20 oct. 2006

Le mythe de la génération sacrifiée

Si l’on en croît le discours sur la « génération sacrifiée » (Louis Chauvel), les jeunes auraient plus de mal à s'insérer dans la vie active que leurs parents; ils auraient aussi vu fondre leur salaire relatif depuis trente ans, et seraient beaucoup plus exposés au risque de déclassement social. Mais ce n'est pas vraiment l'impression qui ressort des statistiques sur le sujet.

¤ Précarisés les jeunes ? Trois ans après leur sortie du système scolaire, 78 % des jeunes sont en emploi. Les 22 % restants se répartissent entre 7 % d'inactifs (dont 5 % pour reprise d'études) et 15 % de chômeurs (Quand l'école est finie ? - CEREQ 2005).

Les jeunes peu ou pas qualifiés rencontrent de sérieuses difficultés d'insertion professionnelle. En 2004, la proportion de chômeurs atteignait ainsi 36 % chez les jeunes non qualifiés. Voilà qui justifierait une action énergique en faveur de la baisse des charges sur le travail non qualifié ou toute autre moyen de subventionner l'emploi des non qualifiés -- comme le proposait Edmund Phelps dans Le Monde du 12 Mai 2006. Cela dit, les jeunes diplômés s’insèrent très bien : trois ans après la fin de leurs études, moins de 8 % des diplômés du supérieur étaient au chômage ; parmi ceux qui avaient un emploi, 71 % étaient en CDI, et 74 % étaient Cadres ou Profession intermédiaire (cf. tableau 1, ici).

¤ Paupérisés, les jeunes ? Certes, comme le montre Louis Chauvel, l'écart de rémunération entre les jeunes salariés et les vieux salariés s'est creusé depuis vingt ans : si l'on met à 100 le salaire moyen, l'écart entre le salaire relatif des 26-30 ans et celui des plus de 50 ans s'est accru de 20 points entre 1977 et 2000. Mais cela est probablement dû à un effet de structure. Les vieux d'aujourd'hui sont beaucoup plus qualifiés que ceux d'hier ; partant, on y trouve une part beaucoup plus importante de cadres.

Il faudrait donc étudier l'évolution des inégalités de salaires entre jeunes et vieux à PCS identique. C'est ce qu'a fait l'Insee pour les salaires du secteur privé de 1976 à 2000 (cf. graph. 7, in Les salaires en France, Insee 2005) : après contrôle de la PCS et du Sexe, l'écart des salaires annualisés entre les 50-60 ans et les moins de 30 ans s'est accru de 6 points chez les salariés du bas de l'échelle (décile 1), comme chez les salariés du haut de l'échelle (décile 9). Mais + 6 points, cela représente moins du tiers du chiffre pointé par Chauvel. De plus, cet écart se résorbe rapidement dans les premières années de vie professionnelle: "En début de carrière, si le salaire des cohortes nées après 1950 est plus bas en termes relatifs, il croît en revanche plus vite. Ainsi, entre 20 et 30 ans, un salarié né en 1958 et situé au milieu de l’échelle de progression des salaires de sa cohorte voyait son salaire relatif annualisé progresser de 33 %. Cette progression double presque pour son homologue né en 1970… L’augmentation de la pente des carrières... s’observe pour l’ensemble des catégories socioprofessionnelles et à tous les niveaux de la hiérarchie salariale" (op. cit.). C'est ainsi qu'entre 1997 et 2002, les jeunes cadres ont vu leurs salaires progresser de 8 % par an, contre 1 % pour les cadres de plus de 50 ans (Les salaires en France, fiche 11) -- la tendance se confirme pour la période 1999 - 2004 (Les salaires en France, 2006):


Voilà qui infirme complètement la thèse de la paupérisation relative des jeunes salariés.

Les dernières données de l'Insee sur l'évolution du niveau de vie depuis 1996 ne font pas apparaître davantage une paupérisation relative des jeunes. Au contraire, ce sont les retraités et les 45-54 ans qui ont vu baisser leur niveau de vie relatif (cf. ici).

¤ Déclassés, les jeunes ? Certes, comme le montre Chauvel, le taux brut de déclassement social des 30-39 ans a augmenté de 5 à 6 points en vingt ans. Mais, là encore, il s'agit d'un effet de structure. Les jeunes sont plus nombreux à descendre parce que leurs parents sont montés plus haut sur l'échelle sociale. Supposons que la population active se répartisse entre Cadres et Ouvriers, et que la part des premiers augmente fortement. A taux constant de reproduction des Cadres, on vérifie que le taux brut de déclassement s'élève, alors même que le risque de déclassement des fils de cadres reste inchangé.

Part des Cadres :
T0 = 20
T20 = 40
Part des Ouvriers
T0 = 80
T20 = 60

Taux de reproduction des cadres: constant
T0= 75 %
T20 = 75 %

==> Taux de déclassement des fils de cadres: constant
T0 = 25 %
T0 = 25 %


==> Taux brut de déclassement
T0 = 5 %
T20 = 10 %

Par ailleurs, l'enquête FQP 2003, portant sur les actifs de plus de 40 ans, montre que la structure sociale continue à se modifier vers le haut (la part des cadres et des professions intermédiaires continue à augmenter). Par suite, la situation décrite par Chauvel pour les jeunes actifs est intenable sur la durée: en contexte de mobilité structurelle ascendante, on ne peut avoir à la fois une hausse du taux brut de déclassement et une baisse du taux brut d'ascension sociale...

Bref, on chercherait en vain dans les statistiques la "génération sacrifiée". De fait, si les enfants des baby boomers étaient ces jeunes paupérisés, déclassés, précarisés, privés d'avenir, que l'on nous montre, ils devraient broyer du noir. Or, les jeunes n'ont pas l'air trop mécontents de leur sort. Trois ans après la fin de leurs études, 74 % des jeunes en emploi déclarent que leur situation professionnelle leur convient (Quand l'Ecole est finie, op. cit.).

2 commentaires:

fred jouneau-sion a dit…

Bonjour,

Quelques commentaires sur ce post.Tout d'abord l'enquete cereq citee montre aussi que l'insertion des jeunes de la generation 98 est lente (44% ont travaille regulierement sur les douze mois) et que celle-ci se fait sur des emplois instables. Mais surtout je pense que votre billet ne rend pas justice a l'argument principal de Louis Chauvel. Son travail compare des trajectoires. Il rappelle -fort justement, a mon sens- que les comparaisons intra-familiales servent de base a l'examen de la situation socio-economique individuelle. De ce point de vue, il me parait difficile de nier l'ecart entre la generation actuellement jeune et celle de leur parents. Ceci dit, il est egalement clair que la generation des parents des actuels jeunes a vecu une periode tout a fait exceptionnelle (d'ou les effets de structure que vous mentionnez). C'est l'un des defauts de l'argumentation de Louis Chauvel. Que prend-t-il comme "reference" ? Notre generation ? celle de nos parents ? Aucune des deux ?

Bien a vous, et merci pour votre site

Anonyme a dit…

Il me semble, pour les parisiens, qu'il faut également intégrer le coût de l'immobilier... +x% en combien de temps?
Un retraité me disait récemment, "ma retraite égale le double du salaire d'un débutant dans le métier que j'ai fait, sauf que le débutant paie 600 euros par mois pour son 20 m² (prix parisien) et que je suis propriétaire de mes 150 m²". Ce "déclassement" pousse nombre de classes "moyennes-sup", de jeunes couples de cadres sup, à acheter loin de leur lieu de travail ou à se confiner dans un petit espace... Leurs parents, dans une situation similaire, avaient pu s'offrir un appartement mieux situé et plus grand.
Sans aller jusqu'à plaindre ces pauvres "cadres sup", il parait évident qu'à travail égal et époque différente, les jeunes vont devoir payer la retraite plus le patrimoine des plus âgés...