3 janv. 2008

Gustave et Louise

Louise Révoil naît en 1810 à Aix-en-Provence, où son père occupait le poste de gouverneur des postes. Elle grandit dans le château familial de Servane. Enfant solitaire, persécutée par ses frères, qui raillent son penchant pour la poésie et les choses de l'esprit, elle s’absorbe des heures entières dans la lecture ; dès l'âge de douze ans, elle compose des dizaines de poèmes chaque mois. Pour échapper aux sarcasmes de ses frères, elle s'enferme dans sa chambre ou dans la bibliothèque, et se promène, seule, dans les Alpilles.
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"Louise vivait à l'écart, composant, soit en vers, soit en prose, de petits récits les plus romanesques du monde, et se déclamant à elle-même, pendant des heures entières, les drames naissants qui s'agitaient dans sa tête. Elle en disait tout haut les dialogues, parfois elle ajoutait le chant aux paroles ; et quand ses frères et soeurs la surprenaient ainsi causant avec la Muse, ils l'accablaient de sarcasmes et de railleries" (Les belles femmes de Paris et de Province, Anonyme, 1847, cité par Francine Du Plessix Gray).
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Seule ! sans rencontrer la source où l'on s'étanche !
Seule ! sans une autre âme où mon âme s'épanche !
Seule ! pour admirer, croire, aimer et souffrir !
Seule ! seule toujours !
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Avec sa mère pour unique précepteur, et les livres laissés par son grand-père, Louise acquiert une culture remarquable. Elle apprend l'italien et l'anglais, le latin et le grec, l'histoire médiévale et la littérature française. Seule sa mère la comprend, l'aime, et la soutient :
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Je n'ai trouvé qu'en elle indulgence et douceur.
A mes autres parents je suis presque étrangère.
Jamais je n'ai connu la tendresse d'un frère,
Ni l'amour d'une soeur.
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Il y a aussi sa grand-mère paternelle, à Lyon, qui partage sa passion pour la lecture des romans, et qui lui fait découvrir les romans d'aventures de Walter Scott et de Richardson.
Vient l'adolescence. Elle rêve à l’amour :

Vois-tu la jeune vierge à l'âme véhémente,
Qui se meurt chaque jour du mal qui la tourmente ?
La vois-tu, mendiant, comme un trésor divin,
Un cœur qui la comprenne, et le cherchant en vain ?

Ses rêveries la portent vers les héros romantiques de ses lectures, comme le carbonari Maroncelli :

Ma mère, qui me surprenait rêvant et pleurant, me disait : Qu'as-tu ma chère enfant, quel songe romanesque poursuis-tu donc encore? Je lui répondais : J'aime, j'aime pour la vie un martyr et je n'aurai pas d'autre mari que lui. (...) Et je prononçai en rougissant le nom de Maroncelli, compagnon de souffrance de Pellico : Vois, ma mère, si celui que j'aime n'est pas un héros ! Je relisai alors à haute voix la page de Pellico où il nous montre Maroncelli au Spielberg, subissant sans sourciller l'amputation de sa jambe que l'air d'un cachot fétide avait gangrenée, et respirant une rose pendant ce supplice ; cette rose, empreinte d'un parfum de douleur, j'en rêvai pendant deux ans, et je la retrouvais dans toutes les roses qui fleurissaient dans le jardin du château que j'habitais avec ma mère.

Son père meurt en 1826. La visite à Servane de Julie Candeille va décider de l’avenir de Louise. Julie avait eu à Paris son heure de gloire, comme artiste lyrique et dramatique ; retirée à Nîmes, son salon accueillait la fine fleur de la région. Elle ne lui ménage pas ses encouragements, l’invite à Nîmes et lui fait envoyer ses poèmes à plusieurs journaux.

Les rêveries romantiques continuent mais tournent un peu à vide :

Je sentis qu'il manquait quelque chose à mes songes
C'était l'amour ! C'était l'ineffable lien
Qui me ferait trouver un cœur, écho du mien...

Le temps passe et, malgré sa beauté, l’amour la fuit toujours :

Nul rayon de bonheur sur mes jours ne se lève !
L'amour que j'appelais ne m'a pas répondu.
Déjà mon front pâlit et mon printemps s'achève
Et pour lui l'avenir est à jamais perdu.

L’année 1834 est un tournant. Louise perd successivement Julie et sa mère adorée. A vingt quatre ans, elle est seule au monde. Il devient urgent de trouver un mari. Ce sera Hippolyte Colet, un musicien rencontré chez Julie. En octobre, il lui écrit depuis Paris, où il poursuit ses études au Conservatoire national: « ... Ame divine, pourrais-je jamais te donner tout le bonheur que tu mérites ? Va, je l'obtiendrai cette gloire ; toi aussi, Louise. Vois-tu cette double couronne briller sur nos fronts heureux : Amour et Gloire. Nous unirons ces palmes comme nos Amours. »

Mais sa famille (du moins ce qu’il en reste : ses frères et oncles) voit là une mésalliance : la fille d’un gouverneur des postes ne saurait épouser le fils d’un modeste pharmacien. Louise n’en a cure. Elle écrit au père d’Hippolyte : "Mon âme est prête à porter sur vous et sur les vôtres les sentiments d'amitié que mes parents repoussent. Je vous prouverai, Monsieur, qu'en m'unissant à votre fils, je regarde sa famille comme la mienne, et que l'orgueil stupide de mes frères est bien étranger à mon cœur. J'ai, Dieu merci, l'âme trop élevée pour ne pas reconnaître qu'il n'est d'autre mérite et d'autres distinctions que l'honneur et le talent".

Le mariage est célébré le 5 décembre 1834, en l'absence de la famille Révoil. Louise ne sera plus autorisée à revenir à Servane. Le couple s’installe à Paris, où la belle méridionale séduit tous azimuts. Elle s’ouvre les portes de L’Artiste, publie un recueil de poèmes de jeunesse (Les fleurs du Midi) et obtient, en 1839, le prestigieux Prix de poésie de l’Académie française (un Prix qu’elle recevra à trois autres reprises, faisant d’elle l’auteur le plus couronné par l’Académie). Louise est invitée chez la Duchesse d’Orléans. C’est la gloire.
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Penserosa, par James Pradier, 1837, Musée d’Orsay

Le célèbre philosophe Victor Cousin, académicien et professeur à la Sorbonne, devient son amant et protecteur. Sitôt nommé ministre de l’instruction publique, il lui obtient une pension de 2000 francs. Alphonse Karr se fend d’un écho venimeux dans Les Guêpes : « II est parfaitement constaté maintenant au ministère de l'Instruction publique que pour avoir une pension d'homme de lettres, il faut être jolie femme. » Mais voici que Louise est enceinte. La nouvelle parvient aux oreilles d’Alphonse Karr qui, en juin 1840, épingle Louise Colet, victime d'une « piqûre de Cousin » : « Mlle Révoil, après une union de plusieurs années avec Monsieur Colet, a vu enfin le ciel bénir son mariage ; elle est près de mettre au monde autre chose qu'un alexandrin. Quand le vénérable ministre de l'Instruction publique a appris cette circonstance, il a compris ses devoirs envers la littérature. … Il est allé lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l'enfant de Lettres qui va bientôt voir le jour — et on espère qu'il ne refusera pas d'en être le parrain. »

Le sang de Louise ne fait qu’un tour: « La nuit s'écoula pour moi dans une morne stupeur, stupeur apparente : le sang de mon aïeul, le sang de sa fille, ma fière et sainte mère, frémissait en moi. J'entendais l'enfant qui tressaillait dans mon sein me crier : il faut que cet homme meure. ». Armée d'un couteau de cuisine, elle se rend chez Alphonse Karr : « Je le trouvai sur la porte, en manche de chemise. Je ne lui dis que ces mots : « J'ai à vous parler ». Il m'engagea à entrer chez lui et comme il se penchait vers la loge de son portier, je le frappai dans les reins. Quelques gouttes de sang jaillirent. Le couteau avait glissé. »

Alphonse Karr conservera le couteau dans une vitrine avec cette inscription : Donné par Madame Colet (dans le dos). De son côté, Victor Cousin composera cette épigraphe: Maxime sum mulier, sed sicut vir ago (Je suis femme par excellence, mais je sais à l’occasion agir en homme)

Mais le temps passe, Hyppolite est de plus en plus malade (il souffre de tuberculose). En manque d’amour, Louise se rabat sur les causes féministes et socialistes. Elle adhère à l’Union ouvrière de Flora Tristan et compose le Chant des vaincus, dédié aux victimes de toutes les oppressions :

Mon cœur qui fut trahi par tous ceux que j’aimais
Reporte aux affligés son amour solitaire.

Barbey d'Aurevilly se gaussera de ce "bas-bleu à outrance, fastueusement impi et jacobin, insulteur, vésuvien, le bas-bleu rouge ... C'est la Révolution qui crachait pas sa bouche. Horrible gargouille !"
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En juillet 42, elle donne le jour à un garçon, qui meurt quelques semaines plus tard. Il faudra tous les soins de son amie Madame de Récamier pour lui éviter de mourir de chagrin.
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La rencontre avec Flaubert survient le 29 juillet 1846 chez Pradier, lors d’une séance de pose. La Muse est alors à l’apogée de sa beauté. Lisons son auto-portrait :

« J'ai maintenant trente-quatre ans, ni plus ni moins. J'ai grossi, je n'ai plus la taille très svelte, mais elle est encore élégante et fort bien dessinée. J'ai la gorge, le cou, les épaules, les bras d'une grande beauté. On admire encore comme mon cou se fond avec mon visage, un peu trop peut-être, car le visage ainsi confondu manque de longueur et paraît trop rond. Je corrige ce défaut par ma coiffure, qui se compose de boucles très longues tombant sur les tempes, voilant les joues et descendant jusqu'aux épaules. Ma chevelure abondante (d'un châtain très clair, elle a été fort blonde quand j'étais enfant), arrangée chaque jour avec art par un coiffeur, m'attire des compliments. Mes cheveux sont pourtant une des plaies de ma vanité; ils commencent à blanchir…, les petits cheveux des tempes sont presque tous blancs, je les couche avec une petit mèche d'autres cheveux qu'on colle et frise par-dessus. Chaque samedi on m'enlève tous les autres cheveux blancs. … J'ai le front élevé, très bien fait, très expressif, les sourcils touffus et finement dessinés, les yeux bleu foncé, grands, fort beaux quand ils s'enflamment au choc de la pensée ou des sensations, mais souvent fatigués par le travail et par les larmes. Mon nez est charmant, fin, distingué, rare. Ma bouche est fraîche, petite, mais n'a rien de remarquable dans le modelé. Mon sourire est des plus agréables, bon, naïf, dit-on; pour moi, je ne me suis jamais vue sourire. Mes dents sont belles, saines et complètes, à part une du fond que j'ai fait arracher, n'en pouvant supporter la douleur. Ma jambe est parfaitement faite, mince à la cheville, et se termine par un très petit pied fort effilé, et qui forme un tel contraste avec la force et l'élévation de ma taille qu'on l'admire beaucoup. Ma main est également maigre, blanche et fine. » (Mémento du 14 juin 1845)

Du Camp, qui l’a connue à l’époque, confirme : « elle était jolie, du reste assez forte, et avec un singulier contraste entre ses traits qui étaient fins, et sa démarche, qui était hommasse. » (Souvenirs littéraires). Banville est plus enthousiaste : « Un beau front droit, de grands yeux plus éveillés que les cloches de mâtines, un petit nez retroussé comme ceux qui changent les lois des empires, l’arc de sa jolie bouche et son menton rose et ses énormes boucles de cheveux clairs, lumineux, couleur d’or, tombant à profusion sur un buste dont les blanches, éclatantes et superbes richesses chantaient glorieusement, à tue-tête, la gloire de Rubens ivre de rose » (Camées parisiens – la lanterne magique – cité par Descharmes).

De son côté, Gustave était, si l'on en croît la description qu'en fait son ami Du Camp à l'âge de 24 ans, "d'une beauté héroique, ... avec sa peau blanche légèrement rosée sur les joues, ses longs cheveux fins et flottants, sa haute stature large des épaules, sa barbe abondante et d'un blond doré, ses yeux énormes, couleur vert de mer, abrités sous des sourcils noirs, avec sa voix retentissante comme un son de trompette".
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Gustave relevait d'une longue maladie et venait de perdre coup sur coup son père et sa soeur adorée, sans compter son meilleur ami -- Alfred Le Poittevin qui venait de se marier. Pour lui changer les idées, Pradier lui conseilla de prendre une maîtresse : "J'ai réfléchi aux conseils de Pradier. ils sont bons. Mais comment les suivre ? Et puis où m’arrêterais-je ? Je n’aurais qu’à prendre cela au sérieux et jouir tout de bon ; j’en serais humilié ! C’est ce qu’il faudrait pourtant et c’est ce que je ne ferai pas. Un amour normal, régulier, nourri et solide, me sortirait trop hors de moi, me troublerait, je rentrerais dans la vie active, dans la vérité physique, dans le sens commun enfin..." (A Alfred Le Poittevin, 17 juin 45).
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On comprend que Gustave succombe au charme de la Muse. Relevant d’une longue maladie, ayant perdu coup sur coup, en deux ans, son père et sa sœur adorée, en voie de perdre son meilleur ami (Le Poittevin, miné par le cancer), Flaubert vivait cloîtré à Croisset, privé de distractions, et « sans aucun intermède féminin ». « Aussi, nous dit Descharmes, le réveil de ses sens fut-il brutal et irréfléchi. » La Muse était du genre qui plaisait au jeune Flaubert : comme Elisa Schlésinger (la passion platonique de Trouville – « J'en ai aimé une depuis quatorze ans jusqu'à vingt sans le lui dire », lettre du 6 août 1846), ou Eulalie Foucault (une expérience érotique d’un jour, à Marseille), Louise avait trente cinq ans et des formes généreuses.

Sans doute la vanité de Gustave y trouva-t-elle aussi son compte. « Être aimé par une Muse que tout Paris acclame, dont les hommes les plus célèbres se disputent les faveurs, dont le talent est estimé par plus d'un bel esprit, cette fortune, il faut l'avouer, avait de quoi troubler un provincial... De très bonne foi, au début, il crut sa maîtresse un poète de génie, un écrivain de premier ordre, et se sentit flatté de l'amour qu'il inspirait » (Descharmes) : « Tu m'aimes tant que tu t'abuses sur moi ; tu me trouves du talent, de l'esprit, du style... Moi ! moi ! Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l'orgueil de n'en pas avoir. … Tu prends pour un grand homme le monsieur qui t'aime. Que n'en suis-je un ! pour te rendre fière de moi (car c'est moi qui suis fier de toi. Je me dis : C'est elle pourtant qui t'aime ! est-il possible ! c'est celle-là). Oui, je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d'admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge, tu m'écouterais, tu entendrais m'applaudir » (8 août 46).

Enfin, il est possible que Gustave ait vu aussi en Louise un beau sujet d’étude. Son ami Du Camp, qui le connaît bien, n’est pas loin de penser ainsi quand il écrit à Louise : « il vous aime ; mais il vous aime à sa façon, comme un bon camarade, étudiant sur vous, comme sur lui, comme sur chacun de ceux qui avoisinent son âme » (14 oct. 1846). La fin justifiant les moyens, Gustave a probablement fait un peu l’acteur. Si l’on en croit le récit fait aux Goncourt de « sa baisade avec Colet, ébauchée dans une reconduite en fiacre », il aurait joué « avec elle un rôle de dégoûté de la vie, de ténébreux, de nostalgique de suicide, qui l’amusait tant à jouer et le déridait tant au fond qu’il mettait le nez à la portière, de temps en temps, pour rire à son aise » (6 déc. 62).

On ne peut donc exclure que, dans sa relation avec la Muse, Gustave ait vu la matière d’une étude en profondeur du cœur des femmes, le moyen de l’aider à descendre tout au fond du « puit sentimental ». Il reste que l’amour de Louise le touche, et l’enivre (« cette femme semble l’avoir enivré avec son amour furieux et dramatisé d’émotions, de sensations, de secousses », notent les Goncourt dans leur Journal du 21 fev. 62). Une semaine à peine après le début de leur liaison, il se désole du mal qu’il lui fait : « ton amour m'a rendu triste. Je vois que tu souffres, je prévois que je te ferai souffrir. Je voudrais ne jamais t'avoir connue, pour toi, pour moi ensuite, et cependant ta pensée m'attire sans relâche. J'y trouve une douceur exquise … Tu n'as pas voulu me croire quand je t'ai dit que j'étais vieux. … C'est toi qui es enfant, c'est toi qui es fraîche et neuve, toi dont la candeur me fait rougir. Tu m'humilies par la grandeur de ton amour. Tu méritais mieux que moi ». (6 août 1846).

Car la Muse aimait passionnément Gustave. Dans un poème de 1846, elle se souvient du rendez-vous de Mantes la Jolie (en septembre 46):

Par un matin d'été, tous deux nous arrivâmes…
Tout semblait rayonner du bonheur de nos âmes…
Là par un long baiser suivi d'autres sans nombre
Nous avons commencé notre fête d'amour.

…Oui, tu m'auras aimée entre toutes les femmes !

…Comme un buffle indompté des déserts d'Amérique
Vigoureux et superbe en ta force athlétique…
Sans jamais t'épuiser tu m'infusais la vie

« Oh ! lui dis-je, restons
Dans cette solitude où nous nous abritons !
Oublions tout !... L'amour à nos cœurs doit suffire
Oh ! ne pars pas ! » ... il est parti pourtant,
Sa mère l'attendait, sa mère l'aime tant !

…C'est à moi de souffrir ! c'est à moi de l'attendre…

(Souvenirs, une journée à Mantes, nov. 1846)

Le buffle resta indompté, et Louise en conçut un vif dépit amoureux. Entre juillet 1846 et mars 1848, les deux amants ne se virent en moyenne que tous les deux mois -- à la faveur de six séjours de Gustave à Paris et d’un rendez-vous à Mantes.
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Gustave interdit à la Muse de venir le visiter à Croisset, avec cet argument: « C’est pour toi que je t’ai dit de ne pas venir, pour ton nom, pour ton honneur... » (5 septembre). Quant à venir plus souvent à Paris, ce n’était pas possible : « Ma mère a besoin de moi ; la moindre absence lui fait mal. Sa douleur m’impose mille tyrannies inimaginables. … Je ne sais pas envoyer promener les gens qui me prient avec un visage triste et les larmes dans les yeux. Je suis faible comme un enfant et je cède, parce que je n’aime pas les reproches, les prières, les soupirs » (30 septembre). Ce qui ne l’empêchera pas de passer l’été suivant en Bretagne avec Du Camp, puis de partir un peu plus tard en Orient, toujours avec Du Camp, et pour près de deux ans cette fois !

En vérité, Gustave n’a guère envie de s’embarrasser d’une Muse aussi envahissante. Assurément, son travail aurait pâti du dérangement. Or son travail est tout pour Flaubert : « le travail, c’est encore le meilleur moyen d’escamoter la vie » (formule maintes fois employée dans la Correspondance, et citée par les Goncourt dans leur Journal le 6 janv. 60). Il a 23 ans quand il écrit à son meilleur ami ce qui deviendra son credo: « Je crois avoir compris une chose, une grande chose, c’est que le bonheur, pour les gens de notre race, est dans l’idée, et pas ailleurs. Cherche quelle est bien ta nature, et sois en harmonie avec elle. "Sibi constat", dit Horace. Tout est là. … Fais comme moi romps avec l’extérieur, vis comme un ours – un ours blanc – envoie faire foutre tout, tout et toi-même avec, si ce n’est ton intelligence. » (Lettre à Alfred Le Poittevin, 16 sept. 1845). Du reste, il prévient Louise très tôt : "je ne suis pas fait pour jouir" (8 août 1846).

On comprend qu’avec de telles dispositions, Gustave trouvait sans doute « la Colet trop collante » (le mot est de son ami Bouillet, en 1854). Ils ne se connaissent pas depuis huit jours qu’il se plaint : « Moi si calme naguère, si fier de ma sérénité, et qui travaillais du matin au soir avec une âpreté soutenue, je ne puis ni lire, ni penser, ni écrire » (6 août 1846). D’où cette proposition, totalement inacceptable pour la Muse : « Depuis six semaines environ que je te connais…, je ne fais rien. Il faut pourtant sortir de là. Travaillons, et de notre mieux ; puis, nous nous verrons de temps à autre, quand nous le pourrons ; nous nous donnerons une bonne bouffée d’air, nous nous repaîtrons de nous-même à nous en faire mourir ; puis nous retournerons à notre jeûne. Qui sait ? c’est peut-être la meilleure méthode pour bien travailler et pour bien s’aimer » (12 sept. 1846).

Il essaie de convertir Louise à sa façon de voir l’Art et l’amour :

Oh ! va, aime plutôt l’Art que moi. Cette affection-là ne te manquera jamais ; ni la maladie ni la mort ne l’atteindront. Adore l’Idée ; elle seule est vraie parce qu’elle seule est éternelle. Nous nous aimons maintenant ; nous nous aimerons plus encore peut-être. Mais, qui sait ? un temps viendra où nous ne nous rappellerons peut-être pas nos visages. As-tu entendu quelquefois des vieillards te raconter l’histoire de leur jeunesse ? J’en connais un qui m’a, il y a quelques mois, narré tout au long un grand amour qui lui avait duré près de vingt ans. Pendant les premières sept années de sa séparation d’avec sa maîtresse, il s’échappait de chez lui le matin, avant le jour, et il allait à 4 lieues de là, à pied, pour voir à un bureau de poste s’il n’était pas venu de lettres. Les lettres venaient irrégulièrement, comme cela se trouvait, quand la pauvre femme avait pu écrire ; l’amant s’en retournait donc comme il était venu, quelquefois avec son cher butin, le plus souvent sans rien du tout. Il rentrait chez lui en sautant par dessus les murs, et se remettait au lit pour que rien n’y parût. Cela a duré sept ans (sept ans) sans la voir ! Ils se sont revus une fois, et puis ne se sont plus revus. Peu à peu [ils] ne se sont plus écrit et se sont oubliés. La femme est morte ; l’homme ensuite a eu d’autres amours, et voilà ! telle est la vie. Il raconte ça lui-même comme une chose toute simple et elle est toute simple en effet. Les noeuds les plus solidement faits se dénouent d’eux-mêmes, parce que la corde s’use. Tout s’en va, tout passe ; l’eau coule et le coeur oublie. C’est une grande misère, mais il en faut remercier Dieu qui n’a [pas] jugé l’âme de sa créature assez vaste pour contenir la somme de chaque jour accumulée par-dessus celle des jours précédents. Puis un chagrin en enlève un autre, on ne sent pas ses engelures quand on a mal aux dents. Reste à choisir le mal le plus léger ; toute la sagesse est là.

Mais je ne t’oublie pas encore, tu le sais bien. L’heure n’est pas venue. Il sera temps d’y songer quand nous en serons là. Ne te travaille pas à te rendre malheureuse. Pense toujours que je t’aime ; dis-le-toi, complais-toi dans cette idée ; mets-la à part dans ton coeur, non pas pour le troubler et l’emplir jusqu’aux bords, mais pour le réchauffer et le pénétrer de chaleur. Fais-lui prendre un bain d’amour, si tu veux, à ton pauvre coeur ; mais ne le noie pas.
(Lettre du 2 sept. 1946)

Mais ce n'est pas ainsi que la Muse voit les choses :

Tu me dis : Aime l'Art, il vaut mieux que l'Amour.
Tout sentiment s'altère et doit périr un jour.
Pour que le cœur demeure une immortelle chose,
II faut qu'en poésie il se métamorphose.
Et moi je te réponds : La langue du poète
Ne rend du sentiment qu'une image incomplète ;
Concevoir le désir, goûter la passion
Nous fait dédaigner l'Art et sa création.
Oh ! N'as-tu pas senti combien sont imparfaites
Toutes ces œuvres d'art que les hommes ont faites ?
Et ne t'es-tu pas dit, du réel enivrant :
La beauté seule est belle, et l'amour seul est grand.

(L’art et l’amour – ce qui est dans le cœur des femmes, 1852)

« Femme romanesque et sentimentale », Louise a « chanté l'amour sous tous ses aspects, d'abord l'amour maternel pour lequel elle a su trouver des accents vraiment convaincus ; puis l'amour charnel, avec un sensualisme parfois choquant ; enfin l'amour romantique, considéré comme la suprême ivresse de l'âme, comme la plus grande révélation du divin et de l'infini » (Descharmes). Comme dans ce poème :

Aimons donc, aimons donc, l'amour ennoblit l'être,
Aimer, c'est ici-bas tout sentir, tout connaître,
C'est aspirer plus haut.

(Ore felici, Le Chant des vaincus, janvier 1845)

Le culte de l'amour tenait chez elle la place que le culte de l'Art ("l'Art pour l'Art") tenait chez Flaubert. Pour ce dernier, le romantisme n’était pas en soi une mauvaise chose, et il soutint toute sa vie que la valeur d’un être se mesurait à la hauteur de ses désirs. Mais, dès lors qu’il s’agit d’art, il faut mettre son cœur en veilleuse : « la passion ne fait pas les vers, et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. ... Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours en elle-même, dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. » (6 juillet 1852). A rebours des thèses de Flaubert, « elle estimait qu'il suffit d'éprouver soi-même une passion sincère pour être capable d'exprimer les émotions ressenties par tous, et que les meilleurs peintres de l'amour seront toujours ceux qui ont le plus profondément aimé. Sa facilité abondante et verbeuse, si souvent blâmée par Flaubert, engageait cette éternelle amoureuse à répéter pour son compte le mot de Musset : "le cœur seul est poète". » (Descharmes).

C’est en vain que Gustave, qui n’a encore jamais rien publié, prodigue à Louise ses conseils : « écoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effet, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela). Ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts, dont on t'a donné l'un, et dont l'autre tient à ton sexe. Le premier, c'est le philosophisme, la maxime, la boutade politique, sociale, démocratique, etc. , toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt. La seconde faiblesse, c'est le vague, la tendromanie féminine. Il ne faut pas, quand on est arrivé à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe donc moi la verrue montagnarde et rentre, resserre, comprime les seins de ton coeur, qu'on y voie des muscles et non une glande » (13 avril 1853). Gustave, avec parfois la collaboration de Bouillet, corrige et revoit inlassablement ses textes, il ne laisse rien passer et ne lui épargne aucune critique. Ainsi, lorsque Louise règle ses comptes avec Musset (dans La Servante), elle s'attire cette volée de bois vert : « Tu as fait de l'art un déversoir à passions, une espèce de pot de chambre où le trop-plein de je ne sais quoi a coulé. Cela ne sent pas bon ! Cela sent la haine ! » (9 janv. 1854)

Mais ce n’est pas seulement leurs conceptions de l’art qui divergent du tout au tout. Dès le début de leur relation, ils ne partagent pas non plus la même idée de l’amour :

Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie ; il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui, dans l’âme, qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochées du soleil. Si donc tu prends l’amour comme mets principal de l’existence : non. Comme assaisonnement : oui.

Si tu entends par aimer avoir une préoccupation exclusive de l’être aimé, ne vivre que par lui, ne voir que lui au monde de tout ce qu’il y a sur le monde, être plein de son idée, en avoir le coeur comblé ainsi que le tablier d’une enfant qui est rempli de fleurs et qui déborde de tous côtés, quoiqu’elle en porte les coins dans sa bouche et qu’elle le serre avec ses mains, sentir enfin que votre vie est liée à cette vie-là et que cela est devenu un organe particulier de votre âme : non !

Si tu entends par aimer vouloir prendre de ce double contact la mousse qui flotte dessus sans remuer la lie qui peut être au fond, s’unir avec un mélange de tendresse et de plaisir, se voir avec charme et se quitter sans désespoir (...), pouvoir vivre l’un sans l’autre, puisqu’on vit bien sevré de tout ce qu’on convoite, orphelin de tout ce qu’on a aimé, veuf de tout ce qu’on rêve, mais éprouver pourtant à ces rapprochements des défaillances qui font sourire comme par des chatouillements étranges, sentir enfin que cela est venu parce que ça devait venir et que ça se passera parce que tout passe, en se jurant d’avance de n’accuser ni l’autre ni soi-même, et, au milieu de cette joie, vivre comme on vit, si ce n’est un peu mieux, avec un fauteuil de plus pour y poser votre coeur les jours de fatigue, sans que, pour cela, on en soit pas beaucoup plus amusé de se lever tous les matins ; si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer ; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que tous les grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien, et que les petits vous coûtent : oui.

Ah ! quand je t’ai vue, pauvre amie, t’embarquer, si jolie dans cet océan (rappelle-toi mes premières lettres), ne t’ai-je pas crié : "Non, reste, reste au rivage, dusses-tu y vivre toujours pauvre !"
(Lettre du 30 avril 1947)

Ce qui, traduit par Du Camp, donne ceci : « il a de l’affection pour vous : une vive amitié, mais c’est tout, je crois ; ... il est capable de grands sacrifices pour vous, mais jamais il ne consentira à se déranger de ses occupations, pas même une heure ; … le SEUL moyen de le conserver un peu, c’est de vous en tenir à cette amitié… Du jour où vous l’avez connu, vous avez essayé de déranger sa vie, et de ce jour-là, j’en suis certain, il a lutté contre vous, contre lui-même, et comme il est fort dans sa volonté, il a réussi à se vaincre » (3 janv. 1847) -- « Gustave n’aime pas le sentiment, il en est las, il en est saoul, comme il dit (...) Vous avez voulu faire mûrir à toute force son amour en serre chaude, la pauvre plante n’a pu supporter une telle température et elle en est morte, maintenant » (21 fév. 1847).

Quand la Muse lui reproche son égoïsme, faisant sienne l’analyse de Du Camp, il s’en défend: « Vous avez cru, par exemple, qu’intentionnellement je faisais tout ce que je pouvais pour me détacher de vous et que ma tête exigeait la dépossession de mon coeur. Eh bien, non ! mille fois non ! Que n’aurais-je pas donné, au contraire, pour en avoir un à la hauteur du vôtre ! » (17 mai 47). Mais quand elle dénonce sa « personnalité monstrueuse », son cœur de pierre, Gustave fait amende honorable : « Considère cela chez moi comme une infirmité, comme une maladie honteuse de l’intérieur, que j’ai gagnée pour avoir fréquenté des choses malsaines ; mais ne t’en désole pas, car il n’y a rien à faire. … Mais ce que j’ai de plus doux dans le coeur et de meilleur encore, c’est pour toi. C’est te donner de la monnaie souillée contre de l’or. Si je n’ai que ça ? C’est le denier du pauvre » (20 mars 47).

Il l'adjure de se calmer, de se résigner à l'aimer comme il est, d'accepter la situation : « Ménage-moi ; tu me donnes le vertige avec ton amour ! Il faut bien nous persuader pourtant que nous ne pouvons vivre ensemble. Il faut se résigner à une existence plus plate et plus pâle. » (13 septembre 46) – « Moi, je suis las des grandes passions, des sentiments exaltés, des amours furieux et des désespoirs hurlants. » (Fin dec 46) – « Modère cette violence de passions, cet emportement de caractère qui t’a fait déjà tant souffrir ; fais-toi vieille pour ma vieillesse » (10 août 1847, La Bouille).

Mais, de cela, la Muse est incapable. La situation est sans issue : « Toutes les fois que je m’approche de toi, je te déchire ; alors je recule et tu me rappelles – tu me rappelais du moins – et je reste, impuissant et triste, à contempler le mal auquel je ne puis rien et que je gémis de ne pouvoir alléger » (7 juillet 47, Saint-Brieuc).

Aussi l’espoir que nourrit Louise de vivre un jour auprès de Gustave est-il voué à l’échec. Elle se console avec un beau polonais, Frank, dont elle tombe enceinte. En juin 48, elle donne naissance à un garçon. C'est pour elle une source de bonheur : "Joie profonde que me cause le sourire de cet engfant. Visage d'ange". Las ! cet enfant ne passera pas l'hiver. C'est le deuxième enfant que Louise perd. Elle reprend ses visites quotidiennes au cimetière Montparnasse.
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Victor Cousin lui propose de l’épouser. Son amie Marceline Desbordes-Valmore la presse d'accepter, en regard de son avenir et de celui d'Henriette : "Si vous n'y trouvez pas de longtemps le bonheur, vous aurez le fier contentement d'un devoir bien rempli. Tout est là, pour ce monde si terrible à la femme". De son côté, l’avocat Auguste Vetter (son amant du moment) lui propose également de partager sa vie. Mais Louise ne parvient pas à oublier Gustave. Il est le seul homme dont elle souhaite partager la vie. Mais Gustave est désormais bien loin. Il voyage en Egypte ! C'est par le journal qu'elle aprend la nouvelle : "Saisissement au coeur, blessure qui se rouvre ! Quoi, pas un mot d'adieu ! Et maintenant, les mers nous séparent ! (...) Que je souffre, mon Dieu ! J'ai pleuré malgré moi, devant Ferrat. J'ai parlé de Gustave au milieu de mes larmes. Je suis trop malheureuse. Je voudrais mourir. Je sens des tressaillements plus vifs. Seule, seule, toujours !"
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Au printemps 1851, Hippolyte, avec lequel elle est séparée depuis trois ans, lui demande l’asile. Il meurt dans ses bras le 21 avril. Louise compose alors cette élégie inattendue:

Oh ! comme le destin aurait pu nous sourire,
L’un sur l’autre appuyés, si tu l’avais voulu !
Tu le sais maintenant que la mort t’a fait lire
Dans mon cœur où, vivant, tu n’as jamais bien lu.

Les autres t’oublieront ; moi, taisant ma douleur
J’évoquerai ton ombre et j’en serai suivie.
A toi, le plus sacré des amours de ma vie,
A toi, le plus sacré des regrets de mon cœur.

(Ce qui est dans le cœur des femmes)

En juin 1851, elle apprend que Gustave est rentré de son interminable voyage en Orient. Elle relit ses lettres et se prend à regretter sa conduite passée : "Larmes, regrets, il m'aimait. C'est ma faute, ou plutôt celle de ma nature. (...) Je souffrais trop ; j'étais irritée, exagérée, peu intelligente sur les moyens de le charmer".
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Pressé par Cousin, qui a réitéré sa demande en mariage, il lui faut prendre une décision. Elle décide de se rendre à Croisset. Mais Gustave refuse de la recevoir. Dans leur Journal, les Goncourt rapportent cette confidence de Flaubert: « Une fois, elle est venue le relancer jusque chez lui, devant sa mère qu’elle a retenue, qu’elle a fait rester à l’explication, sa mère qui a toujours gardé, comme une blessure secrète faite à son sexe, le souvenir de la dureté de son fils pour sa maîtresse : "c’est le seul point noir entre ma mère et moi", dit Flaubert » (Journal du 21 fev. 62). Sa mère aura même ce mot: "La rage des phrases t'a desséché le coeur" (Lettre à Louis Bouillet, 27 juin 1855).

Gustave lui donne rendez-vous à l’Hôtel d’Angleterre, à Rouen. Voici comment Louise rend compte de l'entrevue : Je lui parle alors du Philosophe, de la destinée de ma fille puis d’Auguste. — « Epousez le Philosophe, me dit-il. — Mais il est un troisième parti qui me sourit seul, lui dis-je, c'est de vivre dans quelque village ou ici, de travailler, d'élever ma fille et d'être à votre disposition quand vous voudrez me voir. Voilà ce qui serait pour moi le bonheur si vous m'aimiez, et je pleurai et je l'embrassai. « Je serais un misérable de vous tromper, a-t-il répliqué. Mais je ne puis rien pour votre bonheur. Ni vous, ni une autre, rien ne m'attire. Je suis maître de mes sens, si je veux, durant un an entier; depuis vous, je n'ai rien aimé; en voyage, [en] Egypte, j'ai vu des Almées : c'est beau, c'est étrange, cela excite. » (Oh ! fantaisiste cruel !) Je pleurais, je lui parlais avec passion, je me reprochais d'avoir eu des torts quand il m'aimait, torts d'une nature surexcitée par ses lettres de chaque jour, lettres de passion qui excitaient mes sens et mon imagination sans jamais les satisfaire. Il m'écoutait avec bonté, avançait la bougie pour me mieux voir, et parfois prenait mes bras dans ses mains. Je m'efforçais de sourire pour ne pas lui paraître trop défaite. Oh ! quelle angoisse ! … — « Ainsi donc, jamais, jamais plus je ne serai dans tes bras ! — Épousez le Philosophe, reprenait-il en riant, et nous nous reverrons. » — Oh ! profanation de l'amour... Quand il s'est levé pour partir, j'ai éclaté en sanglots, je lui ai dit : « Nous ne nous reverrons peut-être jamais. — Pourquoi donc, a-t-il repris, je vous ai dit que j'irai vous voir, c'est certain. » Je l'ai embrassé avec passion; il m'a embrassée aussi, mais il était toujours maître de lui. (Mémento du 27 juin 1851)

La relation se renoue, mais « la tristesse subsiste, je ne me sens pas aimée comme je l’aime » (Mémento du 9 sept. 1851) – « tristesse amère de le posséder si peu et d’influer si peu sur sa nature » (15 sept.) – « Il ne m’aime pas assez. Il a été bon, mais comme toujours sans sensibilité, sans intérêt pour ma situation. Il a voulu être dans mes bras. Je n’ai eu aucun plaisir, je n’en ai plus. J’ai du bonheur, de l’attendrissement, je l’ai tant aimé » (18 oct. 1851) – « Gustave m’aime exclusivement pour lui, en profond égoïste, pour satisfaire ses sens et pour me lire ses ouvrages. Mais de mon plaisir, mais de ma satisfaction, peu lui importe ! Se met-il en souci de mes larmes ? Il ne se met pas en souci de ma misère » (24 déc. 1851).

Louise a alors 41 ans, comme Madame du Châtelet, à propos de laquelle elle écrit: elle « était belle encore, mais touchait à cet âge où l'amour semble nous échapper…. La femme ramasse alors… tous ses trésors de sentiment et les prodigue à l'homme qu'elle aime, pour qui tant d'amour ne compose souvent qu'une distraction passagère. » (Histoire de Soldat, 1856)

A cette époque, le destin et la condition d'une femme dépendent de l’amour qu’elles inspirent aux hommes, et des ressources dont eux seuls disposent.

L'homme peut à son gré recommencer sa vie
Par un jour radieux son aurore est suivie
De jeunesse et de gloire il est beau tour à tour,
II règne en cheveux blancs : mais nous, on nous désire,
Nous n'avons que l'amour.

Sans mari, avec une pension royale considérablement réduite, et des besoins financiers importants pour tenir un salon qui attire le tout Paris, Louise a des ennuis d’argent. Elle vit mal sa dépendance par rapport à Victor Cousin, qui malgré leur séparation, continue de verser pour elle et pour sa fille une pension de 3000 francs : « Il est vrai que la nécessité nous étreint. N’importe, elle ne me liera jamais à cet homme. » (22 mai 1852)

Elle en veut à Gustave de ne pas s’intéresser à sa situation – autrement qu’en lui conseillant d’épouser le philosophe ! « Ceci a son côté navrant, car je comprend, au peu de souci qu’il prend de ma misère, la ténuité de son amour … Et cependant, il est bon, généreux ou plutôt prodigue, et il ne s'inquiète pas des humiliations qui torturent la femme qu'il a pressée avec passion dans ses bras. J'ai dix francs sur moi pour atteindre le trimestre d'octobre » (15 sept. 1851). « Je n'ai plus que dix francs chez moi. Être à la merci du Philosophe me révolte ! Oh ! quelle vie. Quelle vie et pas un sentiment vrai ! le travail, la solitude ! » (24 oct. 1851). La situation est sans espoir: « Dans toutes ses combinaisons d'avenir, je ne suis rien, rien, moi qui ne pense qu’à lui, moi qui demain, si je gagnais le lingot, irais lui dire : voilà : laisse-moi vivre près de toi, avec ma fille et ta mère. Oh ! je suis folle ! » (18 nov. 1851) -- « Lui, Gustave, ne me disait-il pas lui-même d’abord d’épouser cet homme, puis dernièrement encore de le ménager à cause de l’avenir et d’Henriette ? N’est-ce pas me dire que son avenir et le mien ne sont pas liés ! que je ne dois pas compter sur lui. Oh ! malheureuse, malheureuse ! Si j’avais pour moi et ma fille un refuge tranquille quelque part ! Mais je l’aime, la blessure me suivrait partout ; jamais aimée, jamais complètement aimée ! » (22 mai 1852)

Elle demande à Gustave de placer son album d'autographes: « Toujours sans ressources ! Il me faudrait cinq cents francs. A qui m'adresser? Il va écrire en Angleterre pour cet album ! Qu'il n'ait pas la pensée de m'aider, par cette occasion, avec délicatesse, sans que je le sache, c'est étrange ! Moi, si j'avais un million, je le lui donnerais. » (21 nov. 1851) – « Il m’a fait l’offre de me prêter 500 francs, mais de quelle façon ! Il savait bien que je n’accepterais pas. Il avait un moyen bien simple de m’y forcer en me disant que cette somme lui était envoyée d’Angleterre. » (24 déc. 1851). Gustave avait envoyé l’album à une amie anglaise pour qu’elle le place, mais ce geste n’a pas l’élégance d’un Cousin, auquel Louise reproche sa pingrerie mais qui sû l'aider sans froisser son orgueil (en lui obtenant une pension du Roi, le prix de l’Académie, une promotion au Conservatoire pour son mari, ou en versant une pension à sa fille).

Cependant, la Muse espère encore. Au lendemain d’un séjour de Gustave, elle note : « il m’aime, je crois qu’il ne pourra plus se passer de moi comme je ne peux plus me passer de lui.… Tel qu’il est, il vaut mieux que tout ce que j’ai connu ; je l’aime, il me relève. Je vais me remettre ardemment au travail. » (14 mars 1852). A l'été, Gustave fait devant elle une d'épilepsie : "Sa crise à l'hôtel, mon effroi. Il me supplie de n'appeler personne ; ses efforts, son râle, l'écume sort de sa bouche, mon bras meurtri par ses ongles crispés. Dans à peu près dix minutes, il revient à lui, vomissements. Je l'assure que son mal n'a duré que quelques secondes et que sa bouche n'a pas écumé (1). Profond attendrissement et profonde tendresse que je me sens pour lui. Je rentre chez moi à une heure, accablée de fatigue et de tristesse. Il vient passer toute la journée du lendemain, plus amoureux que jamais, brisé, mais en apparence très bien". L’année 1852 sera « la plus douce, la meilleure de ma vie », note-t-elle dans son mémento du 1er janvier 1853. « Gustave m’a bien aimée et j’ai goûté par lui l’art et l’amour mieux que je ne l’avais jamais fait ». Evoquant son oeuvre La Paysanne, elle a le sentiment d’avoir, « grâce à la sévérité de Gustave… fait quelque chose de bon » (14 janv. 1853).

Mais, si heureux soient-ils, les moments avec Gustave ne durent pas longtemps : « hier dans ses bras, aujourd’hui parti loin ! Maintenant, deux mois d’absence ! » Après chaque départ, Louise se retrouve seule, « accablée de lassitude et aussi de tristesse » (14 mars 1852) – « je suis comme une âme en peine depuis son départ ! Le quitter, rompre avec lui, je n’y songe même pas malgré les tortures de tous genres qu’il me fait subir, et d’ailleurs qui aimer ? pour qui me passionner ? je suis si lasse, si lasse, si fatiguée d’avoir pleuré, cherché ! aspiré ! Je voudrais m’endormir en lui comme il dit, mais que d’aspérités ! comme il me blesse ou m’outrage naïvement ! Puis cette vie à deux toujours [avec sa fille Henriette] ; je suis à bout de courage ! » (4 déc. 1853).

Plus tard, Louise évoquera sa relation avec Gustave dans son roman "Lui" : "Chaque jour ses lettres m'arrivaient et tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie, je redevenais sa récompense adorée, sa joie radieuse, la frénésie passagère de son coeur. (...) J'aurais voulu m'enfuir avec lui, le surprendre dans son travail nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: ne nous séparons plus ! La vieillesse viendra vite, puis la mort ! Pourquoi passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où l'âme et le corps sont en fête ?"

Car tel est bien le vœu de Louise : « Oh ! pourquoi ne m’engage-t-il pas avec ma fille ! les hommes n’ont pas de cœur » (17 août 1852). Ce dessein n’a pas échappé à l’ami Bouillet. Il écrit à Gustave :

« Les intentions de la Muse ne me paraissent ni franches, ni désintéressées... Veux-tu que je te dise mon sentiment ? Veux-tu que je te déclare tout net où elle veut en venir, avec ses visites à ta mère, avec ses cris, ses larmes, ses invitations et ses dîners ? Elle veut, elle croit devenir ton épouse ! (Le vers y est ma foi !) Je le pensais sans oser me le formuler, mais le mot m'a été heureusement dit, non par elle, mais comme venant d'elle positivement. Voilà pourquoi elle a refusé le Philosophe. Tout cela me paraît pyramidal. Elle n'est pas malade, elle est mal'aise (sic), elle est furieuse et dépitée. Je vois maintenant dans son jeu, elle veut te tenir par tous les aboutissants, par les amis, Du Camp autrefois, moi aujourd'hui, par les connaissances agréables, Babinet, Préault, etc., enfin, par ta famille...»

On croit entendre Flaubert s’exclamer : « Hénaurme ! », et l’on imagine les deux amis « se foutre une bosse de rire ».
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Une semaine avant leur rupture définitive, il lui écrit : « Moi, quand je me sonde, voici ce que j'éprouve pour toi : un grand attrait physique d'abord, puis un attachement d'esprit, une affection virile et rassise, une estime émue. Je mets l'amour au-dessus de la vie possible et je n'en parle jamais à mon usage. Tu as bafoué devant moi, le dernier soir, et bafoué comme une bourgeoise, mon pauvre rêve de quinze ans [2] en l'accusant encore une fois de n'être pas intelligent ! Ah ! j'en suis sûr, va ! N'as-tu donc jamais rien compris à tout ce que j'écris ? N'as-tu pas vu que toute l'ironie dont j'assaille le sentiment dans mes oeuvres n'était qu'un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire ? Tu demandes de l'amour, tu te plains de ce que je ne t'envoie pas de fleurs ? Ah ! j'y pense bien, aux fleurs ! Prends donc quelque brave garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et à idées reçues ». (25 fev. 1854)

Louise Colet et sa fille, peinture d'Adèle Grasset

Leur dernière rencontre sera violente. La Muse tempête, pleure, vitupère, donne des coups de pied dans les tibias d’un Gustave exaspéré : « Une bûche brûlait dans l'âtre ; je mesurai l'angle de cette bûche à la tempe de cette femme irascible, vraiment intolérable... Mais une vision passa devant mes yeux : les gendarmes, la cour d'assises... Je me levai et pris la porte.... »

Ils ne se reverront plus. Le 6 mars 1854, Gustave envoie à Louise ce mot définitif : « Madame, j'ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir hier, dans la soirée, trois fois chez moi. Je n'y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu'une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m'engage à vous prévenir que je n'y serai jamais. » Sur le billet, Louise griffonne rageusement : « Lâche, couard, canaille. »

Ses offres de réconciliation ayant échoué, Louise se désespère: "Oh ! misérable femme, tu ne seras jamais aimée !", note-t-elle dans un mémento du 18 oct. 54.

Mais la muse n’était pas au bout de ses peines. Quand Madame Bovary paraît dans la Revue de Paris en 1856, elle tressaille en lisant qu’Emma offre à Rodolphe « un porte-cigares sur lequel elle avait fait graver : Amor nel cor. » La devise même du cachet qu’elle avait offert à Gustave en décembre 1846 ! Mais le comble de la muflerie est atteint avec la lettre d'adieu de Rodolphe à Emma : « Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne. Pauvre petite femme, pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire plus insensible qu'un roc, il eût fallu quelques larmes là-dessus, mais moi, je ne peux pas pleurer, ce n'est pas de ma faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte qui fit une tache pâle sur l'encre ; puis cherchant à cacheter la lettre, le cachet Amor nel cor se rencontra. - Cela ne va guère à la circonstance… Ah ! Bah ! qu’importe ? Après quoi il fuma trois pipes et alla se coucher. »

Ce ne sont pas là les seuls points communs de Louise avec Emma. Louise aussi ne supportait plus son mari (« Que je te plains du retour de l’officiel ! Après l’ennui de ne pas vivre avec les gens qu’on aime, ce qu’il y a de pis c’est de vivre avec ceux qu’on n’aime pas », lettre d’oct. 1947). Comme Emma avec Rodolphe, elle lui raconte chaque jour sa journée de la veille (« C’est une attention douce que tu as de m’envoyer chaque matin le récit de ta journée de la veille », 36 août 46), lui envoie sa mitaine (11 août 46), son portrait (15 août 46, 27 août 46), sa médaille (reçue avec le Prix de poésie de l’Académie française, 21 août), lui demande des objets personnels (« Tu veux que je te donne quelque chose qui m’appartienne depuis longtemps et dont je me sers habituellement. J’y ai réfléchi. Je t’apporterai mon presse-papier et deux petites salières en émail dans lesquelles je mets de la poudre et des pains à cacheter. Ça a le mérite d’avoir passé de longs jours sur ma table. Ces objets ont été les témoins muets de bien des heures solitaires de ma vie ; qu’ils [le] soient pour toi maintenant, quand tu écriras ! qu’ils te rappellent ton ami ! » 3 oct. 1846), glisse des fleurs dans ses lettres (27 août 1846, 28 août 46), le tarabuste en lui demandant s'il l'aime (« Tu veux savoir si je t’aime ? Eh bien, autant que je peux aimer, oui ; c’est-à-dire que, pour moi, l’amour n’est pas la première chose de la vie, mais la seconde. C’est un lit où l’on met son coeur pour le détendre. Or, on ne reste pas couché toute la journée. Toi, tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence ! Non, non, mille fois non ! » - 21 janv. 1947), ou en le pressant de fuir avec elle (« Fuir, dis-tu ! Aller habiter Rhodes ou Smyrne. … Avec toi, vivre là-bas ? Oui, mais est-ce qu’on oublie ? Notre nature est si misérable qu’arrivés là-bas nous voudrions être ici. J’ai vécu plusieurs années comblé de tous les éléments de bonheur possible, et je me trouvais l’homme le plus à plaindre du monde. Pourquoi ? Dieu le sait. J’ai un ami qui a vécu huit ans dans l’Inde. Il revenait de temps à autre en France. Quand il était à Calcutta, il passait sa journée couché à plat sur une carte de Paris, et rentré à Paris il se mourait d’ennui et regrettait Calcutta. L’homme est ainsi : il va alternativement du Midi au Nord et du Nord au Midi, du chaud au froid, se fatigue de l’un, demande l’autre et regrette le premier. » - 10 oct. 1946). Comme Emma avec Rodolphe, elle veut lui faire promettre de l’aimer toujours (« Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d'où vient ma réserve à ajouter "pour toujours". Pourquoi ? C'est que je devine l'avenir, moi ; c'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes, et que les spectacles tristes m'affectent peu. Tu crois que tu m'aimeras toujours, enfant : toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine ! Tu as aimé déjà, n'est-ce pas, comme moi ; souviens-toi qu'autrefois aussi tu as dit toujours. » - 7 août 1946). Elle le traite de traître quand il manque un rendez-vous, comme Emma fit avec Léon lorsqu'il fut retenu par M. Homais (« parce que je ne pleure pas, tu m’appelles égoïste ; parce que j’ai manqué à ton rendez-vous, tu m’appelles traître, tu me méprises. Et ce rendez-vous, je l’ai manqué par pudeur », 13 nov. 1946). Comme Emma, Louise a été initiée à la lecture des romans gothiques par une vieille femme (sa grand mère paternelle). Enfin, la couleur de Louise est aussi celle d'Emma : à Servane déjà, la petite Louise s'était créé un style bien à elle en ne portant que des robes bleues ciel, assorties à ses yeux ; à Paris, quand elle emménage Rue de Sèvres, elle fait décorer en bleu ciel les murs de l'appartement, etc.).

Sa relation avec Louise aura aussi donné à Flaubert la matière de quelques scènes d’anthologie – on pense à la promenade en fiacre, sans doute inspirée par une promenade en calèche au bois de Boulogne ("C'était beau de joie et de tendresse, n'est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j'étais riche, j'achèterai cette voiture-là et je la mettrai dans ma remise sans jamais plus m'en servir" -- "oui il y aura encore des feuilles au bois de Boulogne, et une bonne voiture chez Briard dans laquelle nous nous tiendrons par la taille, comme aux premiers jours", 13 oct. 1946 ), aux ruses déployées par Emma (les leçons de piano à Rouen) qui rappellent celles de Louise : « Ne pourrais-tu pas dire que tu vas chez Phidias pour ton buste, et venir avec moi ? Ce bon buste ! Nous aura-t-il servi ! » (7 oct. 1946), ou aux rendez-vous de l’hôtel de Bourgogne à Mantes, qui ont probablement servi de modèle pour les rencontres d'Emma et de Léon à Rouen.

D'après Mme Gothot-Mersch, « ce que Flaubert a retenu de sa liaison, ce n’est pas le caractère de Louise, ce sont des détails précis : circonstances des entrevues, ruses pour tromper le mari, désirs et manies des amoureuses, rapports d’un amant lassé avec une maîtresse exigeante… Somme toute, rien de profond, rien qui touche à la conception même de son roman ». Je ne suis pas d’accord. Louise a aussi fourni à Flaubert un idéal-type du bovarysme, cette faculté « à se concevoir autre que l’on est » (selon la définition de Jules de Gaultier). Comme Emma, elle était de celles qui « cherchent le parfum des orangers sous les pommiers à cidre » (lettre à Louise Colet, 2 sept. 1846), de celles qui « prennent leur cul pour leur coeur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir » (24 avril 1852). Comme Emma, elle poursuivait « toujours le même amour s’attachant à un fantôme qui m’échappait toujours » (Mémento du 31 mai 1851). Un critique de La Gazette de Paris dira : "On sympathise avec cette âme souffrante, on pleure avec elle, car cet amour qu'elle a senti, il n'existe pas sur cette terre".

Louise Colet est morte le 8 mars 1876. Flaubert écrit à Edma Roger des Genettes : "Vous avez très bien deviné l’effet complet que m’a produit la mort de ma pauvre muse. Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de ma vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an. J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne. Encore une fin ! (...) Vous rappelez-vous le petit appartement de la rue de Sèvres ? Et tout le reste ? Ah ! Misère de nous !".

De son côté, Maxime du Camp, qui la détestait, lui dédia cette épitaphe :

Ci-gît
Celle qui compromit Victor Cousin
Ridiculisa Alfred de Musset
Vilipenda Gustave Flaubert
Et tenta d'assassiner Alphonse Karr.

Mais tous les amis de Flaubert lui savent gré des lettres magnifiques qu’elle a inspirées, et aussi d’avoir, la première et quasi immédiatement, su déceler le talent littéraire du jeune homme : « Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses. Qui sait ? » (14 Août 1846), et dans une lettre de 1852, elle parle à Victor Hugo de "M. Gustave Flaubert, qui sera un jour un grand prosateur".


Sources :

- L’indomptable Louise Colet, par Micheline Blood et Serge Grand, Pierre Horay éditeur, 1986.
- Mon cher Volcan ou la vie passionnée de Louise Colet, par Francine Du Plessis Gray, JC Lassès 1995.
- Volumes 1 et 2 de la Correspondance de Flaubert, édités par Jean Bruneau, La Pléiade.
- Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires.
- Le Journal des Frères Goncourt.
- Madame Bovary, de Gustave Flaubert.
- René Descharmes, Flaubert. Sa vie, son caractère et ses idées avant 1857, Ferroud, 1909 (Slatkine reprint 1969)
- Claudine Gothot-Mersch, La genèse de Madame Bovary, Corti 1966 (Slatkine reprint 1980)
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Illustrations : Iconographie du Centre Flaubert et Exposition du Centenaire Flaubert, à la BNF (Gallica)


Notes

(1) Flaubert était sujet à des crises d'épilepsie. La première le surprit peu après sa vingtième année. Mais l'épilepsie était alors une maladie honteuse. Chez les Flaubert, on préférait parler de maladie nerveuse.

(2) A 15 ans, Gustave fut (secrètement) l’amoureux transi de Madame Schlésinger – à l’image de Justin avec Madame Bovary.

2 commentaires:

albin, journalier a dit…

Cordial salut d'un sophiste de passage.

Anonyme a dit…
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