21 nov. 2005

Pourquoi les dealers vivent-ils chez leur maman ?


A écouter certains, l'économie souterraine, en particulier le trafic de drogue, serait florissante dans les cités. Les pauvres n’y seraient pas si pauvres que ça… Mais si les dealers des cités ne sont pas si pauvres que ça, pourquoi vivent-ils chez leurs mamans ?

C'est la question que s’est posé Steven Levitt dans un chapitre savoureux de Freakonomics. La réponse est donnée par une étude consacrée aux finances des gangs, réalisée avec le sociologue Sudhir A. Venkatesh, et parue dans le prestigieux Quarterly Journal of Economics.

I. La sociologie est un sport dangereux

L’histoire commence en 1989 lorsque Venkatesh, fraîchement diplômé d’un master en Mathématiques, décide de préparer un doctorat de sociologie à l’université de Chicago. Recueillir des données sur le terrain, cet aspect ingrat du travail du sociologue, n’intéressait pas Venkatesh, qui se passionnait à l’époque pour la façon dont les jeunes construisaient leur identité. Il venait de passer les trois derniers mois à suivre la tournée américaine du Grateful Dead...

Mais son directeur de thèse, Julius Wilson, ne l’entendait pas de cette oreille. Il l’envoya derechef dans l’une des cités les plus pauvres de Chicago, avec un questionnaire à choix multiples qui débutait ainsi : Comment ressentez-vous le fait d’être noir et pauvre ? Très mal, Mal, Ni mal ni bien, Plutôt bien, Très bien

Un jour, Venkatesh visitait un immeuble particulièrement délabré, sans ascenseur, où quelques familles misérables s'agglutinaient dans les premiers étages. Par acquis de conscience, il alla prospecter les étages supérieurs, et tomba inopinément sur le QG des Black Gangster Disciple Nation.

Après avoir joué quelque temps avec ses nerfs, les membres du gang comprirent qu’il n’était ni un espion, ni un flic, et finirent par l'intégrer à leur beer-party. Pour tuer le temps, ils demandèrent même à être interviewés. Venkatesh confiera plus tard à ses collègues que le questionnaire était mal libellé. En particulier, la question à choix multiples « Comment ressentez-vous le fait d’être noir et pauvre ? » n'avait pas prévu la réponse : Fuck you !

A peine libéré, Venkatesh sentit qu’il tenait là un sujet. Le temps de prendre une douche, il revint sur les lieux pour proposer à J.T., le boss local, d'être incorporé dans le gang -- comme observateur s'entend. J.T. lui dit d’abord qu’il était fou, mais, lui-même diplômé d’un MBA, il finit par accepter. Moyennant quoi, Venkatesh passera les six années suivantes avec les membres du gang, dormira dans leur famille, les suivra dans leur vie quotidienne, gagnant au fil du temps la confiance de chacun. Au point qu'un jour, Bootie, le trésorier local, lui remis la comptabilité complète du gang depuis quatre ans ! L'homme se savait menacé (il sera tué peu après), et souhaitait mettre en ordre sa conscience...

II. L’environnement social du gang

Si l’on compare les caractéristiques socio-démographiques du quartier contrôlé par le gang avec celles de l’ensemble national (chiffres du recensement 1990), on mesure à quel point il s’agit d’un quartier défavorisé.

  • % de noirs dans la population : 99.6 (vs 12.0)
  • Taux de chômage des hommes : 35.8 (vs 6.5)
  • % des enfants pauvres : 56.2 (vs 18.3)
  • % des enfants en famille monoparentale : 77.6 (vs 21.5)
  • Revenu familial médian ($) : 15 077 (vs 35 225)
  • % propriétaires de leur logement : 10.4 (vs 64.2)
  • % qui vivaient dans un autre comté il y a 5 ans : 2.9 (vs 21.3)
  • % des adultes n’ayant pas atteint ou terminé le lycée : 49.3 (vs 24.8)
  • % des adultes titulaires d’une licence : 4.7 (vs 20.3)

Voir les photos des Robert Taylor Homes public housing development avant leur destruction

III. L’organisation sociale du gang

Le gang est dirigé par un board of directors composé d’une vingtaine de directeurs – dont quatre à six sont spécialisés dans les relations avec les fournisseurs et les autres gangs affiliés, et une douzaine sont responsables de la collecte des redevances, de la supervision du recrutement, de la mise au pas des mauvais sujets, et de la liaison entre les différentes branches du gang.

On compte pas moins d'une centaine de branches (sur le modèle des franchises). Chacune est dirigée par un chef local (à l’image de J.T.), qui paie tribut au board en échange de la permission de vendre du crack sur un territoire donné, d’une garantie de protection en prison et en ville, de l’accès à une offre stable de drogue de qualité et, aussi, de la possibilité de s’élever dans la hiérarchie du gang.

Le chef d'une branche locale est assisté de trois lieutenants : un trésorier qui gère les liquidités, un responsable des approvisionnements (runner), et un responsable de la sécurité (enforcer). Au bas de la hiérarchie se trouvent les clockers : les dealers de crack. Selon la saison et le territoire couvert, J.T. avait sous ses ordres une moyenne de 25 à 75 clockers, âgés de 16 à 22 ans, soit environ un quart des jeunes du quartier... Ces derniers travaillent en équipe de six, avec un chef d’équipe supervisant deux préparateurs, un vendeur, un coursier, un guetteur. Ce dernier job correspond à un emploi de débutant et est donc le moins bien rémunéré.

A la base de la pyramide, on trouve l'armée de réserve des aspirants clockers, et les prostituées, commerçants, trafiquants, dealers d’héroïne… qui tous paient tribut au gang. Soit environ 200 personnes.

Enfin, les clients habitent généralement dans le secteur, dont 30 % environ sur le territoire de 12 blocs sur 12 couvert par le gang.
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IV. Les finances du gang

Voici le détail des revenus et des charges du gang pour les quatre années couvertes par la comptabilité de Bootie :


Les revenus proviennent essentiellement de la vente du crack. Si dignes de foi que soient ces comptes, force est de constater que certains revenus ne sont pas toujours scrupuleusement comptabilisés : par exemple, J.T. et ses lieutenants escamotent une partie du produit du racket (en particulier des dealers d’héroïne). De même, selon les informations glanées auprès des intéressés par Venkatesh, les clockers étouffent environ 15 % du produit de leurs ventes (par exemple, en pigeonnant certains clients, ils parviennent à tirer un peu plus que le chiffre attendu, correspondant au nombre de bags écoulés).

En année moyenne, les dépenses non salariales représentent 41 % des revenus du gang, dont 16.5 % pour acheter la drogue, 13 % au titre du tribut versé au bureau des directeurs, et 11 % au titre des dépenses de guerre (achats d’armes, location de mercenaires, obsèques et indemnités -- 5 000 $ en moyenne -- versées aux familles des membres morts au combat).

Les salaires payés aux membres du gang représentent en moyenne 39 % des revenus du gang. Le reste, soit 20 %, constitue le profit revenant au chef local (J.T.).

V. Les revenus des membres du gang

Le revenu moyen de J.T. s’élève à près de 100 000 $ par an, soit six à sept fois le revenu médian d’une famille du quartier. Mais c’est encore trois fois moins que ce que perçoit un directeur. Si les cent agences locales font remonter chacune 4 à 5 000 $ par mois, chacun des vingt directeurs reçoit environ 240 à 300 000 $ par an, soit vingt fois le revenu médian d’une famille du quartier.

Au total, ces 120 membres dirigeants, qui représentent environ 2 % des membres du gang, accaparent la moitié des revenus. Le reste revient aux 300 lieutenants et près de 5 000 clockers...

Le montant des salaires versés par J.T. à ses 3 lieutenants et à près de 50 clockers en moyenne est à peine supérieur à son revenu à lui. Un lieutenant gagne environ 1 000 $ par mois, pour un emploi à temps plein. Pendant les trois premières années, avant l'extension de la guerre des gangs, un clocker gagnait environ 200 $ par mois pour environ 20 heures de travail, soit 3,30 $ de l’heure, moins que le salaire minimum fédéral !

La dernière année a vu doubler leur rémunération, à 470 $ par mois, en raison de la guerre des gangs. Comme l’explique un jeune clocker, le risque doit être rémunéré:

Would you stand around here when all this shit is going on? No, right? So if I gonna be asked to put my life on the line, then front me the cash, man. Pay me more ‘cause it ain’t worth my time to be here when warring.

De plus, en temps de guerre, il importe plus que jamais de s’assurer la loyauté de ses hommes. Un chef de gang explique pourquoi J.T. a doublé les salaires de ses clockers :

You never forget the n... that got you where you are. You always got to treat them good ‘cause you never know when you need them. That n... {J.T.} don’t know if he can trust yet, so he gotta be real careful. If he don’t take care of his own boys, he ain’t gonna be up there very long, so he pays them real nice, you know. He just has to cause n... got all these folks under him. It ain’t easy to watch all them, so you gotta make sure they on your side.

On comprend à présent pourquoi les dealers habitent chez leurs mamans… et aussi pourquoi plus des trois quarts d’entre eux exercent aussi un petit boulot dans le secteur légal.

VI. Les risques du métier

Pour les membres du gang en activité depuis le début de l’étude, le taux de décès par mort violente s’est élevé à 28 % au cours des quatre années couvertes par l'étude ! En moyenne, les membres du gang ont été blessés à 2 ou 3 reprises, et arrêtés 6 fois ! Même parmi les directeurs, à tout moment, un tiers d’entre eux est en prison.

Difficile de trouver aux Etats-Unis un métier plus dangereux !

Mais alors, si le métier de clocker est tout à la fois le plus dangereux et le moins payé des Etats-Unis, pourquoi diable devient-on clocker ?

VII. Pourquoi devient-on clocker ?

Une partie de l’explication tient à la faible valeur accordée à la vie dans le ghetto. "La vie ici, c'est la guerre", explique ce jeune:

It’s a war out here, man. I mean everyday people struggling to survive, so you know, we just do what we can. We ain’t got no choice, and if that means getting killed, well shit, it’s what n... do around here to feed their family.

Mais l’essentiel de l’explication est sans doute ailleurs. Les jeunes du ghetto deviennent clockers pour la même raison qu'une jeune paysanne du Wisconsin s'en va à Hollywood, ou que de jeunes africains prennent tous les risques pour rejoindre l'Europe. Tous veulent tenter leur chance dans un jeu extrêmement compétitif avec des lots en nombre restreint mais suffisamment gros pour enflammer l’imagination. Qu’importent les risques, qu’importe la misère pour celui qui rêve d'accéder au paradis des stars.

A la longue, toutefois, la plupart des joueurs finissent par sortir du jeu, quand ils réalisent qu’ils n’arriveront jamais au sommet. C'est ce qu'explique très lucidement ce jeune clocker :

You think I wanta be selling drugs on the street my whole life? No way. But I know these n... are making more money, and it’s like, people don’t last long doing this shit. So you know, I figure I got a chance to move up. But if not, shit, I get me a job doin’ something else.

Dans le ghetto, J.T. incarne la réussite sociale. Après six années passées comme chef de la branche locale, il a réussi à intégrer le board des directeurs. Il est devenu une star. Mais, et c’est la grande différence avec Hollywood, J.T. est aujourd’hui en prison…

Conclusion

L’étude de Levitt et Venkatesh éclaire les politiques publiques dans leur lutte contre le trafic de drogue. Si les dealers rêvent de devenir très riches, on peut penser que ni la baisse du chômage, ni la hausse des revenus du travail (par exemple avec la revalorisation de la prime pour l’emploi) ne suffiront à les détourner du bizness. Pour cela, il faudra aussi transformer radicalement la structure des incitations, soit en sanctionnant lourdement les usagers, de façon à réduire la demande, soit en légalisant la vente de drogue, de façon à réintroduire cette activité dans l’économie formelle.

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Sources :
- Freakonomics, chap. 3, par Steven Levitt et Stephen Dubbner, 2005.
- Levitt, Steven D. & Sudhir A. Venkatesh, 2000, An Economic Analysis of a Drug-Selling Gang's Finance (pdf), The Quarterly Journal of Economics, August, 755-789

1 commentaire:

Nicole C a dit…
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