3 juin 2007

L'argent ne fait pas le bonheur (2)

Pourquoi ne devient-on pas plus heureux en devenant plus riche ?

Le revenu ne vaut que par sa capacité à satisfaire un certain niveau d’aspiration. Or, ce dernier est relatif : il varie dans le temps et dans l’espace social. Schopenhauer l’a bien formulé : "La limite de nos désirs raisonnables se rapportant à la fortune est difficile, sinon impossible à déterminer. Car le contentement de chacun à cet égard ne repose pas sur une quantité absolue, mais relative, savoir sur le rapport entre ses souhaits et sa fortune ; aussi cette dernière, considérée en elle-même, est-elle aussi dépourvue de sens que le numérateur d’une fraction sans dénominateur". (1)

Si cette analyse est correcte, le niveau de satisfaction (S) dépend de l’écart entre le niveau d’aspiration (A) et le niveau de revenu actuel (R). L’équation du bonheur serait alors la suivante : S = f (A / R).

Selon les théories de l’adaptation et du revenu relatif, le niveau d’aspiration de chacun varie en fonction de son niveau de vie et de celui des autres. Partant, le niveau moyen de satisfaction ne progresse guère quand le niveau de vie moyen s’élève.


Dans ce post, nous exposerons la thèse du revenu relatif.

1. La thèse du revenu relatif

« Qu'une maison soit grande ou petite, tant que les maisons d'alentour ont la même taille, elle satisfait à tout ce que, socialement, on demande à un lieu d'habitation. Mais qu'un palais vienne s'élever à côté d'elle, et voilà que la petite maison se recroqueville pour n'être plus qu'une hutte ». Et Marx de conclure : « nos besoins et nos jouissances ont leur source dans la société; la mesure s'en trouve donc dans la société, et non dans les objets de leur satisfaction. Étant d'origine sociale, nos besoins sont relatifs par nature ». (2)

Dans une large mesure, on consomme parce que les autres consomment. L’objet est secondaire. Le Sujet désire tel Objet parce qu’un Autre le possède.

L’homme, observe Girard, ne peut tirer ses désirs de son propre fond ; il les emprunte à Autrui. Chacun imite le désir d'un Autre qui en imite un Autre qui en imite un Autre... et tous s’efforcent de tenir leurs imitateurs en respect... (3)

Parce qu’en chacun de nous l’envie le dispute à l’orgueil, le risque est grand de voir les fruits de la croissance dilapidés dans une frénésie de consommation ostentatoire. Les biens ostentatoires ont ceci de particulier que leur utilité tient moins à leurs caractéristiques intrinsèques qu’à leurs caractéristiques extrinsèques. Ils n’ajoutent au bonheur de ceux qui les possèdent que pour autant que les autres en sont privés. Si tous en consomment davantage, ils n’ajoutent au bonheur de personne. La consumation ostentatoire des fruits de la croissance pourrait alors expliquer le paradoxe de la croissance…

Pour savoir dans quelle mesure la hausse du pouvoir d’achat profite davantage aux biens ostentatoires, Ori Heffetz a mis en relation l’élasticité/revenu des différents postes de consommation avec un indice de visibilité sociale (4). La consommation des biens les plus visibles croît-elle plus vite que la consommation totale ? Dans le langage d’Engel, sont-ils des biens supérieurs ?

La réponse est positive. Ainsi, le bien le plus visible – la voiture – est aussi celui dont la demande est la plus élastique. Hors tabac, l’indicateur de visibilité explique 16 % de la variance de l’élasticité/revenu des 29 postes budgétaires pour l’ensemble des ménages. Un taux qui s’élève à 25 % pour la moitié la plus riche de l’échantillon, mais tombe à 1 % pour la moitié la plus pauvre.

Il reste que, pour l’essentiel, la visibilité sociale ne suffit pas à rendre compte de l’évolution de la consommation des ménages américains. S’il est vrai que l’on consomme parce que les autres consomment, ce n’est pas forcément sous l’effet de la comparaison envieuse. Ce peut être aussi sous l’empire de la nécessité.

Notre niveau de vie détermine en effet ce que nous pouvons faire ou ne pas faire, être ou ne pas être, i.e. nos capabilités. Or, dans une économie en croissance, il faut consommer toujours plus pour préserver certaines capabilités.

En premier lieu, nous dit Amartya Sen, “la capabilité de paraître en public sans avoir honte demande des niveaux variables de biens et de richesse, selon la société dans laquelle on vit”. (5) Adam Smith observait ainsi qu’ "une chemise de toile n’est pas, à strictement parler, une nécessité de la vie… Mais aujourd'hui, presque partout en Europe, un honnête journalier aurait honte de paraître en public sans une chemise de toile, dont le manque serait supposé dénoter ce degré ignominieux de pauvreté auquel, présume-t-on, personne ne saurait tomber sans s’être extrêmement mal conduit". (6) Pour ne pas avoir honte, pour éviter la honte à ses enfants, il importe parfois de consommer comme les autres.

En second lieu, il peut-être vital, dans certains milieux, de faire attention à la façon dont on consomme. "Un professeur, écrit Robert Frank, ne trouvera rien à reprocher à sa vieille guimbarde aussi longtemps qu’elle roule sans histoires. Mais il n’en va pas de même quand vous êtes un jeune avocat qui vient de s’installer en province. Les bons avocats sont réputés gagner beaucoup d’argent, et les gens qui gagnent beaucoup d’argent ont généralement de belles voitures. S’il roule dans un vieux clou, ses clients pourraient penser qu’il ne vaut pas grand-chose comme avocat." (7)

Enfin, de nouveaux biens apparaissent sans cesse, qui deviennent, au fil du temps, de plus en plus nécessaires. Tout le monde en use autour de soi et, de toute évidence, ils sont très utiles. Ici intervient ce que Duesenberry appelait l’effet de démonstration : "Dans certaines circonstances, les individus entrent en contact avec des biens supérieurs à ceux auxquels ils sont habitués. Chaque contact établit la démonstration de la supériorité de ces biens et remet en question le mode de consommation actuel." (8) Au fur et à mesure que leur consommation se diffuse dans les foyers environnants, la fréquence des contacts avec ces biens supérieurs ne cesse d’augmenter, et il devient de plus en plus difficile de s’en passer – eg, la voiture, le portable, le home-cinéma, l’internet, les vacances à la mer…

De façon générale, la modernité est mère de nécessité. Le "nécessaire", c’est ce qu’il faut avoir pour vivre avec son temps. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer à quel point la représentation du nécessaire évolue au fil du temps. Depuis 1947, et jusqu’en 1989, l’institut Gallup a posé chaque année la question suivante : "Quel est, selon vous, le revenu minimum nécessaire pour qu’une famille de quatre (le mari, sa femme et leurs deux enfants) puisse vivre décemment ?" Entre 1947 et 1989, le revenu médian a doublé en termes réels, et le revenu jugé nécessaire s'est élevé des deux-tiers (en termes réels).

Graphique. Evolution de 1947 à 1989 du revenu jugé nécessaire et du revenu médian après impôt d'une famille américaine de quatre personnes (en $ 2003) (9)


« La félicité demande deux choses, disait Bossuet : pouvoir ce qu’on veut, vouloir ce qu’il faut ». Mais de toute éternité, et au grand dam de Bossuet, il faut avoir comme les autres pour avoir ce qu’il faut.

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A suivre...


Notes

1. Arthur Schopenhauer : Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851), PUF Quadrige

2. Karl Marx, Travail salarié et capital, chap. IV, 1849 (p. 216-17, La Pléiade)

3. René Girard, Vérité Romanesque, mensonge romantique. Grasset, 1961.

4. Pour le calcul des élasticités/revenu, l’auteur s’est appuyé sur le Consumer Expenditure Survey du BLS, réalisé en 1997 auprès de 3924 ménages. Il a mesuré la visibilité sociale des biens en posant à 243 personnes la question suivante : « Imaginez que vous ayez un nouveau voisin. A supposer qu’il dépense plus que les autres gens de votre connaissance dans tel ou tel des postes suivants, le sauriez-vous immédiatement, peu de temps après, plus tard, longtemps après, jamais ». Cf. Conspicuous Consumption and the Visibility of Consumer Expenditures, Ori Heffetz, Princeton, November 15, 2004 (http://www.princeton.edu/~ori/conspicuous.pdf)

5. The standard of living, Tanner lectures 11-12 mars 1985, Cambridge

6. La Richesse des Nations, 1776, Livre V, Ch. 2. PUF édition Taieb

7. James Duesenberry, Income, Saving and the Theory of Consumer Behavior (Harvard UP, 1949).

8. Choosing the Right Pond (Oxford UP, 1985). Cité in Lichtenberg Judith, Consuming because others consume, Social Theory and Practice 22 (Fall 1996)

9. Etabli à partir des données du BEA et de l’Institut Gallup (compilées in Denton Vaughan, Exploring the use of the views of the public to set income poverty thresholds and adjust them over time, June 1993, Census Bureau). Conversions en $ 2003 (base le CPI du BLS) : http://www.eh.net/hmit/compare/


Publié initialement in "La croissance ne fait pas le bonheur... mais elle y contribue", revue IDEES, décembre 2005 (reproduit dans Problème Economiques, mars 2006)

1 commentaire:

monic.bxl a dit…
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