21 janv. 2008

Le meilleur graphique statistique jamais conçu

Dans son Christmas Specials, The Economist consacre un article à l'imagination graphique. Selon Edward Tufte, dont l'ouvrage, “The Visual Display of Quantitative Information”, passe pour la bible des statisticiens, “the best statistical graphic ever drawn” est dû à un français : Charles Joseph Minard. Cet ingénieur des Ponts et Chaussées avait 80 ans quand, en 1861, il conçut le chef d'oeuvre ci-dessous. Son graphique restitue en une seule image l'essentiel de la campagne de Russie, en 1812. On y trouve six types d'informations : la géographie (avec une échelle des distances, les lieux des principales batailles, les fleuves), le climat (avec une échelle des températures), le temps (avec une chronologie), la progression et la direction des troupes, leur effectif (le nombre de soldats restant en vie).
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Le graphique permet de visualiser l'étendue du désastre. En 1812, la Grande Armée part de Pologne forte de 422 000 hommes. Arrivés à Moscou, ils ne sont plus que 100 000. Seuls 10 000 reviendront au pays. Au niveau de la Bérézina, l'épaisseur du trait noir diminue brusquement de moitié : 20 000 hommes ont péri.

Minard est mort en 1871. L'Ecole des Ponts et Chaussée lui rendit cet hommage : “For the dry and complicated columns of statistical data, of which the analysis and the discussion always require a great sustained mental effort, he had substituted images mathematically proportioned, that the first glance takes in and knows without fatigue, and which manifest immediately the natural consequences or the comparisons unforeseen.” (traduit de l'original, indisponible sur le web : V. Chevallier, Notice nécrologique sur M. Minard, Annales des Ponts et Chaussées, 2, 1871)

Autre graphique remarquable : celui de l'ingénieur écossais William Playfair, réalisé en 1821 (ci-dessous). Son graphique permet de comparer l'évolution séculaire du salaire hebdomadaire d'un bon mécanicien et celle du prix d'un quarter de blé. Pour la première fois était représenté graphiquement une série chronologique. Le temps apparaît en abscisse, avec tout en haut les règnes des différents souverains ; en ordonnées, on trouve deux échelles, une pour les prix (à droite) et une pour les salaires (à gauche). Utiliser les axes verticaux et horizontaux pour représenter le temps et l'argent était si révolutionnaire que Playfer dut s'expliquer en détail son dans une longue note de lecture. Il écrira plus tard : “This method has struck several persons as being fallacious, because geometrical measurement has not any relation to money or to time; yet here it is made to represent both.” Malheureusement, Playfer n'eut pas l'idée de calculer les salaires réels, ce qui eut permis d'illustrer plus clairement l'idée principale : “that never at any former period was wheat so cheap, in proportion to mechanical labour as it is at the present time”.

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Parmi les inventions remarquables, on peut citer encore l'étonnant graphique de Florence Nightingale. The Lady of the Lamp s'était rendu célèbre pour les soins prodigués aux soldats anglais pendant la Guerre de Crimée. Mais Nightingale était aussi une statisticienne émérite. Elle inventa un type de graphique connu depuis sous le nom de “Rose de Nightingale”. Dans ses “Notes on matters affecting the health, efficiency and hospital administration of the British army”, publiées en 1858, on trouve le graphique ci-dessous, représentant les causes de décès des soldats lors de la Guere de Crimée. Trois catégories sont distinguées : en bleu, les maladies infectieuses, not. le choléra et la dysenterie (“Preventible or Mitigable Zymotic Diseases”) ; en rouge, les blessures (“wounds”) ; en noir, “les autres causes”. Chaque fois, la surface colorée est proportionnelle au nombre de décès, mais, à la différence des "camemberts" contemporains, on fait varier la distance à l'origine au lieu de l'angle. Le message principal du graphique est que, même en période de combats intenses (comme en novembre 1854), les maladies infectieuses tuent davantage que les armes. Le graphique fut envoyé au War Office, ce qui contribua à améliorer grandement la qualité des hôpitaux militaires. Mais, si persuasif soit-il, ce graphique n'est pas sans défauts : les aires bleues, rouges et noires se chevauchent, et les nombres des décès n'apparaissent pas.

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Notes

Pour un apercu de l'oeuvre graphique de Minard, cf. cette galerie. Pour tout savoir sur le grand homme, cf. cette page qui lui est dédiée.

Source : The Economist

1 commentaire:

Valdo a dit…

Il manquerait plus que des mises au enchères chez Christie's pour compléter le tableau... :)