22 janv. 2009

L’île à la monnaie de pierre (part 2)


Comme on l’a vu dans la 1ère partie (cf. « Les usages sociaux de la monnaie de pierre »), la monnaie de pierre était un moyen d’échange et de paiement très utilisé à Yap. Dans la sphère cérémonielle, la monnaie de pierre était de droit ; mais elle avait aussi pouvoir libératoire dans l’échange marchand. Le problème avec la monnaie de pierre, c’est qu’elle est, en apparence, complètement dépourvue de valeur intrinsèque. Et pourtant, elle circule. Comment est-ce possible ?

La monnaie de pierre, une pure monnaie fiduciaire ?

Fondamentalement, nous dit Samuelson, « une monnaie est acceptée parce qu’elle est acceptée » (L'Économique, 1958). Confiant que les autres accepteront cet actif en échange de leurs biens, chacun est disposé à l’accepter en échange de ses biens. De ce point de vue, toute monnaie est fiduciaire. Dans les camps de prisonniers de guerre, les cigarettes étaient acceptées en paiement tant par les fumeurs que par les non fumeurs[1].

Mais, si toutes les monnaies sont fiduciaires, certaines ont seulement une valeur d’échange, à l’instar de nos billets de banque, et d’autres ont en plus une valeur intrinsèque, comme les cigarettes. A priori, les monnaies purement fiduciaires (fiat money) se rencontrent seulement dans les économies modernes. Dans les économies primitives, où n’existent ni banque centrale ni monopole d’émission pour réguler l’offre de monnaie, ni autorité capable d’imposer le cours légal ou la convertibilité de la monnaie, on imagine mal comment un signe monétaire sans valeur intrinsèque pourrait être accepté en paiement.

Et pourtant, si l’on en croit les récits d’époque et nos manuels d’économie, la monnaie de pierre serait une pure monnaie fiduciaire. C’est ce qu’affirme, par exemple, le père Salesius, nommé à Yap en 1903 : “there are various kinds of real money on Yap, i.e., objects that have no practical and use value apart from their value as a medium of exchange and thus are purely tender as the famous “stone money”[2]. Que faut-il en penser ?

En réalité, objecte Dror Goldgerg, rien n’indique qu’une monnaie fiduciaire pure ait jamais existé dans les économies primitives. Les rais, à l’instar des autres monnaies primitives prétendument fiduciaires (cauris, coquillages, etc.), avaient bel et bien une valeur intrinsèque, et même une valeur considérable puisque, à chaque fois, l’actif adopté comme monnaie était l’un des biens les plus convoités dans la société considérée.

En premier lieu, les pierres avaient une grande valeur esthétique. Les Micronésiens ne connaissaient pas les métaux précieux, comme l’or ou l’argent, ni les pierres précieuses, comme l’émeraude ou le diamant. Les pierres d’aragonite, importées à grand frais de Palau, en tenaient lieu. Et, de même que nos rois se firent faire des trônes en or massif, les chefs Yapais se firent faire des sièges d’honneur en pierres d’aragonite. Voyageant à Yap à la fin du 18ème siècle, Otto von Kotzebue évoque dans son journal ces pierres blanches auxquelles seuls les chefs ont accès ("A white stone … to which the chiefs have an exclusive right") puis précise : "their seats of honor are made of it. One block forms the seat, and the other the back".[3] Aujourd’hui encore, sur les lieux du conseil Pebnaw, on peut observer les pierres qui servaient, et servent toujours, de dossiers aux chefs.

Three of the stone backrests at Pebaw (Gachpar Sites, Pacific World)

Avant l’arrivée des européens, les pierres d’aragonite étaient utilisées dans la confection de colliers (yar). Les ancêtres des rais sont sans doute ces petits colliers de disques de pierres décrits par les premiers ethnologues. Miklucho-Maclay, qui séjournait à Yap en 1876, dit avoir vu, entre les mains des chefs, des colliers faits de perles et de pierres. Au début du 20ème siècle, Muller a vu lui-aussi des colliers confectionnés avec des disques de pierres de très petite taille -- environ 4 cm de diamètre. Il ajoute: “They are practically worthless today; however, they may explain the origin of stone money. The custom of stringing shell disks as objects of value may have been extended to aragonite disks which gradually, since new material was unlimited, hypertrophied to the present form”. Avec le temps, ces disques vont finir par prendre les proportions gigantesques que l’on sait.

En second lieu, ces pierres avaient probablement une grande valeur religieuse. De nombreux indices plaident en ce sens. On sait que les Yapais vouaient un culte à la lune, ce qui pourrait expliquer la forme circulaire et la matière (un peu fluorescente) des pierres. On sait aussi que les offrandes des îles de l’Est (le tribut religieux) ou des villages du nord étaient déposées sur une rai au beau milieu du pebnaw (ci-dessous) ; et il n’est pas impossible que ces pierres aient servi autrefois aux sacrifices humains[4]. Enfin, la région de Palau, où l’aragonite est extraite et taillée, est célèbre pour ses mégalithes et ses statuts de pierre, dont certaines ne sont pas sans évoquer les célèbres moai de Rapa Nui (Cf. ces photos spectaculaires) [5].

Rock at Pebaw where the offerings were placed (Gachpar Sites, Pacific World)

Marcel Mauss a soutenu qu’il n’existe pas de « société, suffisamment proche des origines, où le culte et la magie des pierres, des coquillages, des métaux précieux n’aient donné une vraie valeur à ces objets ». Il donne l’exemple des cristaux de quartz en Australie. A partir de ces objets sacrés, les magiciens firent des talismans dont les pouvoirs magiques furent convoités par tous, et par suite monnayés. Cette grille de lecture pourrait fort bien s’appliquer aux rais et à leurs ancêtres, les anciens colliers d’aragonite (une matière proche du quartz).

Ces considérations suffisent à démontrer que la monnaie de pierre n’est pas, à l’origine au moins, une pure monnaie fiduciaire. Partant, elle ne saurait être invoquée pour démontrer qu’une pure monnaie fiduciaire peut apparaître spontanément dans une société sans Etat.

Pour autant, la monnaie de pierre n’est pas une monnaie marchandise. Si l’on admet la distinction de Thilenius entre Nutzgeld (les objets usuels échangeables dans le troc) et Zeichengeld (les objets de convention, à faible utilité matérielle mais forte valeur sociale), la monnaie de pierre appartient clairement à la seconde catégorie. Elle avait cette qualité intangible, mais essentielle -- le mana -- qui la rendait si désirable auprès des Yapais.

Marcel Mauss dirait que le pouvoir d’achat des rais découle de leur pouvoir magique : « qui les possède » peut « commander aux autres », obtenir d’eux moult « prestations » et avantages. Ce pouvoir de la monnaie est au fondement de la confiance qu’elle inspire -- « la confiance que nous avons dans son pouvoir ». A l'origine, c’est sans doute la confiance dans le pouvoir magique de la monnaie de pierre qui explique que les Yapais l’ait adoptée comme monnaie.

A suivre

Notes

[1] R.A. Radford : The Economy of A Prisoner Of War Camp (Economica, Vol. 12, 1945)
[2] pour rendre compte de l’origine magico-religieuse de la monnaie, Bernard Laum donne l’exemple de la monnaie bétail : « le sacrifice animal provient du sacrifice humain ; à partir du sacrifice animal s'est développé le paiement avec des animaux utilisés comme compensation du sang versé ». Dédiés au sacrifice, les bœufs acquirent bientôt une grande valeur : ils furent rapidement thésaurisés. De même, les métaux précieux servirent aux chefs à se concilier les grâces des hommes mais aussi celles des dieux. Bernhard Laum : extraits du chapitre 5, Argent sacré. Analyse historique de l'origine sacrée de l'argent, in Genèse et nature de la monnaie, Genèses, 8, 1992
[3] Johann Gustav HASS, alias P. Salesius : Die Karolinen-Insel Yap, Berlin 1907. Cité par Cora Gillilland, op. cit.
[4] op.cit.
[5] Mission à Palau du Projet Easter Island : Fieldwork on the islands of Oreor and Babeldaob, Republic of Belau (Palau), 1986

Sources

Cora Lee C. Gillilland : The Stone Money of Yap, Smithsonian Studies in History and Technology, n° 23, 1975.
.
William H. Furness, The island of stone money: Uap of the Carolines, 1910

Hingston Quiggin A. : A Survey Of Primitive Money, 1949

Dror Goldberg, Famous Myths of “Fiat Money”, AEA Meetings, 2005

Marcel Mauss (1914), Les origines de la notion de monnaie, in Oeuvres 2, Représentations collectives et diversité des civilisations. Éditions de Minuit, 1969

2 commentaires:

Josick d'esprit agricole a dit…

Votre premier post sur la monnaie de pierre m'a inspiré...
Ici ma réflexion fort peu conventionnelle sur la lithosphère.

svd a dit…

Bonjour,

Je suis rédactrice Photo pour le magazine "Science et Vie Découvertes". Je souhaiterais utiliser la photo publiée dans votre article L’île à la monnaie de pierre (part 1). Pouvez-vous me communiquer votre source ou m'aider à trouver une image similaire?

Ma demande est urgente.
Bine cordialement,

Marie GANDOIS
Iconographe Service Photo
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