24 oct. 2008

La Grande Dépression


Traduction partielle et libre de "The Great Crash & the Great Slump", un chapitre du cours d'histoire économique du 20ème siècle de Bradford De Long, professeur à Berkeley.

Le Krach

Le marché des actions US connut un boom dans les années 20. En 1928-29, la Fed s'inquiéta du haut niveau des cours de bourse, craignant que la bulle n'explose brutalement. Des pans entiers du système financier deviendraient insolvables, les banques seraient fragilisées, l'investissement s'effondrerait, et une récession s'ensuivrait. Aussi la Fed s'efforça-t-elle de refroidir le marché : en renchérissant le loyer de l'argent, elle rendait plus coûteuses les stratégies consistant à placer en bourse des fonds d'emprunt.

Mais les craintes de la Fed lui firent mener une politique par trop déflationniste, qui tua le patient au lieu de le guérir. En fait, l'économie américaine venait d'entrer dans la phase descendante du cycle conjoncturel, quand le marché des actions s'effondra ce " jeudi noir " du 29 octobre 1929 (-10 %). La hausse des taux avait été excessive ; la Fed avait mené l'économie à cette récession qu'elle voulait précisément éviter.

Quelles furent les conséquences de ce brutal dégonflement de la bulle ?

Le Krach de 1929 ajouta grandement à l'incertitude entourant en temps normal les choix économiques : personne ne savait ce qu'il en résulterait. La réaction naturelle des agents économiques quand ils ne comprennent plus ce qui se passe, c'est de faire une pause en attendant que la situation devienne plus claire (Wait and See). Les entreprises remisèrent leurs plans d'investissement, les consommateurs différèrent leurs achats de biens durables et augmentèrent leur épargne de précaution. Partant, l'augmentation de l'incertitude aggrava la récession.

Les vertus de la dépression

Le premier mouvement des autorités fut de ne rien faire. Tout le monde espérait que la récession s'autolimiterait comme les précédentes. On escomptait que les travailleurs aux mains inoccupées et les capitalistes aux machines inoccupées chercheraient à brader leurs services. Les prix et les salaires baisseraient, les entrepreneurs trouveraient profitable de produire aux nouvelles conditions de salaires, en dépit de la faiblesse persistante de la demande. Et la croissance repartirait.

De fait, la production par tête eut beau baisser de 40 % et le chômage toucher un quart des actifs, le gouvernement ne fit rien pour soutenir l'activité. Quant à la Fed, elle choisit d'augmenter les taux pour prévenir la fuite des capitaux et éviter une dévaluation du $. Fondamentalement, la Fed voyait dans la dépression une purge salutaire de l'économie américaine. Une politique monétaire expansionniste ferait obstacle à l'indispensable processus d'ajustement. Plus tard, Herbert Hoover écrira amèrement à propos de ceux qui dans son administration lui conseillait de ne rien faire :

« Les " leave-it-alone liquidationists " conduits par le Ministre des Finances Mellon pensaient que l'Etat devait rester hors jeu et laisser la dépression se liquider d'elle-même. Mr. Mellon disait : « Liquidez le travail, liquidez les actions, liquidez les paysans, liquidez l'immobilier ». Selon lui, "cela purgera le système de sa mauvaise graisse. Le coût de la vie et le niveau de vie baisseront, les gens travailleront plus dur, vivront une vie plus morale. Les valeurs seront réajustées et des gens entreprenant remplaceront des gens moins compétents" ».

Mais Hoover fut lui même l'un des plus enthousiastes " liquidateurs " de la Grande Dépression. A l'époque, son refus d'utiliser les outils de la politique économique pour sortir le pays de la crise fut cautionné par le choeur quasi unanime des grands économistes du moment. Par exemple, depuis Harvard, Schumpeter faisait valoir que :

« Les dépressions ne sont pas seulement des maux, qu'il s'agirait de guérir, mais aussi quelque chose de nécessaire et d'inéluctable : l'adaptation au changement. »

Depuis Londres, Friedrich Hayek jugeait :

« Ce dont nous avons besoin, c'est de l'adaptation la plus rapide et la plus complète possible du système productif. Stimuler la production par la création d'une demande artificielle signifierait que des ressources seront de nouveau mal affectées et l'ajustement nécessaire sera différé d'autant. La seule façon durable et saine de mobiliser l'ensemble des ressources disponibles est donc de laisser le temps faire son œuvre : l'adaptation continue et graduelle du système productif (aux besoins). »

Hayek & Cie voyaient les entreprises comme des joueurs, auxquels il arrive nécessairement de perdre. Avec le temps, il apparaît que certains investissements productifs n'auraient pas dû voir le jour. Le mieux qu'on puisse faire, en de telles circonstances, est encore de liquider ces investissements, fondés sur des prévisions de demande future qui ne se sont pas réalisées. La liquidation de ces activités libère des facteurs de production, affectés jusque là à des usages non profitables, qui pourront désormais être redéployés dans les secteurs dynamiques de l'économie. Sans ce processus de liquidation, un tel redéploiement ne verrait pas le jour. Pour Hayek, les dépressions sont précisément ces processus de liquidation et de redéploiement des facteurs de production.

Le cercle vicieux

Les gouvernements se sont efforcés d'équilibrer les budgets publics (malgré des recettes en baisse), contribuant à déprimer plus encore la demande globale. En fait, chaque pas supplémentaire dans la poursuite de l'orthodoxie budgétaire rendait les choses pires.

Vient un moment où les baisses des prix et des salaires ont atteint une ampleur telle que l'économie sort du cycle conjoncturel normal (fait de phases d'expansion suivies de récession). En effet, une déflation sévère a des conséquences qui vont très au delà des dépressions habituelles (quand les prix baissent de 5 à 10 %). Lorsque les banques prêtent, elles demandent des garanties, et les baisses des prix des actifs (biens immobiliers, actions, ...) restent tolérables aussi longtemps qu'elles sont d'ampleur limitée. Mais que se passe-t-il quand la déflation atteint les chiffres records de 30 à 50 % comme ce fut le cas durant la Grande Dépression ?

Les banques se rendent compte que leurs créances ne sont plus aussi sûres : si le débiteur ne peut rembourser le prêt, la banque ne peut plus se payer en liquidant les biens du débiteur. Pour peu que les déposants voient dans la multiplication des défauts de paiements le signal de départ d'une « course aux guichets », et c'est la banqueroute. Du coup, les banques rationnent leur offre de crédit, sélectionnant les meilleures signatures et exigeant des primes de risques plus élevées sur les autres. Beaucoup d'entreprises et de particuliers ne pouvant plus accéder au crédit, le système bancaire ne remplit plus sa fonction sociale, qui est de canaliser l'épargne financière des uns vers les besoins de financement des autres. L'investissement privé s'effondre, le chômage augmente encore, la demande globale continue de diminuer, les prix de baisser. La déflation s'aggravant, le système bancaire est encore plus insolvable...

Qui plus est, les anticipations de baisse des prix contribuent à réduire encore la demande. Pourquoi acheter maintenant si vous anticipez pour demain des prix encore plus bas qu'aujourd'hui ? Mieux vaut différer ses achats de biens durables, ou de biens d'équipement, si vous pensez que ce sera 10 % moins cher dans un an. Comme l'a bien vu Keynes :

« Si les agents économiques étaient sûrs que les prix ne vont plus baisser, ils n'hésiteraient pas à acheter. Ils repoussent leurs achats, non parce qu'ils manquent de pouvoir d'achat, mais parce que leur demande peut être différée, et qu'ils pensent qu'ils pourront la satisfaire ultérieurement à un prix plus bas. »

Cette spirale déflationniste se prolonge jusqu'au moment où l'on se décide à faire quelque chose. Selon Keynes, pour sortir du cercle vicieux, il faut agir sur la dépense, afin d'obtenir un effet multiplicateur (*) et, si possible, sur les anticipations et la « demande effective » :

« Si le Trésor était disposé à emplir de billets de banque des vieilles bouteilles, à les enfouir à des profondeurs convenables dans des mines désaffectées qui seraient ensuite comblées avec des détritus urbains, et à autoriser l'entreprise privée à extraire de nouveau les billets suivant les principes éprouvés du laissez-faire [...], le chômage pourrait disparaître. [...] A vrai dire, il serait plus sensé de construire des maisons ou quelque chose de semblable mais, si des difficultés politiques et pratiques s'y opposent, le moyen précédent vaut mieux que rien. »

Mais il n'était pas admis dans les corridors du pouvoir lorsque la Grande Dépression était à son nadir (cf. sa lettre à Roosevelt, en annexe).

A bien des égards, tout cela fut complètement absurde. Les travailleurs chômaient parce que les machines étaient arrêtées ; les machines étaient arrêtées parce que la consommation était déprimée ; et la consommation était déprimée parce que les travailleurs, privés d'emplois, étaient aussi privés de revenus. Dans The Road to Wigan Pier, George Orwell rend compte de la Dépression en Grande Bretagne :

« Plusieurs centaines d'hommes risquent leur vie et plusieurs centaines de femmes pataugent dans la boue des heures durant, qui cherchent avidement de petits morceaux de charbons dans les crassiers. »

Ce charbon si durement gagné était pour eux "plus important même que la nourriture". II permettait de ne pas mourir de froid. Pendant ce temps, tout autour, les machines qu'ils avaient jusque là utilisées pour produire en cinq minutes plus que ce qu'ils pouvaient désormais récolter en une journée, restaient inoccupées.


Travail possible à partir de ce texte :

Après avoir expliqué pourquoi l’économie américaine a connu dans les années 30 une dépression sans précédent, vous vous demanderez ce qu’aurait fait un gouvernement conseillé par John Maynard Keynes pour éviter cela.

Pour en savoir plus :

Histoire : 24 octobre 1929: tout bascule (Le Monde) -- Christina Romer, The Great Depression, Encyclopædia Britannica -- Diaporama : La crise économique des années 30 (Clionautes) -- les premières réactions au Krach de 1929 : A Storm Unforeseen, Always About to Pass (NYT) -- Echoes of the Depression -- 1929 and all that (Economist)

Annexe : Extraits de la lettre ouverte de Keynes à Roosevelt
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"On Spending Our Way To Prosperity"

Broadly speaking, an increase of output can occur only by the operation of one or other of three factors. Individuals must be induced to spend more out of their existing incomes, or the business world must be induced, either by increased confidence in the prospects or by a lower rate of interest, to create additional current incomes in the hands of their employee, which is what happens when either the working or the fixed capital of the country is being increased; or public authority must be called in aid to create additional current incomes through the expenditure of borrowed or printed money. ... As the prime mover in the first stage of the technique of recovery, I lay overwhelming emphasis on the increase of national purchasing power resulting from governmental expenditure which is financed by loans and is not merely a transfer through taxation from existing incomes.

John Maynard Keynes, The New York Times, 31 December 1933

(*) Note : cf. cette animation sur l’effet multiplicateur des investissements publics : Le multiplicateur keynésien (Ecomultimédia)

Le divorce en Corée du Sud

Le texte ci-après est (librement) traduit d'un article de Norimitsu Onishi, paru dans le New York Times du 21 sept. 2003.
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Il y a seulement dix ans, Sunoo, l’une des principales agences matrimoniales en Corée du Sud, n’avait pas de clients divorcés. C’est qu’à l’époque les coréens divorçaient peu, et les préjugés sociaux contraignaient les divorcés à se résigner à une vie solitaire. Aujourd’hui, ces derniers représentent près de 15% de la clientèle.

Les attitudes concernant le divorce – mais aussi le mariage, l’éducation des enfants, l’union libre – révèlent une société coréenne en pleine transformation sociale. Ancrée aux valeurs familiales et patriarcales du Confucianisme, la Corée du Sud devient rapidement une société ouverte, occidentalisée. Des changements sociaux, qui ont pris des décennies en Occident ou au Japon, interviennent ici en quelques années. Le taux de divortialité a ainsi progressé de 250 % ces dix dernières années, en ligne avec le statut social des femmes. Il se situe actuellement à 2,8 pour mille habitants, soit au dessus du taux prévalent dans l’Union Européenne (1,8) ou au Japon (2,3) -- mais au-dessous du taux américain (4). De même, le taux de nuptialité est en baisse, et le taux de fécondité est tombé à 1,17 enfant par femme -- plus bas encore qu’au Japon (1,32).

Graphique généré à partir des données de l’Office Coréen des Statistiques (interface anglais)

La télévision populaire est inondée de programmes briseurs de tabous, comme « La femme d’à côté », l’équivalent coréen de "Sex and the City", qui s’intéresse aux démêlés conjugaux et extraconjugaux de trois femmes dans la trentaine. La série décrit un univers radicalement différent de l’époque où les hommes pouvaient s’autoriser des aventures, tandis que leurs femmes subissaient en silence. La série "Love and War", qui débuta il y a quatre ans et qui figure toujours dans le Top 10 des programmes les plus regardés, a été la première à s’intéresser au problème du divorce. Chaque épisode met en scène les déboires conjugaux d’un couple réel (interprété par des acteurs professionnels). A la fin de l’émission, les téléspectateurs votent pour dire si le couple doit ou non divorcer. Ils votent “pour” dans 80 % des cas.

Le divorce, jusque là quasi-inexistant, est apparu en nombre significatif dans les années 70, avec l’urbanisation rapide de la Corée. Loin du village, les couples ne ressentent plus la pression des familles pour rester ensemble coûte que coûte. Au fil des années, les lois sur le divorce sont devenues plus favorables aux femmes. Surtout, celles-ci sont devenues plus instruites et ont pu accéder aux emplois salariés créés par le boom économique. Ces femmes estiment qu’elles ont elles-aussi droit au bonheur.

La plupart du temps, le divorce est demandé par les femmes, le conflit de personnalité étant le motif le plus fréquemment invoqué. Après un Master aux Etats-Unis, l’ingénieur Lee Ji Yong, 38 ans, a épousé une hôtesse de l’air de Northwest Airlines. Après la naissance de leurs deux filles, Mme Lee a souhaité reprendre le travail. « Dès le départ, ce fut un problème, explique Mr. Lee. Quand je revenais du boulot, j’aurais voulu qu’elle soit là, à la maison, avec son tablier, en train de me préparer un bon repas. Mais, pour elle, sa carrière était plus importante ». Sa femme demanda le divorce, et, après avoir consulté ses parents, Mr. Lee accepta. Inscrit peu après à l’agence Sunoo -- « section des remariages » --, il est à présent fiancé à une femme elle-même divorcée.