5 janv. 2011

Un remède à l’échec scolaire : rémunérer les élèves qui travaillent bien !



Dans le magazine Time, Amanda Ripley rend compte d’une initiative pédagogique inédite. Soucieuses de remédier à un échec scolaire massif, des écoles américaines se sont récemment lancées dans une expérience originale : rémunérer, en espèces sonnantes et trébuchantes, les enfants qui se montrent assidus ou qui obtiennent de bonnes notes.
Si tous les enfants interrogés approuvent ces pratiques, elles mettent profondément mal à l'aise les adultes. Des enseignants déplorent que l’on paie les enfants pour faire ce qu'ils devraient faire de leur propre gré. Des psychologues préviennent que l'argent risque de dévaloriser l'acte d'apprendre. Des parents prévoient un relâchement généralisé quand les incitations auront été retirées. Mais, dans les écoles sinistrées du pays, il n’y a qu’une question qui vaille : « est-ce que ça marche ? »
Pour le savoir, Roland Fryer Jr, un jeune économiste de Harvard, a réalisé une expérience. Au total, 261 écoles ont participé, réunissant 38 419 élèves, issus des centres-villes déshérités de Chicago, Dallas, Washington et New York. Après tirage au sort, la moitié de ces écoles ont été choisies comme groupe de traitement, les autres servant de groupe de contrôle. L’expérience, commencée à la rentrée 2007, a duré une année scolaire complète. Un peu plus de six millions de $, donnés pour l’essentiel par de généreux mécènes, ont été distribués à un peu plus de 18 000 enfants.
La critique des psychologues de l’éducation
Edward Deci, de l'Université de Rochester, a constaté que les récompenses matérielles n’étaient pas très efficaces pour motiver les gens sur la durée, en particulier quand il s’agit de tâches créatives. A l'appui de sa thèse, il cite une expérience des années 1970, dans une école maternelle de Stanford. Les chercheurs avaient divisé 51 enfants en deux groupes, qu’ils ont invités à réaliser un dessin. Auparavant, un groupe avait été informé qu'ils recevraient une récompense spéciale - un certificat avec une étoile dorée et un ruban rouge - pour leur travail. Les enfants se sont mis à leurs dessins, et ceux du groupe à récompenses ont obtenu leur certificat. Quelques semaines plus tard, les chercheurs ont observé les enfants à travers une glace sans tain. Ils ont constaté que les enfants qui avaient été récompensés consacraient deux fois moins de temps que les autres à leur dessin. La récompense, semblait-il, avait dévalorisé l'acte de dessiner. Au lieu de distribuer aux enfants des étoiles dorées, conclut Deci, nous devrions leur apprendre à retirer du plaisir de la tâche elle-même. « Ce que nous voulons vraiment, c'est qu’ils valorisent l’acte d’apprendre, dit-il. A tout âge, les gens travaillent mieux et plus s’ils aiment ce qu’ils font - pas juste la récompense qui vient après ».
Sur le principe, Fryer est d'accord : « Les enfants devraient apprendre pour l'amour d’apprendre. Mais ce n’est pas ce qui se passe. A partir de là, qu’est-ce qu’on fait? » La plupart des adolescents ne considèrent pas leurs devoirs de maths comme de jeunes enfants considèrent la page blanche à dessiner. Ce serait merveilleux si c’était le cas. Peut être qu'un jour nous envisagerons tous le travail de cette façon. En attendant, la plupart des adultes travaillent principalement pour l'argent. Curieusement, nous voudrions soumettre nos enfants à des standards plus élevés que ceux auxquels nous nous tenons.
Le déroulement de l’expérience
À New York, les élèves étaient rémunérés en fonction de leurs notes à 10 tests effectués en cours d’année (en maths et en anglais notamment). En cas de note maximum, un élève de CM1 gagnait 25 $ et un élève de Cinquième 50 $.
À Chicago, les élèves de Troisième étaient rémunérés en fonction des notes obtenues en Anglais, Maths, Science, Science Sociales, et EPS : 50 $ pour chaque A, 35 $ pour un B et 20 $ pour un C. En cas d’absence injustifiée, les gains de la période d’évaluation (5 semaines) étaient annulés.
A Washington, les collégiens étaient rémunérés en fonction de cinq critères, dont obligatoirement l’assiduité et la bonne conduite ; les autres critères retenus incluaient généralement le travail à la maison et le travail en classe. A 2 $ le point, un élève pouvait espérer gagner 100 $ toutes les deux semaines (5 critères x 10 points x 2 $).
A Dallas, les élèves de CE1 étaient rémunérés en fonction du nombre de livres lus (avec un maximum de 40 sur l’année). Pour chaque livre, ils devaient passer un quiz, et gagnaient 2 $ s’ils obtenaient 80 % de bonnes réponses. Simple et bon marché.
Modalités de l’expérimentation, selon la ville
(cliquez pour agrandir)
Les résultats
L’épreuve de vérité surviendrait à la fin de l'année, quand les élèves passeraient les tests nationaux, standardisés. Feraient-ils mieux que les enfants qui n'ont pas été payés ? Ou feraient-ils pire, comme le pressentaient les psychologues? "Si ça ne marche pas, on arrête tout et on essaie autre chose, explique Michelle Rhee, responsable des écoles à Washington DC. Mais si ça marche, alors on saura où mettre notre argent."
Les premiers résultats sont tombés durant l’été 2009. À New York, les millions de dollars distribués n’ont pas permis aux élèves bénéficiaires d’obtenir de meilleurs résultats que les autres. A Chicago, les notes et l’assiduité observée au cours de l’année sont meilleures que dans le groupe de contrôle, avec par exemple une semaine et demi de présence en plus. C’est en soi un bon résultat, quand on sait qu’à Chicago la moitié des jeunes ne terminent pas leurs études secondaires. Il reste que ces élèves n'ont pas fait mieux que les autres lors des tests standardisés.
A Washington, les enfants bénéficiaires ont mieux réussi que les autres lors des tests de lecture. Etre payé sur une base régulière pour une série d’accomplissements intermédiaires, comme l’assiduité et la bonne conduite, le travail à l’école et à la maison, semble favoriser l'apprentissage. Fait remarquable: les enfants qui ont le plus bénéficié de l’expérience sont les élèves réputés les plus difficiles à atteindre. Ordinairement, les expérimentations pédagogiques bénéficient davantage aux filles qu’aux garçons, et peu ou pas aux élèves difficiles. « Là, c’est tout le contraire, constate Fryer. En DC, l’amélioration des résultats est entièrement imputable aux garçons. » Mieux, ce sont les élèves difficiles, ceux avec un lourd passif disciplinaire, qui affichent les gains les plus élevés aux tests standardisés. Leurs progrès en lecture correspondent à un semestre de scolarité supplémentaire.
Finalement, c’est à Dallas que l'expérience a produit les gains les plus spectaculaires. Payer des élèves pour lire des livres a considérablement amélioré leurs résultats en lecture et en compréhension aux tests standardisés de fin d'année. Et ces bons résultats se confirment l’année suivante, lors même que l’expérience a pris fin.
Interprétation
Tous ces enfants ont beaucoup en commun. La plupart sont afro-américains ou hispaniques, et viennent de familles pauvres. Dans ces conditions, pourquoi les résultats varient-ils autant d'une ville à l’autre ?
Un élément de réponse se trouve dans les entretiens que l'équipe de Fryer a conduits à New York. Les enfants étaient enthousiastes à l’idée de participer à l’expérience, et tous voulaient gagner plus d’argent. Le problème est qu’ils n'avaient pas l'air de savoir comment s’y prendre. Quand on leur demandait ce qu’ils comptaient faire pour améliorer leurs notes, ils mentionnaient différentes stratégies relatives à l’épreuve elle-même – lire plus attentivement les questions, relire ses réponses, ne pas se précipiter pour répondre, etc. Mais aucun n’évoquait le travail de fond qu’implique l’apprentissage scolaire – lire les manuels, travailler davantage chez soi, rester après la classe, demander des explications aux enseignants…
Même chose à Chicago. A un chercheur qui lui demandait pourquoi elle n’avait pas lu plus de livres, n’était pas restée après l’école pour travailler, ou n’avait pas refait chez elle les exercices donnés en classe ou pioché les manuels, une élève a fait cette réponse : « je n’y ai pas pensé » ! Les élèves de Chicago ont répondu aux incitations monétaires en se montrant plus assidus, en écoutant davantage en classe, … mais ça n’a pas suffi pour obtenir de meilleurs résultats aux tests.
À Dallas, en revanche, on a payé les enfants juste pour lire des livres - une chose que presque tous savent et peuvent faire. Et cela a fait une grande différence. "Si vous payez un enfant pour lire des livres, ses notes progressent davantage que si vous le payez en fonction des notes obtenues," dit Fryer.
Moralité : quand les élèves ne savent pas comment s’y prendre pour progresser, la meilleure stratégie est peut-être de se focaliser sur les moyens -- lire des livres, faire ses devoirs, etc., des objectifs intermédiaires à la portée de chacun. En récompensant les élèves qui s’en acquittent bien, on peut espérer que cela paiera lors des tests standardisés de fin d’année. Comme à Dallas ou à Washington.
Sources
Amanda Ripley, Should Kids Be Bribed to Do Well in School?, Time, 8 avril 2010 -- Photo gallery
Pour en savoir plus
A founding project: The Harlem children's zone -- CBS "60 minutes" (14 mn)
The Spark Program (NYC): Getting paid to learn -- CBS News (2 mn 10)
Greens for Grades (Chicago): Chicago Offers Students Cash for Good Grades -- ABC news (4 mn 20)

2 commentaires:

l'hérétique a dit…

Très intéressante votre analyse et vos commentaires. Reste plus qu'à trouver comment retweeter ça...

Anonyme a dit…

Très bon site, de bonnes informations.
+1