15 janv. 2011

La mort d'un héro

« La mort d’un héro », de Pär Lagerkvist, est un conte cruel : dans une petite ville privée de distractions, le comité des fêtes offre une récompense de 500 000 couronnes à qui serait assez fou pour se jeter du clocher de l’église. Et ils trouvent un candidat ! On ne sait pas ce que ce dernier compte faire de l’argent gagné -- peut-être envisage-t-il d’en faire profiter ses proches ? Ce qui est sûr, c’est que sa vie vaut à ses yeux moins que les 500 000 couronnes promises -- ou que la publicité de sa mort. De même, pour les organisateurs, la décision de monter ce spectacle résulte d’un simple calcul coût-bénéfice. La recette et la publicité attendues devraient permettre de rentrer dans leurs frais. On imagine sans peine que nos chaînes de télé n’hésiteraient pas à organiser ce type de spectacles si elles en avaient le droit ; on imagine aussi que des records d’audience seraient battus pour l’occasion ; on imagine enfin, et c’est le plus sinistre de la chose, qu’il ne manquerait pas de candidats. Il suffirait d'y mettre le prix. Certains, au bout du rouleau, seraient disposés à se tuer pour rien de plus qu'un moment de célébrité. D’autres, bénis du Ciel, estimeraient sans doute que leur vie n’a pas de prix.
« La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie », dit la chanson. Las ! Il y a probablement pour chacun de nous un prix et un moment où la vie finit par avoir un prix. Ce prix varie avec l’âge, la santé, le revenu familial, l’intensité des liens sociaux, les convictions religieuses, etc. mais, comme le montre le terrifiant conte ci-dessous, la vie a bel et bien un prix.

La mort d'un héro
Dans une ville où l'on semblait ne jamais avoir assez de distractions, un comité avait engagé un homme qui devait se tenir en équilibre sur la tête en haut du clocher de l'église, puis de là se jeter dans le vide et se tuer. Il toucherait pour cela cinq cent mille couronnes. On s'intéressa vivement à cette entreprise dans toutes les classes de la société, dans tous les cercles ; les billets furent arrachés en quelques jours ; on ne parlait plus d'autre chose. Chacun trouvait que c'était une action courageuse, non sans penser en même temps au prix dont elle était payée. Si peu agréable que ce fût de tomber d'une pareille hauteur, il fallait reconnaître que la somme offerte en valait la peine. On pouvait être fier d'une ville capable de constituer le comité qui avait tout organisé, sans lésiner d'aucune manière. Naturellement, l'attention se portait aussi à un haut degré vers l'homme qui s'était chargé de réaliser le projet. Bouillants d'empressement, les reporters se jetèrent sur lui ; on était à quelques jours seulement du spectacle. Il les reçut aimablement dans le meilleur hôtel de la ville, où on lui avait réservé plusieurs pièces.
« Bah ! pour moi ce n'est qu'une affaire, disait-il. On m'a proposé la somme que vous savez, et j'ai accepté. Voilà tout. »
  — Vous ne trouvez donc pas désagréable de jouer votre vie ? Que ce soit nécessaire, on le comprend bien, la chose n'aurait sans cela rien de particulièrement sensationnel et le comité ne pourrait pas payer comme il le fait, mais pour vous personnellement, ce ne peut être agréable.
   — Oui, vous avez raison et j'y ai pensé aussi. Mais que ne ferait-on pour de l'argent ?
   En s'inspirant de ces propos, on écrivit dans les journaux de longs articles sur l'homme jusque-là inconnu, sur son passé, ses projets, son  opinion en face des problèmes de l'heure, son caractère et sa vie  privée. On ne pouvait ouvrir un journal sans y voir son portrait, celui  d'un jeune homme vigoureux, sans rien de particulièrement remarquable, mais frais et gaillard, avec un visage ouvert, énergique — type  représentatif de la meilleure jeunesse du temps, armée de santé et de  volonté. On contemplait son image dans tous les cafés, en se préparant  à la sensation qui allait venir. On concluait qu'il n'était pas mal, que  c'était un garçon sympathique ; les femmes le trouvaient merveilleux.  Certains, qui s'attribuaient plus de bon sens, haussaient les épaules : c'est un malin, disaient-ils. Tous s'accordaient à déclarer qu'une idée aussi originale, aussi fantastique ne pouvait naître qu'à une époque extraordinaire comme la nôtre, avec sa fièvre, sa fougue, sa propension au sacrifice total. Et, de l'avis unanime, le comité méritait tous les éloges pour n'avoir pas regardé aux frais quand il s'agissait de mettre sur pied une pareille chose, d'offrir à la ville un spectacle si exceptionnel. Les dépenses seraient certainement couvertes par le prix élevé des billets ; néanmoins il y avait un risque à courir.
   Enfin arriva le grand jour. Les environs de l'église étaient noirs de monde. Une émotion inouïe régnait. Tous retenaient leur souffle, surexcités par l'attente de ce qui allait venir.
   Et l'homme tomba ; ce fut vite fait. Les gens frissonnèrent, puis redressèrent la tête et se mirent en route pour rentrer chez eux. On éprouvait une certaine déception. Le spectacle avait été grandiose, mais pourtant... En somme, il n'avait fait que se tuer. C'était payer cher pour une chose aussi simple. Il avait été horriblement disloqué, mais quel plaisir en tirait-on ? Une jeunesse pleine de promesses sacrifiée de la sorte ! On rentra chez soi mécontent, les dames ouvraient leurs ombrelles à cause du soleil. Non, il devrait être interdit d'organiser de pareilles horreurs. Qui pouvait y prendre plaisir ? En y réfléchissant, on trouvait tout cela révoltant.
Pär Lagerkvist, in Contes cruels, 1924

1 commentaire:

Anonyme a dit…

coucou