30 janv. 2008

L'homme du ressentiment

Chez Nietzsche, le ressentiment désigne une disposition émotionnelle particulière que l’on retrouve chez les individus qui ne s’aiment pas tels qu’ils sont mais auxquels « la réaction véritable, celle de l’action, est interdite » (1). Il s’exprime dans le « regard rentré de l’homme mal conformé dès l’origine », et ce regard est un soupir :

"Puissé-je être quelqu’un d’autre, ainsi soupire ce regard : mais il n’y a pas d’espoir ! Je suis qui je suis : comment me débarrasser de moi ? Et pourtant j’en ai assez de moi !"... Sur ce terrain du mépris de soi, véritable marécage, pousse toute mauvaise herbe, toute plante vénéneuse, tout cela petit, caché, trompeur et fade. Ici grouillent les vers de la vengeance et du ressentiment ; ici l’air empeste de choses secrètes et inavouables ; ici se trame constamment la conspiration la plus méchante, -- la conspiration de ceux qui souffrent contre ceux qui ont réussi et vaincu, ici la simple vue du vainqueur excite la haine. Et que de mensonges pour ne pas reconnaître que cette haine est de la haine ! Quel étalage de grands mots et de façons, quel art de la calomnie « honnête » ! Ces malvenus : quelle noble éloquence coule de leurs lèvres ! (2)

L’une des sources principales du ressentiment est l’envie, une envie particulièrement aigue et qui s'accompagne d’un vif sentiment d'impuissance : « plus l'envie est impuissante, observe Scheler, plus elle est redoutable » (3), i.e. plus est élevée sa charge de ressentiment. Or, quand l’envie est-elle la plus impuissante ? Quand elle se porte sur « des valeurs et des richesses qui ne s’acquièrent pas » :

Aussi l'envie la plus riche en ressentiment potentiel est-elle dirigée contre l'être, contre l'existence même d'une personne, l'envie qui ne cesse de murmurer : "Je puis tout te pardonner ; sauf d'être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que « je » ne suis pas « toi »". Cette envie porte sur l'existence même de « l'autre » ; existence qui, comme telle, nous étouffe, et nous est un «reproche» intolérable. (4)

Impuissant et frustré, l’envieux va dans un premier temps réagir en dépréciant ce qu’il envie. Scheler écrit :

Quand nous sommes frustrés dans notre recherche de l'amour ou de l'estime d'une personne, nous sommes portés à lui découvrir de nouveaux défauts ; ou encore nous nous « rassurons », nous nous « consolons » nous-mêmes, en nous disant que l'objet désiré « n'en valait pas la peine », n'avait pas la valeur que nous pensions. Au début, on se borne à proclamer que tel objet, telle richesse, telle personne, tel événement, bref telle chose désirée, est dépourvue de la valeur qui l'avait fait désirer si fort ; la personne dont nous avions recherché l'amitié n'était pas aussi « droite », aussi « généreuse », aussi « intelligente » que nous le pensions ; les raisins ne sont pas si doux, peut-être même sont-ils « trop verts ».(5)

Comme dans la fable de Jean de La Fontaine : Le Renard et les Raisins
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Certain renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des raisins mûrs apparemment,
Et couverts d'une peau vermeille.
Le galand en eut fait volontiers un repas;
Mais comme il n'y pouvait atteindre:
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jusqu’ici, le renard ne nie pas que le raisin soit une chose enviable ; il dit juste que les raisins sont « trop verts ». Ce type de stratégie dépréciative cherche à « résoudre le conflit entre la force du désir et la force du sentiment d'impuissance et, partant, la souffrance dont il est cause ». On fait de nécessité vertu. De même, l'homme du ressentiment, « attiré, et comme envoûté par la joie de vivre, la gloire, la puissance, le bonheur, la richesse, la force » qu’il voit autour de lui, « tourmenté du désir de les posséder, désir qu'il sait inefficace », s’efforce-t-il de « se détourner de ce qui le tourmente ». En vain !

Le bonheur, la puissance, la beauté, l'esprit, la richesse, toutes les valeurs positives de la vie, poursuivent sans cesse l'homme du ressentiment comme pour le défier. Il a beau leur montrer le poing, souhaiter de les voir disparaître pour apaiser le tourment de son conflit intérieur, il n'en demeure pas moins qu'elles existent, qu'elles se font jour ! (6)

Par suite, l’homme de ressentiment en vient à dénigrer tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il n’a pas. Le faible tend à dévaluer la puissance, le pauvre la richesse, le laid le beau... Le ressentiment fausse « notre vision de l'univers », mais c’est en faussant « le sens des valeurs lui-même » qu’il donne toute sa mesure -- ce que Nietzsche nomme « falsification du barème des valeurs ».

Désormais, on ne déprécie plus les choses qui portent des valeurs positives, comme dans la diffamation ou la calomnie, qui ne procèdent pas du ressentiment ; on a déprécié les valeurs elles-mêmes, on les perçoit désormais tout autrement, et le jugement lui-même en est modifié. (7)

C’est le deuxième temps du ressentiment : le renard en vient à penser qu’il n’est pas bon de manger du raisin.

Désormais, les valeurs mêmes sont méconnues qu'un sens normal des valeurs reconnaît, préfère et recherche. Dès là que l'homme du ressentiment ne parvient plus à justifier, à comprendre, à réaliser son être et sa vie, en fonction des valeurs positives -- puissance, santé, beauté, liberté, pur exercice de l'être et de la vie --, […] insensiblement, son sens des valeurs met tout en œuvre pour en venir à décréter que « tout cela n'est rien », et trouve que seuls sont nécessaires au salut de l'homme les aspects tout contraires de la réalité : pauvreté, souffrance, peines et mort.(8)

Nietzsche baptisera "morale d’esclave" un tel système de valeurs qui prend à contre-pied celui des "maîtres". Cette "morale d’esclave" se serait initialement incarnée dans le judaisme. Ecrasé par le joug romain, les premiers juifs auraient retrouvé leur fierté et leur sentiment de supériorité en réaffirmant la valeur du spirituel, et en déniant les valeurs dominantes, identifiées à celles de l’oppresseur. Ce faisant, les juifs prenaient une revanche spirituelle :

Ce sont les Juifs qui, avec une effrayante logique, osèrent retourner l’équation des valeurs aristocratiques (bon = noble = beau = heureux = aimé des dieux) et qui ont maintenu ce retournement avec la ténacité d’une haine sans fond (la haine de l’impuissance), affirmant "les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les hommes bas seuls sont les bons ; les souffrants, les nécessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bénis des dieux ; pour eux seuls, il y a une félicité, tandis que vous, les nobles et les puissants, vous êtes de toute éternité les méchants, les cruels, les lubriques, les insatiables, les impies, vous serez éternellement aussi les réprouvés, les maudits et les damnés !" (9)

Le judaïsme aurait ainsi légué au monde occidental le type d’idéologie du ressentiment d’où découlent le Christianisme et le Socialisme.

Ainsi, les religions chrétiennes promettent aux Faibles de prendre leur revanche au Ciel (10). Et la béatitude éternelle n’est pas exempte de schadenfreude. Par exemple, Tertullien voit dans le Jugement Dernier le plus grandiose de tous les spectacles qu’il soit donné au chrétien de concevoir, « plus agréable que le cirque et que les deux amphithéâtres et que tous les stades » :

Quel vaste spectacle alors ! Comme j’admirerai ! Comme je rirai ! Là, je me réjouirai ! Là, j’exulterai, voyant tant de rois, et de si grands, dont on annonçait l’apothéose et qui, avec Jupiter lui-même et leurs propres témoins, gémiront ensemble dans leurs propres ténèbres ! (11)

Sur terre, la revanche des esclaves survient quand les Maîtres se sont convertis à leur point de vue, quand ils ont adopté la manière de voir, les valeurs de leurs esclaves :

Il y a là tout un monde frémissant de vengeance souterraine, insatiable, inépuisable dans ses explosions contre les heureux et aussi dans les travestissements de la vengeance, dans les prétextes à exercer la vengeance : quand arriveraient-ils vraiment au suprême, au plus subtil, au plus sublime triomphe de la vengeance ? De toute évidence, s’ils réussissaient à mettre leur propre misère et toute la misère du monde dans la conscience des heureux, si bien qu’un jour ceux-ci en vinssent à avoir honte de leur bonheur et peut-être à se dire entre eux : "c’est une honte d’être heureux ! il y a trop de misère !" (12)

Ne les écoutons pas ! avertit Nietzsche : « il ne pourrait y avoir d’erreur plus grande et plus fatale que si les heureux, les hommes réussis et puissants de corps et d’âme commençaient à douter de leur droit au bonheur ». (13)

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Notes:
1. Généalogie de la morale, IIIème partie, section 10 (Folio)
2. ibid, IIIème partie, section 14 (Folio)
3 à 8. Max Scheler, L’homme de ressentiment (1912), Nrf Gallimard 1933
9. Généalogie de la morale, op. cit.
10. Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s'assiéra sur le trône de gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi ». Les justes lui répondront: « Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire? Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu? Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? » Et le roi leur répondra: « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites ». Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche: « Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli; j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité ». Ils répondront aussi: « Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t'avons-nous pas assisté? » Et il leur répondra: « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne les avez pas faites ». Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle. Evangile de St Matthieu, 25 : versets 31 à 45 (trad. Louis Segond, 1910)
11. Contre les spectacles, ch. 29 (cité par Nietzsche in GM)
12. Généalogie de la morale, IIIème partie, section 14 (Folio)
13. ibid.

21 janv. 2008

La grande solitude de Cho Seung-hui

Le 16 avril 2007, sur le campus de Virginia Tech, le jeune Cho Seung Hui tue de sang froid 32 étudiants avant de retourner son arme contre lui (cf. ici). On ne naît pas criminel, on le devient. Comment Cho Sung Hui est-il devenu un assassin ?
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La socialisation est ce processus par lequel l’individu intègre les valeurs et les normes en vigueur dans l'ensemble social, apprend à maîtriser les différents rôles sociaux qui lui sont assignés et, finalement, s’adapte à son environnement social. Manifestement, Seung-hui n’était pas très bien adapté… Le fait est qu’il n’a pu devenir ce qu’il voulait être : un jeune comme les autres. Pour parler comme Bourdieu, son désir d’être n’était pas ajusté à son pouvoir être.

Quelque chose au-dedans de lui, ou en dehors de lui, l’a fait se détacher progressivement de son milieu social, lui imposant le sentiment insupportable d’une solitude sans recours. Or, écrit Halbwachs, « il n'y a rien qu'une pensée formée par la société soit moins capable de regarder en face que le vide social ». Il ne faut pas chercher plus loin la cause du désespoir de Seung-hui et du crime qui en a résulté.

Les causes externes

¤ Un enfant sous-socialisé

Enfant, Seung-hui est livré à lui-même, sous la garde de sa grande sœur, qui passe tout son temps à étudier. Ses parents travaillent du matin au soir, ils n’ont pas le temps de s’occuper de lui. Ses seuls loisirs sont des loisirs solitaires : les jeux vidéos, la télé, faire (seul) des paniers au basket. A l’école, il a du mal à s’exprimer en anglais, s’exposant aux railleries de ses camarades. Leurs sarcasmes le poursuivent lors des séances de catéchisme. Ainsi persécuté, Seung-hui se replie plus encore sur lui-même.

¤ L’émigration

Seung-hui a grandi à Séoul. Arrivé à 8 ans aux US, il lui faut apprendre une nouvelle langue, et se familiariser avec une autre culture. Pas facile. Dans la région de Washington, ils sont pourtant 200 000 coréens dans ce cas. Mais la famille Cho est isolée, elle n’est pas intégrée dans la communauté coréenne.

Les causes internes

Le social n’est pas tout. Manifestement, la dérive déviante de Seung-hui s’explique aussi par sa personnalité.

¤ Des troubles mentaux précoces

Déjà en Corée, le jeune Seung-hui ne parlait pas. La famille était consciente que cet enfant n’était pas tout à fait normal, mais, pour ne pas mettre à mal l’honneur familial, on n’a pas jugé bon de le faire soigner. Les préjugés culturels ont ici pesé lourd.

¤ Une suspicion d’abus sexuel

Les textes de Seung-hui évoquent de façon obsessionnelle le viol, les curés et enseignants pédophiles, le beau-père peloteur… A-t-il été lui-même abusé ? Cela pourrait alors expliquer son mutisme et ses difficultés à communiquer.

Le crime d’un désespéré

Malgré ces handicaps, Seung-Hui a réussi l’exploit de se frayer un chemin jusqu’à l’Université. Mais il est toujours aussi seul. Il n’a aucun ami, ne participe à aucune activité, ni ne sort jamais. Il passe pour un original, un lève-tôt, un solitaire qui dîne seul au réfectoire. Personne ne prête attention à lui.

Coupé des autres, Seung s’invente un monde à lui : il raconte à ses camarades qu’il a une petite amie nommée Jelly, qu’il a passé ses vacances avec Poutine. Il consacre ses loisirs à surfer sur le net, à jouer et à visionner des films violents. En fin de compte, il ne sait plus très bien qui il est : il signe ses devoirs d’un point d’interrogation. Un moyen aussi d’attirer l’attention.

Cependant, il fait des efforts pour communiquer. Il participe à des forums sur le net. Les filles l’attirent. Il essaie, maladroitement, de nouer le contact avec elles. Mais il réussit seulement à leur faire peur. Elles appellent la police. Sur le campus, Seung passe désormais pour un pervers, un cinglé. Ainsi étiqueté, il parle déjà de se tuer.

En désespoir de cause, il écrit, essayant de dire par le moyen de la littérature ce qu’il ne sait dire en parlant. Mais, là encore, il ne réussit qu’à effrayer ses camarades et ses professeurs, qui ne voient plus en lui qu’une menace, un school-killer en puissance. Dans Le Monde, Jonathan Littell observera que « c'est peut-être devenu un tueur parce que personne n'a su le lire ».

Conclusion

Le crime de Virginia Tech est le fait d’un psychopathe, mais ce psychopathe est le produit de la société. Seung-hui était un jeune homme qui voulait juste être comme les autres. Comme tout un chacun, il avait besoin des autres pour y arriver. Le problème de Seung-hui est que, dans son cas, les autres se sont détournés de lui. En ce sens, son histoire est le négatif de la nôtre.

« La santé est un état d'équilibre insta­ble, qui comporte bien des oscillations. Ce qu'on observe chez le psychopathe n'est souvent qu'une exagération, en intensité et en fréquence, de troubles auxquels la plupart des organismes, malgré leur santé apparente, sont aussi exposés. Sans doute il y a une différence en ce que le malade est mal adapté aux conditions du milieu normal, qu'il en souffre et que cette souffrance est assez forte pour le pousser dans certains cas jusqu'au suicide. L'homme normal, au contraire, est adapté au milieu normal. Mais que le milieu change, pour quelque raison que ce soit ; ce sera un milieu anormal, auquel l'homme normal ne sera plus adapté. Il sera dans la situation même où était, et où sans doute est resté le psychopathe ».
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Maurice Halbwachs, Les causes du suicide, 1930

Le meilleur graphique statistique jamais conçu

Dans son Christmas Specials, The Economist consacre un article à l'imagination graphique. Selon Edward Tufte, dont l'ouvrage, “The Visual Display of Quantitative Information”, passe pour la bible des statisticiens, “the best statistical graphic ever drawn” est dû à un français : Charles Joseph Minard. Cet ingénieur des Ponts et Chaussées avait 80 ans quand, en 1861, il conçut le chef d'oeuvre ci-dessous. Son graphique restitue en une seule image l'essentiel de la campagne de Russie, en 1812. On y trouve six types d'informations : la géographie (avec une échelle des distances, les lieux des principales batailles, les fleuves), le climat (avec une échelle des températures), le temps (avec une chronologie), la progression et la direction des troupes, leur effectif (le nombre de soldats restant en vie).
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Le graphique permet de visualiser l'étendue du désastre. En 1812, la Grande Armée part de Pologne forte de 422 000 hommes. Arrivés à Moscou, ils ne sont plus que 100 000. Seuls 10 000 reviendront au pays. Au niveau de la Bérézina, l'épaisseur du trait noir diminue brusquement de moitié : 20 000 hommes ont péri.

Minard est mort en 1871. L'Ecole des Ponts et Chaussée lui rendit cet hommage : “For the dry and complicated columns of statistical data, of which the analysis and the discussion always require a great sustained mental effort, he had substituted images mathematically proportioned, that the first glance takes in and knows without fatigue, and which manifest immediately the natural consequences or the comparisons unforeseen.” (traduit de l'original, indisponible sur le web : V. Chevallier, Notice nécrologique sur M. Minard, Annales des Ponts et Chaussées, 2, 1871)

Autre graphique remarquable : celui de l'ingénieur écossais William Playfair, réalisé en 1821 (ci-dessous). Son graphique permet de comparer l'évolution séculaire du salaire hebdomadaire d'un bon mécanicien et celle du prix d'un quarter de blé. Pour la première fois était représenté graphiquement une série chronologique. Le temps apparaît en abscisse, avec tout en haut les règnes des différents souverains ; en ordonnées, on trouve deux échelles, une pour les prix (à droite) et une pour les salaires (à gauche). Utiliser les axes verticaux et horizontaux pour représenter le temps et l'argent était si révolutionnaire que Playfer dut s'expliquer en détail son dans une longue note de lecture. Il écrira plus tard : “This method has struck several persons as being fallacious, because geometrical measurement has not any relation to money or to time; yet here it is made to represent both.” Malheureusement, Playfer n'eut pas l'idée de calculer les salaires réels, ce qui eut permis d'illustrer plus clairement l'idée principale : “that never at any former period was wheat so cheap, in proportion to mechanical labour as it is at the present time”.

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Parmi les inventions remarquables, on peut citer encore l'étonnant graphique de Florence Nightingale. The Lady of the Lamp s'était rendu célèbre pour les soins prodigués aux soldats anglais pendant la Guerre de Crimée. Mais Nightingale était aussi une statisticienne émérite. Elle inventa un type de graphique connu depuis sous le nom de “Rose de Nightingale”. Dans ses “Notes on matters affecting the health, efficiency and hospital administration of the British army”, publiées en 1858, on trouve le graphique ci-dessous, représentant les causes de décès des soldats lors de la Guere de Crimée. Trois catégories sont distinguées : en bleu, les maladies infectieuses, not. le choléra et la dysenterie (“Preventible or Mitigable Zymotic Diseases”) ; en rouge, les blessures (“wounds”) ; en noir, “les autres causes”. Chaque fois, la surface colorée est proportionnelle au nombre de décès, mais, à la différence des "camemberts" contemporains, on fait varier la distance à l'origine au lieu de l'angle. Le message principal du graphique est que, même en période de combats intenses (comme en novembre 1854), les maladies infectieuses tuent davantage que les armes. Le graphique fut envoyé au War Office, ce qui contribua à améliorer grandement la qualité des hôpitaux militaires. Mais, si persuasif soit-il, ce graphique n'est pas sans défauts : les aires bleues, rouges et noires se chevauchent, et les nombres des décès n'apparaissent pas.

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Notes

Pour un apercu de l'oeuvre graphique de Minard, cf. cette galerie. Pour tout savoir sur le grand homme, cf. cette page qui lui est dédiée.

Source : The Economist

10 janv. 2008

Aux sources de la main invisible : Jean Domat


Après Pierre Nicole (cf. les billets précédents), le français Jean Domat est un autre précurseur de la thèse de la main invisible. Le texte ci-après date de 1682, mais tout est déjà là.

Jean DOMAT – Traité des Lois, in Les Lois civiles dans leur ordre naturel (1682)

CHAPITRE IX. De l'état de la société après la chute de l'homme, et comment Dieu la fait subsister.

1. Tout ce que l'on voit dans la société de contraire à l'ordre, est une suite naturelle de la désobéissance de l'homme à la première loi qui commande l'amour de Dieu; car, comme cette loi est le fondement de la seconde qui commande aux hommes de s'aimer entre eux, l'homme n'a pu violer la première de ces deux lois sans tomber en même temps dans un état qui l'a porté à violer aussi la seconde, et à troubler par conséquent la société.

La première loi devait unir les hommes dans la possession du souverain bien, et ils trouvaient dans ce bien deux perfections qui devaient faire leur commune félicité : l'une, qu'il peut être possédé de tous, et l'autre qu'il peut faire le bonheur entier de chacun. Mais, l'homme ayant violé la première loi, et s'étant égaré de la véritable félicité qu'il ne pouvait trouver qu'en Dieu seul, il l'a recherchée dans les biens sensibles où il a trouvé deux défauts opposés à ces deux caractères du souverain bien: l'un, que ces biens ne peuvent être possédés de tous; et l'autre, qu'ils ne peuvent faire le bonheur d'aucun ; et c'est un effet naturel de l'amour et de la recherche des biens où se trouvent ces deux défauts, qui portent à la division ceux qui s'y attachent; car, comme l'étendue de l'esprit et du cœur de l'homme formé pour la passion d'un bien infini, ne saurait être remplie de ces biens bornés qui ne peuvent être à plusieurs, ni suffire à un seul pour le rendre heureux, et c'est en suite de cet état où l'homme s'est mis, que ceux qui mettent leur bonheur à posséder des biens de cette nature, venant à se rencontrer dans les recherches des mêmes objets, se divisent entre eux, et violent toutes sortes de liaisons et d'engagements, selon les engagements contraires où les met l'amour des biens qu'ils recherchent.

2. C'est ainsi que l'homme, ayant mis d'autres biens à la place de Dieu qui devait être son unique bien, et qui devait faire sa félicité, a fait de ces biens apparents, son bien souverain où il a placé son amour et où il établit sa béatitude; ce qui est en faire sa divinité, et c'est ainsi que par l'éloignement de ce seul vrai bien qui devait unir les hommes, leur égarement à la recherche d'autres biens les a divisés.

C'est donc le dérèglement de l'amour qui a déréglé la société, et, au lieu de cet amour mutuel dont le caractère était d'unir les hommes dans la recherche de leur bien commun, on voit régner un autre amour tout opposé dont le caractère lui a justement donné le nom d'amour-propre, parce que celui en qui cet amour domine ne recherche que des biens qu'il se rend propres, et qu'il n'aime dans les autres que ce qu'il en peut rapporter à soi.

C'est le venin de cet amour qui engourdit le cœur de l'homme et l'appesantit; et qui, ôtant à ceux qui possèdent la vue et l'amour de leur vrai bien, et bornant toutes leurs vues et tous leurs désirs au bien particulier où il les attache, est comme une peste universelle et la source de tous les maux qui inondent la société; de sorte qu'il semble que, comme l’amour-propre en ruine les fondemens, il devait la détruire; ce qui oblige à considérer de quelle manière Dieu soutient la société dans le déluge des maux qu'y fait l'amour-propre.

3. On sait que Dieu n'a laissé arriver le mal que parce qu'il était de sa toute-puissance et de sa sagesse d'en tirer le bien (…). La religion nous apprend les biens infinis que Dieu a tirés d'un aussi grand mal que l'état où le péché avait réduit l'homme, et que le remède incompréhensible dont Dieu s'est servi pour l'en tirer, l'a élevé dans un état plus heureux que celui qui avait précédé sa chute. (…) D'une aussi méchante cause que notre amour-propre, et d'un poison si contraire à l'amour mutuel qui devait être le fondement de la société, Dieu en a fait un des remèdes qui la font subsister; car, c'est de ce principe de division qu'il a fait un lien qui unit les hommes en mille manières, et qui entretient la plus grande partie des engagements. (…)

La chute de l'homme ne l'ayant pas dégagé de ses besoins, et les ayant au contraire multipliés, elle a aussi augmenté la nécessité des travaux et des commerces, et en même temps la nécessité des engagements et des liaisons; car, aucun ne pouvant se suffire seul, la diversité des besoins engage les hommes à une infinité de liaisons sans lesquelles ils ne pourraient vivre.

Cet état des hommes porte ceux qui ne se conduisent que par l'amour-propre, à s'assujettir aux travaux, aux commerces et aux liaisons que leurs besoins rendent nécessaires; et pour se les rendre utiles, et y ménager, et leur honneur, et leur intérêt, ils y gardent la bonne foi, la fidélité, la sincérité, de sorte que l'amour-propre s'accommode à tout pour s'accommoder de tout; et il sait si bien assortir ses différentes démarches à toutes ses vues, qu'il se plie à tous les devoirs, jusqu'à contrefaire toutes les vertus ; et chacun voit dans les autres, et s'il s'étudiait, verrait en soi-même les manières si fines que l'amour-propre sait mettre en usage pour se cacher, et s'envelopper sous les apparences des vertus mêmes qui lui sont les plus opposées.

On voit donc, dans l'amour-propre, que ce principe de tous les maux est dans l'état présent de la société une cause d'où elle tire une infinité de bons effets qui, de leur nature, étant de vrais biens, devraient avoir un meilleur principe; et qu'ainsi on peut regarder ce venin de la société comme un remède dont Dieu s'est servi pour la soutenir ; puisqu'encore qu'il ne produise en ceux qu'il anime que des fruits corrompus, il donne à la société tous ces avantages.

Passer ou ne pas passer l'agrégation...

Pourquoi mes collègues se cassent-ils la tête à préparer l'agrégation ?
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Certains m'expliquent sans rire qu'ils font ça pour s'instruire, devenir de meilleurs profs ! A la réflexion, cet argument me paraît trois fois scandaleux.

Scandaleux d'abord, parce que les collègues qui préparent cette épreuve, en général sur deux ans, sont amenés à négliger leurs cours... Certains prennent même des congés-maladie à l'approche des examens...

Scandaleux aussi, parce que cela suppose que les autres collègues ne chercheraient pas à se former. Pauvre de nous ! qui lisons des livres juste pour soi, qui voyons là notre honneur, notre devoir et notre joie. Crétins que nous sommes !

Scandaleux enfin, parce que le programme de l'agrégation est un affligeant pensum, spécialement conçu pour sélectionner les candidats sur ce critère sine qua non : leur aptitude à résister à la torture ! Je connais au moins mille et une meilleures façons de s'instruire...

En vérité, seul le mobile du gain justifie qu'on se soumette de son plein gré à ce type d'épreuve. Si les agrégés n'étaient pas mieux payés que les certifiés, il n'y aurait tout simplement pas de candidats... C'est d'ailleurs une grande source de satisfaction, pour moi, que d'observer avec quelle abnégation de grands hommes de gauche préparent l'agrégation...

Bien sûr, l'argent n'est pas tout. Il faut aussi compter avec le besoin de considération. Nombre de collègues passent l'agrégation pour le prestige qu'elle confère. Mais, si c'était la principale raison, on ne comprendrait pas que l'Etat paie les agrégés beaucoup plus que les certifiés : il suffirait de marquer la différence de statut en permettant aux premiers de porter un uniforme d'agrégé !
"C’est, à la vérité, une bien bonne et profitable coustume, écrivait Montaigne, de trouver moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satisfaire par des payments qui ne chargent aucunement le publiq et qui ne coustent rien au Prince."
Il me semble qu'il y a là une idée à creuser...
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Partie I. L'argument du temps libéré
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Un cache-sexe chasse l'autre. Il y a ceux qui passent l'agrégation pour s'instruire, et j'ai dit ce qu'il fallait en penser. Et puis il y a ceux qui disent la passer pour gagner du temps. Je voudrais montrer que cet argument ne résiste pas à l'examen.

A supposé qu'ils aient passé l'agrégation pour travailler moins, on pourrait s'attendre à ce que les agrégés fassent moins d’heures sup (HSA) que les certifiés, et exercent plus souvent à temps partiel. Or, c’est l’inverse qui est vrai. Pour l'année 2003-2004, on dispose des chiffres dans le secondaire : chez les hommes, 4.2 % des agrégés travaillaient à temps partiel contre 6.9 % des certifiés ; chez les femmes, les chiffres étaient resp. de 12.5 % et de 18.2 % ! De même, 34 % des agrégés faisaient plus de 2 heures sup contre seulement 18 % des certifiés !

Cf. note d’information oct. 2004 : les enseignants du second degré : ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/dpd/ni0426.pdf

En second lieu, la différence de services entre agrégés et certifiés ne représente jamais que la valeur d’une classe de seconde : soit 3 heures/semaine x 33 semaines ouvrées = moins de 100 heures par an (*). Si l’on considère un agrégé interne qui aurait devant lui 25 ans de carrière, cela signifie que l'agrégation lui ferait gagner 2 500 heures d’enseignement sur l’ensemble de sa vie.

Or, la préparation de l’agrégation interne requiert au bas mot 1 000 heures de travail (à raison de 10 heures/semaine x 50 semaines/an x 2 ans), dont la pénibilité me paraît sans commune mesure avec des heures d’enseignement. Retenons cependant un coefficient de pénibilité de 1.75 (**). La valeur de comparaison de la préparation à l’agrégation ressort à : 1 000 x 1.75 soit 1 750 heures d’enseignement en seconde.

Autrement dit, pour le professeur, 1 000 heures de préparation à l’agrégation ont la même désutilité que 1 750 heures de cours en seconde.

A ce stade, notre agrégé a donc gagné 750 heures (2500 - 1750). Mais il faut tenir compte du fait que les heures de la préparation sont concentrées sur un à deux ans, alors que les heures d’enseignement économisées sont réparties sur 25 ans. Si l’on retient comme taux d’actualisation un taux d’intérêt réel moyen à long terme de 3 %, la valeur actuelle des heures d'enseignement économisées ressort à : 100/1.03 + 100/1.03(2) + 100/1.03(3) + ... + 100/1.03(25). On obtient une suite géométrique dont le résultat est le suivant : 100 x [1/1.03 - 1/1.03(26)] / (1 - 1/1.03) = 1 741 heures.

Autrement dit, pour le professeur, un gain de 2 500 heures de cours étalé sur 25 ans a la même utilité qu'un gain de 1 741 heures de cours tout de suite.

Au final, la préparation à l'agrégation économise 2 500 heures d'enseignement sur une carrière de 25 ans, correspondant en valeur actuelle à un gain de 1 741 heures, pour un investissement immédiat de 1 000 heures, équivalent en terme de pénibilité à 1 750 heures d'enseignement. Gain net : 1741 - 1750 = peau de balle ! On peut compter et recompter, c'est peau de zébi.

Moralité : notre agrégé a perdu son temps s’il croit avoir gagné du temps…


(*) Note : Je ne compte pas la préparation des cours (quand on a préparé le cours d’une seconde, on a préparé l’autre), ni la correction des copies (en deux heures d'un devoir de seconde, on peut corriger un autre devoir de seconde)
(**) hypothèse basse. Pour se faire une idée du niveau de pénibilité de la préparation à l'agrégation, consultez le programme ! http://www.sociens.ens-cachan.fr/agregation_externe2005.pdf

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Partie II. Le mobile du gain
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Comme je pense l'avoir montré dans le chapitre précédent, il n'est généralement pas rentable de passer l'agrégation si l'objectif principal est de gagner du temps. La vérité est qu'on passe le plus souvent l'agrégation pour gagner plus d'argent -- et aussi, sans doute, pour le supplément d'âme et le vernis social que cela confère dans les dîners en ville... Tout le reste n'est que vent et poursuite de vent.

Cela dit, je ne crois pas que le mobile du gain suffise davantage à justifier la peine. C'est ce que je vais à présent m'employer à démontrer...
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"La richesse n'est pas la chose que nous recherchons, car elle est seulement utile et sert une fin autre" (Ethique à Nicomaque, Livre 1). Cette fin autre dont parle Aristote, c'est la poursuite du bonheur. Le grand psychologue William James nous le confirme: "how to gain, how to keep, how to recover happiness is in fact for most men at all times the secret motive for all they do".

Si l'on accepte ces prémisses, notre problème devient le suivant : l'agrégation ajoute-t-elle au bonheur du professeur ?

Hélas ! tout ce qu'on sait de la psychologie du bonheur invite ici au plus grand scepticisme. Au gré des circonstances, notre niveau de bonheur connaît des hauts et des bas, mais il revient toujours plus ou moins à son niveau de base. Un peu comme nous revenons toujours à notre poids de forme. Adam Smith l'a bien formulé : "l'esprit de tout homme retourne, plus ou moins vite, à son état naturel et habituel de tranquillité. Au sein de la prospérité, après un certain temps, il retombe dans cet état ; confronté à l'adversité, après un certain temps, il s'y élève" (TSM, III, 3).

Il suit de là que les évènements malheureux nous rendent moins malheureux qu’on ne l'aurait craint, et les évènements heureux nous rendent moins heureux qu’on ne l'aurait souhaité.

Parmi maints exemples, on peut citer cette enquête amusante de Daniel Gilbert et ses collègues, où l'on voit que les assistants de l'Université du Texas surestiment grandement l’impact sur leur bonheur d’une éventuelle promotion au rang de professeur. Les 33 assistants actuellement en poste estiment qu'une nomination les propulserait à un niveau moyen de bonheur d'indice 5.9 (sur une échelle de 1 à 7) pendant les cinq années suivantes ; par comparaison, les 25 professeurs nommés depuis moins de 5 ans rapportent un indice de bonheur de 5.2, tout comme les anciens assistants recalés il y a 5 à 10 ans...

Source: Daniel Gilbert et al. : Immune neglect : a source of durability bias in affective forecasting, J. of personality and social psychology, vol. 75, n°3, 1998

A l’origine de l'écart entre l’effet prévu et l’effet vécu (l'"impact bias"), on trouve le plus souvent un biais de focalisation (focusing illusion). Le fait de focaliser notre attention sur le changement d’un paramètre de la situation, si important qu'il nous paraisse de prime abord, nous conduit à surestimer son impact sur la situation d'ensemble, et par conséquent sur notre niveau général de satisfaction. "Nothing that you focus on, prévient Daniel Kahneman, will make as much difference as you think".

Pour s'en convaincre, il suffit de répéter chez soi l'expérience passionnante que Kahneman et ses collègues ont réalisée auprès de 1000 femmes actives du Texas. Ils leur ont demandé de découper une journée ordinaire en une succession de séquences, comme dans un film. Pour chacune de ces séquences, elles ont dû noter quels affects elles avaient éprouvés (ennui, joie, peine...), avec quelle intensité (échelle de 0 à 6), la balance des affects positifs et négatifs donnant l'indice de bonheur relatif à chaque activité :

Cf. Le bonheur à portée de tous

Chacun de nous peut de même découper une journée ordinaire de sa vie en épisodes, puis les classer selon la satisfaction qu'il en aura retirée. Arrivé à ce point, le test consiste alors à se demander : combien de ces épisodes sont susceptibles d'être affectés, d'une façon ou d'une autre, par la transition de l'état de certifié à celui d'agrégé ? Je laisse à chacun le soin de répondre, en son âme et conscience, à cette redoutable question...

Sans doute, dans un premier temps, le nouvel agrégé jouit-il de son nouvel état. Il est même probable qu'il y pense tout le temps : en voiture, en se rasant, sous la douche ou sous la couette, ou encore quand il pense, désagrégé, à sa collègue préférée... Et puis le temps fait son oeuvre, et il y pense de moins en moins. Bref, il s'habitue. "When any event occurs to us, explique le psychologue Timothy Wilson, we make it ordinary. And through becoming ordinary, we lost our pleasure".

Au fur et à mesure que le grand évènement se dissout dans l'ordinaire de sa vie, l'attention de notre agrégé est peu à peu redistribuée vers les multiples activités quotidiennes pour lesquelles son nouvel état ne fait aucune différence : regarder la télé, lire le journal, faire la cuisine, dîner en famille, s'occuper de ses enfants, s'occuper de sa femme, préparer ses cours, circuler en voiture, prêter l'oreille aux ragots des collègues...

Conclusion

Adam Smith déplorait la propension des hommes à ne jamais se satisfaire de leur condition : "l’avarice surestime la différence entre la pauvreté et la richesse ; l’ambition, celle entre la vie privée et la vie publique ; la vaine gloire, celle entre l’obscurité et une réputation éclatante". Chaque fois, la déception est au bout de l’expérience, comme en témoigne cette épitaphe, découverte sur la tombe d’un infortuné qui voulut "améliorer une santé tolérable en prenant des remèdes : "J’étais bien, j’ai souhaité être mieux, et voilà où je suis."" [1]

Las ! il n’y a que les moralistes pour voir le bonheur dans le contentement. Le commun des gens est au contraire persuadé qu’une maison plus grande, une voiture plus grosse, un salaire plus élevé, un titre plus ronflant... les rendraient plus heureux. Ils n’anticipent pas l’adaptation. Partant, ils font de mauvais choix. Par exemple, ils passent l'agrégation... Vanitas vanitatum !

Mais si la réussite n'ajoute pas grand chose à notre bonheur, et si un échec peut faire notre malheur, "quel profit trouve l’homme à toute la peine qu’il prend sous le soleil ?" La réponse de l'Ecclésiaste vaut d'être méditée : "Il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger et le boire et dans le bonheur qu’il trouve dans son travail". Le reste est "vanité et poursuite de vent". La vérité : "Il n’y a pas de profit sous le soleil !"

[1] Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (1759), III, chap. 3, op. cit. L’épitaphe exacte est en italien : 'Stavo ben, ma per star meglio, sto qui' (in Joseph Addison, The Spectator, 29 mars 1711).
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Partie III. Les Conquérants de l'inutile

Un collègue agrégé m'objecte : "Encore aujourd'hui malgré les épreuves je peux dire qu'il y a eu un avant et un après l'agrégation. C'est la réflexion immédiate que m'avait faite notre ex-doyen ____ la première fois que je l'avais revu après mon succès, et aucun chercheur de l'Université du Texas ne pourra me prouver le contraire."

Assurément ! mais le tout est de savoir ce qui a changé pour toi, et en quoi les satisfactions de "l'après" suffisent à justifier ou non les "épreuves" endurées...

Tu écris que "l'obtention de l'agrégation t'a donné une qualité de vie supérieure". Peut-être songes-tu au gain en terme de temps libre ? Mais 3 heures de cours en moins, cela représente moins de 3 % du temps de vie éveillé sur une semaine ouvrée, et moins de 2 % en base annuelle... C'est à peu près le temps que je pourrais économiser si je me décidais à faire l'acquisition d'un lave-vaisselle !

Ou songes-tu plutôt au gain de revenu ? Certes, toutes les enquêtes de satisfaction montrent que les riches sont en moyenne plus heureux que les pauvres. Mais la différence n'est pas considérable, et devient franchement mince quand on considère les déciles médians. Qui plus est, le sens de la causalité n'est pas clair : il faut compter avec le "feel-good factor", selon lequel la vie sourit aux gens qui lui sourient.

Mais je vois que tu as fait le test des femmes actives du Texas, car tu t'empresses d'ajouter : "je ne dis pas qu'elle m'a apporté le bonheur"... Je traduit que l'agrégation t'aura apporté "une qualité de vie supérieure", à laquelle tu t'es par la force des choses habitué, mais qu'elle n'a pas ajouté grand-chose à ton bonheur !

Je reprend donc ma question : si l'agrégation n'ajoute pas à notre bonheur, à quoi sert-il de la passer ? qu'est-ce donc qui a changé dans la vie du professeur qui justifie (ex-post) d'avoir passé l'agrégation ?

Pour débrouiller ce point, il n'est pas inutile de consulter les utilitaristes... et les alpinistes, ces conquérants de l'inutile ! Dans les considérations qui suivent, je m'appuierai sur un article de l'économiste George Loewenstein: Because it is there... The challenge of mountaineering... for utility theory, paru dans Kyklos, 52 (3) 1999.

Pourquoi des gens vont-ils escalader l'Everest ou traverser l'Antartique ? se demande l'auteur. Pour le savoir, il a lu les mémoires des plus grands : Maurice Herzog, Mike Stroud, Joe Simpson... Las ! l'expérience qu'ils rapportent est une somme invraisemblable de peine, d'ennui, de crasse, de terreur, de souffrance et de mort.

Le manque de sommeil, le froid mordant, le soleil brulant, le campement sordide, l'épuisement physique, les copains morts (taux de mortalité sur l'Everest : 25 %), et la peur qui ne quittera plus jamais ceux qui en ont réchappé... Jamais de joie. La sérénité des alpages ? L'ascension d'un 8000 n'est pas propice à la méditation ! La beauté de la montagne ? Rien ne ressemble plus à un champ de caillasses qu'un autre champ de caillasses, à un glacier qu'un autre glacier... Même au sommet, la vue est toujours bouchée : les seules choses dont on se souvienne au sommet de l'Everest, ce sont les cadavres et les recharges d'oxygène de ceux qui vous ont précédés ! Alors pourquoi ?

Loewenstein a découvert quatre types de justifications à la conquête de l'inutile :

¤ Le besoin d'estime

L'estime des autres d'abord. Comme l'écrit Mike Stroud, l'homme qui a traversé l'Antartique, à pied et sans assistance : "How much of me wanted to go out and prove myself... to others ? How much of me wanted to revel in admiration and praise ? (...) I sometimes wonder if I was fooling myself and just not admitting that it was the achievement in the eyes of others that mattered. After all, everything we tried was an attempt to be 'first', and if it had been done before, I doubt that we would have bothered with it. This... would seem to hint at a need to impress".

Assurément, réussir l'agrégation est plus impressionnant que réussir le Capes... mais pas autant que traverser l'Antartique...

L'estime de soi ensuite. Mike Stroud poursuit : "The need to impress... does not altogether exclude self-satisfaction as a motive. Doing something first or best can still be for oneself". Quand on ne sait pas trop à quoi s'en tenir sur soi-même, c'est dans l'épreuve que l'on se découvre.

Les plus grandes victoires sont les victoires sur soi-même. Sans doute passe-t-on l'agrégation pour se prouver quelque chose à soi-même...

¤ Le besoin compulsif d'atteindre le but qu'on s'est fixé

Scott Fischer a bien failli laisser sa peau sur le K2. Mais, malgré une épaule disloquée, il est arrivé au sommet. Ce besoin compulsif d'arriver en haut lui coûtera la vie dans l'Everest. De même pour Doug Hansen, qui continua en dépit du bon sens et parvint au sommet deux heures après l'heure limite. Il était possédé par un précédent échec : "it takes hold of his life, and controls his every waking moment. And he came back this year vowing that under no circumstances was he going to allow himself to be turned around again".

Une fois que le montagnard s'est fixé comme objectif de faire tel sommet, il n'est plus question de calcul rationnel. Sans doute en va-t-il de même du collègue engagé dans le parcours du combattant de l'agrégation...

¤ L'exercice d'une maîtrise

Il ressort des enquêtes du professeur Csikszentmihalyi que "les meilleurs moments de la vie n’adviennent pas lorsque l'on est passif ou au repos. Ils surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important." (If We Are So Rich, Why Aren’t We Happy - American Psychologist, Oct. 1999)

De ce point de vue, l’expérience himalayiste est optimale : sauf impondérables, le montagnard est en contrôle ; son engagement est total, au point que la conscience du temps est altérée et que la préoccupation de soi disparaît ; la tâche entreprise requiert au plus haut point compétence, concentration et persévérance. Notre homme est ici dans son élément : "At times like those, raconte Roberts, the mind does not wander, nor does it really think, except to make the almost automatic judgments of route, piton, and rope the climbing calls for..."

Il est toujours plaisant de faire ce pour quoi on est bon. Ainsi, le brillant élève, travailleur infatigable, est-il à son affaire quand il s'agit de préparer l'agrégation. C'est là ce qu'il sait faire de mieux...

¤ Le besoin de trouver un sens à sa vie

"You don't know what you've got till it's gone", chantait Joni Mitchell. Comme le chômeur sait la valeur du travail, le rescapé sait la valeur de la vie. Joe Simpson écrit : "Maybe for the first time I learned in the avalanche exactly what it was to be alive, how precious, and how fragile. There was so much to be lost from a moment's careless mistake but so much more to be gained by knowing the value of life".

Premier homme à 8000, Maurice Herzog y a laissé plusieurs doigts et une partie de son pied, mais l'épreuve lui a appris aussi "à aimer ce qu'il méprisait jusque là" : "une nouvelle et splendide vie s'est ouverte devant moi". De même, l'épreuve de l'agrégation aide-t-elle l'impétrant à prendre conscience de la vraie valeur des choses. Qui, mieux qu'un agrégé, sait la vanité de l'agrégation ?

Bref, il y a bien un avant et un après l'agrégation, comme il y a un avant et un après l'Anapurna. Mais la comparaison a ses limites. De mémoire d'homme, personne n'a jamais dit sur son lit de mort : "Je n'ai qu'un seul regret: ne pas avoir passé l'agrégation" !

6 janv. 2008

Aux sources de la main invisible : Pierre Nicole -- textes

Ce billet est la suite du précédent -- Aux sources de la main invisible : Pierre Nicole et « le commerce d’amour-propre » qui résumait la thèse de Pierre Nicole sur les bienfaits sociaux de l'amour-propre. On trouvera ci-après des textes remarquables, issus des Essais de Morale : l'Essai sur la Charité et l'amour-propre et L'Essai sur la grandeur. On est dans les années 1670, mais la thèse de la main invisible est déjà parfaitement exposée.

De la Charité et de l'amour propre
in Essais De Morale, par Pierre Nicole
(Extraits)
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Chapitre I.

Quoiqu'il n'y ait rien de si opposé à la charité qui rapporte tout à Dieu, que l'amour propre qui rapporte tout à soi, il n'y a rien néanmoins de si semblable aux effets de la charité, que ceux de l'amour propre. Car il marche tellement par les mêmes voies, qu'on ne saurait presque mieux marquer celles où la charité nous doit porter, qu'en découvrant celles que prend un amour propre éclairé, qui sait connaître ses vrais intérêts, & qui tend par raison à la fin qu'il se propose. (…)

L'homme corrompu non seulement s'aime lui-même, mais il s'aime sans bornes & sans mesure ; il n'aime que lui ; il rapporte tout à lui. Il se désire toutes sortes de biens, d'honneurs, de plaisirs, & il n'en désire qu'à lui-même, ou par rapport à lui-même. Il se fait le centre de tout ; il voudrait dominer sur tout, & que toutes les créatures ne fussent occupées qu'à le contenter, à le louer, à l'admirer. Cette disposition tyrannique étant empreinte dans le fond du cœur de tous les hommes, les rend violents, injustes, cruels, ambitieux, flatteurs, envieux, insolent, querelleux. En un mot, elle renferme les semences de tous les crimes & de tous les dérèglements des hommes, depuis les plus légers, jusqu'aux plus détestables. Voilà le monstre que nous renfermons dans notre sein. Il vit & il règne absolument en nous, à moins que Dieu n'ait détruit son empire en versant un autre amour dans notre cœur. (…)

Mais si nous l'aimons dans nous mêmes, il s'en faut bien que nous ne le traitions de même quand nous l'apercevons dans les autres. Il nous paraît au contraire sous sa forme naturelle, & nous le haïssons même d'autant plus que nous nous aimons ; parce que l'amour propre des autres hommes s'oppose à tous les désirs du notre. Nous voudrions que tous les autres nous aimassent, nous admirassent, pliassent sous nous, qu'ils ne fussent occupés que du soin de nous satisfaire. Et non seulement ils n'en ont aucune envie ; mais il nous trouvent ridicules de le prétendre, & ils sont prêts de tout faire, non seulement pour nous empêcher de réussir dans nos désirs; mais pour nous assujettir aux leurs, & pour exiger les mêmes choses de nous. Voila donc par là tous les hommes aux mains les uns contre les autres ; & si celui qui a dit qu'ils naissent dans un état de guerre, & que chaque homme est naturellement ennemi de tous les autres hommes, eut voulu seulement représenter par ces paroles la disposition du cœur des hommes les uns envers les autres, sans prétendre la faire passer pour légitime & pour juste, il aurait dit une chose aussi conforme à la vérité & à l'expérience, que celle qu'il soutient, et contraire à la raison & à la justice.

Chapitre II.

On ne comprend pas d'abord comment il s'est pu former des Sociétés, des Républiques & des Royaumes de cette multitude de gens pleins de passions si contraires à l'union, & qui ne tendent qu'à se détruire les uns les autres ; mais l'amour propre qui est la cause de cette guerre, saura bien le moyen de les faire vivre en paix. Il aime la domination, il aime à s'assujettir tout le monde, mais il aime encore plus la vie & les commodités, & les aises de la vie, que la domination ; & il voit clairement que les autres ne sont nullement disposés à se Iaisser dominer, & sont plutôt prêts de lui ôter les biens qu’il aime le mieux. Chacun se voit donc dans l'impuissance de réussir par la force dans les desseins que son ambition lui suggère, & appréhende même justement de perdre par la violence des autres les biens essentiels qu'il possède. C'est ce qui oblige d'abord à se réduire au soin de sa propre conservation, & l'on ne trouve point d'autre moyen pour cela que de s'unir avec d'autres hommes pour repousser par la force ceux qui entreprendraient de nous ravir la vie ou les biens. Et pour affermir cette union, on fait des lois, & on ordonne des châtiments contre ceux qui les violent. Ainsi par le moyen des roues & des gibets qu'on établit en commun, on réprime les pensées & les desseins tyranniques de l’amour propre de chaque particulier. La crainte de la mort est donc le premier lien de la société civile, & le premier frein de l'amour propre. C'est ce qui réduit les hommes malgré qu'ils en aient à obéir aux lois, & qui leur fait tellement oublier ces vastes pensées de domination, qu'elles ne s'élèvent presque plus dans la plupart d'eux, tant ils voient d'impossibilité à y réussir.

Ainsi se voyant exclus de la violence ouverte, ils sont réduits à chercher d'autres voies, & à substituer l'artifice à la force, & ils n'en trouvent point d'autre que de tâcher de contenter l'amour propre de ceux dont ils ont besoin, au lieu de le tyranniser.

Les uns tâchent de se rendre utiles à ses intérêts, les autres emploient la flatterie pour le gagner. On donne pour obtenir. C'est la source & le fondement de tout le commerce qui se pratique entre les hommes, & qui se diversifie en mille manières. Car on ne fait pas seulement trafic de marchandises qu'on donne pour d'autres marchandises, ou pour de l'argent, mais on fait aussi trafic de travaux, de services, d'assiduités, de civilités ; & on échange tout cela, ou contre des choses de même nature, ou contre des biens plus réels, comme quand par de vaines complaisances on obtient des commodités effectives.

C'est ainsi que par le moyen de ce commerce tous les besoins de la vie sont en quelque sorte remplis, sans que la charité s'en mêle. De sorte que dans les états où elle n'a point d'entrée, parce que la vraie Religion en est bannie, on ne laisse pas de vivre avec autant de paix, de sûreté, & de commodité, que si l'on était dans une République de Saints.

Ce n'est pas que cette inclination tyrannique, qui porte à vouloir dominer par la force sur les autres, ne soit toujours vivante dans le cœur des hommes ; mais comme ils se voient dans l'impuissance d'y réussir, ils sont contraints de la dissimuler, jusqu'à ce qu'ils se voient fortifiés, en gagnant d'autres hommes par des voies de douceur, pour avoir ensuite le moyen d'en assujettir d'autres par la force. Chacun songe donc d'abord à occuper les premières places de la société où il est ; & si l'on s'en voit exclu, on pense à celles qui suivent. En un mot, on s'élève le plus qu'on peut, & on ne se rabaisse que par contrainte. Dans tout état, & dans toute condition, on tâche toujours de s'acquérir quelque sorte de prééminence, d'autorité, d'intendance, de considération, de juridiction, & d'étendre son pouvoir autant que l’on peut. Les Princes font la guerre à leurs voisins pour étendre les limites de leurs Etats. Les Officiers de divers Corps d'un même Etat entreprennent les uns sur les autres. On tâche de se supplanter et de se rabaisser l'un l'autre dans tous les emplois & dans tous les ministères ; & si les guerres que l'on s'y fait ne sont pas si sanglantes que celles que se font les Princes, ce n'est pas que les passions n'y soient aussi vives & aussi aigres, mais c'est pour l'ordinaire que l'on craint les peines dont les lois menacent ceux qui ont recours à des moyens violents. (…)

Car comme ces petits corps emprisonnés venant à unir leurs forces & leurs mouvements forment de grands amas de matière que l'on appelle des tourbillons, qui sont comme les Etats & les Royaumes : & que ces tourbillons étant eux-mêmes pressés & emprisonnés par d'autres tourbillons, comme par des Royaumes voisins, il se forme de petits tourbillons dans chaque grand tourbillon, qui suivant le mouvement général du grand corps qui les entraîne, ne laissent pas d'avoir un mouvement particulier, & de forcer encore d'autres petits corps de tourner autour d'eux : de même les Grands d'un Etat suivent tellement le mouvement, qu'ils ont leurs intérêts particuliers, & sont comme le centre de quantité de gens qui s'attachent à leur fortune. Enfin, comme tous ces petits corps entrainés par les tourbillons tournent encore autant qu'ils peuvent autour de leur centre, de même les petits qui suivent la fortune des Grands & celle de l'Etat, ne laissent pas dans tous les devoirs & les services qu'ils rendent aux autres de se regarder eux-mêmes, & d'avoir toujours en vue leur propre intérêt.

Chapitre III.

Ce que l'amour propre recherche particulièrement dans la domination, c'est que nous soyons regardés des autres comme grands & puissants, & que nous excitions dans leur cœur des mouvement de respect & d'abaissements conformes à ces idées. Mais quoique ce soient-là les impressions qui lui sont les plus agréables, ce ne sont pas néanmoins les seules dont il se nourrit. Il aime généralement tous les mouvements qui lui sont favorables, comme l'admiration, la confiance, & principalement l'amour. Il y a bien des gens qui ne font guère ce qu'il faut pour se faire aimer, mais il n'y en a point qui ne soient bien aises d'être aimés, & qui ne regardent avec plaisir dans les autres cette pente du cœur tourné vers eux, qui est ce que l'on appelle amour. Que s'il ne parait pas qu'on travaille fort à s'attirer cet amour, c'est qu'on aime encore mieux imprimer des sentiments de crainte & d'abaissement sous sa grandeur, ou que désirant avec trop de passion de plaire à certaines gens, on se met moins en peine de plaire aux autres.

Mais cela n'empêche pas que lors même qu'étant emporté par des passions plus fortes, on se conduit d'une manière peu propre à se faire aimer, on ne voulut être aimé, & qu'on ne se sente incommodé lorsqu'on aperçoit dans l'esprit des autres des mouvements de haine & d'aversion. Il y a même quantité de gens, en qui l'inclination de se faire aimer est plus forte que celle de dominer, & qui craignent plus la haine & l'aversion des hommes & les jugements qui les produisent, qu'ils n'aiment d'être riches & puissants & grands. Enfin au lieu qu'il y a peu de grands, & peu même de gens qui puissent aspirer à la grandeur, il n'y a personne au contraire qui ne puisse prétendre à se faire aimer.

Si le désir d'être aimé n'est donc pas la plus forte passion qui naisse de l'amour propre, elle est au moins la plus générale. Les vues d'intérêt, d'ambition, de plaisir en arrêtent souvent les effets, mais ils ne l’étouffent jamais entièrement. Elle est toujours vivante au fond du cœur, & dés qu'elle se trouve en liberté, elle ne manque pas d'agir, & de nous porter à tout ce qui nous peut procurer l'amour des hommes, comme elle nous fait éviter tout ce que nous nous imaginons qui nous peut attirer leur aversion. (…)

Chapitre IV.

Il n'est pas besoin d'entrer plus avant dans la description particulière des démarches de l'amour propre, pour faire comprendre combien il imite de prés la charité. Il suffit de dire que l'amour propre nous empêchant par la crainte du châtiment de violer les lois, nous éloigne par là de l'extérieur de tous les crimes, & nous rend ainsi semblables au dehors à ceux qui les évitent par charité ; que comme la charité soulage les nécessités des autres dans la vue de Dieu, qui veut que nous reconnaissions ses bienfaits en servant le prochain, de même l'amour propre les soulage dans la vue de son propre intérêt ; & qu'enfin il n'y a guère d'actions où nous soyons portés, par la charité qui veut plaire à Dieu, où l'amour propre ne nous puisse engager pour plaire aux hommes.

Mais quoique l'amour propre tende par ces trois mouvements à contrefaire la charité, il faut pourtant avouer que le dernier en approche de plus prés, & qu'il est beaucoup plus étendu que les deux autres. Car il y a bien des occasions, où ni la crainte, ni l'intérêt n'ont point de lieu ; & l'on distingue souvent assez aisément ce que l'on fait, ou par une crainte humaine, on par un intérêt grossier, de ce que l'on fait par un mouvement de charité. Mais il n'en est pas de même de la recherche de l'amour, & de l'estime des hommes. Cette inclination est si fine & si subtile, & en même temps si étendue, qu'il n'y a rien où elle ne se puisse glisser ; & elle sait si bien se revêtir des apparences de la charité, qu'il est presque impossible de connaître nettement ce qui l'en distingue. Car en marchant par les mêmes voies, & produisant les mêmes effets, elle efface avec une adresse merveilleuse toutes les traces & tous les caractères de l'amour propre dont elle naît, parce qu'elle voit bien qu'elle n'obtiendrait rien de ce qu'elle prétend, s'ils étaient remarqués. La raison en est, que rien n'attire tant l'aversion que l'amour propre, & qu'il ne saurait se montrer sans l'exciter. Nous l'éprouvons nous-mêmes à l'égard de l'amour propre des autres. Nous ne le saurions souffrir si tôt que nous le découvrons ; & il nous est aisé de juger par là qu'ils ne sont pas plus favorables au notre quand ils le découvrent.

C'est ce qui porte ceux qui sont sensibles à la haine des hommes, & qui n'aiment pas à s'y exposer, à tâcher de soustraire autant qu'il leur est possible leur amour propre à la vue des autres, à le déguiser, à ne le montrer jamais sous sa forme naturelle, & à imiter la conduite de ceux qui en seraient entièrement exempt ; c'est à dire des personnes animées de l'esprit de charité, & qui n'agiraient que par charité.

Cette suppression de l'amour propre est proprement ce qui fait l'honnêteté humaine, & en quoi elle consiste ; & c'est ce qui a donné lieu à un grand Esprit de ce siècle, de dire que la vertu Chrétienne détruit & anéantit l'amour propre, & que l'honnêteté humaine le cache & le supprime. Ainsi cette honnêteté qui a été l'idole des sages Païens, n'est rien dans le fond qu'un amour propre plus intelligent & plus adroit que celui du commun du monde, qui sait éviter ce qui nuit à ses desseins, & qui tend à son but qui est l'estime & l'amour des hommes par une voie plus droite & plus raisonnable. (…)

Chapitre XI.

On peut conclure de tout ce que l'on a dit, que pour réformer entièrement le monde ; c'est à dire, pour en bannir tous les vices, & tous les désordres grossiers, & pour rendre les hommes heureux dès cette vie même, il ne faudrait au défaut de la charité, que leur donner à tous un amour propre éclairé, qui sût discerner les vrais intérêts, & y tendre par les voies que la droite raison lui découvrirait. Quelque corrompue que cette société fut au dedans & aux yeux de Dieu, il n'y aurait rien au dehors de mieux réglé, de plus civil, de plus juste, de plus pacifique, de plus honnête, de plus généreux : & ce qui serait de plus admirable, c'est que n'étant animée & remuée que par l'amour propre, l’amour propre n'y paraîtrait point, & qu'étant entièrement vide de charité, on ne verrait partout que la forme & les caractères de la charité. Peut-être qu'il ne serait pas inutile que ceux qui sont chargés de l'éducation des Grands eussent cela gravé dans l'esprit, afin que s'ils ne pouvaient leur inspirer les sentiments de charité qu'ils voudraient bien, ils tâchassent au moins de former leur amour propre, & de leur apprendre combien la plupart des voies qu'ils prennent pour le contenter sont fausses, mal entendues, & contraires à leurs véritables intérêts, & combien il leur serait facile d'en prendre d'autres qui les conduiraient sans peine à l'honneur & à la gloire, & leur attireraient l'affection, l'estime & l'admiration de tout le monde. S'ils ne réussissaient pas par ce moyen à les rendre utiles à eux-mêmes, ils réussiraient au moins à les rendre utiles aux autres, & ils les mettraient dans un chemin qui serait toujours moins éloigné de la voie du Ciel, que celui qu'ils prennent, puisqu'ils n'auraient presque qu'à changer de fin & d’intention pour se rendre aussi agréables à Dieu par une vertu vraiment chrétienne, qu'ils le seraient aux hommes par l'éclat de cette honnêteté humaine, à laquelle on les formerait.

De la Grandeur
1ère partie. Chapitre VI.
in Pierre Nicole, Essais De Morale
(Extraits)

On ne jouit de son bien, on ne voyage sans danger, on ne demeure en repos dans sa maison, on ne reçoit les avantages du commerce, on ne tire des services de l'industrie des autres hommes & de la société humaine, que par le moyen de l'ordre politique. S'il était détruit, on ne pourrait dire qu'on possède rien. Tous les hommes seraient ennemis les uns des autres, & il y aurait une guerre générale entre eux, qui ne se déciderait que par la force.

Il n'y a donc personne qui n'ait de très grandes obligations à l’ordre politique ; & pour les comprendre mieux, il faut considérer que les hommes étant vides de charité par le dérèglement du péché, demeurent néanmoins pleins de besoins, & sont dépendants les uns des autres dans une infinité de choses. La cupidité a donc pris la place de la charité pour remplir ces besoins, & elle le fait d'une manière que l'on n'admire pas assez, & où la charité commune ne peut atteindre. On trouve, par exemple, presque partout en allant à la campagne, des gens qui sont prêts de servir ceux qui passent, & qui ont des logis tout préparés à les recevoir. On en dispose comme on veut. On leur commande, & ils obéissent. Ils croient qu'on leur fait plaisir d'accepter leur service. Ils ne s'excusent jamais de rendre les assistances qu'on leur demande. Qu'y aurait-il de plus admirable que ces gens, s'ils étaient animés de l'esprit de charité ? C'est la cupidité qui les fait agir, & qui le fait de si bonne grâce, qu'elle veut bien qu'on lui impute comme une faveur de l'avoir employée à nous rendre ces services.

Quelle charité serait-ce que de bâtir une maison toute entière pour un autre, de la meubler, de la tapisser, de la lui rendre la clef à la main ? La cupidité le fera gaiement. Quelle charité d'aller quérir des remèdes aux Indes, de s'abaisser aux plus vils ministères, & de rendre aux autres les services les plus bas & les plus pénibles ? La cupidité fait tout cela sans s'en plaindre.

Il n'y a donc rien dont on tire de plus grands services que de la cupidité même des hommes. Mais afin qu'elle soit disposée à les rendre, il faut qu'il y ait quelque chose qui la retienne. Car si on la laisse à elle-même, elle n'a ni bornes ni mesures. Au lieu de servir à la société humaine, elle la détruit. Il n'y a point d'excès dont elle ne soit capable lorsqu'elle n'a point de lien ; son inclination & la pente allant droit au vol, aux meurtres, aux injustices & aux plus grands dérèglements.

Il a donc fallu trouver un art pour régler la cupidité, & cet art consiste dans l'ordre politique, qui la retient par la crainte de la peine, & qui l'applique aux choses qui sont utiles à la société. C'est cet ordre qui nous donne des marchands, des médecins, des artisans, & généralement tous ceux qui contribuent aux plaisirs, & qui soulagent les nécessités de la vie. Ainsi nous en avons obligation à ceux qui sont les conservateurs de cet ordre : c'est à dire, à ceux en qui réside l'autorité qui règle & entretient les Etats.

Qui n'admirerait un homme qui aurait trouvé l'art d'apprivoiser les lions, les ours, les tigres, & les autres bêtes farouches, & de les faire servir aux usages de la vie ? Or c'est ce que fait l'ordre des Etats : car les hommes pleins de cupidité sont pires que des tigres, des ours & des lions. Chacun d'eux voudrait dévorer les autres : cependant par le moyen des lois & des polices, on apprivoise tellement ces bêtes féroces, que l'on en tire tous les services humains que l'on pourrait tirer de la plus pure charité.

L'ordre politique est donc une invention admirable que les hommes ont trouvée, pour procurer à tous les particuliers les commodités dont les plus grands Rois ne sauraient jouir, quelque nombre d'Officiers qu'ils aient, & quelques richesses qu'ils possèdent. Si cet ordre était détruit, combien faudrait-il qu'un homme sans cette invention, eût de richesses & de serviteurs pour se procurer amplement les avantages dont un bourgeois de Paris jouit avec quatre mille livres de rente ? Combien faudrait-il qu'il eût de vaisseaux pour en envoyer en toutes les parties du monde, afin que les uns lui apportassent des remèdes, les autres des étoffes, les autres des curiosités & des ouvrages de ces peuples éloignés ? Combien faudrait-il qu'il eût de gens pour avoir des nouvelles régulièrement tous les huit jours de tous les endroits de l'Europe ? Quelles richesses suffiraient à l'entretien de tant de courriers qui lui seraient nécessaires pour envoyer en tous ces lieux différents, de tant de postes pour leur fournir des chevaux, de tant d'hôtelleries pour les loger ? Combien faudrait-il de soldats pour leur assurer les chemins, & les garantir des voleurs ? Combien faudrait-il qu'il eût d'artisans pour son vivre, pour son logement, pour ses habits ?

Tous les arts étant enchaînés, & ayant besoin les uns des autres, il se trouverait qu'il aurait besoin de tous ; & qu'il ne lui suffirait pas d'en avoir pour lui, il lui en faudrait pour tous les officiers, & pour tous ceux qui travailleraient pour lui, ce qui va à l'infini. Un simple bourgeois a tout cela, & il l'a sans peines, sans tracas, sans inquiétude. On lui va quérir tout ce dont il a besoin à la Chine, au Pérou, en Egypte, en Perse, & généralement par toute la terre. On l'exempte de la peine de préparer les vaisseaux. On le décharge du risque & de tous les mauvais succès de ces voyages. On lui rend les chemins libres par toute l'Europe. On lui dispose des courriers pour lui en faire avoir des nouvelles. Il y a des gens qui passent toute leur vie à l'étude de la nature pour le guérir dans ses maladies, & qui sont aussi prêts de le servir, que s'il les entretenait à ses gages. Il peut dire avec vérité qu'il a un million d'hommes qui travaillent pour lui dans le royaume. Il peut compter au nombre de ses officiers tous les artisans de France, & même ceux des Etats voisins, puisqu'ils font tous disposés à lui rendre service, & qu'il n'a qu'à leur commander, en y ajoutant une certaine récompense établie, qui sont les moindres gages que l'on puisse donner à des officiers. Tous ces gens qui travaillent pour lui ne l'incommodent point. Il n'est point obligé de pourvoir à leurs nécessités. Il n'est point chargé de faire leur fortune. Il ne faut point d'officiers supérieurs pour les gouverner, ni d'inférieurs pour les servir, ou s'il en faut, il n'est pas obligé de s'en mettre en peine. Qui peut assez estimer ces avantages qui égalent ainsi la condition des particuliers à celle des Rois, & qui, les dispensant des inquiétudes des grandes richesses, leur en procurent toutes les commodités ?

Mais ce qui rend la plupart des gens insensibles à tout cela, est un principe de vanité & d'ingratitude qu'ils ont dans le cœur. Ils tirent en effet les mêmes avantages de tous ceux qui travaillent pour le public, dans lequel ils sont compris, que s'ils ne travaillaient que pour eux seuls. Leurs lettres sont également portées aux extrémités du monde par un courrier qui en porte dix mille, que s'il n'en portait qu'une seule. Ils sont aussi bien traités par un Médecin qui en voit plusieurs autres, que s'il n'était attaché qu'à eux : & au contraire l'expérience qu'il acquiert par les assistances qu'il rend aux autres, le rend plus capable de les servir dans leurs maladies. Néanmoins parce qu'ils savent qu'ils ne sont pas les seuls qui jouissent de ces biens, ils n'en sont point touchés. Leurs besoins sont également remplis, mais leur vanité n’est pas également satisfaite. Parce qu'ils n'ont pas droit de s'attribuer à eux en particulier tous ces gens qui leur rendent quelque service, ils ne comptent pour rien l'utilité qu'ils en tirent. Et quoique celle que les autres en reçoivent ne diminue en rien la leur, elle leur en ôte néanmoins le sentiment, & ils croient n'avoir obligation à personne, parce qu'il y a une infinité de gens qui participant aux mêmes biens, partagent avec eux cette obligation.

Sciences sociales et idéologie

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Schumpeter a consacré à la question des rapports entre Science et Idéologie sa conférence d’ouverture du congrès de l’American Economic Association en décembre 1948. Il reprendra et développera ces thèses dans la première partie de son Histoire de l’analyse économique.

Pour Schumpeter, l’analyse scientifique « est de toute nécessité précédée par une prise de connaissance pré-analytique », qui « fournit la matière première de l’analyse » (HAE, 74). « Ce mélange de perceptions et d’analyse préscientifique, nous l’appellerons la Vision, ou l’Intuition, du chercheur » (Science and Ideology, AER, May 1949, 351). Or cette vision « est par nature idéologique ». A ce titre, elle dépend de la position sociale du chercheur, qui « détermine le regard qu’il porte sur la réalité et, par conséquent, ce qu’il voit et comment il le voit » (ibid).

Dans un deuxième temps, intervient l'analyse scientifique proprement dite, qui cherche à « traduire la vision en mots ou en concepts de telle manière que ses éléments se mettent en place, qu’ils portent des noms facilitant leur reconnaissance et leur maniement, selon un schéma ou une description plus ou moins ordonnée » (HAE, 75). Ce travail théorique se double d’un travail sur les faits : « Le travail sur les faits et le travail “théorique”, dans une infinie relation d’échange, s’éprouvant réciproquement et se constituant l’un à l’autre de nouvelles tâches, produiront enfin des modèles scientifiques, produits provisoires de leur interaction avec les éléments subsistants de la vision originelle, à laquelle s’appliqueront progressivement des normes plus rigoureuses de cohérence et de congruité ». (HAE, 75)
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L’essence de la science réside justement dans ce mouvement d’aller-retour perpétuel entre la théorie et les faits. C’est ce mouvement réciproque qui permet d’éliminer progressivement les biais idéologiques résiduels. (*)

Ainsi, l’influence de l’idéologie n’intervient que dans la première étape, celle du travail pré-analytique ; elle cesse quand commence le travail d’analyse proprement dit. « Tout ce que le biais idéologique parvient à influencer, c’est le choix des problèmes que les scientifiques décideront de traiter et ce choix fait partie du travail pré-analytique » (Daniel Desjardins: Aspects épistémologiques de la pensée de J.A. Schumpeter (pdf), Cahier d’Épistémologie nº 9908, Université du Québec à Montréal).

En effet, le travail analytique peut-être soumis à des "contrôles objectifs", selon des "règles méthodologiques" qui sont, en elles-mêmes, "exemptes d’influence idéologique" : « ces règles, dont beaucoup, au reste, nous sont imposées par la pratique scientifique en des domaines que l’idéologie affecte peu ou pas du tout, sont assez aptes à dénoncer l’emploi abusif qui serait fait d’elles » (HAE, 76). Par exemple, « il est toujours possible d’établir si une proposition donnée, en référence à un état donné des connaissances, est prouvable, réfutable ou ni l’un ni l’autre » (AER, op. cit.).
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Au bout du compte, la valeur de vérité d’une proposition est indépendante de la position de celui qui l’énonce.

La thèse défendue par Schumpeter peut parfaitement s'intégrer dans la distinction épistémologique standard entre contexte de découverte et contexte de justification (dont la formulation est due à Reichenbach) : « les conditions d’acceptabilité d’une théorie, ce que définit le contexte de justification, sont indépendantes des conditions d’apparition historique de cette théorie, qui sont définies dans le contexte de découverte » (Desjardins, op. cit.). La valeur de vérité d’une théorie (sa cohérence logique et sa valeur explicative) est indépendante des conditions historiques, sociales, culturelles, de sa genèse. Il suit de là que l’origine ou la position sociale de l’inventeur ou du partisan d’une théorie ne dit strictement rien quant à la valeur de vérité de cette théorie : « La tentation est grande de saisir l’occasion de se débarrasser d’un coup de tout un corps de propositions qui ne vous plaisent pas, par le moyen simple qui consiste à l’appeler idéologie. Ce moyen est sans aucun doute très efficace. Mais il est logiquement inacceptable. Comme on l’a déjà relevé, l’explication, si correcte soit-elle, des raisons pour lesquelles un homme dit ce qu’il dit ne nous apprend rien sur la vérité ou la fausseté de ces propos. De même, des affirmations qui naissent d’un arrière-plan idéologique prêtent à la suspicion, mais peuvent être néanmoins parfaitement valables » (HAE, 67).


(*) Note

Evidemment, il est toujours possible que la vision idéologique du chercheur demeure indétectée ou non corrigée : " how far does it vitiate our analytic procedure itself so that, in the result, we are still left with knowledge that is impaired by it?" (AER, op. cit.). Schumpeter examine les cas d’Adam Smith, Karl Marx, and John Maynard Keynes.
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A propos de Smith, il écrit : "His attitude to the land-owning and to the capitalist classes was the attitude of the observer from outside and he made it pretty clear that he considered the landlord (the 'slothful' landlord who reaps where he has not sown) as an unnecessary, and the capitalist (who hires 'industrious people' . . . ) as a necessary evil." (AER, op. cit.). Malgré cela, conclut-il, l’analyse de Smith est robuste, bien étayée et peu affectée par son idéologie.

Le cas de Marx est évidemment très différent. D’un côté, il faut savoir gré à Marx d’être « l’économiste qui a découvert l’idéologie et a compris sa nature ». D’un autre côté, Marx "was entirely blind to its dangers so far as he himself was concerned. Only other people, the bourgeois economists and the utopian socialists, were victims of ideology." (AER, op. cit.). Certains éléments de la vision furent réfutés du vivant même de Marx, not. la thèse de la paupérisation, mais "they were too closely linked to the inner-most meaning of his message, too deeply rooted in the very meaning of his life, to be ever discarded. Moreover, they were what appealed to followers and what called forth their fervent allegiance." En définitive, les écrits de Marx représentent "the victory of ideology over analysis: all the consequences of a vision that turns into a social creed and thereby renders analysis sterile." (AER, op. cit.).

La vision de Keynes apparaît pour la première fois dans "les pénétrants paragraphes de l’introduction aux Conséquences Economiques de la Paix", qui inaugurent, aux dires de Schumpeter, "le stagnationisme moderne" (AER, op. cit.) : cette conviction inébranlable que le capitalisme tend inéluctablement vers un état d’inanition permanente, qui requiert l’intervention permanente de l’Etat. Selon Schumpeter, Keynes est passé complètement à côté de la nature du capitalisme, celle d’un système en révolution permanente.

3 janv. 2008

Gustave et Louise

Louise Révoil naît en 1810 à Aix-en-Provence, où son père occupait le poste de gouverneur des postes. Elle grandit dans le château familial de Servane. Enfant solitaire, persécutée par ses frères, qui raillent son penchant pour la poésie et les choses de l'esprit, elle s’absorbe des heures entières dans la lecture ; dès l'âge de douze ans, elle compose des dizaines de poèmes chaque mois. Pour échapper aux sarcasmes de ses frères, elle s'enferme dans sa chambre ou dans la bibliothèque, et se promène, seule, dans les Alpilles.
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"Louise vivait à l'écart, composant, soit en vers, soit en prose, de petits récits les plus romanesques du monde, et se déclamant à elle-même, pendant des heures entières, les drames naissants qui s'agitaient dans sa tête. Elle en disait tout haut les dialogues, parfois elle ajoutait le chant aux paroles ; et quand ses frères et soeurs la surprenaient ainsi causant avec la Muse, ils l'accablaient de sarcasmes et de railleries" (Les belles femmes de Paris et de Province, Anonyme, 1847, cité par Francine Du Plessix Gray).
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Seule ! sans rencontrer la source où l'on s'étanche !
Seule ! sans une autre âme où mon âme s'épanche !
Seule ! pour admirer, croire, aimer et souffrir !
Seule ! seule toujours !
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Avec sa mère pour unique précepteur, et les livres laissés par son grand-père, Louise acquiert une culture remarquable. Elle apprend l'italien et l'anglais, le latin et le grec, l'histoire médiévale et la littérature française. Seule sa mère la comprend, l'aime, et la soutient :
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Je n'ai trouvé qu'en elle indulgence et douceur.
A mes autres parents je suis presque étrangère.
Jamais je n'ai connu la tendresse d'un frère,
Ni l'amour d'une soeur.
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Il y a aussi sa grand-mère paternelle, à Lyon, qui partage sa passion pour la lecture des romans, et qui lui fait découvrir les romans d'aventures de Walter Scott et de Richardson.
Vient l'adolescence. Elle rêve à l’amour :

Vois-tu la jeune vierge à l'âme véhémente,
Qui se meurt chaque jour du mal qui la tourmente ?
La vois-tu, mendiant, comme un trésor divin,
Un cœur qui la comprenne, et le cherchant en vain ?

Ses rêveries la portent vers les héros romantiques de ses lectures, comme le carbonari Maroncelli :

Ma mère, qui me surprenait rêvant et pleurant, me disait : Qu'as-tu ma chère enfant, quel songe romanesque poursuis-tu donc encore? Je lui répondais : J'aime, j'aime pour la vie un martyr et je n'aurai pas d'autre mari que lui. (...) Et je prononçai en rougissant le nom de Maroncelli, compagnon de souffrance de Pellico : Vois, ma mère, si celui que j'aime n'est pas un héros ! Je relisai alors à haute voix la page de Pellico où il nous montre Maroncelli au Spielberg, subissant sans sourciller l'amputation de sa jambe que l'air d'un cachot fétide avait gangrenée, et respirant une rose pendant ce supplice ; cette rose, empreinte d'un parfum de douleur, j'en rêvai pendant deux ans, et je la retrouvais dans toutes les roses qui fleurissaient dans le jardin du château que j'habitais avec ma mère.

Son père meurt en 1826. La visite à Servane de Julie Candeille va décider de l’avenir de Louise. Julie avait eu à Paris son heure de gloire, comme artiste lyrique et dramatique ; retirée à Nîmes, son salon accueillait la fine fleur de la région. Elle ne lui ménage pas ses encouragements, l’invite à Nîmes et lui fait envoyer ses poèmes à plusieurs journaux.

Les rêveries romantiques continuent mais tournent un peu à vide :

Je sentis qu'il manquait quelque chose à mes songes
C'était l'amour ! C'était l'ineffable lien
Qui me ferait trouver un cœur, écho du mien...

Le temps passe et, malgré sa beauté, l’amour la fuit toujours :

Nul rayon de bonheur sur mes jours ne se lève !
L'amour que j'appelais ne m'a pas répondu.
Déjà mon front pâlit et mon printemps s'achève
Et pour lui l'avenir est à jamais perdu.

L’année 1834 est un tournant. Louise perd successivement Julie et sa mère adorée. A vingt quatre ans, elle est seule au monde. Il devient urgent de trouver un mari. Ce sera Hippolyte Colet, un musicien rencontré chez Julie. En octobre, il lui écrit depuis Paris, où il poursuit ses études au Conservatoire national: « ... Ame divine, pourrais-je jamais te donner tout le bonheur que tu mérites ? Va, je l'obtiendrai cette gloire ; toi aussi, Louise. Vois-tu cette double couronne briller sur nos fronts heureux : Amour et Gloire. Nous unirons ces palmes comme nos Amours. »

Mais sa famille (du moins ce qu’il en reste : ses frères et oncles) voit là une mésalliance : la fille d’un gouverneur des postes ne saurait épouser le fils d’un modeste pharmacien. Louise n’en a cure. Elle écrit au père d’Hippolyte : "Mon âme est prête à porter sur vous et sur les vôtres les sentiments d'amitié que mes parents repoussent. Je vous prouverai, Monsieur, qu'en m'unissant à votre fils, je regarde sa famille comme la mienne, et que l'orgueil stupide de mes frères est bien étranger à mon cœur. J'ai, Dieu merci, l'âme trop élevée pour ne pas reconnaître qu'il n'est d'autre mérite et d'autres distinctions que l'honneur et le talent".

Le mariage est célébré le 5 décembre 1834, en l'absence de la famille Révoil. Louise ne sera plus autorisée à revenir à Servane. Le couple s’installe à Paris, où la belle méridionale séduit tous azimuts. Elle s’ouvre les portes de L’Artiste, publie un recueil de poèmes de jeunesse (Les fleurs du Midi) et obtient, en 1839, le prestigieux Prix de poésie de l’Académie française (un Prix qu’elle recevra à trois autres reprises, faisant d’elle l’auteur le plus couronné par l’Académie). Louise est invitée chez la Duchesse d’Orléans. C’est la gloire.
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Penserosa, par James Pradier, 1837, Musée d’Orsay

Le célèbre philosophe Victor Cousin, académicien et professeur à la Sorbonne, devient son amant et protecteur. Sitôt nommé ministre de l’instruction publique, il lui obtient une pension de 2000 francs. Alphonse Karr se fend d’un écho venimeux dans Les Guêpes : « II est parfaitement constaté maintenant au ministère de l'Instruction publique que pour avoir une pension d'homme de lettres, il faut être jolie femme. » Mais voici que Louise est enceinte. La nouvelle parvient aux oreilles d’Alphonse Karr qui, en juin 1840, épingle Louise Colet, victime d'une « piqûre de Cousin » : « Mlle Révoil, après une union de plusieurs années avec Monsieur Colet, a vu enfin le ciel bénir son mariage ; elle est près de mettre au monde autre chose qu'un alexandrin. Quand le vénérable ministre de l'Instruction publique a appris cette circonstance, il a compris ses devoirs envers la littérature. … Il est allé lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l'enfant de Lettres qui va bientôt voir le jour — et on espère qu'il ne refusera pas d'en être le parrain. »

Le sang de Louise ne fait qu’un tour: « La nuit s'écoula pour moi dans une morne stupeur, stupeur apparente : le sang de mon aïeul, le sang de sa fille, ma fière et sainte mère, frémissait en moi. J'entendais l'enfant qui tressaillait dans mon sein me crier : il faut que cet homme meure. ». Armée d'un couteau de cuisine, elle se rend chez Alphonse Karr : « Je le trouvai sur la porte, en manche de chemise. Je ne lui dis que ces mots : « J'ai à vous parler ». Il m'engagea à entrer chez lui et comme il se penchait vers la loge de son portier, je le frappai dans les reins. Quelques gouttes de sang jaillirent. Le couteau avait glissé. »

Alphonse Karr conservera le couteau dans une vitrine avec cette inscription : Donné par Madame Colet (dans le dos). De son côté, Victor Cousin composera cette épigraphe: Maxime sum mulier, sed sicut vir ago (Je suis femme par excellence, mais je sais à l’occasion agir en homme)

Mais le temps passe, Hyppolite est de plus en plus malade (il souffre de tuberculose). En manque d’amour, Louise se rabat sur les causes féministes et socialistes. Elle adhère à l’Union ouvrière de Flora Tristan et compose le Chant des vaincus, dédié aux victimes de toutes les oppressions :

Mon cœur qui fut trahi par tous ceux que j’aimais
Reporte aux affligés son amour solitaire.

Barbey d'Aurevilly se gaussera de ce "bas-bleu à outrance, fastueusement impi et jacobin, insulteur, vésuvien, le bas-bleu rouge ... C'est la Révolution qui crachait pas sa bouche. Horrible gargouille !"
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En juillet 42, elle donne le jour à un garçon, qui meurt quelques semaines plus tard. Il faudra tous les soins de son amie Madame de Récamier pour lui éviter de mourir de chagrin.
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La rencontre avec Flaubert survient le 29 juillet 1846 chez Pradier, lors d’une séance de pose. La Muse est alors à l’apogée de sa beauté. Lisons son auto-portrait :

« J'ai maintenant trente-quatre ans, ni plus ni moins. J'ai grossi, je n'ai plus la taille très svelte, mais elle est encore élégante et fort bien dessinée. J'ai la gorge, le cou, les épaules, les bras d'une grande beauté. On admire encore comme mon cou se fond avec mon visage, un peu trop peut-être, car le visage ainsi confondu manque de longueur et paraît trop rond. Je corrige ce défaut par ma coiffure, qui se compose de boucles très longues tombant sur les tempes, voilant les joues et descendant jusqu'aux épaules. Ma chevelure abondante (d'un châtain très clair, elle a été fort blonde quand j'étais enfant), arrangée chaque jour avec art par un coiffeur, m'attire des compliments. Mes cheveux sont pourtant une des plaies de ma vanité; ils commencent à blanchir…, les petits cheveux des tempes sont presque tous blancs, je les couche avec une petit mèche d'autres cheveux qu'on colle et frise par-dessus. Chaque samedi on m'enlève tous les autres cheveux blancs. … J'ai le front élevé, très bien fait, très expressif, les sourcils touffus et finement dessinés, les yeux bleu foncé, grands, fort beaux quand ils s'enflamment au choc de la pensée ou des sensations, mais souvent fatigués par le travail et par les larmes. Mon nez est charmant, fin, distingué, rare. Ma bouche est fraîche, petite, mais n'a rien de remarquable dans le modelé. Mon sourire est des plus agréables, bon, naïf, dit-on; pour moi, je ne me suis jamais vue sourire. Mes dents sont belles, saines et complètes, à part une du fond que j'ai fait arracher, n'en pouvant supporter la douleur. Ma jambe est parfaitement faite, mince à la cheville, et se termine par un très petit pied fort effilé, et qui forme un tel contraste avec la force et l'élévation de ma taille qu'on l'admire beaucoup. Ma main est également maigre, blanche et fine. » (Mémento du 14 juin 1845)

Du Camp, qui l’a connue à l’époque, confirme : « elle était jolie, du reste assez forte, et avec un singulier contraste entre ses traits qui étaient fins, et sa démarche, qui était hommasse. » (Souvenirs littéraires). Banville est plus enthousiaste : « Un beau front droit, de grands yeux plus éveillés que les cloches de mâtines, un petit nez retroussé comme ceux qui changent les lois des empires, l’arc de sa jolie bouche et son menton rose et ses énormes boucles de cheveux clairs, lumineux, couleur d’or, tombant à profusion sur un buste dont les blanches, éclatantes et superbes richesses chantaient glorieusement, à tue-tête, la gloire de Rubens ivre de rose » (Camées parisiens – la lanterne magique – cité par Descharmes).

De son côté, Gustave était, si l'on en croît la description qu'en fait son ami Du Camp à l'âge de 24 ans, "d'une beauté héroique, ... avec sa peau blanche légèrement rosée sur les joues, ses longs cheveux fins et flottants, sa haute stature large des épaules, sa barbe abondante et d'un blond doré, ses yeux énormes, couleur vert de mer, abrités sous des sourcils noirs, avec sa voix retentissante comme un son de trompette".
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Gustave relevait d'une longue maladie et venait de perdre coup sur coup son père et sa soeur adorée, sans compter son meilleur ami -- Alfred Le Poittevin qui venait de se marier. Pour lui changer les idées, Pradier lui conseilla de prendre une maîtresse : "J'ai réfléchi aux conseils de Pradier. ils sont bons. Mais comment les suivre ? Et puis où m’arrêterais-je ? Je n’aurais qu’à prendre cela au sérieux et jouir tout de bon ; j’en serais humilié ! C’est ce qu’il faudrait pourtant et c’est ce que je ne ferai pas. Un amour normal, régulier, nourri et solide, me sortirait trop hors de moi, me troublerait, je rentrerais dans la vie active, dans la vérité physique, dans le sens commun enfin..." (A Alfred Le Poittevin, 17 juin 45).
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On comprend que Gustave succombe au charme de la Muse. Relevant d’une longue maladie, ayant perdu coup sur coup, en deux ans, son père et sa sœur adorée, en voie de perdre son meilleur ami (Le Poittevin, miné par le cancer), Flaubert vivait cloîtré à Croisset, privé de distractions, et « sans aucun intermède féminin ». « Aussi, nous dit Descharmes, le réveil de ses sens fut-il brutal et irréfléchi. » La Muse était du genre qui plaisait au jeune Flaubert : comme Elisa Schlésinger (la passion platonique de Trouville – « J'en ai aimé une depuis quatorze ans jusqu'à vingt sans le lui dire », lettre du 6 août 1846), ou Eulalie Foucault (une expérience érotique d’un jour, à Marseille), Louise avait trente cinq ans et des formes généreuses.

Sans doute la vanité de Gustave y trouva-t-elle aussi son compte. « Être aimé par une Muse que tout Paris acclame, dont les hommes les plus célèbres se disputent les faveurs, dont le talent est estimé par plus d'un bel esprit, cette fortune, il faut l'avouer, avait de quoi troubler un provincial... De très bonne foi, au début, il crut sa maîtresse un poète de génie, un écrivain de premier ordre, et se sentit flatté de l'amour qu'il inspirait » (Descharmes) : « Tu m'aimes tant que tu t'abuses sur moi ; tu me trouves du talent, de l'esprit, du style... Moi ! moi ! Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l'orgueil de n'en pas avoir. … Tu prends pour un grand homme le monsieur qui t'aime. Que n'en suis-je un ! pour te rendre fière de moi (car c'est moi qui suis fier de toi. Je me dis : C'est elle pourtant qui t'aime ! est-il possible ! c'est celle-là). Oui, je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d'admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge, tu m'écouterais, tu entendrais m'applaudir » (8 août 46).

Enfin, il est possible que Gustave ait vu aussi en Louise un beau sujet d’étude. Son ami Du Camp, qui le connaît bien, n’est pas loin de penser ainsi quand il écrit à Louise : « il vous aime ; mais il vous aime à sa façon, comme un bon camarade, étudiant sur vous, comme sur lui, comme sur chacun de ceux qui avoisinent son âme » (14 oct. 1846). La fin justifiant les moyens, Gustave a probablement fait un peu l’acteur. Si l’on en croit le récit fait aux Goncourt de « sa baisade avec Colet, ébauchée dans une reconduite en fiacre », il aurait joué « avec elle un rôle de dégoûté de la vie, de ténébreux, de nostalgique de suicide, qui l’amusait tant à jouer et le déridait tant au fond qu’il mettait le nez à la portière, de temps en temps, pour rire à son aise » (6 déc. 62).

On ne peut donc exclure que, dans sa relation avec la Muse, Gustave ait vu la matière d’une étude en profondeur du cœur des femmes, le moyen de l’aider à descendre tout au fond du « puit sentimental ». Il reste que l’amour de Louise le touche, et l’enivre (« cette femme semble l’avoir enivré avec son amour furieux et dramatisé d’émotions, de sensations, de secousses », notent les Goncourt dans leur Journal du 21 fev. 62). Une semaine à peine après le début de leur liaison, il se désole du mal qu’il lui fait : « ton amour m'a rendu triste. Je vois que tu souffres, je prévois que je te ferai souffrir. Je voudrais ne jamais t'avoir connue, pour toi, pour moi ensuite, et cependant ta pensée m'attire sans relâche. J'y trouve une douceur exquise … Tu n'as pas voulu me croire quand je t'ai dit que j'étais vieux. … C'est toi qui es enfant, c'est toi qui es fraîche et neuve, toi dont la candeur me fait rougir. Tu m'humilies par la grandeur de ton amour. Tu méritais mieux que moi ». (6 août 1846).

Car la Muse aimait passionnément Gustave. Dans un poème de 1846, elle se souvient du rendez-vous de Mantes la Jolie (en septembre 46):

Par un matin d'été, tous deux nous arrivâmes…
Tout semblait rayonner du bonheur de nos âmes…
Là par un long baiser suivi d'autres sans nombre
Nous avons commencé notre fête d'amour.

…Oui, tu m'auras aimée entre toutes les femmes !

…Comme un buffle indompté des déserts d'Amérique
Vigoureux et superbe en ta force athlétique…
Sans jamais t'épuiser tu m'infusais la vie

« Oh ! lui dis-je, restons
Dans cette solitude où nous nous abritons !
Oublions tout !... L'amour à nos cœurs doit suffire
Oh ! ne pars pas ! » ... il est parti pourtant,
Sa mère l'attendait, sa mère l'aime tant !

…C'est à moi de souffrir ! c'est à moi de l'attendre…

(Souvenirs, une journée à Mantes, nov. 1846)

Le buffle resta indompté, et Louise en conçut un vif dépit amoureux. Entre juillet 1846 et mars 1848, les deux amants ne se virent en moyenne que tous les deux mois -- à la faveur de six séjours de Gustave à Paris et d’un rendez-vous à Mantes.
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Gustave interdit à la Muse de venir le visiter à Croisset, avec cet argument: « C’est pour toi que je t’ai dit de ne pas venir, pour ton nom, pour ton honneur... » (5 septembre). Quant à venir plus souvent à Paris, ce n’était pas possible : « Ma mère a besoin de moi ; la moindre absence lui fait mal. Sa douleur m’impose mille tyrannies inimaginables. … Je ne sais pas envoyer promener les gens qui me prient avec un visage triste et les larmes dans les yeux. Je suis faible comme un enfant et je cède, parce que je n’aime pas les reproches, les prières, les soupirs » (30 septembre). Ce qui ne l’empêchera pas de passer l’été suivant en Bretagne avec Du Camp, puis de partir un peu plus tard en Orient, toujours avec Du Camp, et pour près de deux ans cette fois !

En vérité, Gustave n’a guère envie de s’embarrasser d’une Muse aussi envahissante. Assurément, son travail aurait pâti du dérangement. Or son travail est tout pour Flaubert : « le travail, c’est encore le meilleur moyen d’escamoter la vie » (formule maintes fois employée dans la Correspondance, et citée par les Goncourt dans leur Journal le 6 janv. 60). Il a 23 ans quand il écrit à son meilleur ami ce qui deviendra son credo: « Je crois avoir compris une chose, une grande chose, c’est que le bonheur, pour les gens de notre race, est dans l’idée, et pas ailleurs. Cherche quelle est bien ta nature, et sois en harmonie avec elle. "Sibi constat", dit Horace. Tout est là. … Fais comme moi romps avec l’extérieur, vis comme un ours – un ours blanc – envoie faire foutre tout, tout et toi-même avec, si ce n’est ton intelligence. » (Lettre à Alfred Le Poittevin, 16 sept. 1845). Du reste, il prévient Louise très tôt : "je ne suis pas fait pour jouir" (8 août 1846).

On comprend qu’avec de telles dispositions, Gustave trouvait sans doute « la Colet trop collante » (le mot est de son ami Bouillet, en 1854). Ils ne se connaissent pas depuis huit jours qu’il se plaint : « Moi si calme naguère, si fier de ma sérénité, et qui travaillais du matin au soir avec une âpreté soutenue, je ne puis ni lire, ni penser, ni écrire » (6 août 1846). D’où cette proposition, totalement inacceptable pour la Muse : « Depuis six semaines environ que je te connais…, je ne fais rien. Il faut pourtant sortir de là. Travaillons, et de notre mieux ; puis, nous nous verrons de temps à autre, quand nous le pourrons ; nous nous donnerons une bonne bouffée d’air, nous nous repaîtrons de nous-même à nous en faire mourir ; puis nous retournerons à notre jeûne. Qui sait ? c’est peut-être la meilleure méthode pour bien travailler et pour bien s’aimer » (12 sept. 1846).

Il essaie de convertir Louise à sa façon de voir l’Art et l’amour :

Oh ! va, aime plutôt l’Art que moi. Cette affection-là ne te manquera jamais ; ni la maladie ni la mort ne l’atteindront. Adore l’Idée ; elle seule est vraie parce qu’elle seule est éternelle. Nous nous aimons maintenant ; nous nous aimerons plus encore peut-être. Mais, qui sait ? un temps viendra où nous ne nous rappellerons peut-être pas nos visages. As-tu entendu quelquefois des vieillards te raconter l’histoire de leur jeunesse ? J’en connais un qui m’a, il y a quelques mois, narré tout au long un grand amour qui lui avait duré près de vingt ans. Pendant les premières sept années de sa séparation d’avec sa maîtresse, il s’échappait de chez lui le matin, avant le jour, et il allait à 4 lieues de là, à pied, pour voir à un bureau de poste s’il n’était pas venu de lettres. Les lettres venaient irrégulièrement, comme cela se trouvait, quand la pauvre femme avait pu écrire ; l’amant s’en retournait donc comme il était venu, quelquefois avec son cher butin, le plus souvent sans rien du tout. Il rentrait chez lui en sautant par dessus les murs, et se remettait au lit pour que rien n’y parût. Cela a duré sept ans (sept ans) sans la voir ! Ils se sont revus une fois, et puis ne se sont plus revus. Peu à peu [ils] ne se sont plus écrit et se sont oubliés. La femme est morte ; l’homme ensuite a eu d’autres amours, et voilà ! telle est la vie. Il raconte ça lui-même comme une chose toute simple et elle est toute simple en effet. Les noeuds les plus solidement faits se dénouent d’eux-mêmes, parce que la corde s’use. Tout s’en va, tout passe ; l’eau coule et le coeur oublie. C’est une grande misère, mais il en faut remercier Dieu qui n’a [pas] jugé l’âme de sa créature assez vaste pour contenir la somme de chaque jour accumulée par-dessus celle des jours précédents. Puis un chagrin en enlève un autre, on ne sent pas ses engelures quand on a mal aux dents. Reste à choisir le mal le plus léger ; toute la sagesse est là.

Mais je ne t’oublie pas encore, tu le sais bien. L’heure n’est pas venue. Il sera temps d’y songer quand nous en serons là. Ne te travaille pas à te rendre malheureuse. Pense toujours que je t’aime ; dis-le-toi, complais-toi dans cette idée ; mets-la à part dans ton coeur, non pas pour le troubler et l’emplir jusqu’aux bords, mais pour le réchauffer et le pénétrer de chaleur. Fais-lui prendre un bain d’amour, si tu veux, à ton pauvre coeur ; mais ne le noie pas.
(Lettre du 2 sept. 1946)

Mais ce n'est pas ainsi que la Muse voit les choses :

Tu me dis : Aime l'Art, il vaut mieux que l'Amour.
Tout sentiment s'altère et doit périr un jour.
Pour que le cœur demeure une immortelle chose,
II faut qu'en poésie il se métamorphose.
Et moi je te réponds : La langue du poète
Ne rend du sentiment qu'une image incomplète ;
Concevoir le désir, goûter la passion
Nous fait dédaigner l'Art et sa création.
Oh ! N'as-tu pas senti combien sont imparfaites
Toutes ces œuvres d'art que les hommes ont faites ?
Et ne t'es-tu pas dit, du réel enivrant :
La beauté seule est belle, et l'amour seul est grand.

(L’art et l’amour – ce qui est dans le cœur des femmes, 1852)

« Femme romanesque et sentimentale », Louise a « chanté l'amour sous tous ses aspects, d'abord l'amour maternel pour lequel elle a su trouver des accents vraiment convaincus ; puis l'amour charnel, avec un sensualisme parfois choquant ; enfin l'amour romantique, considéré comme la suprême ivresse de l'âme, comme la plus grande révélation du divin et de l'infini » (Descharmes). Comme dans ce poème :

Aimons donc, aimons donc, l'amour ennoblit l'être,
Aimer, c'est ici-bas tout sentir, tout connaître,
C'est aspirer plus haut.

(Ore felici, Le Chant des vaincus, janvier 1845)

Le culte de l'amour tenait chez elle la place que le culte de l'Art ("l'Art pour l'Art") tenait chez Flaubert. Pour ce dernier, le romantisme n’était pas en soi une mauvaise chose, et il soutint toute sa vie que la valeur d’un être se mesurait à la hauteur de ses désirs. Mais, dès lors qu’il s’agit d’art, il faut mettre son cœur en veilleuse : « la passion ne fait pas les vers, et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. ... Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours en elle-même, dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. » (6 juillet 1852). A rebours des thèses de Flaubert, « elle estimait qu'il suffit d'éprouver soi-même une passion sincère pour être capable d'exprimer les émotions ressenties par tous, et que les meilleurs peintres de l'amour seront toujours ceux qui ont le plus profondément aimé. Sa facilité abondante et verbeuse, si souvent blâmée par Flaubert, engageait cette éternelle amoureuse à répéter pour son compte le mot de Musset : "le cœur seul est poète". » (Descharmes).

C’est en vain que Gustave, qui n’a encore jamais rien publié, prodigue à Louise ses conseils : « écoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effet, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela). Ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts, dont on t'a donné l'un, et dont l'autre tient à ton sexe. Le premier, c'est le philosophisme, la maxime, la boutade politique, sociale, démocratique, etc. , toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt. La seconde faiblesse, c'est le vague, la tendromanie féminine. Il ne faut pas, quand on est arrivé à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe donc moi la verrue montagnarde et rentre, resserre, comprime les seins de ton coeur, qu'on y voie des muscles et non une glande » (13 avril 1853). Gustave, avec parfois la collaboration de Bouillet, corrige et revoit inlassablement ses textes, il ne laisse rien passer et ne lui épargne aucune critique. Ainsi, lorsque Louise règle ses comptes avec Musset (dans La Servante), elle s'attire cette volée de bois vert : « Tu as fait de l'art un déversoir à passions, une espèce de pot de chambre où le trop-plein de je ne sais quoi a coulé. Cela ne sent pas bon ! Cela sent la haine ! » (9 janv. 1854)

Mais ce n’est pas seulement leurs conceptions de l’art qui divergent du tout au tout. Dès le début de leur relation, ils ne partagent pas non plus la même idée de l’amour :

Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie ; il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui, dans l’âme, qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochées du soleil. Si donc tu prends l’amour comme mets principal de l’existence : non. Comme assaisonnement : oui.

Si tu entends par aimer avoir une préoccupation exclusive de l’être aimé, ne vivre que par lui, ne voir que lui au monde de tout ce qu’il y a sur le monde, être plein de son idée, en avoir le coeur comblé ainsi que le tablier d’une enfant qui est rempli de fleurs et qui déborde de tous côtés, quoiqu’elle en porte les coins dans sa bouche et qu’elle le serre avec ses mains, sentir enfin que votre vie est liée à cette vie-là et que cela est devenu un organe particulier de votre âme : non !

Si tu entends par aimer vouloir prendre de ce double contact la mousse qui flotte dessus sans remuer la lie qui peut être au fond, s’unir avec un mélange de tendresse et de plaisir, se voir avec charme et se quitter sans désespoir (...), pouvoir vivre l’un sans l’autre, puisqu’on vit bien sevré de tout ce qu’on convoite, orphelin de tout ce qu’on a aimé, veuf de tout ce qu’on rêve, mais éprouver pourtant à ces rapprochements des défaillances qui font sourire comme par des chatouillements étranges, sentir enfin que cela est venu parce que ça devait venir et que ça se passera parce que tout passe, en se jurant d’avance de n’accuser ni l’autre ni soi-même, et, au milieu de cette joie, vivre comme on vit, si ce n’est un peu mieux, avec un fauteuil de plus pour y poser votre coeur les jours de fatigue, sans que, pour cela, on en soit pas beaucoup plus amusé de se lever tous les matins ; si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer ; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que tous les grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien, et que les petits vous coûtent : oui.

Ah ! quand je t’ai vue, pauvre amie, t’embarquer, si jolie dans cet océan (rappelle-toi mes premières lettres), ne t’ai-je pas crié : "Non, reste, reste au rivage, dusses-tu y vivre toujours pauvre !"
(Lettre du 30 avril 1947)

Ce qui, traduit par Du Camp, donne ceci : « il a de l’affection pour vous : une vive amitié, mais c’est tout, je crois ; ... il est capable de grands sacrifices pour vous, mais jamais il ne consentira à se déranger de ses occupations, pas même une heure ; … le SEUL moyen de le conserver un peu, c’est de vous en tenir à cette amitié… Du jour où vous l’avez connu, vous avez essayé de déranger sa vie, et de ce jour-là, j’en suis certain, il a lutté contre vous, contre lui-même, et comme il est fort dans sa volonté, il a réussi à se vaincre » (3 janv. 1847) -- « Gustave n’aime pas le sentiment, il en est las, il en est saoul, comme il dit (...) Vous avez voulu faire mûrir à toute force son amour en serre chaude, la pauvre plante n’a pu supporter une telle température et elle en est morte, maintenant » (21 fév. 1847).

Quand la Muse lui reproche son égoïsme, faisant sienne l’analyse de Du Camp, il s’en défend: « Vous avez cru, par exemple, qu’intentionnellement je faisais tout ce que je pouvais pour me détacher de vous et que ma tête exigeait la dépossession de mon coeur. Eh bien, non ! mille fois non ! Que n’aurais-je pas donné, au contraire, pour en avoir un à la hauteur du vôtre ! » (17 mai 47). Mais quand elle dénonce sa « personnalité monstrueuse », son cœur de pierre, Gustave fait amende honorable : « Considère cela chez moi comme une infirmité, comme une maladie honteuse de l’intérieur, que j’ai gagnée pour avoir fréquenté des choses malsaines ; mais ne t’en désole pas, car il n’y a rien à faire. … Mais ce que j’ai de plus doux dans le coeur et de meilleur encore, c’est pour toi. C’est te donner de la monnaie souillée contre de l’or. Si je n’ai que ça ? C’est le denier du pauvre » (20 mars 47).

Il l'adjure de se calmer, de se résigner à l'aimer comme il est, d'accepter la situation : « Ménage-moi ; tu me donnes le vertige avec ton amour ! Il faut bien nous persuader pourtant que nous ne pouvons vivre ensemble. Il faut se résigner à une existence plus plate et plus pâle. » (13 septembre 46) – « Moi, je suis las des grandes passions, des sentiments exaltés, des amours furieux et des désespoirs hurlants. » (Fin dec 46) – « Modère cette violence de passions, cet emportement de caractère qui t’a fait déjà tant souffrir ; fais-toi vieille pour ma vieillesse » (10 août 1847, La Bouille).

Mais, de cela, la Muse est incapable. La situation est sans issue : « Toutes les fois que je m’approche de toi, je te déchire ; alors je recule et tu me rappelles – tu me rappelais du moins – et je reste, impuissant et triste, à contempler le mal auquel je ne puis rien et que je gémis de ne pouvoir alléger » (7 juillet 47, Saint-Brieuc).

Aussi l’espoir que nourrit Louise de vivre un jour auprès de Gustave est-il voué à l’échec. Elle se console avec un beau polonais, Frank, dont elle tombe enceinte. En juin 48, elle donne naissance à un garçon. C'est pour elle une source de bonheur : "Joie profonde que me cause le sourire de cet engfant. Visage d'ange". Las ! cet enfant ne passera pas l'hiver. C'est le deuxième enfant que Louise perd. Elle reprend ses visites quotidiennes au cimetière Montparnasse.
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Victor Cousin lui propose de l’épouser. Son amie Marceline Desbordes-Valmore la presse d'accepter, en regard de son avenir et de celui d'Henriette : "Si vous n'y trouvez pas de longtemps le bonheur, vous aurez le fier contentement d'un devoir bien rempli. Tout est là, pour ce monde si terrible à la femme". De son côté, l’avocat Auguste Vetter (son amant du moment) lui propose également de partager sa vie. Mais Louise ne parvient pas à oublier Gustave. Il est le seul homme dont elle souhaite partager la vie. Mais Gustave est désormais bien loin. Il voyage en Egypte ! C'est par le journal qu'elle aprend la nouvelle : "Saisissement au coeur, blessure qui se rouvre ! Quoi, pas un mot d'adieu ! Et maintenant, les mers nous séparent ! (...) Que je souffre, mon Dieu ! J'ai pleuré malgré moi, devant Ferrat. J'ai parlé de Gustave au milieu de mes larmes. Je suis trop malheureuse. Je voudrais mourir. Je sens des tressaillements plus vifs. Seule, seule, toujours !"
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Au printemps 1851, Hippolyte, avec lequel elle est séparée depuis trois ans, lui demande l’asile. Il meurt dans ses bras le 21 avril. Louise compose alors cette élégie inattendue:

Oh ! comme le destin aurait pu nous sourire,
L’un sur l’autre appuyés, si tu l’avais voulu !
Tu le sais maintenant que la mort t’a fait lire
Dans mon cœur où, vivant, tu n’as jamais bien lu.

Les autres t’oublieront ; moi, taisant ma douleur
J’évoquerai ton ombre et j’en serai suivie.
A toi, le plus sacré des amours de ma vie,
A toi, le plus sacré des regrets de mon cœur.

(Ce qui est dans le cœur des femmes)

En juin 1851, elle apprend que Gustave est rentré de son interminable voyage en Orient. Elle relit ses lettres et se prend à regretter sa conduite passée : "Larmes, regrets, il m'aimait. C'est ma faute, ou plutôt celle de ma nature. (...) Je souffrais trop ; j'étais irritée, exagérée, peu intelligente sur les moyens de le charmer".
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Pressé par Cousin, qui a réitéré sa demande en mariage, il lui faut prendre une décision. Elle décide de se rendre à Croisset. Mais Gustave refuse de la recevoir. Dans leur Journal, les Goncourt rapportent cette confidence de Flaubert: « Une fois, elle est venue le relancer jusque chez lui, devant sa mère qu’elle a retenue, qu’elle a fait rester à l’explication, sa mère qui a toujours gardé, comme une blessure secrète faite à son sexe, le souvenir de la dureté de son fils pour sa maîtresse : "c’est le seul point noir entre ma mère et moi", dit Flaubert » (Journal du 21 fev. 62). Sa mère aura même ce mot: "La rage des phrases t'a desséché le coeur" (Lettre à Louis Bouillet, 27 juin 1855).

Gustave lui donne rendez-vous à l’Hôtel d’Angleterre, à Rouen. Voici comment Louise rend compte de l'entrevue : Je lui parle alors du Philosophe, de la destinée de ma fille puis d’Auguste. — « Epousez le Philosophe, me dit-il. — Mais il est un troisième parti qui me sourit seul, lui dis-je, c'est de vivre dans quelque village ou ici, de travailler, d'élever ma fille et d'être à votre disposition quand vous voudrez me voir. Voilà ce qui serait pour moi le bonheur si vous m'aimiez, et je pleurai et je l'embrassai. « Je serais un misérable de vous tromper, a-t-il répliqué. Mais je ne puis rien pour votre bonheur. Ni vous, ni une autre, rien ne m'attire. Je suis maître de mes sens, si je veux, durant un an entier; depuis vous, je n'ai rien aimé; en voyage, [en] Egypte, j'ai vu des Almées : c'est beau, c'est étrange, cela excite. » (Oh ! fantaisiste cruel !) Je pleurais, je lui parlais avec passion, je me reprochais d'avoir eu des torts quand il m'aimait, torts d'une nature surexcitée par ses lettres de chaque jour, lettres de passion qui excitaient mes sens et mon imagination sans jamais les satisfaire. Il m'écoutait avec bonté, avançait la bougie pour me mieux voir, et parfois prenait mes bras dans ses mains. Je m'efforçais de sourire pour ne pas lui paraître trop défaite. Oh ! quelle angoisse ! … — « Ainsi donc, jamais, jamais plus je ne serai dans tes bras ! — Épousez le Philosophe, reprenait-il en riant, et nous nous reverrons. » — Oh ! profanation de l'amour... Quand il s'est levé pour partir, j'ai éclaté en sanglots, je lui ai dit : « Nous ne nous reverrons peut-être jamais. — Pourquoi donc, a-t-il repris, je vous ai dit que j'irai vous voir, c'est certain. » Je l'ai embrassé avec passion; il m'a embrassée aussi, mais il était toujours maître de lui. (Mémento du 27 juin 1851)

La relation se renoue, mais « la tristesse subsiste, je ne me sens pas aimée comme je l’aime » (Mémento du 9 sept. 1851) – « tristesse amère de le posséder si peu et d’influer si peu sur sa nature » (15 sept.) – « Il ne m’aime pas assez. Il a été bon, mais comme toujours sans sensibilité, sans intérêt pour ma situation. Il a voulu être dans mes bras. Je n’ai eu aucun plaisir, je n’en ai plus. J’ai du bonheur, de l’attendrissement, je l’ai tant aimé » (18 oct. 1851) – « Gustave m’aime exclusivement pour lui, en profond égoïste, pour satisfaire ses sens et pour me lire ses ouvrages. Mais de mon plaisir, mais de ma satisfaction, peu lui importe ! Se met-il en souci de mes larmes ? Il ne se met pas en souci de ma misère » (24 déc. 1851).

Louise a alors 41 ans, comme Madame du Châtelet, à propos de laquelle elle écrit: elle « était belle encore, mais touchait à cet âge où l'amour semble nous échapper…. La femme ramasse alors… tous ses trésors de sentiment et les prodigue à l'homme qu'elle aime, pour qui tant d'amour ne compose souvent qu'une distraction passagère. » (Histoire de Soldat, 1856)

A cette époque, le destin et la condition d'une femme dépendent de l’amour qu’elles inspirent aux hommes, et des ressources dont eux seuls disposent.

L'homme peut à son gré recommencer sa vie
Par un jour radieux son aurore est suivie
De jeunesse et de gloire il est beau tour à tour,
II règne en cheveux blancs : mais nous, on nous désire,
Nous n'avons que l'amour.

Sans mari, avec une pension royale considérablement réduite, et des besoins financiers importants pour tenir un salon qui attire le tout Paris, Louise a des ennuis d’argent. Elle vit mal sa dépendance par rapport à Victor Cousin, qui malgré leur séparation, continue de verser pour elle et pour sa fille une pension de 3000 francs : « Il est vrai que la nécessité nous étreint. N’importe, elle ne me liera jamais à cet homme. » (22 mai 1852)

Elle en veut à Gustave de ne pas s’intéresser à sa situation – autrement qu’en lui conseillant d’épouser le philosophe ! « Ceci a son côté navrant, car je comprend, au peu de souci qu’il prend de ma misère, la ténuité de son amour … Et cependant, il est bon, généreux ou plutôt prodigue, et il ne s'inquiète pas des humiliations qui torturent la femme qu'il a pressée avec passion dans ses bras. J'ai dix francs sur moi pour atteindre le trimestre d'octobre » (15 sept. 1851). « Je n'ai plus que dix francs chez moi. Être à la merci du Philosophe me révolte ! Oh ! quelle vie. Quelle vie et pas un sentiment vrai ! le travail, la solitude ! » (24 oct. 1851). La situation est sans espoir: « Dans toutes ses combinaisons d'avenir, je ne suis rien, rien, moi qui ne pense qu’à lui, moi qui demain, si je gagnais le lingot, irais lui dire : voilà : laisse-moi vivre près de toi, avec ma fille et ta mère. Oh ! je suis folle ! » (18 nov. 1851) -- « Lui, Gustave, ne me disait-il pas lui-même d’abord d’épouser cet homme, puis dernièrement encore de le ménager à cause de l’avenir et d’Henriette ? N’est-ce pas me dire que son avenir et le mien ne sont pas liés ! que je ne dois pas compter sur lui. Oh ! malheureuse, malheureuse ! Si j’avais pour moi et ma fille un refuge tranquille quelque part ! Mais je l’aime, la blessure me suivrait partout ; jamais aimée, jamais complètement aimée ! » (22 mai 1852)

Elle demande à Gustave de placer son album d'autographes: « Toujours sans ressources ! Il me faudrait cinq cents francs. A qui m'adresser? Il va écrire en Angleterre pour cet album ! Qu'il n'ait pas la pensée de m'aider, par cette occasion, avec délicatesse, sans que je le sache, c'est étrange ! Moi, si j'avais un million, je le lui donnerais. » (21 nov. 1851) – « Il m’a fait l’offre de me prêter 500 francs, mais de quelle façon ! Il savait bien que je n’accepterais pas. Il avait un moyen bien simple de m’y forcer en me disant que cette somme lui était envoyée d’Angleterre. » (24 déc. 1851). Gustave avait envoyé l’album à une amie anglaise pour qu’elle le place, mais ce geste n’a pas l’élégance d’un Cousin, auquel Louise reproche sa pingrerie mais qui sû l'aider sans froisser son orgueil (en lui obtenant une pension du Roi, le prix de l’Académie, une promotion au Conservatoire pour son mari, ou en versant une pension à sa fille).

Cependant, la Muse espère encore. Au lendemain d’un séjour de Gustave, elle note : « il m’aime, je crois qu’il ne pourra plus se passer de moi comme je ne peux plus me passer de lui.… Tel qu’il est, il vaut mieux que tout ce que j’ai connu ; je l’aime, il me relève. Je vais me remettre ardemment au travail. » (14 mars 1852). A l'été, Gustave fait devant elle une d'épilepsie : "Sa crise à l'hôtel, mon effroi. Il me supplie de n'appeler personne ; ses efforts, son râle, l'écume sort de sa bouche, mon bras meurtri par ses ongles crispés. Dans à peu près dix minutes, il revient à lui, vomissements. Je l'assure que son mal n'a duré que quelques secondes et que sa bouche n'a pas écumé (1). Profond attendrissement et profonde tendresse que je me sens pour lui. Je rentre chez moi à une heure, accablée de fatigue et de tristesse. Il vient passer toute la journée du lendemain, plus amoureux que jamais, brisé, mais en apparence très bien". L’année 1852 sera « la plus douce, la meilleure de ma vie », note-t-elle dans son mémento du 1er janvier 1853. « Gustave m’a bien aimée et j’ai goûté par lui l’art et l’amour mieux que je ne l’avais jamais fait ». Evoquant son oeuvre La Paysanne, elle a le sentiment d’avoir, « grâce à la sévérité de Gustave… fait quelque chose de bon » (14 janv. 1853).

Mais, si heureux soient-ils, les moments avec Gustave ne durent pas longtemps : « hier dans ses bras, aujourd’hui parti loin ! Maintenant, deux mois d’absence ! » Après chaque départ, Louise se retrouve seule, « accablée de lassitude et aussi de tristesse » (14 mars 1852) – « je suis comme une âme en peine depuis son départ ! Le quitter, rompre avec lui, je n’y songe même pas malgré les tortures de tous genres qu’il me fait subir, et d’ailleurs qui aimer ? pour qui me passionner ? je suis si lasse, si lasse, si fatiguée d’avoir pleuré, cherché ! aspiré ! Je voudrais m’endormir en lui comme il dit, mais que d’aspérités ! comme il me blesse ou m’outrage naïvement ! Puis cette vie à deux toujours [avec sa fille Henriette] ; je suis à bout de courage ! » (4 déc. 1853).

Plus tard, Louise évoquera sa relation avec Gustave dans son roman "Lui" : "Chaque jour ses lettres m'arrivaient et tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie, je redevenais sa récompense adorée, sa joie radieuse, la frénésie passagère de son coeur. (...) J'aurais voulu m'enfuir avec lui, le surprendre dans son travail nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: ne nous séparons plus ! La vieillesse viendra vite, puis la mort ! Pourquoi passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où l'âme et le corps sont en fête ?"

Car tel est bien le vœu de Louise : « Oh ! pourquoi ne m’engage-t-il pas avec ma fille ! les hommes n’ont pas de cœur » (17 août 1852). Ce dessein n’a pas échappé à l’ami Bouillet. Il écrit à Gustave :

« Les intentions de la Muse ne me paraissent ni franches, ni désintéressées... Veux-tu que je te dise mon sentiment ? Veux-tu que je te déclare tout net où elle veut en venir, avec ses visites à ta mère, avec ses cris, ses larmes, ses invitations et ses dîners ? Elle veut, elle croit devenir ton épouse ! (Le vers y est ma foi !) Je le pensais sans oser me le formuler, mais le mot m'a été heureusement dit, non par elle, mais comme venant d'elle positivement. Voilà pourquoi elle a refusé le Philosophe. Tout cela me paraît pyramidal. Elle n'est pas malade, elle est mal'aise (sic), elle est furieuse et dépitée. Je vois maintenant dans son jeu, elle veut te tenir par tous les aboutissants, par les amis, Du Camp autrefois, moi aujourd'hui, par les connaissances agréables, Babinet, Préault, etc., enfin, par ta famille...»

On croit entendre Flaubert s’exclamer : « Hénaurme ! », et l’on imagine les deux amis « se foutre une bosse de rire ».
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Une semaine avant leur rupture définitive, il lui écrit : « Moi, quand je me sonde, voici ce que j'éprouve pour toi : un grand attrait physique d'abord, puis un attachement d'esprit, une affection virile et rassise, une estime émue. Je mets l'amour au-dessus de la vie possible et je n'en parle jamais à mon usage. Tu as bafoué devant moi, le dernier soir, et bafoué comme une bourgeoise, mon pauvre rêve de quinze ans [2] en l'accusant encore une fois de n'être pas intelligent ! Ah ! j'en suis sûr, va ! N'as-tu donc jamais rien compris à tout ce que j'écris ? N'as-tu pas vu que toute l'ironie dont j'assaille le sentiment dans mes oeuvres n'était qu'un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire ? Tu demandes de l'amour, tu te plains de ce que je ne t'envoie pas de fleurs ? Ah ! j'y pense bien, aux fleurs ! Prends donc quelque brave garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et à idées reçues ». (25 fev. 1854)

Louise Colet et sa fille, peinture d'Adèle Grasset

Leur dernière rencontre sera violente. La Muse tempête, pleure, vitupère, donne des coups de pied dans les tibias d’un Gustave exaspéré : « Une bûche brûlait dans l'âtre ; je mesurai l'angle de cette bûche à la tempe de cette femme irascible, vraiment intolérable... Mais une vision passa devant mes yeux : les gendarmes, la cour d'assises... Je me levai et pris la porte.... »

Ils ne se reverront plus. Le 6 mars 1854, Gustave envoie à Louise ce mot définitif : « Madame, j'ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir hier, dans la soirée, trois fois chez moi. Je n'y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu'une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m'engage à vous prévenir que je n'y serai jamais. » Sur le billet, Louise griffonne rageusement : « Lâche, couard, canaille. »

Ses offres de réconciliation ayant échoué, Louise se désespère: "Oh ! misérable femme, tu ne seras jamais aimée !", note-t-elle dans un mémento du 18 oct. 54.

Mais la muse n’était pas au bout de ses peines. Quand Madame Bovary paraît dans la Revue de Paris en 1856, elle tressaille en lisant qu’Emma offre à Rodolphe « un porte-cigares sur lequel elle avait fait graver : Amor nel cor. » La devise même du cachet qu’elle avait offert à Gustave en décembre 1846 ! Mais le comble de la muflerie est atteint avec la lettre d'adieu de Rodolphe à Emma : « Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne. Pauvre petite femme, pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire plus insensible qu'un roc, il eût fallu quelques larmes là-dessus, mais moi, je ne peux pas pleurer, ce n'est pas de ma faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte qui fit une tache pâle sur l'encre ; puis cherchant à cacheter la lettre, le cachet Amor nel cor se rencontra. - Cela ne va guère à la circonstance… Ah ! Bah ! qu’importe ? Après quoi il fuma trois pipes et alla se coucher. »

Ce ne sont pas là les seuls points communs de Louise avec Emma. Louise aussi ne supportait plus son mari (« Que je te plains du retour de l’officiel ! Après l’ennui de ne pas vivre avec les gens qu’on aime, ce qu’il y a de pis c’est de vivre avec ceux qu’on n’aime pas », lettre d’oct. 1947). Comme Emma avec Rodolphe, elle lui raconte chaque jour sa journée de la veille (« C’est une attention douce que tu as de m’envoyer chaque matin le récit de ta journée de la veille », 36 août 46), lui envoie sa mitaine (11 août 46), son portrait (15 août 46, 27 août 46), sa médaille (reçue avec le Prix de poésie de l’Académie française, 21 août), lui demande des objets personnels (« Tu veux que je te donne quelque chose qui m’appartienne depuis longtemps et dont je me sers habituellement. J’y ai réfléchi. Je t’apporterai mon presse-papier et deux petites salières en émail dans lesquelles je mets de la poudre et des pains à cacheter. Ça a le mérite d’avoir passé de longs jours sur ma table. Ces objets ont été les témoins muets de bien des heures solitaires de ma vie ; qu’ils [le] soient pour toi maintenant, quand tu écriras ! qu’ils te rappellent ton ami ! » 3 oct. 1846), glisse des fleurs dans ses lettres (27 août 1846, 28 août 46), le tarabuste en lui demandant s'il l'aime (« Tu veux savoir si je t’aime ? Eh bien, autant que je peux aimer, oui ; c’est-à-dire que, pour moi, l’amour n’est pas la première chose de la vie, mais la seconde. C’est un lit où l’on met son coeur pour le détendre. Or, on ne reste pas couché toute la journée. Toi, tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence ! Non, non, mille fois non ! » - 21 janv. 1947), ou en le pressant de fuir avec elle (« Fuir, dis-tu ! Aller habiter Rhodes ou Smyrne. … Avec toi, vivre là-bas ? Oui, mais est-ce qu’on oublie ? Notre nature est si misérable qu’arrivés là-bas nous voudrions être ici. J’ai vécu plusieurs années comblé de tous les éléments de bonheur possible, et je me trouvais l’homme le plus à plaindre du monde. Pourquoi ? Dieu le sait. J’ai un ami qui a vécu huit ans dans l’Inde. Il revenait de temps à autre en France. Quand il était à Calcutta, il passait sa journée couché à plat sur une carte de Paris, et rentré à Paris il se mourait d’ennui et regrettait Calcutta. L’homme est ainsi : il va alternativement du Midi au Nord et du Nord au Midi, du chaud au froid, se fatigue de l’un, demande l’autre et regrette le premier. » - 10 oct. 1946). Comme Emma avec Rodolphe, elle veut lui faire promettre de l’aimer toujours (« Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d'où vient ma réserve à ajouter "pour toujours". Pourquoi ? C'est que je devine l'avenir, moi ; c'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes, et que les spectacles tristes m'affectent peu. Tu crois que tu m'aimeras toujours, enfant : toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine ! Tu as aimé déjà, n'est-ce pas, comme moi ; souviens-toi qu'autrefois aussi tu as dit toujours. » - 7 août 1946). Elle le traite de traître quand il manque un rendez-vous, comme Emma fit avec Léon lorsqu'il fut retenu par M. Homais (« parce que je ne pleure pas, tu m’appelles égoïste ; parce que j’ai manqué à ton rendez-vous, tu m’appelles traître, tu me méprises. Et ce rendez-vous, je l’ai manqué par pudeur », 13 nov. 1946). Comme Emma, Louise a été initiée à la lecture des romans gothiques par une vieille femme (sa grand mère paternelle). Enfin, la couleur de Louise est aussi celle d'Emma : à Servane déjà, la petite Louise s'était créé un style bien à elle en ne portant que des robes bleues ciel, assorties à ses yeux ; à Paris, quand elle emménage Rue de Sèvres, elle fait décorer en bleu ciel les murs de l'appartement, etc.).

Sa relation avec Louise aura aussi donné à Flaubert la matière de quelques scènes d’anthologie – on pense à la promenade en fiacre, sans doute inspirée par une promenade en calèche au bois de Boulogne ("C'était beau de joie et de tendresse, n'est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j'étais riche, j'achèterai cette voiture-là et je la mettrai dans ma remise sans jamais plus m'en servir" -- "oui il y aura encore des feuilles au bois de Boulogne, et une bonne voiture chez Briard dans laquelle nous nous tiendrons par la taille, comme aux premiers jours", 13 oct. 1946 ), aux ruses déployées par Emma (les leçons de piano à Rouen) qui rappellent celles de Louise : « Ne pourrais-tu pas dire que tu vas chez Phidias pour ton buste, et venir avec moi ? Ce bon buste ! Nous aura-t-il servi ! » (7 oct. 1946), ou aux rendez-vous de l’hôtel de Bourgogne à Mantes, qui ont probablement servi de modèle pour les rencontres d'Emma et de Léon à Rouen.

D'après Mme Gothot-Mersch, « ce que Flaubert a retenu de sa liaison, ce n’est pas le caractère de Louise, ce sont des détails précis : circonstances des entrevues, ruses pour tromper le mari, désirs et manies des amoureuses, rapports d’un amant lassé avec une maîtresse exigeante… Somme toute, rien de profond, rien qui touche à la conception même de son roman ». Je ne suis pas d’accord. Louise a aussi fourni à Flaubert un idéal-type du bovarysme, cette faculté « à se concevoir autre que l’on est » (selon la définition de Jules de Gaultier). Comme Emma, elle était de celles qui « cherchent le parfum des orangers sous les pommiers à cidre » (lettre à Louise Colet, 2 sept. 1846), de celles qui « prennent leur cul pour leur coeur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir » (24 avril 1852). Comme Emma, elle poursuivait « toujours le même amour s’attachant à un fantôme qui m’échappait toujours » (Mémento du 31 mai 1851). Un critique de La Gazette de Paris dira : "On sympathise avec cette âme souffrante, on pleure avec elle, car cet amour qu'elle a senti, il n'existe pas sur cette terre".

Louise Colet est morte le 8 mars 1876. Flaubert écrit à Edma Roger des Genettes : "Vous avez très bien deviné l’effet complet que m’a produit la mort de ma pauvre muse. Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de ma vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an. J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne. Encore une fin ! (...) Vous rappelez-vous le petit appartement de la rue de Sèvres ? Et tout le reste ? Ah ! Misère de nous !".

De son côté, Maxime du Camp, qui la détestait, lui dédia cette épitaphe :

Ci-gît
Celle qui compromit Victor Cousin
Ridiculisa Alfred de Musset
Vilipenda Gustave Flaubert
Et tenta d'assassiner Alphonse Karr.

Mais tous les amis de Flaubert lui savent gré des lettres magnifiques qu’elle a inspirées, et aussi d’avoir, la première et quasi immédiatement, su déceler le talent littéraire du jeune homme : « Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses. Qui sait ? » (14 Août 1846), et dans une lettre de 1852, elle parle à Victor Hugo de "M. Gustave Flaubert, qui sera un jour un grand prosateur".


Sources :

- L’indomptable Louise Colet, par Micheline Blood et Serge Grand, Pierre Horay éditeur, 1986.
- Mon cher Volcan ou la vie passionnée de Louise Colet, par Francine Du Plessis Gray, JC Lassès 1995.
- Volumes 1 et 2 de la Correspondance de Flaubert, édités par Jean Bruneau, La Pléiade.
- Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires.
- Le Journal des Frères Goncourt.
- Madame Bovary, de Gustave Flaubert.
- René Descharmes, Flaubert. Sa vie, son caractère et ses idées avant 1857, Ferroud, 1909 (Slatkine reprint 1969)
- Claudine Gothot-Mersch, La genèse de Madame Bovary, Corti 1966 (Slatkine reprint 1980)
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Illustrations : Iconographie du Centre Flaubert et Exposition du Centenaire Flaubert, à la BNF (Gallica)


Notes

(1) Flaubert était sujet à des crises d'épilepsie. La première le surprit peu après sa vingtième année. Mais l'épilepsie était alors une maladie honteuse. Chez les Flaubert, on préférait parler de maladie nerveuse.

(2) A 15 ans, Gustave fut (secrètement) l’amoureux transi de Madame Schlésinger – à l’image de Justin avec Madame Bovary.