15 oct. 2012

La croissance et le bonheur



C’est une règle très générale, observe Mankiw, que "l’on préfère avoir plus de quelque chose que moins", et qui explique, du reste, qu’on nomme "bien" une "chose matérielle qui procure une jouissance" (Grand Robert). Parce qu’elle permet à chacun d’accéder à toujours plus de biens, la croissance économique devrait ajouter au bonheur du plus grand nombre. Or, si l’on se fie aux  enquêtes de satisfaction, ce n’est pas le cas. Au-delà d’un certain niveau de développement, le rendement subjectif de la croissance en termes de bien-être devient rapidement décroissant, et tend vers zéro dans les pays les plus riches. Les américains ont beau être les plus riches des riches de ce monde, ils ne sont pas plus satisfaits de leur vie que les autres occidentaux. On parvient aux mêmes conclusions si l’on considère l’évolution du bonheur dans le temps. L’exemple le plus spectaculaire est celui du Japon, dont le PNB par habitant a été multiplié par cinq en trente ans (1961-1991), sans effet sur l’indice moyen de satisfaction des japonais.

The Economist

Comment expliquer ces paradoxes ? Pourquoi, dans les pays riches, la croissance ne fait-elle plus le bonheur ?

Pour le comprendre, il n’est pas inutile de consulter Schopenhauer: "La limite de nos désirs raisonnables se rapportant à la fortune est difficile, sinon impossible à déterminer. Car le contentement de chacun à cet égard ne repose pas sur une quantité absolue, mais relative, savoir sur le rapport entre ses souhaits et sa fortune ; aussi cette dernière, considérée en elle-même, est-elle aussi dépourvue de sens que le numérateur d’une fraction sans dénominateur". En d'autres termes, le revenu (R) ne vaut que par sa capacité à satisfaire un certain niveau d’aspiration (A). L’équation du bonheur serait alors la suivante : le niveau de satisfaction (U) = f (A / R).

Le problème vient de ce que notre niveau d’aspiration est relatif : il s’adapte en fonction de l’évolution de notre niveau de vie et de celui des autres. Partant, le niveau moyen de satisfaction ne progresse guère quand le niveau de vie moyen s’élève. Tout se passe comme si les gens grimpaient les barreaux d’une échelle qui s'enfonçait au fur et à mesure qu’ils la gravissaient.

Voilà pour la thèse. Elle est intellectuellement séduisante et paraît validée empiriquement par les enquêtes de satisfaction. Elle n'en est pas moins très contestable.

Les économistes savent depuis longtemps que la comparaison inter-individuelle des utilités n’a guère de sens. Dès lors que le niveau d’aspiration s’adapte aux circonstances de la vie (eg, le niveau de vie), un même indice sur l’échelle de satisfaction n’a pas la même signification d’un individu à l’autre. On est sans doute plus heureux avec 6000 euros par mois qu’avec 2000 : on peut accéder à des biens expérientiels, à forte charge hédonique, comme les voyages, les restaurants, les spectacles ; on est aussi plus à même d’assurer son avenir et celui des siens -- les études des enfants, sa retraite, sa vie de couple. Mais, parce qu’on est aussi plus exigeant, on ne rapporte pas un niveau de satisfaction plus élevé. Il n'en reste pas moins qu’on n’échangerait pas une place à 6000 euros contre une à 2000 euros, tandis que l’inverse n’est pas vrai... De même, les mexicains ont beau rapporter un niveau de satisfaction comparable à celui des américains, des millions d’entre eux votent chaque année avec leurs pieds en émigrant aux Etats-Unis. Apparemment, un grand verre à moitié vide vaut mieux qu’un petit verre à moitié plein...

Bref, le niveau de revenu influence réellement le bonheur des gens, mais les enquêtes sont impuissantes à le montrer faute de prendre en compte l’adaptation du niveau d’aspiration. Quand notre revenu s’élève, chacun à sa manière, nous aspirons plus haut. C’est d’ailleurs en cela que consiste la poursuite du bonheur : nous recherchons moins le plaisir, la satisfaction de nos désirs présents, que l’accès à de nouveaux désirs, à des désirs meilleurs (*).

Les hommes ont des désirs plus élevés que les bêtes, et les hommes de qualité ont des désirs plus élevés que les rustres. A la limite, les premiers sont moins satisfaits de leur vie que les seconds. Mais quand cela serait, nous dit John Stuart Mill : « mieux vaut être un homme insatisfait qu’un porc satisfait, mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait ». En vérité, les économistes savent bien que l'utilité ne fait pas le bonheur. L’homme qui cherche le bonheur n’est jamais satisfait. Le bonheur pour lui ne réside pas dans la satisfaction, mais dans la quête, et le développement personnel qu'elle permet.

De ce point de vue, la croissance ajoute bien à notre bonheur. Le temps libre, le capital humain et le pouvoir d’achat -- les fruits de la croissance -- sont autant de capabilités grâce auxquelles toujours plus de gens peuvent accéder à des désirs supérieurs et, par-là, s’élever sur l’échelle du développement humain.


Note :
(*) Il faut lire Frank Knight : « Les désirs et les actes qu’ils motivent regardent sans cesse vers l’avant, vers de nouveaux désirs plus élevés, plus évolués, plus éclairés, et en cela ils opèrent comme fins et mobiles de l’action bien au-delà de l’objectif du moment. L’objet du désir actuel est transitoire ; il est autant un moyen vers un nouveau désir que la fin d’un autre, et toute l’activité consciente est ainsi dirigée vers l’avant, vers le haut, indéfiniment. La vie n’est pas fondamentalement une lutte pour des fins, des satisfactions, mais plutôt une lutte pour accéder aux bases de nouvelles luttes ; le désir est plus essentiel à l’action que la satisfaction, ou, pour le dire mieux, la véritable réussite réside dans le raffinement et l’élévation du plan des désirs, l’éducation du goût. » (The Ethics ofEconomic Interpretation, Quarterly Journal of Economics, May 1922 – ma trad.). Tout l'article est remarquable.

Pour aller plus loin:
Pour un exposé et une explication détaillé du paradoxe d'Easterlin, cf. ce mien article paru en 2005 dans la revue IDEES et repris dans Problèmes économiques : La croissance ne fait pas le bonheur mais elle y contribue et cet article qui lui fait suite : Back to Bentham : le principe d’utilité et la croissance.  Sur les limites des enquêtes de satisfaction : Les enquêtes de satisfaction et le paradoxe de la croissance

3 commentaires:

Djinnzz a dit…

Très bon écrit sur un sujet ma foi fort complexe: la recherche du bonheur (car c'est bien de ça dont il est question).
La célèbre maxime "l'argent ne fait pas le bonheur" est en effet bien trop simpliste!
Au fond, le bonheur ne se mesure-t-il pas aux efforts que l'on fait pour y parvenir?

Smith a dit…

Marrant, l'illustration dit exactement le contraire que le texte. Si l'on se fie à la figure de droite où le Pib est mis sur une échelle logarithmique, on se rend compte que les augmentations en % du Pib sont associées à des augmentations relativement constante de la satisfaction (la pente de la courbe de régression est relativement constante ; la concavité est loin d'être évidente, elle serait même plutôt convexe à des hauts niveaux de Pib)... Deaton a l'air de dire que le paradoxe d'Easterlin est juste dû à une mauvaise spécification économétrique !

audrey a dit…

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