13 sept. 2008

Note sur l’enseignement de l’économie au lycée


Texte présenté devant la Commission Guesnerie en mars 2008. La Commission a rendu son rapport (pdf) au début de l'été.

Les SES sont régulièrement attaquées dans la presse. Pourtant, sur le terrain, c’est sans doute la discipline qui pose le moins de problèmes aux élèves et à leurs professeurs. Lors de la consultation Meirieu, les SES ont été plébiscitées par les lycéens, et quiconque a fréquenté une salle des profs sait les difficultés pédagogiques insurmontables que rencontrent les professeurs de philosophie, de français ou de mathématiques. Si l’on se place au plan strictement pédagogique, les SES font plutôt mieux que les autres.

Cela dit, j’ai entendu les critiques qui nous sont adressés. Et s’il en est beaucoup de sottes, voire de malhonnêtes, j’observe que certaines ne manquent pas de fondements. J’observe aussi que toutes portent sur l’enseignement de l’Economie. L’enseignement de la Sociologie n’est, quant à lui, jamais véritablement mis en cause. C’est un point important à souligner. Une bonne part de nos élèves se destine à des études non économiques (pour devenir enseignants, infirmières, éducateurs, assistantes sociales, etc.), et auprès de ces élèves, mais pas seulement de ceux-là, les cours à dominante sociologique passent généralement mieux que les cours à dominante macroéconomique. Moyennant quoi, si une réforme des programmes devait voir le jour, il serait sage qu’elle épargne la sociologie.

Mon propos se limitera donc à l’enseignement de l’économie. Pour résumer, je dirais que notre approche de l’économie pèche à deux niveaux : elle n’est ni suffisamment scientifique ni suffisamment compréhensive. Il me semble qu’une réforme des SES qui pallierait à ces faiblesses suffirait à faire taire les critiques et servirait la cause des élèves.

1. Pour une approche plus scientifique des SES

Lors d'une réunion avec les parents d'élèves de seconde, j'écoutais un collègue scientifique expliquer à une bonne élève pourquoi il valait mieux aller en S qu'en ES. Il disait qu'en S elle serait mieux formée au raisonnement scientifique, à la façon de penser des hommes de science, qu'ils soient physiciens, biologistes, mathématiciens, ou... économistes. Il y aurait beaucoup à dire sur la qualité de la formation à l’esprit scientifique en Série S, mais ce collègue a, bien involontairement et très grossièrement, mis le doigt sur le talon d’Achille de notre discipline.

Car notre approche de l’économie n’est pas suffisamment scientifique, au sens que Schumpeter donnait à ce mot : « Ce qui distingue l'économiste “scientifique” de tous ceux qui réfléchissent, parlent et écrivent sur des sujets économiques, c'est une maîtrise des techniques que nous classons sous trois rubriques : histoire, statistique et “théorie” » (Histoire de l'Analyse économique).

En tant qu'elles ont vocation à analyser les faits économiques et sociaux, les SES devraient s'appuyer sur l'histoire ("Personne ne peut espérer comprendre les phénomènes économiques d'aucune époque, y compris de l'époque actuelle, à moins de posséder une maîtrise convenable des faits historiques et une dose convenable de sens historique" -- ibid.), sur la statistique (les données statistiques et les techniques de calcul pour les faire parler), et sur la théorie (cette "boîte à outils", dixit Joan Robinson, qui permet de donner du sens aux faits).

Dans la pratique, on est loin du compte. L’histoire économique a disparu des programmes. Nos élèves n’ont aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler un monde malthusien, le monde d’avant la croissance. Le titre officiel du programme de terminale a beau être « Croissance, changement social et développement », les questions de développement ne sont pas abordées ! Si l’on posait au Bac la question d’Adam Smith -- pourquoi certaines nations sont-elles devenues riches tandis que tant d’autres sont restées pauvres ? --, nos élèves resteraient cois !

Le recours aux techniques quantitatives est limité à des savoirs faire bien modestes (calculs et lecture de %), quand il n'est pas proscrit -- cf. l'invraisemblable interdiction de la calculatrice au Bac ! On ne trouvera pas, dans les manuels, un seul TD demandant aux élèves de calculer un écart-type, un coefficient de variation, un coefficient de corrélation. Même le calcul d’un taux de croissance annuel moyen n’est pas au programme ! Si nous étions plus exigeants en termes de savoirs faire quantitatifs, nous y gagnerions quelques bons TD, et cela donnerait à ceux qui nous jugent le sentiment que nous enseignons une discipline rigoureuse...

Enfin, la théorie économique, ses concepts et ses méthodes, se réduit à peu de choses: force est de constater que si la microéconomie n'existait pas, cela n'affecterait guère notre enseignement... De manière significative, les notions d'utilité ou de coût d'opportunité n'apparaissent nulle part dans les programmes et les manuels. Ces derniers ne jugent même plus utile de présenter la science économique dans l'introduction des cours de seconde ou de première... Dans l’état actuel des choses, nous ne formons pas vraiment nos élèves à la façon de penser des économistes.

Cf. le dossier sur l’enseignement de la microéconomie au lycée

Pour se prémunir contre les critiques adressées à notre enseignement, il faudrait donc commencer par muscler un peu le premier S de SES... Mais notre approche de l’entreprise laisse aussi à désirer, au moins en seconde.

2. Pour une approche plus compréhensive de l’économie en général, et de l’entreprise en particulier

On ne peut comprendre le capitalisme que si l'on fait l'effort de comprendre ses acteurs. Or, nous ne donnons pas l'entreprise à comprendre à nos élèves. Nous étudions la formation et la répartition de la Valeur ajoutée, l'organisation du travail, les relations sociales, mais pas l'entreprise en tant que telle. Par exemple, on ne trouve jamais un compte de résultat, un organigramme, une analyse financière, une étude de cas dans les manuels, et je trouve aussi que nous n'utilisons pas assez la sociologie des organisations.

Comment un élève qui n'a jamais vu un compte de résultat peut-il savoir ce que "bénéfice" veut dire ? Comment peut-il savoir ce qu' "intermédiation financière" veut dire s'il n'a jamais vu un bilan bancaire simplifié ? ou ce qu'actionnaire veut dire s'il n'a pas étudié le rôle des actionnaires dans l’entreprise et la rationalité de leurs décisions ?

Bien entendu, il ne s'agit pas pour nous de faire de la comptabilité analytique ni de la gestion commerciale ou financière, disciplines qui relèvent de l’enseignement des sciences de gestion (en série STG). Il s’agit simplement de donner aux élèves un aperçu simplifié, mais juste, de la façon dont fonctionnent les acteurs de base du capitalisme. Par exemple, on pourrait faire avec l'entreprise, ou la banque, ce que l'Insee a fait pour l'économie nationale avec son Kangaré...

J’en conclus qu’il faudrait revoir sérieusement l’esprit du programme de seconde, pour permettre aux élèves une approche plus compréhensive de l'économie, de ses agents et de ses fonctions. On pourrait par exemple partir de la définition de JB Say -- "L'économie étudie la manière dont sont formées, distribuées et consommées les richesses qui satisfont aux besoins des sociétés" -- mais en restant au niveau micro (l'étude d'acteurs idéal-typiques). Il sera toujours temps de prendre de la hauteur en Première et en Terminale.

Conclusion

On objectera que plus de théorie, plus d’histoire, plus de statistiques, plus d’étude de cas, c’est prendre le risque d’alourdir démesurément des programmes déjà bien lourds ou, pire, de réduire le poids de la sociologie. Mais, pour faire de la place, il suffirait de toiletter l’actuel programme des nombreux chapitres qui se chevauchent d’une année sur l’autre (1), doublonnent avec l'histoire–géo (eg, l'intégration européenne...) et la spécialité (le pouvoir, les institutions politiques…), ou comportent des développements excessivement techniques (2).
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Notes

(1) eg, l'organisation du travail et les inégalités de revenus, étudiées en seconde et en terminale ; les PCS et la répartition de la valeur ajoutée, étudiées en seconde et en première ; la stratification sociale, le PIB et ses limites, étudiées en première et terminale ; la redistribution, étudiée en seconde, en première et en terminale !

(2) eg, en terminale, les cours sur les formes et les déterminants macroéconomiques de la FBCF, la coordination des politiques économiques dans l’Euroland, les matrices du commerce international, la réglementation des services publics dans l’UE …

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,

Merci pour cet excellent article cher collègue. De formation mathématiques, mes connaissances en histoire sont assez limitées : où puis-je trouver de la documentation sur le "monde malthusien, le monde d’avant la croissance" ? A quoi faites-vous référence ici ?

Albert du Pont aux Anes a dit…

Cf mon CR de Farewell to alms, de Gregory Clark :
part 1 : http://antisophiste.blogspot.com/2007/10/le-verrou-malthusien-farewell-to-alms-1.html

part 2 :
http://antisophiste.blogspot.com/2007/10/lquilibre-malthusien.html

part 3 :
http://antisophiste.blogspot.com/2007/10/monde-malthusien-monde-darwinien.html

part 4 :
http://antisophiste.blogspot.com/2007/10/lmergence-de-lhomme-moderne.html

part 5 :
http://antisophiste.blogspot.com/2007/10/la-rvolution-industrielle-anglaise.html