3 oct. 2009

Durkheim et les suicides au travail

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Plusieurs épidémies de suicides liés au travail ont récemment défrayé la chronique (chez France Télécom, au Technocentre Renault ou à EDF il y a deux ans, mais aussi chez les policiers, les buralistes, les gardiens de prisons …). Des gens pressés, ou simplement intéressés, se sont immédiatement répandus dans les médias pour expliquer que la souffrance au travail aurait beaucoup augmenté dans les établissements ou les secteurs concernés, et, plus généralement, dans tout le pays. Or, par définition, une épidémie revêt un caractère exceptionnel -- ses causes sont "anormales et, le plus souvent, passagères" (Le Suicide, 1893). On ne saurait en inférer une hausse de la "disposition chronique" au suicide pour un groupe social donné, ni a fortiori pour l'ensemble des salariés français. En réalité, la suicidité globale baisse fortement depuis vingt ans (ici) et aucune enquête ne permet à ce jour d'affirmer avec un minimum de vraisemblance que la souffrance au travail aurait globalement progressé dans notre pays.

Cela dit, une épidémie de suicides incline à penser que l’ "état général" du milieu local est perturbé. Par exemple, France Télécom est une entreprise engagée dans une longue et profonde restructuration. En pareilles circonstances, pour rendre compte de la "disposition collective du groupe qui se traduit sous forme de suicides multiples", il n’est pas inutile de convoquer Durkheim et sa typologie des suicides.

Le suicide au travail, symptôme d’une intégration inadéquate (excessive ou insuffisante)
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« Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure... Quand l'homme est détaché de la société, il se tue facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intégré ». Sur le continuum d'intégration, on trouve à un bout le suicide égoiste et, à l'autre, le suicide altruiste.

Le suicide égoïste

Durkheim qualifie d’égoïsme « cet état où le moi individuel s'affirme avec excès en face du moi social et aux dépens de ce dernier ». Le suicide égoïste serait ainsi le produit d'une individuation excessive : si « le lien qui rattache l'homme à la vie se relâche », c’est que « le lien qui le rattache à la société s'est lui-même détendu ».

Parmi les types suicides égoïstes repérés par Durkheim, retenons le suicide des isolés, dont le type idéal pourrait être le Père Leras (le personnage d’une nouvelle de Maupassant : Promenade). Dans les Méditations pascaliennes, Bourdieu résume bien la cause sociale ici à l’oeuvre : « On pourrait, relisant Le Suicide…, observer que la propension à se donner la mort varie en raison inverse de l'importance sociale reconnue et que, plus les agents sociaux sont dotés d'une identité sociale consacrée, celle d'époux, de père ou de mère de famille, etc., plus ils sont à l'abri de la mise en question du sens de leur existence (c'est-à-dire les mariés plus que les célibataires, les mariés chargés d'enfants plus que les mariés sans enfants, etc.). Le monde social donne ce qu'il y a de plus rare, de la reconnaissance, de la considération, c'est-à-dire, tout simplement, de la raison d'être ».

Dans cet ordre d’idées, un individu, auquel le travail fournit l’essentiel de sa raison d’être sociale, peut perdre toute raison de vivre quand il rencontre de graves difficultés professionnelles. En Juin 2003, la Fédération Française de Santé au Travail de Basse-Normandie a réalisé une enquête portant sur 107 cas de suicides ou de tentatives de suicides liés au travail [ici]. Dans un cas sur deux, la victime avait fait part aux médecins du travail de difficultés familiales (séparations, problèmes avec les enfants) ou financières, et, dans la même proportion, elle avait fait état de soucis professionnels. Parmi ces derniers, revenaient le plus souvent les "difficultés d'adaptation à un nouveau rythme, à un nouvel environnement, de nouvelles tâches", notamment après des "restructurations mal vécues", et la "peur de ne pas y arriver", qui traduit le décalage entre les exigences du poste et les possibilités de l’employé. Le rapport d’enquête conclut : « Ce qui paraît essentiel dans le passage à l'acte est l'isolement de la personne dans un système où il ne peut plus se raccrocher, ni à son travail qu'il ne maîtrise plus, ni à ses valeurs qui sont battues en brèche. Il n'est plus reconnu, il ne peut plus trouver d'aide parmi les collègues de travail, la hiérarchie devient indifférente sinon hostile… la personne perd pied ». On est bien ici dans une dérive d’exclusion. Quand la participation de l’individu à la vie sociale se résume à l’emploi, l’intégration ne tient plus qu’à un fil. Que les liens à l’emploi se relâchent, et la dépression guette les plus fragiles.

Dans les suicides liés au travail, les conditions de travail ne sont pas seules en causes. A chaque fois, le salarié en difficulté est submergé par un sentiment de solitude sans recours. Comme le dit un psychiatre au Figaro, c’est la société toute entière qui « ne joue plus son rôle, du fait du délitement des liens sociaux, syndicaux, familiaux, spirituels » (Suicide : responsabilité individuelle ou collective ?)

Le suicide égoïste atteste que « l’homme tient d’autant moins à soi qu’il ne tient qu’à soi » (L’Education morale).

Le suicide altruiste

Tandis que le suicide égoïste « vient de ce que la société, désagrégée sur certains points ou même dans son ensemble, laisse l'individu lui échapper », le suicide altruiste vient « de ce qu'elle le tient trop étroitement sous sa dépendance ».

Il arrive qu’un homme se tue parce qu’il y va de son honneur et de celui des siens. Durkheim cite le cas de ces « soldats qui préfèrent la mort à l'humiliation de la défaite », ou de ces « malheureux qui se tuent pour éviter une honte à leur famille ». Ceux-là « renoncent à la vie » pour « quelque chose qu'ils aiment mieux qu'eux-mêmes ». Mais, selon Durkheim, « dans nos sociétés contemporaines, où la personnalité individuelle est de plus en plus affranchie de la personnalité collective, de pareils suicides ne sauraient être très répandus ».

Il existe toutefois « un milieu spécial où le suicide altruiste reste à l'état chronique : c’est l'armée ». On trouve chez le soldat « une sorte d'impersonnalité que l'on ne rencontre nulle part, au même degré, dans la vie civile ». Le soldat est « exercé à faire peu de cas de sa personne, puisqu'il doit être prêt à en faire le sacrifice dès qu'il en a reçu l'ordre ». Même en temps de paix, « la discipline exige qu'il obéisse sans discuter et même, parfois, sans comprendre ». Bref, « le soldat a le principe de sa conduite en dehors de lui-même ; ce qui est la caractéristique de l'état d'altruisme... Sous l'influence de cette prédisposition, il se tue pour la moindre contrariété, pour les raisons les plus futiles, pour un refus de permission, pour une réprimande, pour une punition injuste, pour un arrêt dans l'avancement, pour une question de point d'honneur, pour un accès de jalousie passagère ou même, tout simplement, parce que d'autres suicides ont eu lieu sous ses yeux ou à sa connaissance. Voilà, en effet, d'où provien­nent ces phénomènes de contagion que l'on a souvent observés dans les armées ».

Ce cas du suicide militaire peut être transposé pour éclairer certains suicides récents. Ces derniers tiendraient à une assimilation excessive de la culture de l’entreprise, d’où l’individu tirerait l’essentiel de sa raison d’être sociale : il aurait épousé corps et âme les valeurs de l’entreprise, son projet, intériorisé à l’excès ses normes, au point que sa personnalité individuelle serait absorbée dans la personnalité sociale, son intérêt privé dans l’intérêt social. A partir de là, toute mise en cause de sa compétence (un bilan d’évaluation négatif, un refus de promotion), ou la perspective d’une mise à l’écart (on confie à d’autres les responsabilités les plus importantes) peut suffire à le déstabiliser complètement.

L’exemple suivant me paraît relever du suicide altruiste :

Jusque-là, A. avait eu une carrière sans histoire. Ses trois dernières évaluations annuelles avaient été très positives. La situation a commencé à se dégrader à partir de septembre 2006. "Il se sentait jugé en permanence, il avait l'impression qu'aucune erreur ne lui serait pardonnée. Le travail devenait pour lui obsessionnel", affirme S. Son mari rentrait du Technocentre de plus en plus tard. "Quand il arrivait, c'était pour se remettre au travail, il n'hésitait pas à déranger systématiquement des collègues en plein week-end pour faire le point sur un dossier", raconte-t-elle. A l'automne, sa hiérarchie veut l'envoyer en mission en Roumanie pendant dix-huit mois. "Il n'osait pas refuser, mais il était angoissé de nous laisser, insiste S. Sur la fin, il ne dormait plus que deux heures par nuit. Il avait perdu 8 kilos. Le matin de son suicide, il était tellement à bout de nerfs qu'au moment de son départ j'ai essayé de le retenir pour que nous allions ensemble voir le médecin. Il a refusé en me disant qu'il avait une réunion très importante à 8 heures." La réunion se serait mal passée, selon plusieurs témoins. "Il avait du mal à se défendre lorsque sa hiérarchie le prenait à partie", raconte un collègue. Les mises en cause de ses compétences devenaient de plus en plus fréquentes, selon d'autres. A 10 heures, l'ingénieur se jetait dans le vide devant plusieurs dizaines de personne. (Suicide au bureau -- Le Monde du 17 mars 2007)

C’est aussi le cas de Raymond, toujours au Technocentre :

Raymond D., 37 ans, s'est donné la mort le 16 février 2007. … Sur sa dernière photo d'identité, prise à l'automne, il a l'air d'un bachelier. Petit bouc, fines lunettes, le regard brun, d'une infinie douceur, masque une volonté de fer. Raymond a commencé chez Renault en 1992, simple technicien. Au Cnam, les week-ends, le soir après le bureau, toutes ces années, il apprend l'anglais, la mécanique, la sociologie d'entreprise... Il va devenir cadre. Le travail, ce n'est pas pour l'argent ou la gloire, c'est juste dans ses gènes de fils d'ouvrier espagnol. Il veut le meilleur pour sa femme et son garçon. Et puis son métier le passionne. Raymond est spécialiste des châssis. Il planche depuis plusieurs mois sur la nouvelle Laguna. Un projet phare du groupe, des milliards d'euros en jeu. En octobre, un de ses collègues a donné sa démission. Trop de pression, disait-il. (…) Depuis ce nouveau projet Laguna, dit-elle, Raymond ne pense qu'au boulot. Trop de tension, de problèmes à résoudre. Le grand chef, « le salaud », comme il l'appelle, ne l'écoute pas et, lui, il va « mettre dans la merde 12 000 personnes ». Ray-mond ne plaisante pas, il a perdu l'appétit, tombe à 19 heures sur le canapé, et se relève la nuit pour travailler. Son fils souffre, sa femme n'en peut plus. Encore quelques mois, demande-t-il. En avril, la nouvelle Laguna sera prête, ils partiront en Corse. C'est la promesse qu'il leur fait le jour de la Saint-Valentin... Ce mercredi matin, son chef le trouve « pas dans son assiette ». « Au déjeuner, il parlait peu, se souvient-il. Il disait qu'il avait peur de ne pas tenir ses objectifs. Je l'ai rassuré, il était tout à fait en trajectoire. » Le lendemain, Raymond doit être à l'usine Renault de Sandouville. Son chef tente en vain de le joindre chez lui, sur son portable. Vendredi, la police le découvre, pendu dans sa maison. Comme chaque matin, le « futur cadre » a laissé un petit mot sur le tableau d'écolier de son fils. Quelques lignes adressées aux siens pour leur dire qu'il les aime. « Je suis nul, je vais être licencié », conclut-il. (Nouvel Obs, Les oubliés de Guyancourt, 2007)

Le suicide au travail, symptôme d’une régulation inadéquate (excessive ou insuffisante)

Le suicide anomique et son symétrique, le suicide fataliste, diffèrent des précédents « en ce qu'il dépendent, non de la manière dont les individus sont attachés à la société, mais de la façon dont elle les réglemente ». Dans l'ordre de la vie, rien n'est bon sans mesure : quand l'homme n’est pas assez réglé par la société, il se tue facilement ; il se tue aussi quand il est réglé de façon excessive.

Le suicide anomique

Selon Durkheim, l’homme ne peut être heureux que si ses désirs sont « en rapport avec ses moyens ». Or, « en tant qu'ils dépendent de l'individu seul », les désirs sont illimités. Livrée à elle-même, la sensibilité est « un abîme sans fond que rien ne peut combler ». Si donc les hommes tiennent à réaliser leurs passions, il leur faut trouver un moyen de les limiter. Ce pouvoir moral, seule la société peut l’exercer, car elle seule a « l'autorité nécessaire pour dire le droit et marquer aux passions le point au-delà duquel elles ne doivent pas aller ».

C’est pourquoi, dans toutes les sociétés, il existe une « réglementation » qui définit, dans certaines limites, une hiérarchie relativement stable des fonctions et des rémunérations. « C'est cette limitation relative et la modération qui en résulte qui font les hommes contents de leur sort tout en les stimulant avec mesure à le rendre meilleur. » Bien entendu, l’inégalité des positions n’est tenue pour légitime que si les procédures pour y accéder sont elles-mêmes ressenties comme justes. « Le travailleur n'est pas en harmonie avec sa situation sociale, s'il n'est pas convaincu qu'il a bien celle qu'il doit avoir. S'il se croit fondé à en occuper une autre, ce qu'il a ne saurait le satisfaire ». Il faut donc aussi une « réglementation » qui prévoit les critères d’accès aux différentes positions : la naissance autrefois; aujourd’hui, de plus en plus, le mérite.

Mais voilà que la hiérarchie des fonctions et des rémunérations est continûment bouleversée et, avec elle, « l'échelle d'après laquelle se réglaient les besoins ». Dans ces conditions, « on ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les revendications et les espérances légitimes, quelles sont celles qui passent la mesure. Par suite, il n'est rien à quoi on ne prétende… Les appétits, n'étant plus contenus par une opinion désorientée, ne savent plus où sont les bornes devant lesquelles ils doivent s'arrêter. »

Le changement structurel, le progrès technique, la concurrence redistribuent toujours plus vite les positions. Au même moment, la société se démocratise, ouvrant au plus grand nombre toutes les positions, et, partant, toutes les ambitions. Chacun « est entraîné… mais sans règle et sans mesure, à se dépasser perpétuelle­ment soi-même ». Au risque de « manque(r) le but qu'il se croyait capable d'atteindre, mais qui, en réalité, excédait ses forces ». Profondément installée au cœur du système de valeur des sociétés modernes, l’anomie progressive « ouvre la porte aux illusions et, par suite, aux déceptions ».

Les nouveaux modes de gestion de la main d’œuvre mettent en concurrence les salariés, récompensant les plus performants, sanctionnant les autres. La lutte des places laissent les vaincus brisés, vidés, sans ressort, voués à la dépression. Pensons au cas du salarié, avide de promotion sociale, qui bosse comme un damné pour « arriver » et qui n’arrive nulle part, soit qu’il s’épuise à la tâche (burn out), soit qu’il ne peut obtenir la promotion convoitée (eg, le professeur qui échoue à l’agrégation); ce peut-être aussi le salarié surdiplômé qui ne parvient pas à obtenir un poste correspondant à l’idée qu’il se fait de sa valeur. Comme au Technocentre :

Depuis quelques années, le nombre d'ingénieurs a fortement augmenté : ils sont désormais 4 000. Résultat : "il y a de moins en moins de perspective d'évolution, car les postes de responsabilité n'ont pas augmenté dans les mêmes proportions, cela a créé une compétition féroce et beaucoup de frustration, souligne M. Nicolas. A côté, vous avez des techniciens, plutôt âgés, qui ont l'expérience pour eux, mais qui ont moins de facilités pour se "vendre" lors des entretiens individuels. Même s'ils bossent les week-ends et tard le soir, il y a peu de chances qu'ils accèdent à l'échelon supérieur. En termes d'estime de soi, cela peut avoir des effets dévastateurs." (Le deuil au cœur de Renault, Le Monde du 1er février 2007).

Le suicide fataliste

Le suicide fataliste n’est abordé par Durkheim que dans une note de bas de page, tout à la fin du chapitre sur le suicide anomique : « C'est celui qui résulte d'un excès de réglementation ; celui que commettent les sujets dont l'avenir est impitoyablement muré, dont les passions sont violemment comprimées par une discipline oppressive. C'est le suicide des époux trop jeunes, de la femme mariée sans enfant. … Pour rendre sensible ce caractère inéluctable et inflexible de la règle sur laquelle on ne peut rien, … on pourrait l'appeler le suicide fataliste ». Durkheim n’a pas jugé bon de consacrer un chapitre à ce type de suicides au motif qu’ « il est de si peu d'importance aujourd'hui » ... Il lui reconnaissait toutefois « un intérêt historique », notamment pour expliquer les suicides d'esclaves.

Mais la rigidité de la règle ne s'apprécie qu’en relation avec l’intensité du désir. Si le mariage homogamique exerce une contrainte excessive sur les jeunes époux, c’est que leurs passions « sont alors trop tumultueuses… pour pouvoir se soumettre à une règle aussi sévère ». Philippe Besnard en déduit que « le principe du fatalisme serait moins l'excès de la règle que l'impossibilité d'intérioriser une règle inacceptable ». Les esclaves se suicidaient parce qu’il leur était impossible d’intérioriser des règles qu’ils ressentaient comme injustes et illégitimes. Injustes parce qu’une « contrainte extérieure » excessive les empêchait d’accéder à des positions en rapport avec leurs facultés. C’est là une situation extrême de « division du travail contrainte », dont Durkheim fit la théorie dans sa thèse (DTS, 1893). Illégitimes, parce que les nouvelles normes font obstacle aux aspirations développées dans le milieu d’origine. C’est là une configuration typique de l’anomie régressive étudiée dans Le Suicide.

Dans nos sociétés démocratiques, la division du travail contrainte est, selon Durkheim, vouée à disparaître au profit de la division du travail spontanée, où chacun tend à occuper « la place qui est en rapport avec (ses) facultés ». C’est pour cette raison que, très vraisemblablement, Durkheim n’a pas cru bon de développer plus avant la notion de suicide fataliste.

L’anomie régressive correspond à une autre forme de fatalisme, bien que non identifiée comme telle par Durkheim : « Dans les cas de désastres économiques, il se produit comme un déclassement qui rejette brusquement certains individus dans une situation inférieure à celle qu'ils occupaient jusqu'alors. Il faut donc qu'ils abaissent leurs exigences, qu'ils restreignent leurs besoins, qu'ils apprennent à se contenir davantage. … leur éducation morale est à refaire. Or, ce n'est pas en un instant que la société peut les plier à cette vie nouvelle et leur apprendre à exercer sur eux ce surcroît de contention auquel ils ne sont pas accoutumés. Il en résulte qu'ils ne sont pas ajustés à la condition qui leur est faite et que la perspective même leur en est intolérable ; de là des souffrances qui les détachent d'une existence diminuée avant même qu'ils en aient fait l'expérience ».

Pour Philippe Besnard, on retrouve bien là le trait caractéristique du fatalisme : l’ « impossibilité d'intérioriser de nouvelles normes trop contraignantes par rapport aux aspirations et considérées comme inacceptables ». Comme pour les jeunes époux, la règle apparaît comme « un obstacle insupportable » sur lequel les « désirs viennent se heurter et se briser ».

Ainsi revisitée, la notion de suicide fataliste peut rendre compte de certains suicides liés au travail dans des entreprises en pleine restructuration. Les salariés maîtrisaient "le mode d'emploi" de l'ancienne organisation, et voilà que les objectifs changent, de nouvelles normes sont instituées. A l’usage, les nouvelles exigences sont ressenties comme illégitimes ou insupportables par les anciens, soit qu’elles heurtent leur conscience professionnelle, soit qu’ils se sentent trop vieux pour s’y adapter.

C’est un peu la situation vécue à France Télécom. L’entreprise est engagée dans une profonde restructuration. Pour les anciens, qui ont conservé leur statut de fonctionnaire, le redéploiement passe mal : "une partie des employés n'arrive pas à changer de culture : passer du 22 à Asnières à la Livebox Internet", admet Louis-Pierre Wenès, recruté par la direction de FT pour tailler dans les coûts.

Bernard est en colère : "Mon chef m'a dit que je devais me trouver autre chose en interne. Mon poste n'est pas supprimé, il veut juste que je dégage. Il m'a proposé une place de vendeur, à 52 ans !". Philippe est dans la même galère. "Je suis la deuxième brebis galeuse du service. La qualité de notre travail n'est pas en cause. C'est ça qui est dur à vivre. Depuis qu'on me pousse à partir à Nantes (60 km), j'ai des problèmes de sommeil." "Et moi, de l'arthrose des cervicales !", ajoute Bernard. Ces cadres testent à leurs dépens une règle interne redoutée, le "TTM", "Time-To-Move" (il est temps de bouger), ou "Tire-Toi-Maintenant !", plaisantent les délégués du personnel de Donges. … Sur environ 100 000 salariés français, 7 500 ont dû changer de poste pour aller vers des secteurs prioritaires (surtout le commercial), depuis 2006. … Jusqu'à présent, la direction se justifiait en invoquant un métier et des technologies en constante évolution. De fait, en à peine dix ans, les usages liés au téléphone ont été bouleversés : aujourd'hui, presque tout le monde utilise un mobile, et la ligne fixe sert surtout à se connecter à Internet. La concurrence s'est par ailleurs exacerbée depuis la fin du monopole de France Télécom, en 1998. Ses salariés ont vécu un profond changement : ils ont dû brutalement abandonner leurs valeurs de service public, appeler leurs usagers des "clients", faire "du chiffre" et se colleter avec des concurrents pugnaces comme SFR ou Iliad (Free)... En 2005, la direction avait annoncé un objectif de 22 000 suppressions d'emplois en France avant fin 2008 (le plan Next). Problème : les deux tiers des salariés sont des fonctionnaires, il n'est pas possible de les licencier dans le cadre de plans sociaux. Certains assurent se sentir harcelés. Ils vivent comme une provocation l'envoi hebdomadaire, le vendredi, des courriels listant les postes disponibles dans la fonction publique. "Les lundis après-midi, notre chef nous demande si nous avons avancé sur notre projet professionnel", témoigne un technicien à Paris. Ici et là, des salariés parlent aussi d'objectifs de départs chiffrés pour cette année. "Notre directeur nous a dit qu'il faut faire - 7 % d'effectifs en 2009", affirment les délégués du personnel de Donges. … Monique Fraysse, médecin du travail, témoigne : "La pression au départ est là, permanente, avec par exemple ces questions sans arrêt : au fait, il en est où ton projet professionnel ? Quelque part, tous se sentent de trop, et c'est terrible à vivre au quotidien." (France Télécom : "Mon chef m'a dit..." - Le Monde)

Ce type de configuration pourrait expliquer certains suicides survenus récemment au Technocentre.

Hervé a laissé sa mallette et, sous le clavier, son bilan annuel. C'est écrit : « Objectifs non atteints. » Hervé était un simple technicien, un vieux garçon, fils d'agriculteurs bretons embauché chez Renault, au Mans, il y a vingt ans. Dans le temps, il faisait de la maintenance. Puis il a dû se mettre à l'informatique et s'exiler en 1999 à Guyancourt. Il disait à ses frères qu'il avait de la chance d'appartenir à une boîte aux « reins solides », même si, avec Ghosn, « ça ne rigolait plus ». On travaillait avec des « objectifs » et des sigles compliqués, il fallait faire « les process », vivre en open space, s'adapter au NET (le nouvel environnement de travail...). Hervé a été affecté à la documentation technique, puis à la numérisation. Personne dans sa famille ne comprenait ce qu'il faisait, lui non plus. « Hervé était un peu paumé, soupire un de ses collègues. Maintenant, c'est ça : on met les gens devant un ordinateur et roule ma poule. Ce gars-là, il galérait, on aurait dû lui trouver un poste dans l'administratif.» En bon élève, Hervé notait tout, sur des cahiers, des Post-it, il essayait de refaire sans demander d'aide. « Le matin, il osait à peine dire bonjour, se souvient son voisin de bureau. Il passait comme une ombre. » Hervé déjeunait, et repartait toujours après tout le monde. (…) Les frères d'Hervé retrouvent chez lui des dizaines d'écrits. Des brouillons de mails, des notes pour dire qu'il n'y arrive plus, qu'il ne comprend rien aux nouveaux logiciels, qu'il voudrait une formation qu'on lui refuse obstinément. « J'ai mis beaucoup d'énergie pour appréhender ce métier totalement nouveau, a-t-il griffonné. On travaille beaucoup dans l'urgence, petit à petit cela entraîne chez moi un stress négatif. » La psychologue lui demande de cesser de passer plus de dix heures par jour devant l'écran. Le médecin du travail, qui l'a mis au repos quinze jours en juin dernier, recommande « à moyen terme un poste moins stressant ». (Nouvel Obs, Les oubliés de Guyancourt, 2007)

Combinaisons
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Comme le précise Durkheim, les différentes formes de suicides qu’il a identifiées « ne se présentent pas toujours dans l'expérience à l'état d'isolement et de pureté » ; au contraire, « il arrive très souvent qu'elles se combinent entre elles de manière à donner naissance à des espèces composées ». La raison en est que « les différentes causes sociales du suicide peuvent… agir simultanément sur un même individu et mêler en lui leurs effets ». Par exemple, l'anomie peut s'associer au fatalisme. Ainsi, le déclassement est vécu d’autant plus douloureusement qu’il a lieu sur un fonds d'anomie progressive : « quand on n'a pas d'autre but que de dépasser sans cesse le point où l'on est parvenu », il est « douloureux d'être rejeté en arrière ». Et la brusque fermeture de l’horizon paraît d’autant plus « insupportable » que les désirs étaient illimités.

Conclusion
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Dans quelque type qu’on les classe, les suicides liés au travail nous renseignent sur l’importance du travail. Une étude de l'Insee le montre bien (*). Quand on demande aux actifs quels sont les domaines de la vie les plus importants pour être heureux, le travail arrive en troisième position, après la santé et la famille. Mais les précaires et les chômeurs le classe en tête. D'ailleurs, de toutes les PCS, c'est chez les chômeurs que le taux de suicide est le plus élevé. « You don’t know what you’ve got til it’s gone », chantait Joni Mitchell.

Sources
Emile Durkheim : Le Suicide, PUF Quadrige
Philippe Besnard : L’Anomie, PUF Sociologies.

Notes
(*) La place du travail dans les identités - Economie et Statistique n°393-4, 2006

1 commentaire:

bob a dit…

Intéressante analyse des causes du suicide (au travail).
Où l'on mesure le drame que nous prépare un modèle de société (la nôtre) dans laquelle le travail précaire - quand travail il y a -, le travail méprisé où l'homme ne compte pas, n'est qu'un numéro, prend de plus en plus, petit à petit, la forme dominante.