3 janv. 2006

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Le principe d'utilité et la croissance (*)
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It is the greatest happiness of the greatest number that is the measure of right and wrong.
Jeremy Bentham
[1]

Redécouvrant Bentham, pour qui le principe d’utilité – le critère du "plus grand bonheur pour le plus grand nombre" – devait déterminer les choix politiques, des économistes proches du New Labour et des New Democrats font valoir que le Bon Gouvernement devrait se préoccuper un peu moins du taux de croissance et davantage du bonheur du plus grand nombre. Quitte s’il le faut à sacrifier la croissance…

Moins de croissance, plus de bonheur : une politique pour une société post-matérialiste

Dans quelle société préféreriez-vous vivre ? demande Robert Frank[2]. Dans la société A, dont les membres disposent de maisons de 400 mètres carrés, mais doivent, en raison des embouteillages, faire une heure de voiture pour rentrer à la maison ? Ou dans la société B, où les maisons ne font que 300 mètres carrés, mais où un bon réseau de transport en commun permet de rentrer chez soi en 15 minutes, de réduire la pollution de l’air et les nuisances sonores ?

Pour sûr, un habitant de B qui viendrait vivre en A serait très satisfait d’avoir une maison plus grande. Mais très vite, il s’habituerait. En revanche, il s’adapterait beaucoup moins bien aux embouteillages, au bruit et à la pollution. C’est du moins la conclusion qu’on peut tirer de l’étude de Weinstein, qui a interrogé les riverains d’une autoroute quatre mois, puis seize mois après son ouverture (tableau 1).

Tableau 1. Evolution des attitudes face au bruit des riverains d’une autoroute (%), quatre mois puis seize mois après sa mise en service

Ne sont pas gênés par le bruit : 21 vs 16
Pensent pouvoir s’adapter : 44 vs 26
Ne pensent pas pouvoir s’adapter : 30 vs 52

Shane Frederick, Loewenstein George : Hedonic Adaptation, in E. Diener, D. Kahneman, N. Schwartz, Well-being: the foundation of hedonic psychology, Russel Sage Foundation, 1999

De toute évidence, un individu rationnel choisirait de vivre dans la société B. Las ! Tout se passe comme si nous avions collectivement choisi la société A. Nous avons des maisons de plus en plus spacieuses mais passons de plus en plus de temps dans les bouchons, et de plus en plus de gens souffrent du bruit et de la pollution automobiles.

Autrement dit, nos choix ne reflètent pas nos préférences. De façon générale, nous allouons une part disproportionné de notre temps et de notre argent à la poursuite d’objectifs matériels au détriment d’activités et de biens qui pourraient nous rendre plus heureux. Comment est-ce possible ?

Les économistes savent bien que la main invisible a parfois des ratés. De même, les naturalistes savent que la nature ne fait pas toujours bien les choses. Par exemple, la queue des paons s’est développée au fil du temps jusqu’à atteindre des proportions absurdes. Pourvu de cet attribut encombrant et tape-à-l’œil, le paon est particulièrement mal armé pour résister aux prédateurs. Las ! Un paon qui ne déploierait pas une belle queue, gage de bonne santé, n’intéresserait tout simplement pas les paonnes. On en déduit que le paon se débarrasserait volontiers de son encombrant plumage s’il était assuré que tous les autres paons en faisaient autant. Mais un paon n’a de contrôle que sur ses propres actions, il n’est pas maître de celles des autres.[3]

Il en va de même des humains. Les gens sont généralement bien conscients qu’ils seraient plus heureux s’ils pouvaient étudier et travailler moins, passer plus de temps en famille ou auprès de leurs amis, quitte à gagner et consommer un peu moins… Mais ils ne font pas ce qu’ils veulent. Qui déciderait seul d’arrêter ses études à la licence hypothèquerait ses chances d’accéder à un emploi intéressant. Qui déciderait seul de réduire son temps de travail verrait s’effondrer son revenu relatif… En contexte de non coopération, l’interdépendance des fonctions d’utilité interdit toute révision unilatérale des modes de vie.[4]

Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Pour réorienter les comportements individuels dans un sens plus conforme au « principe d’utilité », la solution, nous disent les économistes post-modernes, est la même que pour lutter contre la pollution : la taxe.

Robert Frank défend ainsi l’idée d’un impôt progressif sur la consommation. Ce serait un impôt facile à recouvrer, puisqu’il suffirait de connaître le montant du revenu annuel et d’en déduire l’épargne du ménage. Mais sa principale vertu serait de taxer la consommation ostentatoire mieux que n’importe quelle taxe spécialement ciblée à cet effet : les premiers euros dépensés par les familles vont en effet aux nécessités de la vie, viennent ensuite les commodités, à la fin seulement viennent les superfluités -- le luxe.

Avec ce type d’impôt, les gens seraient incités à travailler moins ou à épargner davantage. Les dommages sur la croissance seraient limités -- le coup de fouet donné à l’accumulation du capital et au progrès technique compensant, dans une certaine mesure, l’effet dépressif sur l’activité de la réduction de l’offre de travail. Même les plus imposés devraient y trouver leur compte. Certes, leur niveau de vie diminuerait, mais leur capital ne serait pas touché et leur qualité de vie serait meilleure : ils auraient gagné du temps libre.

Alternativement, l’Etat peut choisir la voie réglementaire pour réduire le temps de travail. C’est la voie adoptée par la France, où les 35 heures n’ont guère fait baisser le chômage mais ont, semble-t-il, amélioré la vie quotidienne des salariés. C’est du moins ce que déclarent 59 % des salariés à temps plein, et 71 % des femmes ayant des enfants de moins de 12 ans.[5]

Qu’ont fait les français du temps libéré ? « Près de la moitié des parents d’enfants de moins de 12 ans déclarent passer plus de temps avec eux depuis la réforme ».[6] Les autres usages du temps les plus cités sont, par ordre d’importance, les activités domestiques (42 % consacrent plus de temps au bricolage, au jardinage, au ménage, à la cuisine, etc.), le repos (cité par quatre femmes sur dix et un homme sur trois) et les activités de détente (la lecture, la musique, la couture, le sport et l’informatique). De leur côté, 50 % des cadres déclarent que la RTT leur a permis de partir plus souvent en villégiature.

S’il est vrai, comme semblent le penser les femmes actives du Texas, que toutes les activités quotidiennes procurent plus de satisfaction que le travail (cf. ici), la réduction du temps de travail ne peut qu’ajouter au bonheur du plus grand nombre.

Est-ce à dire que le Bon Gouvernement devrait inciter les gens à travailler moins ? Pas si sûr…

La croissance au service des aspirations post-matérialistes

En 1930, Keynes prophétisait que "le problème véritable et permanent de l'homme" serait bientôt de savoir "comment employer ses loisirs (…) de manière sage, agréable et bonne"[7]. Depuis, le niveau de vie a augmenté au moins aussi vite qu’il le prédisait, et le temps libre plus vite encore qu’il ne l’espérait.[8] Selon le mot de Sauvy, les français travaillent "moins d'heures dans la journée, moins de jours dans la semaine, moins de semaines dans l'année, moins d'années dans la vie".

Jamais les occidentaux n’ont disposé d’autant de temps pour vivre leur vie comme ils l’entendent. Or, ils ne sont pas plus heureux pour autant ! Du coup, il ne suffit plus de se demander pourquoi la croissance ne fait pas le bonheur, il faut aussi se demander pourquoi le temps libre ne fait pas le bonheur !

¤ Le "bon temps", c’est de l’argent

Un bon revenu peut aider à prendre du bon temps. Parmi les biens supérieurs figurent en effet les "biens expérientiels", ces biens que l’on consomme pour vivre une expérience.

Gilovitch et Van Boven ont interrogé une centaine d’étudiants à propos d’ « un achat de plus de 100 $ qu’ils auraient effectué récemment dans l’intention de se faire plaisir »[9]. Manifestement, les "biens expérientiels" cités – restaurants, spectacles, voyages… – ont davantage ajouté à leur bonheur que les "biens matériels" – vêtements, bijoux, informatique, audiovisuel…

Dans une autre enquête, on a demandé à 1 279 Américains adultes de se souvenir d’une dépense expérientielle et d’une dépense matérielle, effectuées dans l’intention de se faire plaisir, puis de dire “laquelle des deux les avait rendus le plus heureux ?” Résultat : 56 % des répondants ont cité le "bien expérientiel" contre 34 % le "bien matériel", et cette préférence croît avec le niveau de revenu, confirmant que les biens expérientiels sont des biens supérieurs [10].

Fruits de la croissance, les "biens expérientiels" contribuent à faire du temps libéré un temps bien occupé.

¤ Le "bon temps", c’est du capital humain

Au cours de trente années de recherche sur le bonheur, le professeur Csikszentmihalyi a interviewé plus de dix mille personnes. Il ressort de ses enquêtes que "les meilleurs moments de la vie n’adviennent pas lorsque la personne est passive ou au repos. Ils adviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important." [11]

L’expérience optimale requiert compétence, concentration et persévérance. Elle doit aussi être réalisable, ce qui suppose une bonne adéquation entre les capacités et l’objectif. Si la barre est mise trop haut, l’activité génère de l’anxiété, si elle est mise trop bas, elle génère de l’ennui. Dans le juste milieu entre l’ennui et l’anxiété, se situe l’expérience optimale, génératrice de "flow".

C’est bien entendu dans le cadre du travail que se rencontre le plus souvent ce type d’expérience. Malheureusement, "beaucoup de gens ont l’impression de perdre leur temps au travail : l’énergie qu’ils y consacrent ne leur apporte guère de satisfactions personnelles" (ibid).

Le problème est que le rapport au travail a changé. Autrefois, il n’était pas nécessaire d’aimer ce que l’on fait. La nouvelle éthique, post-matérialiste, prône au contraire qu’on peut et qu’on doit trouver du bonheur dans son travail. Au grand dam des chômeurs, des précaires, et de tous ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un emploi passionnant ! Pour rapprocher l’idéal et la réalité, un effort considérable serait nécessaire pour améliorer les conditions de travail, l'offre de formation et d’éducation... C’est dire qu’ici encore les fruits de la croissance seraient bien utiles.

De même, le rapport à la famille a changé. L’institution familiale était autrefois gouvernée par le principe de nécessité. On en attend aujourd’hui de l’amour et du bonheur. En réalité, il en va du bonheur familial comme du reste : on n’échappe pas à l’adaptation. A partir des données du German socio-economic-panel – une enquête longitudinale réalisée de 1984 à 1998 –, Diener et al. ont ainsi montré, qu’en moyenne, l’adaptation est à peu près complète trois ans après le mariage ! Il en va de même après l’arrivée d’un enfant (cf. ici). On se souvient aussi que, dans l’enquête sur les femmes actives du Texas (op. cit.), l’activité « s’occuper de ses enfants » procurait moins de bonheur que la télévision, les courses ou la sieste, et à peine plus que le travail ! Dans ces conditions, réaffecter du temps de travail vers la vie de famille n’ajouterait pas grand-chose au bonheur du plus grand nombre…

Quant au temps libre proprement dit, "il est généralement consacré à absorber passivement de l’information, plutôt qu’à mettre en œuvre ses talents ou à explorer de nouvelles opportunités d’action"[12]. La télévision est ainsi devenue au fil du temps le premier loisir des français. Elle engloutit près de la moitié du temps libre des 18-65 ans, qui y ont consacré l’essentiel du temps libre gagné entre 1974 et 1998 (tableau 3).

Tableau 2. Le temps libre des 18-65 ans (en minutes par jour)
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D’après Alain Chenu, Les usages du temps en France - Futuribles, avril 2003

Keynes avait conscience qu’on ne pouvait passer de la société du travail à la société du loisir sans y être préparé. Faute d’une éducation au loisir, il en irait du rêve post-matérialiste comme du rêve de cette femme de ménage, épuisée par toute une vie de labeur. Sur sa tombe, elle avait voulu cette épitaphe :

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Ne me plaignez pas, les amis, ne me pleurez pas,
Car je n’aurai plus rien à faire, jamais, jamais, jamais...
Les cieux résonneront de psaumes et d’une douce musique,
Mais, même l’effort de chanter, d’autres que moi le feront.

Evidemment, nous dit Keynes, "la vie ne serait supportable que pour ceux qui feraient l’effort de chanter ! Mais combien parmi nous savent chanter ?"[13]

Conclusion

Why do those cliffs of shadowy tint appear
More sweet than all the landscape smiling near?
'T is distance lends enchantment to the view,
And robes the mountain in its azure hue.
Thus, with delight, we linger to survey
The promised joys of life's unmeasured way…

Thomas Campbell (1777-1844), Pleasures of hope


Depuis au moins les philosophes grecs, observe Frank Knight, on sait bien qu’il est "vain de chercher à satisfaire ses désirs" – ces derniers "se multipliant au moins aussi vite que les têtes de la fameuse Hydre de Lerne" –, et qu’il serait, au contraire, "plus économique et plus satisfaisant de réprimer ses désirs que d’essayer de les satisfaire".[14]

En vérité, poursuit Frank Knight, "les hommes qui savent ce qu’ils veulent ne veulent pas que leurs désirs soient satisfaits". Un homme dont les désirs sont satisfaits est un homme qui s’ennuie. Or l’homme ne craint rien tant que l’ennui, qui lui révèle "son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide". C’est pourquoi, remarque Pascal, "le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense"[15].

Le divertissement est en effet "la seule chose qui nous console de nos misères". D’où le jeu, d’où la chasse, d’où la guerre, d’où la vogue des biens expérientiels et autres superfluités… Oh, ce n’est pas que l’on trouve du bonheur "dans l’argent gagné au jeu", ni "dans le lièvre que l'on court" – "on n'en voudrait pas s'il était offert"... Simplement, "nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses".[16] La chasse compte plus que la prise, le jeu plus que le gain, la guerre plus que la victoire… et la quête plus que la satisfaction.

Un homme occupé à se divertir oublie la misère de sa condition. "Sa joie, nous dit Pascal, consiste dans cet oubli". Une bien pauvre joie, en vérité… mais c’est tout ce que les hommes ont trouvé pour ne pas être malheureux. Voilà à quoi tient l’utilité du consommateur ! Voilà pourquoi nous consommons toujours plus !

Mais l’interprétation pascalienne est sans doute trop pessimiste. Tel Prométhée, "l’homme aspire plutôt qu’il ne désire", écrit Frank Knight. Et ce à quoi il aspire, "ce n’est pas à la satisfaction de ses désirs présents, mais à davantage de désirs et des désirs meilleurs" :

Les désirs et les actes qu’ils motivent regardent sans cesse vers l’avant, vers de nouveaux désirs plus élevés, plus évolués, plus éclairés, et en cela ils opèrent comme fins et mobiles de l’action bien au-delà de l’objectif du moment. L’objet du désir actuel est transitoire ; il est autant un moyen vers un nouveau désir que la fin d’un autre, et toute l’activité consciente est ainsi dirigée vers l’avant, vers le haut, indéfiniment. La vie n’est pas fondamentalement une lutte pour des fins, des satisfactions, mais plutôt une lutte pour accéder aux bases de nouvelles luttes ; le désir est plus essentiel à l’action que la satisfaction, ou, peut-être mieux, la véritable réussite réside dans le raffinement et l’élévation du plan des désirs, l’éducation du goût.[17]

Les hommes ont des désirs plus élevés que les bêtes, et les hommes de qualité ont des désirs plus élevés que les rustres. D’une certaine façon, les premiers sont moins heureux que les seconds, dans le sens où leurs désirs sont moins bien satisfaits. Et pourtant, soutient John Stuart Mill, « mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait ».[18]

De ce point de vue, la croissance remplit parfaitement son rôle : elle permet aux hommes d’accéder à des désirs meilleurs et, par là, de s’élever sur l’échelle de la civilisation.

Pour ces raisons, les apôtres de la décroissance ont peu de chances d’être jamais entendus. Pas plus, qu’avant eux, les moralistes n’ont été entendus. Au moins ces derniers ne se faisaient-ils pas d’illusions. Ils savaient que la poursuite du bonheur et l’oubli de leur misère importent aux hommes plus que le bonheur :

Une objection définitive aux utopies est que les hommes ne voudraient pas d’un monde sans soucis, où la vie serait un long fleuve tranquille. Souvenons-nous du soulagement de William James quand il quitte le Lac Chautauqua. Un homme qui n’a pas de soucis a tôt fait de s’occuper en créant quelque chose, de s’absorber dans quelque jeu passionnant, de tomber amoureux, de faire la guerre à quelque ennemi, de s’en aller chasser le lion ou conquérir le pôle Nord… Souvenons-nous aussi du docteur Faust, auquel le Diable en personne ne pouvait proposer assez d’escapades et d’aventures pour laisser à son âme un moment de répit. Ainsi il est mort, cherchant et s’efforçant, et l’Ange put alors le déclarer "Sauvé" : "Celui qui toujours s'efforce et cherche / Celui-là, nous pouvons le sauver". La philosophie hédoniste n’est pas une bonne théorie de la vie. Ici-bas règnent la peine, la souffrance et l’ennui. Et des trois, le pire est l’ennui. Les hindous ont examiné il y a longtemps cette question du bonheur, et ils l’ont mené jusqu’à sa conclusion inévitable – Nirvana – juste assez de vie pour apprécier d’être mort.[19]
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(*) ce texte constitue la 3ème partie d'un article paru dans la revue IDEES, décembre 2005, sous le titre : La croissance ne fait pas le bonheur... mais elle y contribue.

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Notes

[1] Préface à “A fragment on Government” (1776). Dans une note de son Introduction to the Principles of Morals and Legislation, édition 1822, Bentham écrit encore : “The greatest happiness of all those whose interest is in question, is the (…) right and proper and universally desirable end of human action… in every situation, and in particular in that of a functionary or set of functionaries exercising the powers of Government”.

[2] Robert Frank, How not to buy happiness, Daedalus - Spring 2004

[3] Robert Frank, Luxury Fever, Free Press, 1999

[4] C’est d’autant plus vrai que l’utilité des activités alternatives est, quant à elle, moins dépendante du contexte social. En particulier, les gens paraissent moins envieux du temps libre de leurs congénères que de leur pouvoir d’achat. Les économistes Sara Solnick et David Hemenway ont demandé à des étudiants de Harvard : "dans quel monde préfèreriez-vous vivre : A. vous avez 50 000 $ par an et les autres ont moitié moins ; B. vous avez 100 000 $ par an et les autres ont deux fois plus ?". Réponse : 56 % des étudiants ont choisi le monde A. Ils préfèrent être plus pauvres pourvu que les autres soient encore plus pauvres qu’eux ! En revanche, s’il s’agit de choisir entre les mondes C – "vous avez deux semaines de congés par an et les autres ont moitié moins" – et D – "vous avez quatre semaines de congés par an et les autres en ont deux fois plus" –, seulement 20 % des étudiants ont choisit le monde C. Ibid.

[5] Premières synthèses de la Dares, Mai 2001, Les effets de la réduction du temps de travail sur les modes de vie : qu'en pensent les salariés un an après ? ; et Données sociales, Insee 2003. Champ : 1617 salariés interrogés.

[6] D. Méda, V. Delteil, Les effets de la RTT sur les modes de vie, Revue de la Cfdt, Avril-Mai 2002.

[7] Perspectives économiques pour nos petits-enfants (1930). Keynes estimait que les "besoins absolus", ceux que "nous éprouvons quelle que soit la situation de nos semblables", seront bientôt "si bien satisfaits" que "trois heures de travail par jour suffiront amplement à satisfaire en nous le vieil Adam"... En revanche, il jugeait que les "besoins relatifs", ceux que "nous n’éprouvons que si leur satisfaction nous procure une sensation de supériorité vis-à-vis de nos semblables", étaient probablement "insatiables", car "d'autant plus élevés que le niveau général de satisfaction est lui-même élevé".

[8] En France, l’espérance de vie professionnelle des hommes a baissé de 20 ans entre 1930 et 2000, et la durée annuelle du travail d’un bon tiers. Cf. Les chiffres de la retraite en France, Observatoire des retraites, 2002, p. 28 ; et Claude Thélot, Olivier Marchand, Le travail en France, 1800-2000.

[9] Van Boven Leaf, Gilovich Thomas: To Do or to Have? That Is the Question, Journal of Personality and Social Psychology 2003, Vol. 85, No. 6

[10] ibid.

[11] Mihaly Csikszentmihalyi, If We Are So Rich, Why Aren’t We Happy - American Psychologist, Oct. 1999

[12] ibid.

[13] op. cit. Dans notre pays, où seulement 28 % des enfants pratiquent une activité artistique, l’éducation au loisir reste à inventer. Les loisirs culturels des 6-14 ans, Développement Culturel, mars 2004 (N= 3000).

[14] Frank H. Knight, Ethics and the Economic Interpretation, Quarterly Journal of Economics 36 (May 1922). Trad. personnelle

[15] Pensées (1671), Misère de l’Homme sans Dieu. Classiques Garnier.

[16] Ibid.

[17] Knight, The Ethics of Economic Interpretation, op. cit. (trad. personnelle)

[18] L'utilitarisme, Quadrige, PUF.

[19] Knight, op. cit. (trad. personnelle). Les célèbres textes de William James et de Plutarque sont reproduits ici : L'Utopie post-matérialiste

4 commentaires:

EL a dit…

"[la croissance] permet aux hommes d’accéder à des désirs meilleurs"

Pourriez-vous développer, svp?

Bien cordialement,

EL

Albert du Pont aux Anes a dit…

Selon le grand psychologue William James: "how to gain, how to keep, how to recover happiness is in fact for most men at all times the secret motive for all they do". Mais de quoi parle-t-on exactement quand on parle du bonheur ?

Depuis au moins Aristote, s’affrontent deux traditions, fondées sur des vues distinctes de la nature humaine et de ce qui constitue une bonne vie. La tradition hédoniste fait reposer le bonheur sur la recherche du plaisir et l’évitement de la peine. Au quatrième siècle av. J.C., Aristippus enseignait que la poursuite du bonheur consistait à rechercher ce qui fait du bien et à éviter ce qui fait du mal. La conception utilitariste en découle.

Mais cette conception n’a jamais fait l’unanimité. Aristote y voyait un idéal vulgaire, qui rendait les hommes esclaves de leurs désirs. Les détracteurs d’Epicure estimaient que la doctrine selon laquelle « la vie n’aurait de fin plus haute que le plaisir (…) était une doctrine qui ne convient qu’au porc ». Et l'on sait que, pour John Stuart Mill, « mieux vaut être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ».

S’opposant à l’hédonisme, la tradition eudaimoniste conçoit la poursuite du bonheur comme une lutte pour atteindre à la pleine réalisation de soi. C'est la perspective du développement personnel. Erich Fromm résume bien l’opposition des deux conceptions quand il distingue « les besoins qui sont seulement subjectivement ressentis, dont la satisfaction mène momentanément au plaisir, et les besoins enracinés dans la nature humaine, dont la réalisation favorise le développement personnel et produit l’eudaimonia, c.-à-d. le « bien-être » ». Selon lui, le bonheur passe par la satisfaction des besoins du second type.

C'est à cette conception du bonheur que se réfère Frank Knight : ce à quoi les hommes aspirent, écrit-il, "ce n’est pas à la satisfaction de leurs désirs présents, mais à davantage de désirs et des désirs meilleurs". De ce point de vue, on peut soutenir que la croissance ajoute à notre bonheur en ce qu'elle nous permet d'accéder à des désirs meilleurs.

Au niveau individuel, elle nous aide à franchir les étages de la pyramide de Maslow. La croissance nous permet de satisfaire les besoins matériels et notre besoin de confort, elle libère aussi du temps (allongement de l'espérance de vie, réduction du temps de travail) et des ressources (pour l'éducation, la santé, les équipements collectifs, l'amélioration des conditions de travail et du cadre de vie...) nécessaire au développement personnel.

Au niveau collectif, elle est un puissant facteur de changement culturel favorable à la paix, à l'égalité sociale, à l'environnement et à la démocratie (cf. les travaux d'Inglehart) : citons par exemple le développement des valeurs de tolérance, de la confiance interpersonnelle, des préoccupations pour l'environnement. Tout cela est parfaitement développé par Benjamin Friedman dans The moral consequences of economic growth (2005). Plus là-dessus d'ici peu...

Xavier Bebin a dit…

Pour plus de choses sur l'utilitarisme, voir http://utilitariste.canalblog.com/

Anonyme a dit…

Merci ...

E.L