10 juil. 2020

“Un million de révoltés”


Pourquoi certaines nations sont-elles devenues riches et d’autres sont-elles restées pauvres ? se demandait Adam Smith. Pour Robert Lucas, la réponse se trouve dans un grand roman de V.S. Naipaul : Une Maison pour Monsieur Biswas (L'imaginaire, Gallimard).

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Monsieur Biswas naît dans un village de Trinidad, petit-fils d’immigrés indiens venus là comme ouvriers agricoles. Petit, son ambition se limite à devenir un gardien de troupeaux, comme ses frères. À la fin de sa vie, il est un journaliste sans emploi à Port of Spain, la capitale, et vit dans une maison délabrée ; il meurt sans laisser le moindre capital à sa veuve et à ses enfants. En apparence, la vie de Monsieur Biswas n’a rien de bien enthousiasmant… Et pourtant, si l’on prend la mesure de la distance culturelle qui sépare ses parents de ses enfants, son histoire est celle d’un progrès étonnant.

Les talents de Biswas sont modestes. Il passe d'un emploi médiocre et précaire à un autre. Mais il ne se satisfait pas de sa situation, et c'est ce qui fait sa force : il ne se résigne pas aux limites de sa vie actuelle. Malgré tous ses malheurs et ses revers, M. Biswas parvient à préserver l’idée qu’il se fait de lui-même : celle d’un homme avec des possibilités, avec des options, un homme qui fixe lui-même les limites de ce qu'il peut accepter.

A cet égard, il faut souligner qu’il vit dans une société qui tolère ce type d’attitude. Dans le Trinidad de l’entre-deux-guerres, des options étaient ouvertes. Un homme avec un peu d'instruction pouvait migrer du village vers une petite ville, et de là vers les emplois de Port of Spain, où il pourrait en apprendre davantage. De cette façon, Biswas survit, se marie, fait tant bien que mal vivre sa famille, et réussit à transmettre à certains de ses enfants l’idée qu’ils vivent dans un monde riche de possibilités, un monde capable de récompenser ceux qui relèvent ses défis. Son fils aîné, Anand – l’alter ego de Naipaul dans le roman – obtient une bourse pour aller étudier à Oxford.

Cette transition, en deux générations, de la société rurale traditionnelle au monde moderne, chacun peut l’observer autour de soi. Dans mon voisinage, à Chicago, se trouve une blanchisserie coréenne, dont la patronne parle à peine anglais. Son magasin est ouvert de 7 à 7, six jours sur sept. Sur le comptoir, sa fille de trois ans fait des maths, à quoi elle excelle. Dans quinze ans, elle entrera peut-être à l’université de Chicago, où elle côtoiera des enfants de professeurs et les descendants du Mayflower. Les mathématiques et les sciences qu’elle étudiera, et au progrès desquelles peut-être elle contribuera, n'ont pas été inventés par ses ancêtres. Elles font partie du corpus de connaissances généralement accessibles aux personnes convenablement préparées -- "free for the people" comme on peut le lire au frontispice des bibliothèques publiques qu'Andrew Carnegie a fait construire.

La croissance du "stock de la connaissance utile" a été un facteur essentiel de la révolution industrielle. Sans elle, les efforts des familles comme les Naipauls ne mèneraient à rien, ou à presque rien ; il n’y aurait pas de développement. Mais elle ne produira ces bons effets que si et seulement si elle élève le rendement du capital humain pour la plupart des familles. Cette condition renvoie à l’utilité des connaissances transmises, mais, plus fondamentalement, elle renvoie à la nature de la société.

Pour qu’une société connaisse une croissance durable du niveau de vie, il faut qu’une grande partie de ses membres puisse imaginer pour eux-mêmes et leurs enfants qu’une autre vie est possible, et cette nouvelle vision de l’espace des possibles doit avoir assez de force pour les inciter à changer la manière dont ils se comportent, le nombre d'enfants qu’ils font, et les espoirs qu’ils placent en eux. Dans les termes de Naipaul, le développement économique exige "un million de révoltés".

Pour quelqu'un né dans une société agricole traditionnelle, ces décisions -- quel métier faire ? Quelle formation acquérir ? Quand et avec qui se marier ? Combien d'enfants avoir et comment les élever ? -- ont été déjà prises. Dans ce contexte, l’importation de nouvelles connaissances ne suffirait pas à changer la vie. Appliquer en Jamaïque le modèle de culture développé à Java permettrait d’élever considérablement les rendements agricoles, mais, comme Malthus et Ricardo l’ont montré il y a deux siècles, un nouvel équilibre aurait tôt fait de s’établir à un niveau de production et de population plus élevé : l’un dans l’autre, le revenu par tête n’aurait pas augmenté. Ses hauts rendements agricoles expliquent que Java soit la région rurale la plus densément peuplée du monde, mais, jusqu’il y a peu, ils ne lui ont pas permis de connaître une croissance durable du niveau de vie. Pendant des siècles, l’innovation n’a rien changé dans les vies et les choix des paysans indonésiens ; elle ne leur a pas ouvert de nouvelles possibilités.

Dans une société en développement, au contraire, de nouvelles options se présentent continuellement et chacun peut observer autour de lui des exemples de personnes qui ont su en profiter. En l’espace d’une génération, ceux qui sont restés asservis aux traditions passent pour excentriques, voire ridicules ; ils perdent toute capacité à influencer leurs enfants, par l’exemple ou par la contrainte. Ceux qui répondent aux nouvelles possibilités contribuent à la poursuite du développement. Leur choix d’acquérir de nouvelles qualifications crée de nouvelles possibilités pour les autres ; leur choix de faire moins d'enfants permet d’investir dans leur éducation, et prépare la prochaine génération à exploiter toutes les opportunités du monde moderne.

Extrait et adapté de Robert E. Lucas, "A Million Mutinies: The Key to Economic Development", The Region, 2001, 15(4)


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