31 déc. 2007

La mondialisation de la beauté

La mondialisation culturelle désigne habituellement le processus d’interpénétration croissante des cultures. Par « culture », les ethnologues entendent « les idées du vrai, du beau, du juste, et de l’efficient, spécifiques à une communauté. Ces idées sont culturelles dès lors qu’elles sont coutumières et transmises socialement, et qu’elles sont constitutives d’une manière distinctive de vivre. Pour le dire autrement, la culture renvoie à ce qu’Isaiah Berlin appelait « des buts, des valeurs et des images du monde » manifestes dans les discours, les lois, et les pratiques routinières d’un groupe social autorégulé »[1].

La mondialisation culturelle produit tout à la fois de l’uniformité et de la diversité. D’un côté, le globe-trotter déplore que les cultures locales se ressemblent de plus en plus ; d’un autre côté, chacun peut observer dans sa ville que la culture locale est de plus en plus hétérogène[2]. Qu'en est-il de l’idée du beau ? La mondialisation se traduit-elle par une uniformisation des canons de la beauté ? Si oui, comment l'expliquer ?

L’uniformisation des canons de la beauté

Au milieu de l’Amazonie, en amont de Manaus, les eaux claires, couleur tabac, du Rio Negro rencontrent les eaux boueuses, couleur sable, du Rio Solimões. Pendant près de six kilomètres, les deux fleuves cheminent côte à côte, partageant les mêmes rives, sans jamais se mêler[3]. La ligne de démarcation entre les eaux est si bien découpée qu’on pourrait croire qu’un mur de verre les sépare. Mais, bientôt, sous l’effet des remous et tourbillons, les deux grands fleuves commencent à mêler leurs eaux. Quelques kilomètres plus bas, il ne reste plus qu’une couleur uniforme. Le grand fleuve, entre-temps rebaptisé Amazone, charrie une eau boueuse indistinctement couleur sable.[4]

Tout s’est passé comme si le Rio Solimões avait purement et simplement absorbé le Rio Negro. C’est un peu pareil avec la mondialisation de la beauté. Tout se passe comme si les critères occidentaux s’imposaient irrésistiblement au reste du monde. De Sao Paulo à Tokyo, en passant par Lagos ou Pékin, l’idée que l’on se fait d’une belle femme est plus ou moins partout la même. Et partout, le standard ainsi créé paraît inaccessible au plus grand nombre.

Récemment, l’élection de Miss Monde 2007 a couronné, pour la première fois, une chinoise. Mais cette chinoise là mesure 1 mètre 82, pour 49 kilos, ses yeux ne sont pas bridés, elle a le teint pâle et le nez fin, et ses jambes sont si longues qu’on n’en voit pas la fin. Pourtant, Zhang Zilin est représentative des jeunes chinoises modernes.

Selon le quotidien China Daily, « le poids et les mensurations sont devenus les critères de la beauté. Le nouveau standard des mensurations est de 84 cm, 62 cm, 86 cm. Avec ses mensurations de 82 cm, 58 cm et 82 cm, Zhang Ziyi, une vedette chinoise du cinéma, est considérée comme une belle femme »[5]. Les femmes grandes et longues sont de plus en plus appréciées. Quand la compagnie aérienne China Southern a lancé une campagne télévisée pour recruter 180 hôtesses, les candidates devaient impérativement être jeunes (moins de 24 ans), minces, et plus grandes que la moyenne -- des milliers de jeunes femmes se sont présentées (The Times, 3 déc. 2007). La plupart des jeunes chinoises se soumettent aujourd'hui à des régimes et se trouvent trop grosses, même avec un IMC normal. Le maquillage, jugé autrefois décadent et contre-révolutionnaire, est en grande vogue. Pour preuve, le portrait de Laetitia Casta, l'ambassadrice de L'Oréal, s'affiche un peu partout dans les mall commerciaux. Selon Lin Jingya, une étudiante des Beaux-Arts, "la plupart des filles de mon âge se maquillent tous les jours. C'est une nouvelle tendance, car les jeunes femmes de 30 ans que je connais ne se maquillent que de façon occasionnelle, elles préfèrent avoir l'air naturel. La mode est au teint pâle, car une peau bronzée donne l'impression que l'on est d'origine paysanne".[6] A côté des cosmétiques, la chirurgie esthétique rencontre un succès impressionnant, en particulier le débridement des yeux et le rallongement du nez. Ces deux opérations représentaient 60 % des actes chirurgicaux enregistrés à l'Hôpital N°9 de Shanghai au cours de l'été 2002. Dans cet hôpital, on opère chaque jour, y compris le dimanche, plus d'une centaine de jeunes gens, à la chaîne et en moins d'une demi-heure. Selon la journaliste de France 3, « tous les milieux socio-culturels sont concernés par cette boulimie du relookage à l'occidental. Agée de 20 ans, Xiao Jiang appartient à la nouvelle bourgeoisie montante des villes. Elle poursuit des études touristiques, et profite des vacances scolaires pour se faire opérer… dans les jupons de sa mère ! qui l'accompagnera tout au long du processus du débridement des yeux. A l'inverse, pour Lili, Nana et Xuan Xuan, trois copines émigrées des campagnes il y deux ans, devenues entre temps serveuses dans un restaurant, pas question de dire quoique ce soit aux parents. Elles s'apprêtent à se faire rallonger le nez en catimini ! de peur de déclencher la foudre parentale en osant ainsi toucher au tabou suprême pour un Chinois traditionnel : aller à l'encontre la nature transmise par les ancêtres »[7].

Six ans plus tôt, la nigériane Agbani Darego devenait la première Miss Monde d’Afrique Noire. Elle non plus ne ressemblait guère aux femmes de la région. Du haut de son mètre 80 pour un peu plus de 50 kg, cette jeune femme passait presque pour squelettique en regard des standards traditionnels. Dans sa région natale, la côte de Calabar, il est d’usage que les jeunes filles à marier soient confiées à des "fermes d’engraissage", le temps nécessaire pour gagner dix à vingt kilos. Après quoi, elles sont portées en triomphe dans les rues du village et prêtes pour le mariage. C’est dire que les nigérians, au moins ceux de plus de 40 ans, ont été quelque peu interloqués par l’élection d’une jeune compatriote aussi élancée. A l’inverse, les jeunes ont immédiatement vu dans Agbani un modèle à suivre, et, dans les villes au moins, la tendance est désormais au « Slim is beautiful ». [8] [cf. fichier word]

Evidemment, le problème avec de tels standards, c’est qu’ils sont inaccessibles à la majorité des femmes. Ce ne serait pas si grave si, dans le même temps, la société ne valorisait toujours plus la beauté physique. Dans l’enquête internationale « The Real truth about beauty » (pdf), 63 % des répondantes pensent que les femmes doivent aujourd’hui être plus belles que du temps de leur mère, et 60 % qu’on attend d'elles qu’elles fassent des efforts pour être plus belles. L’enquête montre aussi que les standards de la beauté paraissent de plus en plus étroits et inaccessibles : 57 % des femmes sont fortement d’accord avec l’idée que « les attributs de la beauté féminine sont devenus très restrictifs dans le monde d’aujourd’hui » [9].

Résultat : rares sont les femmes qui se trouvent « belles ». Quand on leur demande de choisir l’adjectif qui décrit le mieux leur apparence, plus de la moitié des femmes choisissent des adjectifs neutres : 31 % se décrivent comme « naturelle », et 25 % comme « dans la moyenne » ; 2 % seulement se décrivent comme « belles ». Dans l’ensemble, les qualificatifs positifs – « belle, jolie, séduisante, sexy, mignonne, … » -- sont choisis par une femme sur quatre seulement, et à peine 17 % des femmes sont prêtes à se décrire sans réserves comme « belles ». De plus, quand on leur demande d’évaluer leur beauté, 72 % des femmes se situent « dans la moyenne », 13 % se jugent moins belles que les autres, et seules 16 % se jugent plus belles. Un phénomène d’autant plus étonnant que, dans les enquêtes de satisfaction subjective, la grande majorité des répondants se situent généralement au dessus de la moyenne ! Enfin, près d’une femme sur deux (47 %) se trouve grosse.

L’uniformisation des canons de la beauté est le plus souvent imputée à l’influence des mass médias. Dans l’enquête Dove, 68 % des répondantes sont fortement d’accord avec l’idée que « les médias et la publicité ont défini des standards tellement irréalistes que la plupart des femmes ne pourront jamais les atteindre ». Pour cette raison, les trois quarts des femmes interrogées souhaitent que les médias mettent un peu moins l’accent sur le physique et fassent plus de place à des femmes qui ressemblent davantage aux vrais gens.

Dans cette logique, la Compagnie Dove, une branche d’Unilever Corp., a adopté une curieuse stratégie marketing, qui vise à déconstruire le discours médiatique dominant. Dans son clip « Evolution », primé à Cannes, le message était en substance le suivant : « essayer de ressembler à des modèles inaccessibles revient à s'épuiser à remplir un puit sans fond. Les bouches, les jambes ou les seins complaisamment mis en valeur doivent en effet beaucoup à l'inné. Mais plus encore aux retouches apportées sur ordinateur » [10]. Depuis, avec un nouveau clip, intitulé « Matraquage », Dove s’est s'attaqué au « conditionnement des adolescentes matraquées de toutes parts, en presse, affichage, télévision, par la mise en avant d'une beauté normée ». Selon le docteur Susie Orbach, "le fait de passer 30 minutes à consulter un magazine de mode abaisse en effet l'estime de soi chez 80 % des jeunes filles". Pour le psychiatre Serge Hefez, le spot de Dove "correspond à une vraie réalité dans la mesure où, aujourd'hui, les préadolescentes ont parfaitement assimilé les codes de la beauté féminine véhiculés par les médias : pas de hanches, des jambes immenses, une poitrine menue… Lorsque ces adolescentes acquièrent un corps de femme, et que, sous l'impact des modifications hormonales, du tissu adipeux commence à se former sur les cuisses, les hanches, beaucoup s'effrayent et débutent des régimes dès l'âge de 14 ans, une rupture au regard de ce que l'on observait il y a vingt ans". Tout dernièrement, Dove a lancé la gamme « Pro Age » destinée aux femmes de plus de 50 ans, avec des affiches et des spots montrant des femmes sexagénaires. C’est ainsi que, depuis trois ans, Dove explique aux femmes que « l'on peut être imparfaite et séduisante, ne pas répondre aux critères exacts de la beauté normée et pourtant parvenir à troubler et émouvoir... à l'exact opposé du modèle projectif de L'Oréal, numéro un mondial du secteur ». Las ! selon l'hebdomadaire américain Advertising Age, après deux ans de forte croissance et de gains de parts de marché, le chiffre d'affaire de Dove a baissé l'an dernier. Qu’est-ce à dire ? Peut être les femmes tiennent-elles au modèle projectif ? Peut être ne sont-elles pas prêtes à suivre une marque qui leur explique "qu'elles sont très bien comme elles sont" ?

Mais l’idée du beau, telle qu'elle s'est fixée dans les esprits, ne saurait être réduite à un pur construit médiatique. Peut être le discours des médias n’est-il que le reflet de désirs et de représentations construits bien en amont ?

La démocratisation de la beauté

La mondialisation culturelle, entendue comme uniformisation des idées du vrai, du juste, du bien, du beau, tient à des processus universels bien documentés par les sociologues, comme la rationalisation du monde, la privatisation de la vie, la démocratisation de la société, la civilisation des mœurs – autant de changements sociaux qui accompagnent le développement économique. Vargas Llosa l’a bien formulé : « Le monde dans lequel nous allons vivre sera beaucoup moins pittoresque et moins riche en couleur locale que celui que nous laissons derrière nous. Les fêtes, les vêtements, les coutumes, les cérémonies, les rites et les croyances, qui, dans le passé, ont donné à l’humanité sa luxuriante diversité folklorique et ethnologique, sont en voie de disparition, ou tendent à se confiner dans des espaces isolés et marginaux, alors que le gros du corps social les abandonne pour en adopter d’autres, fonctionnellement mieux adaptés aux réalités de notre temps. Le processus est à l’oeuvre dans tous les pays du monde, plus rapide chez les uns, plus lent chez les autres. Mais il n’est pas la conséquence de la mondialisation : il est le fruit de la modernisation, dont la première est un effet, non une cause »[11].

La mondialisation de la beauté s’explique sans doute ainsi. L’uniformisation de l’idée du beau doit probablement moins aux forces de la mondialisation qu’à celles de la modernisation.

Dans les sociétés paysannes, où la mortalité infantile et maternelle était très élevée, où le travail physique des femmes était essentiel à la survie de la famille, la robustesse et la vigueur physique des jeunes femmes étaient des attributs socialement valorisés. Aujourd'hui encore, dans les villages reculés de Chine, « les femmes énergiques et robustes sont admirées par les hommes. On dit que lorsque la mère évalue sa future belle-fille, elle préfère que celle-ci ait de grosses fesses, parce que les gens croient qu'une telle femme peut facilement donner naissance. Selon les livres anciens, cette femme peut également mieux aider son mari dans sa tâche »[12]. Dans les campagnes françaises du 18e siècle, l’épouse idéale ne ressemblait guère aux belles femmes sophistiquées que l’on admirait à la cour. Les adages recueillis par Edward Shorter en font foi : Mieux vaut dire à sa femme "Laide, allons souper" plutôt que "Belle, avons-nous à souper ?" – "Quand on a une belle femme, on n’a pas de beaux cochons ! Pourquoi ? Parce que les cochons, au lieu de manger, passent leur temps à la regarder !"[13]

Dans les sociétés modernes, les attributs physiques de l’épouse idéale ont changé. La beauté plastique devient un capital qui ouvre de nombreuses opportunités sur le marché du travail et sur le marché du mariage. Les études sur les agences de rencontres en ligne le montrent bien : la beauté physique des femmes, not. les traits du visage et l’indice de masse corporelle, est beaucoup plus déterminante pour la réussite sexuelle que le niveau d’éducation ou de revenu. Ainsi, plus leur IMC est bas, plus les femmes reçoivent de messages… (cf. Online dating). Les femmes interrogées dans l’enquête Dove n’ont sans doute pas tort quand elles estiment, pour 59 % d’entre elles, que « les femmes physiquement attirantes sont plus valorisées par les hommes », et, à 45 %, que « les belles femmes ont plus d’opportunités dans la vie ».

En revanche, elles ont probablement tort de croire que les standards de la beauté sont devenus plus restrictifs. S’ils ne l’étaient pas, la beauté cesserait d’être une chose rare, elle deviendrait une chose commune. Or, pour le sens commun, « tout ce qui est beau est rare ». Dès lors qu’une chose se banalise, on n'y fait plus guère attention, on la trouve parfaitement quelconque.

C’est bien pourquoi, de toute éternité, les femmes ont dû souffrir pour être belles, tenter de se conformer à des standards souvent terriblement exigeants : les pieds bandés, les crinolines, les corsets, les colliers des femmes girafes, etc. Même les régimes minceur ne datent pas d’hier. « L'impératrice Zhao Feiyan de la dynastie des Han (206 – 220 av. J.-C.) était une femme reconnue pour sa taille fine. Elle devait être soutenue par sa suite pour marcher, sinon une brise aurait pu la secouer. Au moment de danser, elle ressemblait à une fée qui voltigeait dans le ciel, ce qui lui a permis de devenir impératrice après seulement deux ans, alors qu'elle n'était d'abord que simple danseuse à la cour. En réalité, pour les femmes de cette dynastie, garder la ligne faisait partie des habitudes de vie. »[14]

Dans les sociétés pré-modernes, toutefois, seules les femmes des riches devaient souffrir pour être belles. Lorsque, dans La Physiologie du mariage, Balzac procède à une estimation des femmes susceptibles d’« inspirer de l'amour », il retranche immédiatement aux treize millions de femmes françaises les neuf millions de paysannes -- « ces créatures dont les mains sont noires comme celles des singes, et la peau tannée comme les vieux parchemins d'un olim, dont le visage est brûlé par le soleil, et le cou ridé comme celui des dindons ; qui sont couvertes de haillons, dont la voix est rauque, l'intelligence nulle, l'odeur insupportable, qui ne songent qu'à la huche au pain, qui sont incessamment courbées vers la terre, qui piochent, qui hersent, qui fanent, glanent, moissonnent, pétrissent le pain, teillent du chanvre ; qui, pêle-mêle avec des bestiaux, des enfants et des hommes, habitent des trous à peine couverts de paille ». Les paysannes ne sauraient inspirer de l’amour au gentilhomme. Non plus que ces « deux millions de femmes qui, à quarante ans passés ont déjà vu le monde », ou les femmes de la classe ouvrière et du petit commerce, les « bossues, laides, quinteuses, rachitiques, malades, aveugles, blessées », « les soeurs de Sainte-Camille, soeurs de charité, religieuses, institutrices, demoiselles de compagnie, etc. ». Au final, Balzac parvient au chiffre de 400 000 femmes honnêtes, soit moins de 4 % de la gent féminine. La femme honnête a typiquement moins de quarante ans, elle possède une bonne, et une voiture à elle, elle parle un français soutenu, et ne dira jamais « une lettre d'échange pour une lettre de change, souyer pour soulier ». Or, « pour qu'une femme ne fasse pas elle-même sa cuisine, ait reçu une brillante éducation, ait le sentiment de la coquetterie, ait le droit de passer des heures entières dans un boudoir, couchée sur un divan, et vive de la vie de l'âme, il lui faut au moins un revenu de six mille francs en province ou de vingt mille livres à Paris. » A cette époque, la beauté était un luxe réservé aux happy few.

Ce qui a changé, c’est que la beauté s’est démocratisée. En ouvrant à toutes les mêmes ambitions, sans donner à toutes les mêmes possibilités, la démocratisation a étendu le domaine de l’envie : « Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables ; ils rencontrent la concurrence de tous... Cette opposition constante qui règne entre les instincts que fait naître l'égalité et les moyens qu'elle fournit pour les satisfaire tourmente et fatigue les âmes… chacun apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l'on peut prévoir qu'il tournera obstinément ses regards de ce seul côté » [15].

Notes

[1] Richard Shweder, Moral Maps, First World Conceits, and the New Evangelists, in Culture Matters, Lawrence Harrison & Samuel Huntington, Basic books, 2000
[2] Isolarion: A Different Oxford Journey, By James Attlee. University of Chicago Press; 256 pages
[3] Ce phénomène se produit grâce à l’écart des températures des eaux et à la vitesse de leurs rapides. Le Fleuve Negro coule près de 2 km/h à la température de 22°C tandis que le Fleuve Solimões coule de 4 à 6 km/h à la température de 28°C.
[4] Alex Inkeles, Continuity and Change in Popular Values on the Pacific Rim, Hoover Essay
[5] La minceur a-t-elle toujours été un canon de beauté ?, China Today, 30 novembre 2006
[6] Anne Collet, Courrier International, 17 mai 2007
[7] Sylvie Levey à Shanghai pour France 3
[8] Globalization of Beauty Makes Slimness Trendy, Norimitsu Onishi, New York Times, 3 Oct. 2002
[9] Cette enquête, sponsorisée par Dove, et réalisée en 2004 par l’agence Stategy One sous la supervision des Dr Susie Orbach (London School of Economics) et Nancy Etcoff (Harvard), porte sur 3 200 femmes américaines, européennes, japonaises, latino-américaines.
[10] Dove contre l'impérialisme de la beauté, Les Echos du 18 octobre 2007
[11] Mario Vargas Llosa, Commentaire, Automne 2000
[12] China Today, op. cit.
[13] Naissance de la famille moderne, XVIIIe-XXe siècle, Point Histoire
[14] China Today, op. cit.
[15] Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, T. II

23 déc. 2007

L’économie des cadeaux de Noël

Paul Noth, The New Yorker, December 17, 2007
.Il n’est pas facile de faire un bon cadeau. En première analyse, le meilleur cadeau est celui dont a rêvé le destinataire. Mais ce dernier sait mieux que vous ce qui est bon pour lui. C'est pourquoi les cadeaux se révèlent souvent mal adaptés aux préférences de ceux qui les reçoivent. Dans la mesure où un meilleur choix était possible, il y a là une "perte sèche" pour le destinataire.

Un exemple fera mieux comprendre cette notion de microéconomie : si l'on vous offre un pull à 100 € que vous n'auriez jamais, de vous-même, acheter plus de 60 €, ou que, l'ayant reçu, vous seriez prêt à revendre pour seulement 80 €, votre perte sèche se situe ici entre 20 et 40 €. On aurait été mieux inspiré de vous donner directement 100 euros plutôt que ce mauvais cadeau ! Tel est du moins le point de vue de la théorie économique standard.

Les cadeaux de Noël des lycéens font-ils apparaître une perte sèche ? Si c'est le cas, doit-on en conclure que leurs proches feraient mieux de leur donner de l'argent ? Finalement, pourquoi fait-on des cadeaux ? Telles sont les questions que l'on peut traiter à la faveur d'un TD sur les cadeaux de Noël (fichier Word), construit autour d'un questionnaire inspiré d'un article célèbre de Joel Waldfogel dans l'American Economic Review : “The Deadweight Loss of Christmas”.

Quelques enseignements du TD

Les réponses des élèves révèlent la rationalité cachée des cadeaux de Noël.

La principale surprise vient du fait que, pour la majorité des élèves, les cadeaux de Noël n'occasionnent pas globalement de perte sèche. Autrement dit, la valeur qu'ils attachent aux cadeaux qu'ils ont reçus est supérieure à leur valeur marchande - c'est tout particulièrement vrai des cadeaux offerts par les amis intimes. Ce résultat inattendu me paraît suffire à justifier l'institution des cadeaux de Noël.

Cela dit, les dons d'argent (et les cartes cadeaux) représentent tout de même plus du tiers du butin de Noël. A l'analyse, la propension à offrir du cash plutôt que des cadeaux augmente avec la distance générationnelle et affective entre les acteurs. Ainsi, ce sont les grands-parents, suivis des oncles et tantes, qui recourent le plus au don d'argent. Dans la mesure où leurs cadeaux enregistrent le taux le plus élevé de perte sèche, il est logique qu'ils recourent davantage que les autres au don d'argent. Bref, il est plus efficient pour eux de donner de l'argent que d'offrir des cadeaux.

S'agissant des intimes (petit ami, meilleur ami), c'est exactement le contraire : la valeur que les élèves accordent à leurs cadeaux est supérieure au prix qu'ils ont coûté -- on observe alors un gain sec. Cela tient à la qualité du donataire, mais aussi au soin particulier avec lequel le cadeau fut choisi, toutes choses qui ajoutent une forte valeur affective à la valeur marchande de l'objet.

Pour le comprendre, on peut mobiliser avec profit la théorie du signal de Michael Spence (Prix Nobel d'économie 2001). Soit deux amoureux ; ils aiment mais ne sont pas certains à 100 % d'être aimés en retour. On est ici dans une situation d' « asymétrie d'information ». En pareil cas, faire un cadeau permet d'envoyer un signal fort, de nature à rassurer l'être aimé quant à la teneur de vos sentiments. Faire un bon cadeau est en effet très coûteux ; il faut y consacrer beaucoup de temps, ce qui suppose un engagement affectif fort. « S'il m'aime vraiment, se dit la demoiselle, il choisira forcément un bon cadeau, car s'il m'aime autant que je l'aime, il pense forcément à moi tout le temps ; trouver un cadeau qui me plait ne lui sera donc pas trop difficile ». Si, quand bien même, notre homme ne voulait pas trop se casser la tête, il lui faudrait débourser plus pour offrir un cadeau conventionnel mais luxueux - l'argent permet, dans une certaine mesure, d'économiser du temps, mais si l'on ne veut pas économiser ses sentiments, il faut alors dépenser beaucoup d'argent...

La théorie du signal rend bien compte du fait, évident dans le sondage, que les proches (les amis intimes toujours, les parents souvent) font en général les meilleurs cadeaux. Mais elle explique aussi pourquoi les parents et les grands parents peuvent, sans risque, offrir de l'argent aux lycéens. C'est qu'on ne doute pas de l'amour de ses parents. On est ici dans une situation d' « information parfaite », qui contraste avec l'incertitude intrinsèque de la relation amoureuse. Le cadeau d'un parent n'a pas la même fonction de signal que celui de sa petite amie (sauf peut-être quand le parent en question a quelque chose à se faire pardonner). C'est pourquoi il est beaucoup plus acceptable de donner de l'argent à ses enfants qu'à sa petite amie.

S'agissant des pairs (les copains, les frères et soeurs), donner de l'argent serait également inefficient, mais pour une autre raison : si je donne 20 euros à chacun de mes copains pour qu'ils achètent ce qui leur plaît, et si chacun me donne à son tour 20 euros pour que j'achète ce qui me plait, l'opération cadeaux de Noël est une opération blanche : on a eu beau donner et recevoir, il n'y a rien sous le sapin ! Moyennant quoi, mieux vaut une perte sèche avec des cadeaux, que pas de cadeaux du tout.

Pour finir, ce TD amène comme sur des roulettes la question anthropologique du don. Pourquoi fait-on des cadeaux ? Et d'abord, qu'est-ce qu'un don ? il est manifeste que tous les cadeaux ne sont pas des dons, certains relevant davantage de l'échange non marchand.

==> cf. la typologie d'Alain Testart, résumée dans "L'échange et le don" (L'Antisophiste)

Pour en savoir plus

-- Pour une synthèse de l'article de Waldfogel et de divers articles récents, cf. mon billet "La perte sèche de Noël".
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-- Sur la question 2, on vérifiera que F > E (et cela, pour tous les élèves, sans exception !). C'est le phénomène dit de Loss Aversion : les gens sont plus sensibles aux pertes qu'aux gains. En l'espèce, les lycéens exigent, pour accepter de se défaire d'un objet qu'ils possèdent, un prix plus élevé que ce qu'ils seraient prêts à payer pour acheter cet objet s'ils ne le possédaient pas.

Pour illustrer cette asymétrie, Richard Thaler a procédé à une étonnante expérience avec ses étudiants. Il leur a demandé de répondre à ces deux questions:

"1. En venant en cours aujourd'hui, vous avez été exposé à une maladie très rare mais mortelle. La probabilité que vous ayez contracté la maladie est de 1 pour mille. Si tel est le cas, il vous reste moins d'une semaine à vivre, mais ce sera une mort paisible et sans souffrance. Par bonheur, il existe un remède extrêmement efficace, à condition de le prendre immédiatement. Le problème est qu'au moment où je vous parle, on n'en connaît pas le prix. Vous devez donc me dire tout de suite quel prix maximum vous êtes prêt à payer. Si le remède s'avère coûter plus, vous ne l'aurez pas. S'il coûte moins, on vous rembourse le trop perçu. Combien êtes-vous prêt à payer pour ce remède ?

2. Nous avons besoin de bénévoles pour réaliser des expériences scientifiques sur cette maladie. Les volontaires courront le risque de contracter cette maladie, avec une probabilité évaluée à 1 pour mille. Combien faudrait-il vous payer pour que vous acceptiez de participer à cette expérience ?
"

Dans l'un et l'autre cas, le risque est exactement le même. Mais, dans le premier scénario, les étudiants doivent décider quel prix ils sont prêts à payer pour annuler un risque auquel ils ont déjà été exposés, tandis que, dans le deuxième scénario, ils doivent décider à quel prix ils sont prêts à s'exposer volontairement à ce risque.

La réponse médiane des étudiants fut de 800 $ à la 1ère question, et de 100 000 $ à la seconde ! "En général," commente Thaler, "les gens attachent un prix beaucoup plus élevé à la conservation d'une chose qu'ils possèdent déjà qu'à l'acquisition de cette même chose quand ils ne la possèdent pas [dans cet exemple, leur bonne santé]."
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Source: Robert Frank, Luxury Fever, Princeton UP, 2000 (traduction personnelle)

La perte sèche de Noël

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Il n’est pas facile de faire un bon cadeau. En première analyse, le meilleur cadeau est celui qu’aurait choisi le destinataire. Mais ce dernier sait mieux que vous ce qui est bon pour lui. C'est pourquoi les cadeaux se révèlent souvent mal adaptés aux préférences de ceux qui les reçoivent. Dans la mesure où un meilleur choix était possible, il y a là une perte sèche du point de vue des consommateurs.

L'économiste Joel Waldfogel a traité cette question dans un article célèbre de l’American Economic Review, intitulé “The Deadweight Loss of Christmas”. Le problème théorique est représenté dans la figure 1 ci-dessous, où la valeur du bien offert (G) apparaît en abscisses et celle des autres biens disponibles en ordonnées.
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Le point I correspond à la position actuelle de l'individu Dupont avant la réception de son cadeau (au niveau d’utilité Uo), compte tenu de sa contrainte budgétaire (aa’) et de ses préférences. Supposons que son ami Martin offre à Dupont x $ en cash. La droite de budget se déplace vers le haut (bb’) et, toutes choses égales par ailleurs, sa position est désormais située au point II (au niveau d’utilité U1 > Uo). Si maintenant, au lieu de cash, Martin décide d’offrir un cadeau, ce dernier ajoutera probablement moins à l’utilité de Dupont que son équivalent monétaire. Supposons que l’utilité marginale du cadeau représente 70 % de son prix d'achat, le niveau d’utilité de Dupont est désormais situé à U2 (donc en deça de U1). Le segment c'b' mesure la perte sèche consécutive au cadeau.
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Une perte sèche apparaît quand, par exemple, on vous offre un pull à 80 € pour lequel vous n'auriez pas voulu payer plus de 60 €. Pour estimer l'importance de la perte sèche associée aux cadeaux de Noël (« the deadweight loss of Christmas »), Waldfogel a demandé à ses étudiants d’évaluer les présents qu'ils avaient reçus à Noël : d’une part, le prix payé par les donateurs; d’autre part, le prix qu’ils seraient prêts à payer pour avoir ces articles (1er questionnaire) ou qu'ils exigeraient pour les retourner, abstraction faite de leur valeur sentimentale (2ème questionnaire). Comme prévu, il ressort du sondage que les cadeaux de Noël coûtent beaucoup plus à ceux qui les donnent qu'ils ne valent pour ceux qui les reçoivent. La perte sèche de Noël représente entre un dixième (estimation basse) et un tiers (estimation haute) de la valeur des cadeaux reçus (tableau 1). Si l’on généralise ces résultats à la masse des cadeaux échangés chaque année aux Etats-Unis, ce sont des milliards de $ qui sont ainsi gaspillés.
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Dans ces conditions, pourquoi ne pas donner simplement de l'argent ? Un économiste conséquent doit-il renoncer à faire des cadeaux ? Pas nécessairement. Faire un cadeau est souvent plus efficient qu’il n’y paraît de prime abord.
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En premier lieu, la perte sèche varie beaucoup selon le donateur, sa proximité au donataire, et la connaissance qu’il a de ses préférences. Maximale quand il s’agit des grands-parents, elle est faible quand le cadeau vient des parents, des frères et sœurs, et tend vers zéro quand il vient des amis (cf. fig. 3 dans l'article de Walfogel). Ceci explique que les grands parents soient les plus nombreux à préférer donner de l’argent (42 % de leurs dons se font en espèce contre 10 % de la part des parents et 0 % de la part du petit ami).
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Il arrive même que le cadeau soit si bien choisi que son utilité pour le donataire excède le prix payé par le donateur. Après tout, le cadeau idéal est celui qui vous fait découvrir un univers passionnant que vous ne soupçonniez pas. Pour vos amis, cela suppose de deviner chez vous des préférences latentes, qui ne demandaient qu'à être révélées. Avec le risque de tomber à côté... Tel ami bien intentionné vous offre ce Noël une super compilation de musique tibétaine, en faisant le pari qu'il réussira à vous faire aimer ça. Peine perdue ! Quelques années plus tôt, le même ami vous avait offert le premier volume de la correspondance de Flaubert dans La Pléiade et votre vie en fut changée. Cela signifie qu'un cadeau peut être ponctuellement inefficient mais, les bonnes surprises compensant les mauvaises, il n'y a pas de perte sèche à long terme. Ajoutons qu'il y a des articles que l'on aime bien recevoir mais qu'on ne peut se résoudre à acheter, ce qui pourrait expliquer le succès des boites de chocolat à Noël.
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Finalement, l'argument décisif en faveur du cadeau tient à sa valeur de signal. Un cadeau est un signal qui permet de communiquer à une personne que l’on pense à elle, que l’on se soucie d’elle, et qu’on veut lui faire plaisir. Dans cette perspective, offrir de l’argent liquide à un proche, a fortiori à sa petite amie, serait complètement inefficient...
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Il y a bien la solution des gift-cards (bons d'achats), moins fongibles que le cash, mais plus personnalisés. Du point de vue du donateur, cette innovation présente l'intérêt de réduire considérablement les coûts de transaction : plus besoin de courir les grands magasins, ni de se creuser la tête pour chercher un cadeau personnalisé. Pour ces raisons, deux Américains sur trois y ont recours -- la National Retail Federation évalue à près de vingt-cinq milliards de $ le montant dépensé en gift-cards pour Noël 2006, en hausse de 34 % par rapport à Noël 2005.
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Du point de vue des détaillants, ces bons sont une aubaine. Outre qu'ils s’apparentent à un prêt sans intérêt que les clients consentent au commerçant (selon Marketing Workshop, 30 % seulement utilisent leur bon dans le mois suivant sa réception), il arrive qu'ils ne soient jamais utilisés (TowerGroup évalue à 8 milliards de $ le gain pour les détaillants, soit 10 % de la valeur totale des cartes émises en 2006). Qui plus est, leurs bénéficiaires ont tendance à dépenser bien au delà de la valeur du bon.
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Las ! la gift-card a aussi un grave inconvénient. Elle signale au donataire que vous ne vous êtes pas beaucoup fâtigué, que vous n’êtes pas disposé à payer de votre personne... Bref, elle est pauvre en sentiment. Or, s’agissant de cadeaux, le sentiment est l’essentiel. C'est toute la limite de l'enquête de Waldfogel (cf. supra), dont le questionnaire demandait aux étudiants de faire abstraction de la valeur sentimentale des présents reçus. Dans la réalité, le seul fait de donner ajoute une valeur sentimentale à la valeur marchande d'un article. Une alliance ou une bague peuvent valoir beaucoup plus pour leur propriétaire que pour le bijoutier ; de même, un dessein offert par un enfant peut avoir une valeur inestimable pour ses parents.
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Comme le montre ce dernier exemple, la valeur sentimentale d'un cadeau dépend moins de son prix que du temps (et du soin) qu'on lui a consacré. La dépense de temps constitue ici un signal beaucoup plus puissant que la dépense d'argent, en particulier quand le temps coûte cher, comme c'est le cas pour un cadre supérieur. Partant, substituer des cadeaux qui coûtent du temps à des cadeaux qui coûtent de l'argent présente le double avantage de réduire la perte sèche de Noël sans altérer la force du signal.
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Et si le temps et l'argent vous sont comptés, n'oubliez pas : en matière de don, c'est l'intention qui compte…
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Sources:

The deadweight loss of Christmas (pdf), by Joel Waldfogel, American Economic Review, December 1993, vol 83, no 5. CR de The Economist: Is Santa a deadweight loss?, Dec 20th 2001
The Gift-Card Economy, by Stephen J. Dubner and Steven D. Levitt, Freakonomics, New York Times Magazine, January 7, 2007
The gift right out, by James Surowiecki, The New Yorker, 25 décembre 2006
Time and Communication in Economic and Social Interaction (pdf), by A. Michael Spence, Quarterly Journal of Economics, Vol. 87, No. 4. (Nov., 1973)

16 déc. 2007

Le rugby et la mondialisation


La professionnalisation du rugby, à partir de 1995, et sa médiatisation croissante (cf. l’augmentation continue de la couverture télévisuelle) appelaient la constitution d’une élite de clubs de très haut niveau. Mais, sans l’arrêt Bosman, les grands clubs, tant de football que de rugby, n’auraient pu recruter à leur guise les meilleurs joueurs partout dans le monde. En 1996, la Cour de Justice européenne a considéré que les règlements de l'Union Européenne de Football, limitant à 3 le nombre de joueurs étrangers par club, étaient contraires à l'article 39 du Traité de Rome sur la libre circulation des travailleurs entre les États membres. Par extension, la jurisprudence Bosman s’applique aussi aux 77 pays ACP ayant signé avec l’UE les accords de Cotonou (dont tous les pays africains). C’est ainsi que, depuis 1996, le marché des joueurs de rugby ou de football est devenu véritablement international.

En théorie, cette nouvelle donne devrait conduire à une concentration croissante des talents et des succès, les clubs les plus riches accaparant les meilleurs joueurs et trustant les titres dans les championnats nationaux et européens.

C’est exactement ce qui s’est passé en football. Si l’on raisonne sur des périodes de cinq ans, le nombre de clubs qualifiés en quart de finale de la Ligue des champions n’a cessé de diminuer depuis vingt ans, le plus fort de la baisse ayant eu lieu ces dix dernières années :

Nombre de clubs ayant accédé aux quarts de finale de la Coupe des Champions

1958-62 : 30
1963-67 : 26
1968-72 : 28
1973-77 : 28
1978-82 : 30
1983-87 : 29
1988-92 : 26
1993-97 : 26
1998-02 : 22
2003-07 : 20

Source : Milanovic 2003, complété par moi

En Championnat de France, le même phénomène est à l’œuvre. Sur les douze saisons 1971-72 à 1982-83, 18 clubs se sont hissés dans le Top 5. Entre 1983-84 et 1994-95, ils étaient encore 17 à se classer aux cinq premières places du championnat. Mais entre 1995-96 et 2006-07, ils n’étaient plus que 14.

« La raison de cette concentration au sommet est évidente, explique Branko Milanovic. Les clubs les plus riches sont désormais capables d'attirer les meilleurs joueurs du monde ». Pareille concentration des talents amène celle des succès, en raison de ce que les économistes appellent des rendements d'échelle croissants : « lorsque les meilleurs joueurs évoluent ensemble, la qualité de chacun, et de toute l'équipe, augmente de façon exponentielle. Quand Ronaldinho et Messi jouent ensemble, leur "production" globale (le nombre de buts) est supérieure à la somme des buts que chacun marquerait s'il jouait dans un club différent avec des joueurs moins talentueux ».

Qu’en est-il en rugby ? Si l’on étudie le palmarès du championnat de France depuis 1972, on observe que sur la période 1972 – 1983, 25 clubs ont accédé aux huitièmes de finale ; sur la période 1984 – 1995, on en comptait encore 23 ; et puis, sur la période 1996 - 2007, le nombre de clubs qualifiés en huitième de finale est tombé à 19. Le temps où l’on voyait dans le Top 16 des équipes comme La Voulte, Graulhet, Bagnères de Bigorre, Tulle, Lourdes ou Romans, est définitivement révolu.

Le même phénomène se retrouve en Coupe d’Europe de Rugby, où le nombre de clubs accédant aux quarts de finale est passé de 23 sur la période 1997 – 2002 à 17 pour la période 2003 – 2007.

Mais, tandis que les inégalités se creusent entre les équipes de clubs, c’est l'inverse qui se produit entre les équipes nationales, par exemple en coupe du monde de football. A ce niveau, il n’y a plus désormais de petites équipes. Lors des cinq dernières compétitions, un quart des équipes présentes en quarts de finale y accédait pour la première fois de leur histoire. Au niveau des matchs de poule qualificative, les écarts de buts entre les équipes sont tombés à un niveau très faible (1,3 buts par match en moyenne), et ceci malgré le fait que la Coupe du Monde accueille désormais 32 équipes au lieu de 24 précédemment (voire 16 jusqu’en 1978).

Ecart moyen de buts par match lors du premier tour (match de poules)

1970 : 2,19
1974 : 2,00
1978 : 2,00
Moy. : 2,06
(16 équipes)

1982 : 1,57
1986 : 1,33
1990 : 1,33
1994 : 1,36
Moy. : 1,40
(24 équipes)

1998 : 1,29
2002 : 1,33
2006 : 1,48
Moy.
: 1,37
(32 équipes)
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Cette convergence entre les équipes nationales, Branko Milanovic l’explique par deux raisons. En premier lieu, la mondialisation permet aux bons joueurs des petites nations de se frotter aux meilleurs joueurs du monde, dans les grands championnats. Il est clair qu’un bon joueur coréen ou camerounais progresse plus s'il rejoint Manchester United ou Barcelone que s’il était resté dans son pays. En second lieu, les règles de la FIFA interdisent aux joueurs de jouer pour une autre équipe nationale que celle de leur passeport. Ainsi, Didier Drogba peut jouer dans le club de son choix (il est actuellement à Chelsea), mais en Coupe du Monde des Nations, il ne peut jouer qu’avec l’équipe de Côte d’Ivoire [nb: depuis janvier 2004, la FIFA permet à un joueur disposant de la double nationalité de changer d’équipe nationale, mais il doit pour cela avoir moins de 21 ans et n’avoir jamais joué dans l’équipe nationale du premier pays]. Cette règle permet aux petits pays du football de profiter des retombées de la mondialisation, en captant une partie des bénéfices de l’élévation du niveau de jeu.
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Qu’en est-il en rugby ? La Coupe du Monde n’a connu que cinq éditions depuis 1987. C’est peu pour tirer des conclusions, d’autant que l’Afrique du Sud, l’une des grandes nations de ce sport, était interdite de compétition en 1987 et en 1991 (pour cause d’apartheid). Il reste qu'on ne discerne pas vraiment de convergence entre les petites et les grandes nations du rugby. Lors des trois premières éditions de la Coupe du Monde, 11 équipes ont accédé aux quarts de finales ; lors des trois dernières, ce fut le cas de 10 équipes. D'un autre côté, l’écart moyen de points par match en quarts de finale a diminué, passant de 16,33 points en moyenne sur les trois premières éditions à 14 pour les trois dernières. En 2007, l'écart est même tombé au minimum historique de 7 points par match !

Il est plus délicat de faire des comparaisons pour les matchs de la phase éliminatoire, puisque le nombre d’équipes invitées a augmenté de 16 à 20. Cela dit, l’écart de points entre les équipes qui se sont affrontées en poules qualificatives a plutôt augmenté :

1987 : 26.7 points
1991 : 20.4 points
1995 : 27.1 points
1999 : 33.2 points
2003 : 36.2 points
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On se souvient qu’en 2003, l’Australie a battu la Namibie sur le score de 142 à 0 ! Le précédent record datait de 1995, lorsque la Nouvelle Zélande battit le Japon par 145 à 17. Avec la Coupe du Monde 2007, les écarts se resserrent, mais il est encore trop tôt pour déceler d'un début de convergence : l’écart moyen est tombé à 30,2 points.

Pourquoi les mêmes causes n’ont-elles pas produit en rugby les mêmes effets qu’en football ? Il est vrai qu’à la différence du football, le rugby a conservé la règle qui interdit de faire jouer plus de deux joueurs étrangers par match. Mais, arrêt Bosman oblige, cette règle ne s’applique plus aux joueurs ressortissants de l’UE, ou d’un Etat ayant signé un accord d’association avec la France ou l’UE. Par exemple, elle ne s’applique pas à des pays comme l’Afrique du Sud, la Namibie, les îles Fidji, Samoa, et Tonga (tous pays ACP), ni même à la Géorgie. En revanche, pour jouer en équipe nationale, la règle est la même que celle de la FIFA: un joueur possédant la double nationalité ne peut jouer dans une équipe nationale s’il a déjà joué dans une autre équipe nationale (cf. ici).

Non, la véritable différence avec le football est ailleurs. En rugby, la mondialisation et la professionnalisation n’en sont encore qu’à leurs débuts. Sans doute verra-t-on un jour de nouvelles nations accéder à l’élite : l’Argentine aujourd’hui, la Georgie ou l’Italie demain. Mais, autant le Football est un sport très populaire dans presque tous les pays du monde (USA exceptés), autant la pratique populaire du rugby demeure confinée à une douzaine de pays (cf. la Carte du rugby dans le monde). Aussi longtemps que les enfants japonais, canadiens, américains, italiens, espagnols, polonais, russes, allemands… ne rejoindront pas en plus grand nombre les écoles de rugby, la mondialisation de ce sport restera limitée.


Bibliographie

Branko Milanovic, économiste à la fondation Carnegie :
Le foot, industrie sans frontières, Le Monde, 7 juillet 2006 :
Globalization and Goals : does soccer shows the way ? -- Working Paper, dec. 2003

Jean-Pierre Augustin :
Le rugby : une culture monde territorialisée, revue Outre-terre

Les données qui ont servi de base pour les calculs viennent de Wikipédia :

¤ Sur le Rugby

Données sur la Coupe du Monde
Données sur la Coupe d'Europe des clubs
Données sur le championnat de France

¤ Sur le Football

Données sur la Coupe du Monde
Données sur la Coupe d'Europe des clubs
Données sur le championnat de France