22 nov. 2009

L'homme en gris et les cheerleaders

Je relisais tantôt le Voyage avec Charley. Le récit ci-après relate des évènements vieux d'un demi-siècle, mais la bêtise est éternelle. C'est arrivé là-bas, c'est arrivé ailleurs, cela se produira encore, ici ou ailleurs.

Quand j'étais encore au Texas, à la fin de 1960, les journaux parlaient tous de l'inscription, dans une école de La Nouvelle-Orléans, de quelques minuscules négrillons. Derrière ces petits êtres noirs se dressaient la majesté et la force de la loi - ces enfants avaient la balance et l'épée avec eux et, contre eux, trois cents ans de peur, de colère et de terreur du changement dans un monde changeant. Chaque jour, dans les journaux, j'avais vu des photographies, et des films à la télévision. Ce qui plaisait aux journalistes dans l'histoire, c'était un groupe de grosses femmes d'un certain âge qui, par une curieuse interprétation du mot « mère » , s'assemblaient tous les jours pour hurler des injures aux enfants. Plus tard, certaines d'entre elles étaient devenues si expertes qu'elles avaient été baptisées les cheerleaders, et qu'on venait en foule goûter et applaudir leurs performances quotidiennes.

Il était facile de trouver l’endroit où se tenaient les cheerleaders, car les gens se pressaient, cherchant à en être le plus près possible. Elles avaient une place de choix, au premier rang, juste en face de l’entrée de l’école. A cet endroit, des policiers en groupe serré tapaient du pied, frappaient l’une contre l’autre leurs mains mal habituées aux gants. Brusquement, je reçus une violente bourrade et un cri éclata. La voilà ... Laissez-la passer ... allez, reculez ! laissez-la passer. Où avez-vous été ? Vous êtes en retard. Où étiez-vous, Nellie ?

Ce n’était pas « Nellie ». J’ai oublié son véritable nom. Mais elle traversa la foule dense assez près de moi pour que je puisse voir son manteau en imitation de fourrure et ses anneaux d’oreilles en or. Elle n’était pas grande mais large, avec une ample poitrine. Je lui donnai une cinquantaine d’année. Par contraste avec ses joues extrêmement poudrées, le pli de son double menton semblait très sombre. Elle avait un sourire cruel et se frayait un passage au milieu de la foule dense, tenant haut pour les protéger une poignée de coupures de journaux. Elle levait la main gauche, j’y cherchais une alliance. Elle n’en portait pas. Je me glisse derrière elle pour être entraîné par le flot, mais je reçois cette mise en garde.

- Garde ta place, matelot. Tout le monde veut entendre.

Nellie fut saluée par des cris de bienvenue. Je ne sais pas combien il y avait de cheerleaders. Rien ne les séparait de la foule, derrière elles. Je ne pus voir qu’un groupe se passant des coupures de journaux en les lisant tout haut, avec des braillements de joie.

La foule s’agitait comme un auditoire lorsque l’heure du lever de rideau est passée. Les hommes, autour de moi, regardaient leur montre. J’en fis autant. Il était neuf heures moins trois. Le spectacle commença avec exactitude. Bruits de sirènes. Motards. Puis deux grosses voitures noires chargées de grands gaillards coiffés de chapeaux de feutre s’arrêtèrent, devant l’école. La foule parut retenir sa respiration. Quatre policiers fédéraux sortirent de chaque voiture et en retirèrent la plus petite Noire que l’on ait jamais vue. Elle avait une robe amidonné d’un blanc aveuglant et des chaussures neuves, blanches, si petites qu’elles semblaient rondes. Son visage et ses petites jambes très noires contrastaient avec le blanc.

Les grands policiers la déposèrent sur le trottoir et une clameur sauvage jaillit, de l’autre côté de la barricade. L’enfant ne regarda pas la foule hurlante mais, de profil, on voyait le blanc de ses yeux de faon, terrifiés. Ses gardes la tournèrent comme une poupée et l’étrange procession se mit en marche vers l’école ; l’enfant semblait d’autant plus petite que les hommes étaient grands. Puis la négrillonne eut un drôle de sautillement et je crus en comprendre la raison. De toute sa vie, elle n’avait pas du faire dix pas sans gambader mais à présent, sous le poids qui l’écrasait, sa première gambade instinctive s'interrompait d'elle-même, et c’est à pas mesurés, hésitants, que ses petits pieds ronds avancèrent entre les gardes immenses. Ils gravirent les marches et entrèrent dans l'école.

Les journaux avaient écrit que les sarcasmes et les railleries pouvaient être cruels, obscènes parfois. Oui. Mais le clou du spectacle était encore à venir. La foule attendait le Blanc qui osait amener son enfant blanc à l'école. Et il arriva, sur le trottoir gardé. Un homme de haute taille, vêtu de gris clair, tenant par la main son enfant terrifié. On le sentait tendu à l'extrême. Pâle et grave, il regardait par terre, droit devant lui. Les muscles de ses joues se détachaient sur ses mâchoires serrées. Un homme effrayé qui repousse sa peur par volonté pure, comme un excellent cavalier dirige un cheval pris de panique.

Une voix aiguë, perçante, s'éleva. Les insultes ne jaillissaient pas en choeur. Chacun prenait son tour et, chaque fois la foule éclatait en hurlements, en grondements, en applaudissements. C'est qu'elle était venue voir et entendre. Aucun journal n'avait imprimé les mots que criaient ces femmes. A la télévision, le bruit de fond les couvrait. Mais à présent, je les entendais, répugnants, obscènes, ignobles. J'ai tout au long d'une vie peu protégée, entendu et vu les vomissures d'êtres démoniaques. Alors, pourquoi ces cris me rendirent-ils malade ?

Les mots orduriers que l'on écrit, sont choisis avec soin dans l'ordure. Mais ici, c'était davantage que de la sanie : une manifestation de sorcières un soir de sabbat.. Aucune spontanéité dans la colère ou la folle rage.

Peut-être est-ce cela qui me donna la nausée. Il n'y avait aucun principe directeur, bon ou mauvais. Ces femmes vulgaires, avec leurs petits chapeaux et leurs coupures de presse, ne cherchaient qu’à se faire remarquer. Elles voulaient qu'on les admirât. Elles minaudaient, joyeuses, triomphantes, innocemment presque, quand on les applaudissait. Elles avaient la cruauté d'enfants égoïstes, et cela ne rendait que plus affligeante leur stupide grossièreté. Ce n'étaient pas des mères, pas même des femmes. C'étaient des actrices déséquilibrées jouant pour un public de fous.

La foule grondait, criait, se lançait de joyeuses bourrades. Les agents, nerveux, surveillaient, la résistance des barricades. Ils avaient les lèvres serrées. Mais quelques-uns d'entre eux se laissaient aller à un sourire vivement réprimé. De l'autre côté de la rue, les policiers fédéraux attendaient, immobiles. L'homme en gris dont les jambes un instant, avaient accéléré l'allure, ordonna à ses membres de ralentir, et c'est au pas qu'il longea le trottoir menant à l'école.

La foule se calma et l'une des femmes eut son tour. Sa voix était comme un mugissement de taureau, grave et puissant, avec des inflexions plates d'aboyeur de cirque. Inutile de répéter ses paroles. Le texte restait le même, seuls le rythme et la tonalité différaient. Le premier venu ayant été au théâtre tant soit peu, aurait compris que rien, dans ces boniments, n'était spontané. Ils étaient choisis, appris et soigneusement répétés. C'était de la comédie. J'étudiai les visages, autour de moi : ceux d'un public. Les applaudissements étaient destinés à un bon comédien.

J'étais secoué de nausées. Mais je ne pouvais laisser le malaise m’aveugler après avoir fait tout ce chemin pour entendre et voir. Brusquement, je compris que quelque chose ne cadrait pas. Je connaissais La Nouvelle-Orléans, j'y ai eu au cours des ans de nombreux amis. Gens réfléchis, aimables, perpétuant une tradition de gentillesse et de courtoisie. Je me souvenais de Lyle Saxon, un colosse au rire très doux. Combien de jours ai-je passés avec Roark Bradford, qui savait capter les chants et les aspects de la Louisiane. Je cherchai ces visages-là dans la foule, en vain.

J'ai vu des gens comme ceux qui m'entouraient réclamer à grands cris du sang dans des combats professionnels, éprouver une intense volupté quand un taureau éventre un homme dans l'arène, contempler avec jouissance le lieu d'un accident sur une grand-route, attendant patiemment le privilège d'assister à quelque scène de souffrance ou d'agonie. Mais où étaient les autres ? Ceux qui auraient été fiers d’être de la même espèce que l’homme en gris ? Ceux dont les bras auraient souffert pour entourer la minuscule enfant noire, terrifiée.

J’ignore où ils se trouvaient. Peut-être se sentaient-ils aussi désarmés que moi mais, aux yeux du monde, ils laissaient se propager une fausse image de La Nouvelle Orléans. Cette foule, sans aucun doute, se précipiterait chez elle pour se contempler à la télévision et ce qu'elle verrait courrait le monde sans que vienne s’y opposer ce que je sais pourtant exister.
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John STEINBECK : Voyage avec Charley, 1965. Phébus - 1995

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