24 janv. 2006

La frustration relative et la démocratisation de l’école


Ils ont détruit les privilèges de quelques-uns… ; ils rencontrent la concurrence de tous.
Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835

Runciman définit ainsi la frustration relative: « A est relativement frustré de X si (I) il n'a pas X, (II) il voit que d’autres le possèdent, (III) il désire X, et (IV) perçoit comme plausible l'éventualité d'en disposer ». (1)

En ouvrant à chacun toutes les possibilités et toutes les ambitions, la société démocratique expose un nombre croissant d’individus à la frustration relative.

Par exemple, la démocratisation scolaire semble avoir fait monter tout à la fois le niveau des diplômes et celui de la frustration. François Dubet et Marie Duru-Bellat le montrent très bien dans leur article "Déclassement : quand l'ascenseur social descend", paru dans Le Monde du 23 janvier.

Extrait :

...L'école s'est longtemps appuyée sur la certitude que les études "payaient", certitude forgée à l'âge de l'élitisme républicain quand, les diplômes scolaires étant relativement rares, les enfants du peuple qui les obtenaient étaient sûrs de monter dans l'échelle sociale. Elle s'est renforcée après les années 1950, tant que la multiplication du nombre des diplômés était parallèle à celle des emplois qualifiés. Durant près de vingt-cinq ans, l'ascenseur social a donc fonctionné sans faiblir pour ceux qui obtenaient des diplômes.

Aujourd'hui encore, les jeunes diplômés s'insèrent mieux dans l'emploi que ceux qui n'ont pas de qualification scolaire. Mais cette loi générale présente de nombreuses failles : les emplois qualifiés ayant crû beaucoup moins rapidement que les diplômes, de plus en plus de jeunes scolairement qualifiés n'accèdent pas aux emplois auxquels ils pensaient pouvoir prétendre.

Parmi les jeunes quittant l'école avec le baccalauréat à la fin des années 1960, soit environ 18 % d'une classe d'âge, 70 % devenaient cadres ou accédaient aux professions intermédiaires. Aujourd'hui, cette probabilité est tombée à 25 % alors que près de 70 % d'une classe d'âge est titulaire de ce même diplôme... Environ 35 % des jeunes titulaires d'un baccalauréat et d'un niveau supérieur entrés sur le marché du travail en 1998 sont déclassés par rapport aux positions qu'ils auraient occupées en 1990.

Gare cependant aux conclusions hatives ! Du constat que le déclassement des diplômés a augmenté avec l’inflation des diplômes, le lecteur pressé pourrait déduire que l’ascenseur social fonctionne aujourd’hui moins bien. Or, c'est exactement le contraire. L’ascenseur social n’a jamais aussi bien marché : il monte et descend de plus en plus de monde !

Exemple

Supposons que sur trois générations, la structure sociale et le taux de bacheliers aient évolué comme suit:


Supposons aussi que dans les deux premières générations, la mobilité descendante soit nulle : tous les enfants des classes moyennes ont le bac et accèdent à leur tour aux classes moyennes. En revanche, l’égalité sociale ayant progressé, dans la dernière génération, 20 % des enfants des classes moyennes font l’expérience du déclassement social.

On observe alors la dynamique suivante :



Dans cet exemple, l’ascenseur social monte toujours autant de gens (le taux de mobilité ascendante reste à 20 %) mais comme ils sont aussi plus nombreux à attendre leur tour, ceux qui ne sont pas du voyage font l'expérience du déclassement et de la frustration relative. Par rapport à la situation antérieure, la différence est la suivante : en contexte de mobilité structurelle déclinante, l’ascension des enfants des classes populaires passe de plus en plus par la démotion sociale des rejetons des classes moyennes (2). Autrement dit, pour continuer à monter autant de gens qu’avant, l’ascenseur social doit en redescendre davantage.

Bref, l'augmentation du déclassement social signifie que l’ascenseur social fonctionne de mieux en mieux !

Conclusion

Napoléon aurait bien voulu faire croire que chaque soldat portait dans sa musette un bâton de maréchal. Mais, quand bien même il serait vrai que quelque soldat parvienne à s’élever jusqu’à la position de maréchal, il est "impossible" [ce mot qui n’est pas français] que chaque soldat puisse en faire autant. Car l’existence d’un maréchal implique l’existence d’un certain nombre de soldats qui ne le soient pas. De même, dans une société industrielle avancée, il est possible à quiconque de devenir riche ; mais il n’est pas possible à chacun de le devenir ; (…) dans la conception de la richesse qui prévaut dans la classe moyenne, il y a en effet la disposition de serviteurs. Par conséquent, l’idéal personnel auquel aspirent les gens de la classe moyenne ne peut, par sa nature même, être réalisé par tous ; car, de même que nous ne pouvons tous devenir maréchal, nous ne pouvons tous avoir des serviteurs. (3)

Fred Hirsch appelle "biens positionnels" ces biens qui, par leur nature même, ne peuvent devenir universels : chacun peut y prétendre mais tous ne peuvent y accéder. Sauf à voir leur qualité se dégrader. Les diplômes sont typiquement des biens positionnels.

Là se situent, nous dit Fred Hirsch, les véritables limites de la croissance (4). Et, peut-on ajouter, les limites de la démocratisation…

Notes

1. Cité par Raymond Boudon, Effets pervers et ordre social, 1977, Quadrige. La notion de plausibilité renvoie ici à celle de groupe de référence, tant il est vrai que « les aspirations dépendent largement du cadre de référence dans lequel elles sont conçues ».
2. Le changement structurel ne redistribue plus que 10 % des emplois vs 20 % dans la génération précédente. Le taux de mobilité ascendante (20 %) s’explique pour moitié par la mobilité structurelle, pour moitié par la mobilité descendante.
3. Philip H. Wicksteed, The Common Sense of Political Economy, 1910 (trad. personnelle)
4. Fred Hirsch, Social limits to growth (Harvard UP 1976).

1 commentaire:

kirkwall a dit…

A propos de la citation de Tocqueville, on peut penser que ce qui lui permet de réaliser cette montée en puissance de la concurrence entre les individus consécutive à la fin des privièges, ce n'est pas seulement sa perspicacité intellectuelle, c'est aussi sa propre histoire. Suite au changement de régime, tout d’un coup, le capital social voire économique de sa famille est fortement dévalué. Certes, ce capital ne perd pas toute sa valeur : « même après la révolution de Juillet, la France de Louis-Philippe est ce pays où des hommes comme (Alexis de Tocqueville), descendants de l’ancienne aristocratie, continuent à exercer, sans avoir besoin de le briguer, un magistère naturel d’opinion et de puissance. » Cependant, la Révolution française a bel et bien constitué pour sa famille un « coup de tonnerre », « un malheur ». Alors, lorsqu'il écrit : « (Dans les démocraties) à chaque instant, le serviteur peut devenir maître et aspire à le devenir ; le serviteur n’est donc pas un autre homme que le maître", comment ne pas penser que le guide une conscience particulièrement aiguë de la fragilité de sa position sociale. Alexis de Tocqueville peut être vu comme un déclassé. a