable, c’est se gouverner soi-même dans tous les domaines qui relèvent de choix moraux. Or, si les possibilités de vivre sous les lois de votre choix sont restreintes, l’espace de votre responsabilité morale est restreint lui-aussi. Comment pourriez-vous être responsable de décisions qui échappent à votre contrôle ? Si vous ne pouvez influencer la conduite des dirigeants, comment seriez-vous responsable de leur conduite ?

Dans la mesure où nous sommes partie prenante aux décisions collectives, le processus démocratique nous permet d’exercer notre responsabilité morale.

Texte 4

Dostoïevski a dit : « Tout homme est responsable de tout devant tous. » Cette formule devient de jour en jour plus vraie. À mesure que la collectivité nationale s'intègre davantage dans la collectivité humaine, à mesure que chaque individu s'intègre davantage dans la communauté nationale on peut dire que chacun de nous devient de plus en plus responsable, de plus en plus largement responsable.

Nous avons tenu tout Allemand qui n'avait pas protesté contre le régime nazi pour responsable de ce régime, et s'il existe chez nous, ou dans quelque pays que ce soit, une forme quelconque d'oppression raciale ou économique, nous tenons pour responsable chacun de ceux qui ne la dénoncent pas. Et si quelque injustice, aujourd'hui qu'il y a tant de moyens de communication et d'information entre les nations, est commise en quelque lieu de la terre que ce soit, nous commençons aussi à porter la responsabilité de cette injustice.

Aussi ce mot cher aux Américains : one world – un seul monde – cela signifie beaucoup de choses, mais entre autres que chacun est responsable de tout ce qui se passe dans le monde.

Jean-Paul Sartre, "La responsabilité de l'écrivain", Conférence à la Sorbonne, 1er novembre 1946

4 févr. 2007

Frédéric BASTIAT, un économiste politique et social

Il a été mieux qu’un économiste. Il a été un économiste politique et social. C’est-à-dire qu’il a compris, dès l’origine, que l’activité économique n’était pas une activité close qui s’exerçait au travers de statistiques ou de documents comptables, mais que l’activité économique, par sa nature, débouche, d’un côté, sur l’homme et, de l’autre, sur la société. Il faut donc prendre en compte à la fois les aspirations de l’homme et les problèmes de la société.
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Valéry Giscard d’Estaing (in "Un libéral : Frédéric Bastiat. Rencontres de Sorrèze, 19 et 21 février 1987". Presses de l’IEP de Toulouse, 1988

La vie de Frédéric Bastiat

Claude Frédéric Bastiat naît en 1801 à Bayonne, où son père tenait une maison de commerce. Orphelin à 9 ans, il est recueilli par une tante fortunée et grandit à Mugron, une bourgade landaise qui comptait alors 2150 habitants. En 1814, il entre au collège dominicain de Sorrèze, où l’on enseignait - outre les humanités classiques -, les sciences commerciales, les langues étrangères et les mathématiques. Il le quitte en 1820 sans avoir passé le baccalauréat, pour rejoindre l’entreprise d’import-export de son oncle à Bayonne. Là, il s’initie à l’esprit du commerce et fort de l’expérience concrète des méfaits de l’interventionnisme, se rallie aux thèses du Libre Echange[1].

A la mort de son grand père, en 1825, il retourne à Mugron pour gérer les 250 hectares et les 12 métairies du domaine familial de Segresse. Après quelques tentatives infructueuses pour acclimater en Chalosse les innovations agronomiques du moment (l’association de la culture et de l’élevage qui permet de supprimer la jachère et d’élever les rendements, les cultures alternées, ...), il se résigne à vivre de ses rentes ; le gentleman farmer occupe son loisir à jouer du violoncelle et à étudier l’économie et la philosophie politiques ... sans autre charge que celles de Juge de paix et de Conseiller général.

Les mouvement d’idées qui embrasent la capitale retentissent en province. Par ses longues conversations avec son ami, l’avocat Félix Coudroy, et sa fréquentation assidue d’une loge maçonnique libérale (la Zélée à Bayonne), il s’imprègne et se nourrit des doctrines du moment. Rejetant l’idéal d’un Rousseau ou celui d’un De Maistre, écartant successivement les séductions de la Révolution et celles de la Réaction, c’est auprès de Quesnay, de Smith et de Say qu’il trouve la synthèse : l’idée que le plus grand bonheur pour le plus grand nombre naît de l’heureuse concordance des intérêts individuels, qu’il suffit pour que l’harmonie prévale de « laisser faire » ... la Liberté et de « laisser passer » ... la Justice de Dieu ; qu’il revient à l’Etat de garantir la Justice pour tous en protégeant les droits naturels de chacun.

Son premier pamphlet connu remonte à 1834 : « Pétition sur les ports » ; après quelques écrits d’intérêt local ou spécialisé (« le fisc et la vigne », « la répartition de l’impôt foncier dans les Landes »), il accède à la notoriété en octobre 1844 avec un article publié dans le Journal des Economistes : « de l’influence des tarifs anglais et français sur l’avenir des deux pays ». Son combat libre échangiste se poursuit par la publication, en mai 1845, d’un ouvrage sur « Cobden et la Ligue », vulgarisant pour le public français le combat du filateur de Manchester et de sa Ligue contre les Droits.

Ce combat, les Ligueurs le gagneront un an plus tard, en 1846, avec l’abolition des Corn Laws. Cette année là, Bastiat fonde à Bordeaux l’Association pour le Libre Echange. Le 8 février, dans « le Mémorial bordelais », il démontre l’absurdité économique de ce qui était alors la théorie pop du commerce international (la doctrine dite de la balance du commerce) : « La Loi nous laisse à tous la pleine liberté de vendre ; il faut qu’elle nous laisse aussi la pleine liberté d’acheter. Vendre et acheter, ce sont (...) les deux termes d’un même contrat. Là où l’un des termes manque, l’autre fait défaut par cela même ; et il est mathématiquement impossible que les ventes ne soient pas contrariées sur tous les points du globe, si sur tous les points du globe la loi contrarie les achats ».

Comme toujours chez Bastiat, l’argument de Justice vient redoubler l’argument d’efficacité : « l'Association se place en dehors de tous les partis politiques. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre communication, de la fraternité entre tous les hommes ; la cause de l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects, avec celle du Public consommateur » (déclaration du 10 mai 1846).

Durant les quatre années qui suivent, Bastiat monte à Paris et se donne tout entier à sa cause. Faisant feu de tout bois, multipliant pamphlets et conférences, articles dans Le Journal des Economistes et dans la presse, polémiquant avec Proudhon dans la Voix du peuple, treize semaines durant, il pourfend l’étatisme, démasque les sophismes, ridiculise le protectionnisme, combat le socialisme ...

La tentation de porter le combat sur le terrain politique résiste à trois échecs précédents[2]. Dans une lettre à F. Coudroy, il s’en explique : « Quand je viens à penser qu’il n’y a pas dans les deux chambres un homme qui ose avouer le principe de la liberté des échanges, ou qui sache le soutenir contre les sophismes du moment, j’avoue que je désire au fond du cœur m’emparer de cette place vide. »

En 1848, le suffrage universel en fera le représentant des Landes à la Constituante puis à l’Assemblée législative. Vice Président du Comité des Finances, il bataillera contre les doctrines socialistes : le Manifeste Montagnard, les ateliers nationaux de Louis Blanc, le fourrierisme d’un Considérant, ...

Républicain convaincu, il votera avec la Gauche le bannissement de la Famille d’Orléans, l’abolition de la peine de mort, ou contre l’autorisation de poursuivre Louis Blanc ; il votera avec la Droite contre l’abolition du remplacement militaire ou en faveur de Cavaignac ... Suivant chaque fois sa conscience, il s’en explique dans une lettre à ses électeurs : « Ce qu’on me reproche, c’est ce dont je m’honore. Oui j’ai voté avec la Droite contre la Gauche quand il s’est agi de résister au débordement des fausses idées populaires. Oui j’ai voté avec la Gauche contre la Droite, quand les légitimes griefs de la classe pauvre et souffrante ont été méconnus. Il se peut que par là je me sois aliéné les deux partis ... »

De fait, ses idées ne trouvent guère d’écho dans l’hémicycle : trop révolutionnaire pour les modérés, trop économiste pour les socialistes. Miné par la tuberculose, il meurt le 24 décembre 1850.

A l'aube du cent cinquantenaire de sa mort, les écrits du libre penseur de Mugron ont traversé l'Atlantique[3], mais peinent encore à franchir l'Adour : la plupart ne sont plus édités, et l’Education Nationale l’a mis sous le boisseau (il n'est par exemple jamais cité dans les manuels d'économie des lycées). A Mugron, on peut visiter sa maison : l’Etat français a logé là sa Perception ! Au lieu d’un musée du libéralisme, le mausolée du contribuable ! La France a oublié Frédéric Bastiat.

La pensée de Frédéric Bastiat


Le libéralisme comme humanisme

L’histoire de la pensée distingue parmi les économistes classiques de la première partie du 19ème siècle, l’Ecole anglaise - pessimiste -, et l’Ecole française - optimiste. D’un côté, Malthus, Ricardo et Mill, de l’autre Say, Dunoyer et Bastiat.

« C’est l’époque de l’économie romantique, sociale et passionnelle », écrit Raymond Barre, où dans la floraison des doctrines et des « ismes » (Fourrierisme, Owenisme, Industrialisme ...), Bastiat représente le « libéralisme optimiste ». Dans son étude du libéralisme français, Lucien Jaume l’inscrit dans la tradition de « l’économie providentialiste », à la suite de Quesnay[4] ... Bastiat serait-il le docteur Pangloss de l’économie politique ?

Voilà bien, direz-vous, l’optimisme des économistes ! Ils sont tellement esclaves de leurs propres systèmes, qu’ils ferment les yeux aux faits de peur de les voir (...) et la société s’écroulera qu’ils répéteront encore : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ».[5]

En vérité, le point de départ de sa doctrine repose sur un solide pessimisme :

- pessimisme sur la nature humaine : l’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de « la lutte perpétuelle du fort contre le Droit ». La plupart de nos semblables guettent « l’occasion de vivre aux dépens du prochain », et ne se résignent à vivre de leur travail que lorsqu’il ne peuvent vivre de la spoliation.

- pessimisme sur la condition humaine : "Il a plu à Dieu d'attacher la douleur à notre nature, puisqu'il a voulu qu'en nous la faiblesse fut antérieure à la force, l'ignorance à la science, le besoin à la satisfaction, l'effort au résultat, (...) le dénuement à la richesse, l'erreur à la vérité, l'expérience à la prévoyance".

Le Mal est donc au départ de l’expérience, et l’optimisme d’un Bastiat réside tout entier dans sa foi - chrétienne et physiocratique - en un Ordre providentiel, capable de mettre le Mal au service du Bien : "Pour que les lois providentielles soient tenues pour harmoniques, il n’est pas nécessaire qu’elles excluent le mal. Il suffit qu’il ait son explication et sa mission, qu’il se serve de limite à lui-même."

Du mal pourra sortir le bien[6]. Il suffit pour cela de « laisser faire la liberté » : "Puisque l’homme est libre, il peut choisir ; puisqu’il peut choisir, il peut se tromper ; puisqu’il peut se tromper, il peut souffrir. Je dis plus : il doit se tromper et souffrir". Le mobile de l’intérêt et l’aiguillon de la responsabilité le mèneront nécessairement, « par la douleur même, dans la voie du bien et de la vérité ».

Un monde gouverné par les seuls principes de l’intérêt et de la responsabilité triompherait du Mal. Ce serait, en premier lieu, un monde paisible. Le « doux commerce » et le libre échange passent alors pour des faiseurs de paix[7] ; par contraste, le « régime prohibitif » et le système mercantiliste sont des fauteurs de guerre.

Ce serait aussi un monde prospère. A la suite de Smith et de Say, Bastiat est convaincu que c’est en oeuvrant pour son bien propre que l’homme concourt du mieux qu’il puisse au bien commun. Pour lui comme pour Quesnay, la main invisible, « cette main aussi généreuse que puissante », c’est celle de Dieu (le principe providentiel) : "je la bénis, je l’admire, je l’adore".

Ainsi, de la concordance naturelle des intérêts naîtrait « l’harmonie », l’optimum économique et social. Pour cela, il faut et il suffit que l’Etat s’en tienne à son seul rôle utile : le rôle du Gendarme, appliqué à laisser faire toutes « choses honnêtes » et à empêcher les « choses déshonnêtes ».

Malheureusement, la pente naturelle de l’Etat, « cette fiction par laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde », c’est de tendre à imposer la loi du plus fort contre le Droit Naturel. Aussi importe-t-il de limiter a priori le domaine de la Loi : "Le propre domaine de la Loi et des Gouvernements, c'est la Justice".[8]

Qu’est-ce donc que la Justice ? c’est la Loi vouée toute entière à la légitime défense des droits naturels attachés à la personne humaine. « La liberté, la propriété, la personnalité », tout ce qui fait l’Homme, sont antérieures, donc extérieures, à la Loi ; par exemple : "ce n’est pas parce qu’il y a des lois qu’il y a des propriétés, mais parce qu’il y a des propriétés qu’il y a des lois". [9]

Aussi le Droit positif doit-il être subordonné au Droit Naturel[10], et la Loi doit-elle s’incliner devant l’Homme au lieu de chercher, avec les socialistes, à édifier l’Homme nouveau : "Leur foi est dans le législateur, non dans l’humanité. La notre est dans l’humanité, non dans le législateur".

En effet, vouloir contrarier ou déplacer les intérêts au motif qu’ils seraient « antagoniques » - l’intérêt du travail s’opposant à celui du capital ... -, c’est aller au mal en voulant faire le bien. Et vouloir organiser la fraternité, c’est prendre le risque d’instituer l’Injustice au nom de la Justice ; d’abord, parce que la fraternité cela ne se décrète pas, ensuite parce que « la Loi prenant aux uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur appartient pas », la Redistribution implique inévitablement la « Spoliation » :

"Il y a trois régions pour l'Humanité : une inférieure, celle de la Spoliation; une supérieure, celle de la Charité; une intermédiaire, celle de la Justice. (...) La Loi, quand elle veut faire par la force ce que la morale fait faire par la persuasion, bien loin de s'élever à la région de la Charité, tombe dans le domaine de la Spoliation". [11]

Et peut-on imaginer pire injustice que la « Spoliation légale » ? "La Loi pervertie ... La Loi devenue l’instrument de toutes les cupidités, au lieu d’en être le frein ! La Loi accomplissant elle-même l’iniquité qu’elle avait pour mission de punir !" [12]


L'économie au service de la politique

Robert Heilbronner voyait en lui « une très petite étoile dans la constellation économique ». De fait, sa principale contribution à la science économique apparaît aujourd’hui dans les théories de l’école du Public Choice ; c’est dire que la pensée de Bastiat est éminemment politique, raison pour laquelle il a davantage inspiré les hommes politiques que les économistes.

Margaret Thatcher pouvait déclamer de mémoire des passages entiers de son oeuvre[13]. Ronald Reagan l’avait lu avant d’entrer en politique, et ne manquait pas une occasion de le citer[14]. Chez nous, il a inspiré le Président Giscard d’Estaing, ou un Alain Madelin... Dans le firmament du libéralisme, Frédéric Bastiat, c’est un peu l’étoile du berger...

En libéral authentique, il voyait dans l’économie politique une « science du droit » - qui a vocation à dire « le juste » -, plutôt qu’une « science du fait » - qui se limite à « ce qui est » et se désintéresse de « ce qui doit être »[15] : "L’économie politique précède la politique ; celle-là dit si les intérêts humains sont naturellement harmoniques [thèse libérale] ou antagoniques [thèse socialiste] ; ce que celle - ci devrait savoir avant de fixer les attributions du gouvernement".

Mais au fil du temps, l’Economie venait à se couper de la Politique ; par le fait, elle abandonnait au Socialisme les idées de Justice, d’Egalité, de Fraternité, de Solidarité ..., elle lui cédait « le monopole du cœur ». De leur côté, les Socialistes, en associant dans un même mépris la « science lugubre[16] » et sa créature, l’homo economicus, se coupaient de l’Economie et s’apprêtaient à mener l’humanité vers les horreurs que l’on sait.

Refusant l’économisme des disciples de Ricardo, Bastiat réconcilie l’Economie et la Politique ; et c’est l’économie politique qu’il opposera, sans relâche, à la pensée cynique des "courtisans de popularité", à la pensée magique des "marchands d'utopies", et plus généralement, à tous ces maîtres à penser (les « publicistes ») qui, tout à leur vision insensée de l’humanité « telle qu’elle devrait être », ne voient plus dans l’humanité « telle qu’elle est », que « l’argile du potier » où modeler leurs rêves et laisser leur empreinte.


Bastiat pédagogue ou le sophisme démasqué

Qu’il s’agisse de juger des effets d’une politique de grands travaux ou de partage du travail, d’une politique de Protection ou de Redistribution ..., Bastiat met en balance "ce que l'on voit", ce que tout le monde voit, et "ce qu'on ne voit pas", ce que seul l'économiste voit :

"Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets. De ces effets, le premier seul est immédiat ; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on les prévoit. Entre un mauvais et un bon Economiste, voici toute la différence : l'un s'en tient à l'effet visible; l'autre tient compte et de l'effet qu'on voit et de ceux qu'il faut prévoir". [17]

Avec Bastiat, on a la thèse (le sophisme), l’antithèse (la leçon d’économie) et la synthèse (la morale)... Et le plaisir de la lecture : il fut l’un des rares économistes qui maîtrisait l’art de l’humour et la langue française.
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Texte publié initialement dans la Revue IDEES, Octobre 1999

Notes

[1] Alain Madelin, quand il était Ministre du Commerce et de l’Industrie, aimait citer ce texte de Bastiat, dans lequel le ministre du Commerce s’adressant à ses administrés, les négociants, leur remettait sereinement sa démission : « Mes prédécesseurs ont fait de grands efforts pour vous procurer des affaires, sans autre résultat que celui-ci : aggraver les charges de la nation et vous créer des obstacles (...). Tous ces tâtonnements ont conduit à reconnaître la vérité de cette règle dans laquelle se confondent et votre intérêt propre et l’intérêt national et l’intérêt de l’humanité : acheter et vendre là où l’on peut le faire avec le plus d’avantages. Or, comme c’est là ce que vous faites naturellement sans que je m’en mêle, je suis réduit à avouer que mes fonctions sont plus qu’inutiles. C’est pourquoi je vous donne avis que mon ministère est supprimé ...».

[2] en 1832, il n’obtiendra qu’une voix sur les 209 électeurs de sa circonscription : la sienne.

[3] à ce jour, un million d’exemplaires de La Loi ont été vendus en Amérique.

[4] Lucien Jaume, L’individu effacé, Fayard, 1997.

[5] cette citation et celles qui la suivent sont extraites de l’introduction des « Harmonies économiques ».

[6] pour Quesnay aussi, les diverses voies du mal constituent « des lois obligatoires pour le bien ». L. Jaume, op. cit.

[7] A. Hirshman : Les passions et les intérêts (l’expression « le doux commerce » se trouve chez Montesquieu).

[8] la justice, c’est aussi le but que Quesnay et Smith assignent au Souverain.

[9] in « Propriété et Loi ».

[10] pour Quesnay, le souverain est explicitement « l’autorité tutélaire établie par la Société pour la gouverner par des lois positives, conformément aux lois naturelles ». Cf. Lucien Jaume, op. cit.

[11] Autographe de l’auteur publié par la Société des gens de lettres.

[12] l’entame célèbre de « La Loi ».

[13] d’après le témoignage de VGE, op. cit.

[14] R. Evans : What philosophical thinkers most influenced your conduct as a leader, as a person ? Ronald Reagan : Well... I've always been a voracious reader ... I have read the economic views of von Mises and Hayek, and Bastiat ... I know about Cobden and Bright in England ... and the elimination of the corn laws and so forth, the great burst of economic prosperity for England that followed. In Rowland Evans & Robert Novak, The Reagan Revolution, New York: E. P. Dutton, 1981, p. 229.

[15] R. de Fontenay : Notice sur la vie et l’œuvre de F. Bastiat.

[16] d’après la formule de Thomas Carlyle qui qualifiait l’Economie de « dismal science ».

[17] l’entame de « Ce que l’on voit et ce qu’on ne voit pas ».

nb : les textes de Bastiat sont disponibles à cette bonne adresse : http://bastiat.org/

3 févr. 2007

La relativité du vote et le paradoxe de Condorcet

Le sort d’une élection dépend beaucoup du mode de scrutin. Soit une classe de 23 élèves qui s’apprêtent à élire leur chef de classe. Selon le mode de scrutin retenu, on démontre que le résultat peut être très différent.

¤ Vote uninominal, à la majorité simple, à un tour. C’est le système anglo-saxon : First past the post.

Basile : 11 voix
Mickey : 10 voix
Carole : 2 voix

Résultat : Basile est élu.

¤ Vote uninominal, à la majorité absolue, à deux tours. C’est le système français. Dans ce cas de figure, Carole est éliminée. Au second tour, Mickey bénéficie du bon report de voix des électeurs de Carole :

Basile : 11 voix
Mickey : 12 voix

Résultat : Mickey est élu.

¤ Vote avec échelle de préférences. C’est le vote le plus démocratique par excellence. Avec trois candidats, l’électeur a le choix entre 6 combinaisons possibles (6 bulletins). Les votes sont les suivants :

B > M > C : 0
B > C > M : 11
M > B > C : 0
M > C > B : 10
C > B > M : 0
C > M > B : 2

Résultats des duels :

B > M : 11
M > B : 12

==> Mickey est préféré à Basile

B > C : 11
C > B : 12

==> Carole est préféré à Basile

M > C : 10
C > M : 13

==> Carole est préférée à Mickey

Résultat : Carole est élue.

Hélas, ce mode de scrutin, qui permet à l’électeur d’exprimer un ordre de préférences sur l’ensemble des candidats, est difficilement applicable dans la pratique. Il butte sur le paradoxe de Condorcet. Pour le montrer, il suffit de partir d'une distribution des votes un peu différente :

B > M > C : 2
B > C > M : 9
M > B > C : 0
M > C > B : 10
C > B > M : 2
C > M > B : 0

Résultats des duels :

B > M : 13
M > B : 10

==> Basile est préféré à Mickey

B > C : 11
C > B : 12

==> Carole est préférée à Basile

M > C : 12
C > M : 11

==> Mickey est préféré à Carole

Résultat : ???

Comme le remarquait Condorcet : « Il est évident que ces trois propositions ne peuvent être vraies en même temps puisque, des deux premières, et en général de deux quelconques, admises ensemble, résulte nécessairement une conséquence contradictoire avec la troisième. » Sur les Assemblées provinciales, note première.

En clair, lorsqu’on passe du niveau individuel au niveau collectif, il n’est pas toujours possible d’aboutir à un ordre de préférences stable. L’agrégation des préférences individuelles fait émerger un ordre de préférences collectives qui ne vérifie plus la condition de transitivité.

En pratique, l’effet Condorcet dépend du nombre de candidats et du nombre d’électeurs. S’il y a 3 candidats, comme dans l’exemple précédent, la probabilité d’un tel effet est de 5.6 % avec 3 électeurs, et tend vers une limite de 9 % quand le nombre d’électeurs se chiffre en dizaines de millions. Mais il peut atteindre 100 % si le nombre de candidats se chiffre en milliers.

Pour en savoir plus :
Jean-Louis Boursin, Les dés et les urnes, Seuil 1990.
Joseph Stiglitz, Principes d’Economie politique, Bruxelles, De Boeck Université, 2000. Disponible sur Melchior.
Et l’article de Wiki sur le paradoxe de Condorcet.