17 mars 2013

Adam Smith et la manufacture d'épingles


Adam Smith ouvre son grand oeuvre en posant que les progrès des échanges et de la division du travail (les deux faces de la même médaille) sont à l'origine de la la Richesse des Nations. Pour démontrer combien la spécialisation du travail a démultiplié la puissance productive du travail, Smith donne l'exemple célèbre de la manufacture d'épingles. Dans ce texte, il dit avoir vu la fabrique dont il parle : "(...) l'importante activité de fabriquer une épingle est ainsi subdivisée en environ dix-huit opérations distinctes, qui dans certaines fabriques sont toutes exécutées par des mains distinctes, quoique dans d'autres le même homme en exécutera parfois deux ou trois. J'ai vu une petite fabrique de ce genre où l'on n'employait que dix hommes."

Mais où l'a-t-il vu ? Murray Rothbart affirmait qu'il l'avait vu seulement en images, plus précisément dans L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert. A l'article "épinglier", on trouve en effet cette planche de Louis-Jacques Goussier (publiée dans le "dictionnaire raisonné des sciences et des métiers", un supplément illustré à l'Encyclopédie, entre 1767 et 1772). L'article et la reproduction décrivent la fabrication des épingles dans la Manufacture de Laigle, en Normandie. On vérifie que la planche représente exactement dix ouvriers, comme dans le texte de Smith. Si l'on ajoute que ce dernier s'est aussi beaucoup inspiré de l'article "Epingles" de Delaire, publié en 1755, pour décrire les certaines des dix huit opérations recensées, il est permis de douter que l'Ecossais ait jamais visité une manufacture d'épingles.
Source : L'Encyclopédie





Le texte de Smith
Prenons l'exemple d'une manufacture très peu importante, mais où l'on a très souvent observé la division du travail : le métier d'épinglier. Un ouvrier, non formé à cette activité (devenue un métier distinct sous l'effet de la division du travail) et non initié à l'usage des machines qui y sont employées (inventées probablement sous l'effet de la même division), pourrait peut-être fabriquer, avec toute son industrie, à peine une épingle par jour, et ne pourrait certainement pas en faire vingt. Mais de la façon dont se fait maintenant cette activité, non seulement tout l'ouvrage constitue un métier singulier, mais il est subdivisé en branches, dont la plupart constituent autant de métiers singuliers. Un homme tire le fil à la bobille, un autre le dresse, un troisième le coupe, un quatrième l'empointe, un cinquième le meule à l'autre bout pour recevoir la tête; fabriquer la tête exige deux ou trois opérations distinctes; la frapper est une activité singulière, blanchir les épingles en est une autre; c'est même un métier en soi que de piquer les papiers; et l'importante activité de fabriquer une épingle est ainsi subdivisée en environ dix-huit opérations distinctes, qui dans certaines fabriques sont toutes exécutées par des mains distinctes, quoique dans d'autres le même homme en exécutera parfois deux ou trois. J'ai vu une petite fabrique de ce genre où l'on n'employait que dix hommes, et où par conséquent certains d'entre eux exécutaient deux ou trois opérations distinctes. Mais, quoiqu'ils fussent très pauvres et donc médiocrement équipés des machines nécessaires, ils pouvaient, en se donnant du mal, fabriquer à eux tous environ douze livres d'épingles par jour. Il y a dans une livre plus de quatre mille épingles de taille moyenne. Ces dix hommes pouvaient donc fabriquer, à eux tous, plus de quarante-huit mille épingles par jour. Chacun, fabriquant un dixième de quarante-huit mille épingles, pouvait donc être considéré comme fabriquant quatre mille huit cents épingles par jour. Mais, s'ils avaient tous travaillé séparément et indépendamment, et sans qu'aucun d'entre eux n'eût été formé à cette activité singulière, ils n'auraient certainement pas pu en fabriquer chacun vingt, ni peut-être une par jour; c'est-à-dire, certainement pas la deux cent quarantième, ni peut-être la quatre mille huit centième partie de ce qu'ils sont aujourd'hui capables d'exécuter, par suite d'une division et d'une combinaison appropriées de leurs différentes opérations.
   Dans tout autre art et manufacture, les effets de la division du travail sont semblables à ce qu'ils sont dans cette manufacture très peu importante, quoique, dans un grand nombre d'entre eux, on ne puisse autant subdiviser le travail, ni le réduire à une aussi grande simplicité d'opération. Cependant, pour autant qu'on puisse l'introduire, la division du travail occasionne dans tout art un accroissement proportionné des facultés productives du travail. Il semble que ce soit cet avantage qui ait été à l'origine de la séparation mutuelle des différents métiers et emplois. 

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Et les chiffres de production en quantité d'épingles, savez-vous où Adam Smith les auraient obtenus ?

Anonyme a dit…

https://www.youtube.com/watch?v=Gq8cPttxAEA