23 avr. 2009

Durkheim en mp3


Actualisation d'un ancien message
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On peut écouter Emile Durkheim dans une conférence de 1913 à la Sorbonne (2 mn 41). Le son n'étant pas très bon, je reproduis ci-dessous le texte de la conférence (avec mes commentaires) :

Si vraiment la valeur des choses se mesurait d’après le degré de leur utilité sociale (ou individuelle), le système des valeurs humaines devrait être révisé et bouleversé de fond en comble; car la place qui y est faite aux valeurs de luxe serait, de ce point de vue, incompréhensible et injustifiable. Par définition, ce qui est superflu n’est pas, ou est moins utile que ce qui est nécessaire. Ce qui est surérogatoire peut manquer sans gêner gravement le jeu des fonctions vitales. En un mot, les valeurs de luxe sont dispendieuses par nature ; elles coûtent plus qu’elles ne rapportent. Aussi se rencontre-t-il des doctrinaires qui les regardent d’un oeil défiant et qui s’efforcent de les réduire à la portion congrue. Mais, en fait, il n’en est pas qui aient plus de prix aux yeux des hommes. L’art tout entier est chose de luxe ; l’activité esthétique ne se subordonne à aucune fin utile ; elle se déploie pour le seul plaisir de se déployer. De même, la pure spéculation, c’est la pensée affranchie de toute fin utilitaire et s’exerçant dans le seul but de s’exercer. Qui peut contester pourtant que, de tout temps, l’humanité a mis les valeurs artistiques et spéculatives bien au-dessus des valeurs économiques ? Tout comme la vie intellectuelle, la vie morale a son esthétique qui lui est propre. Les vertus les plus hautes ne consistent pas dans l’accomplissement régulier et strict des actes le plus immédiatement nécessaires au bon ordre social; mais elles sont faites de mouvements libres et spontanés, de sacrifices que rien ne nécessite et qui même sont parfois contraires aux préceptes d’une sage économie. Il y a des vertus qui sont des folies, et c’est leur folie qui fait leur grandeur. Spencer a pu démontrer que la philanthropie est souvent contraire à l’intérêt bien entendu de la société; sa démonstration n’empêchera pas les hommes de mettre très haut dans leur estime la vertu qu’il condamne. La vie économique elle-même ne s’astreint pas étroitement à la règle de l’économie. Si les choses de luxe sont celles qui coûtent le plus cher, ce n’est pas seulement parce qu’en général elles sont les plus rares ; c’est aussi parce qu’elles sont les plus estimées. C’est que la vie, telle que l’ont conçue les hommes de tous les temps, ne consiste pas simplement à établir exactement le budget de l’organisme individuel ou social, à répondre, avec le moins de frais possible, aux excitations venues du dehors, à bien proportionner les dépenses aux réparations. Vivre, c’est, avant tout, agir, agir sans compter, pour le plaisir d’agir. Et si, de toute évidence, on ne peut se passer d’économie, s’il faut amasser pour pouvoir dépenser, c’est pourtant la dépense qui est le but ; et la dépense, c’est l’action.
Source : «Jugements de valeur et jugements de réalité» (pdf). Communication d’Émile Durkheim au Congrès international de Philosophie de Bologne, le 6 avril 1911, publiée dans la Revue de Métaphysique et de Morale du 3 juillet 1911.
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Commentaire
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¤ Le mot 'utilité' doit être entendu ici au sens usuel et non au sens que les économistes donnent à ce terme (la satisfaction retirée de la consommation d'un bien). Le paradoxe autour de la valeur et de l'utilité du luxe est classique en économie. Ainsi, un diamant est objectivement moins utile (i.e. moins nécessaire à la vie) qu'un mètre cube d'eau potable ; et pourtant, il vaut beaucoup plus cher. La raison en est que son utilité marginale est beaucoup plus élevée. Les économistes appellent utilité marginale de X le supplément d'utilité totale (ie de satisfaction) procuré par une unité additionnelle du bien X. Hors circonstances exceptionnelles (eg, perdu dans le désert...), un diamant ajoute plus à l'utilité des individus qu'un mètre cube d'eau potable ; c'est pourquoi les gens sont prêts à payer le premier plus cher que le second. Pour autant, l'utilité totale de l'eau (l'utilité de tous les mètres cubes consommés) est beaucoup plus élevée que celle des diamants -- de fait, les gens dépensent ordinairement davantage en eau qu'en diamants. Mais, les diamants étant beaucoup plus rares que l'eau, leur utilité marginale est aussi plus élevée.
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Cf. Milton Friedman, Prix et théorie économique, Economica, pp. 42 et s.
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¤ Quand Durkheim dit que nous recherchons d'abord l'action, il fait écho à Pascal: les hommes cherchent moins les choses que la recherche des choses -- Frank Knight dira tout cela magnifiquement un peu plus tard (*). Mais l'idée que la dépense serait la fin (de l'activité économique) parce qu'elle seule serait action me paraît inutilement réductrice. Après tout, l’activité économique aussi est action, et l'on pourrait aussi bien dire de l'entrepreneur, de l'homme d'affaires, du professeur, etc... que leur activité "se déploie pour le seul plaisir de se déployer", et "s'exerce dans le seul but de s'exercer".

Si l’on considère que l’activité productive absorbe la plus grande partie de la vie éveillée de la plus grande partie de l’humanité, on ne saurait supposer, sans autre investigation, que la production est seulement un moyen, un mal nécessaire, un sacrifice effectué en vue d’un bien complètement extérieur au processus de production. Nous sommes poussés à rechercher les fins par-delà la simple consommation du produit final, dans le processus économique lui-même. (…) Or, pour peu que l’on s’intéresse à l’activité de production plutôt qu’à son produit, il saute aux yeux qu’elle présente tous les attraits des jeux compétitifs. Le désir de s’enrichir n’est pas très différent du désir du joueur de s’emparer des pièces ou des cartes de son adversaire.

Frank Knight, The Ethics of Competition, Quarterly Journal of Economics, vol. XXXVII (1923) - trad. personnelle. L’auteur souligne cependant que l’activité économique s’apparente d’autant moins au jeu quand on descend dans les niveaux de l’organisation économique : "At the bottom of the social economic scale, the satisfaction of physical needs is undoubtedly the dominant motive in the mind of the unskilled labourer. Higher up, consumption becomes less and less a matter of physiology and more a matter of aesthetics or the social amenities. Still higher, this in turn becomes mixed with a larger and larger proportion of the joy of activity not dependent on any definite use to be made of its results".
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(*) cf. les textes en conclusion de ce blog -- cf. aussi le dialogue célèbre de Cinéas et de Pyrrhos

18 avr. 2009

L'économie plébiscitée sur les campus américains

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Dans les Collèges américains d’enseignement général (Liberal Arts Colleges), les cours d’économie politique ont la côte. De plus en plus d’étudiants de 1ère et 2ème année choisissent l’économie politique plutôt que les disciplines scientifiques (mathématiques, chimie, physique) ou les disciplines de sciences sociales et humaines (sociologie, psychologie, sciences politiques) … Dans un article du journal The Chronicle of Higher Education, le professeur David Colander nous explique pourquoi. Avec ses étudiants, il a réalisé une enquête auprès de 1 000 undergraduates ayant choisi l’Economie dans 30 Collèges américains.

Première information : contrairement à une idée reçue chez les administrateurs des collèges, seuls 19 % des étudiants citent le motif professionnel (« job training ») parmi les déterminants de leurs choix. En fait, 36 % seulement envisagent de travailler dans une entreprise. De toutes façons, les employeurs qui recrutent les diplômés des Collèges d’enseignement général ne s’attendent pas à trouver des jeunes gens formés à la gestion (il n’y a pas de cours de gestion …) ; ils attendent seulement qu'ils aient appris à réfléchir, à communiquer, à écrire, à résoudre des problèmes, et à les analyser en mobilisant au besoin les techniques quantitatives (mathématiques appliquées, statistiques, informatique appliquée)…

Deuxième information : quand on demande aux étudiants de juger du niveau de difficulté d’une discipline, on obtient le classement suivant :
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% d’étudiant jugeant ces disciplines « difficile »

Sociologie : 3 %
Psychologie : 7 %
Science politique : 13 %
Economie : 33 %
Maths : 68 %
Chimie : 81 %
Physique : 84 %

nb : il y avait 3 réponses possibles : facile, modéré, difficile

D’un côté, les étudiants perçoivent que les cours de sciences humaines et sociales sont trop faciles. On y fait trop peu usage des techniques quantitatives, et le niveau d’exigence y est réputé trop bas (on y obtiendrait facilement de bonnes notes). Dès lors, choisir ce type d’option présente le risque de signaler à un futur employeur qu’on a choisi la facilité, et qu’on n’a pas appris grand-chose à l’université. Comme ces options sont les principales concurrentes de l’économie, cela explique en grande partie le succès de celle-ci. L’Economie est perçue par les étudiants comme une discipline plus formatrice, plus susceptible de leur apporter tout à la fois la rigueur analytique et la maîtrise des techniques quantitatives, toutes choses que les employeurs, les parents et les étudiants sont en droit d'attendre des études générales.

D’un autre côté, les sciences dures sont réputées trop difficiles. Centrées essentiellement sur la poursuite d’études en Master, et la formation de futurs scientifiques, elles ont délaissé l'aspect culture générale, la formation scientifique du citoyen. Les cours sont perçus comme très abstraits, très théoriques, et terriblement exigeants, répugnant aux étudiants qui n‘envisagent pas de poursuivre en licence et master de sciences. A l’inverse, les cours d’Economie, en appliquant les notions vues en cours au décryptage des grands problèmes de l’heure, offrent davantage d’excitation intellectuelle à ceux qui ne se destinent pas à un master d’économie.

Ni trop difficile, ni trop facile, dispensant une formation rigoureuse tout en contribuant à la culture générale du citoyen, l’Economie est the just right major, l’option idoine.

Quelques leçons à tirer pour l’enseignement de l’économie dans le lycée de demain

Il est possible que la prochaine réforme du lycée, si elle voit le jour, élargisse la palette des choix offerts aux lycéens, en offrant par exemple aux actuels élèves de S & L la possibilité de faire de l’économie. Une discipline comme les SES pourrait tirer son épingle du jeu, pour peu que ces deux conditions soient respectées :

- Pour attirer de bons élèves (*), l’enseignement de l’économie doit être plus rigoureux qu’il ne l’est aujourd’hui, plus soucieux de former à la manière de penser des (bons) économistes ; il doit aussi utiliser davantage les techniques quantitatives. Dans la mesure où, en lycée général, l'économie est associée à la sociologie, les mêmes exigences doivent s'appliquer à l'enseignement de la sociologie.

- Pour demeurer attractif, cet enseignement doit toutefois rester accessible au plus grand nombre -- ce qui suppose d’éviter la formalisation et l'excès de théorisation --, et, à partir des outils et des concepts enseignés, s'employer à décrypter les grands problèmes de notre temps.

(*) les choix des bons élèves déterminent en partie le statut d'une discipline et les choix des autres élèves. Une discipline jugée trop facile attire surtout les adeptes du moindre effort, et les malgré nous du système. La mauvaise monnaie chassant la bonne, cette discipline est bientôt désertée par les bons élèves, déconsidérée auprès des parents, des employeurs, et des écoles recrutant librement au niveau bac.

12 avr. 2009

Eric Borel, un jeune ordinaire qui avait « la haine »

On trouvera ci-après un article de presse, suivi d'une analyse personnelle, sur le cas d'Eric Borel, ce lycéen qui, un jour de folie, tua quatorze personnes, avant de se donner la mort.


MEURTRES SANS PAROLES
Dominique LE GUILLEDOUX - LE MONDE, 6 oct. 1995


Cette année, quelque chose était en train de changer. Dans sa classe d'électro-technique au lycée professionnel Georges-Cisson, à Toulon, on avait remarqué à certains détails que le jeune garçon aux yeux clairs n'était plus tout à fait le même depuis la rentrée. L'élève effacé, pas tout à fait solitaire, obéissant et consciencieux, au risque de paraître scolaire, s'était mis à sourire, à parler. Il avait pris l'habitude de se placer au fond de la classe, de s'asseoir aux côtés d’Alan et de partager son bureau avec son contraire : lui, le grand adolescent blond de seize ans, effacé, jeune homme sans paroles qu'on soupçonnait souvent d'être ailleurs ; Alan, le beau brun bouillonnant de gaieté, d'amitié, amuseur, séducteur, musicien qu'on imaginait mal devenir électricien, Alan, le garçon qui se délectait de tout et surtout de parler.

Eric avait paru « bien » à la rentrée. Peut-être même un peu regonflé, après des vacances passées à Limoges. Ses professeurs s'étaient accoutumés à son regard qui trahissait en permanence l'envie de s'évader. Au début, cela les avait intrigués ; ils lui avaient posé des questions pour vérifier s'il écoutait. Oui, l'élève écoutait ; il apprenait et plutôt bien. Il avait reçu des encouragements à l'issue des trois conseils de classe, l'année passée ; on le voyait réussir au BEP, mieux, franchir le cap d'une classe de première d'adaptation et gagner un bac professionnel, peut-être même aller encore plus loin. Eric ne parlait pas beaucoup, c'est certain, mais « ils sont des dizaines comme ça », précise le proviseur du lycée, Roger Decoubis. Eric ne s'exprimait donc que lorsqu'on l'interrogeait ; en cours de gymnastique, il exécutait les mouvements qu'on lui demandait, allait au contact dans les mêlées de rugby sans plaisir, mais « sans faire partie des brebis », dit son professeur d'éducation physique. Il écrivait des rédactions plutôt réussies, « avec des idées, sachant les formuler », selon l'appréciation de son professeur de français.

Et le garçon regardait tous les matins son copain Alan amuser la classe entière en arrivant en retard, tout en trouvant de nouvelles excuses, emportant la sympathie de ses professeurs, malgré des résultats scolaires qui n'étaient pas toujours à la hauteur de sa joie de vivre. Il le voyait, ce compagnon d'école, aimer le monde autant que le monde l'aimait, fier de son groupe de musique « Les Blacks Dolphins » qu'il avait fondé à Cuers, fier de sa petite amie, fier de ses innombrables copains qui disent aujourd'hui de lui que « c'était incroyable comme il avait du coeur ». Il le voyait filer, après l'école, prendre des leçons de percussions au conservatoire de Toulon, puis jouer dans les « Black Dolphins », mais aussi à « La Musique du Gapeau », une autre formation, du nom de la rivière qui traverse Solliès-Pont, son propre village, à quelques kilomètres de Cuers. Il le voyait dans le tourbillon de la vie, comme on en a envie quand on a seize ans. Et lui, Eric l'effacé, y trempait le pied un petit peu ; il s'y laissait tournoyer de loin, de temps en temps.

« Par l'intermédiaire d'Alan, il était en contact avec les autres de la classe, et ça lui arrivait d'être joyeux comme tout le monde, il n'était pas rejeté », témoigne son professeur principal. D’ailleurs, cette année, tout le monde s'était étonné quand celui qui avait bruyamment sifflé la surveillante venue chercher une feuille d'appel à l'intercours fut celui-là même qui, il y a peu, se serait couvert de honte à l'idée qu'on puisse l'imaginer capable de cela. Il s'était enhardi à sécher délibérément deux cours de gymnastique depuis la rentrée. « Quand je lui ai demandé s'il avait une justification d'absence à me donner il m'a simplement répondu : non. L'année dernière, il se serait plié en quatre pour s'excuser », raconte son prof de gym, surpris par « la force avec laquelle il avait prononcé ce non ». Eric a séché une troisième demi-journée le vendredi 22 septembre, la veille du jour où tout s'est déclenché.

Eric habitait le long d'un chemin, aux Ayguiers, au pied d'une colline, à la lisière de la garrigue ; un coin de nature en bordure de Solliès-Pont, entre les roseaux et les champs de figuiers. Chaque matin, il empruntait le chemin en compagnie de son beau-père et, de l'avis des voisins, les deux hommes ne se parlaient pas. Eric « regardait ses pieds ». Sa mère, Marie-Jeanne, était connue dans le village. Petite femme corse, brune et dynamique, âgée de trente-six ans, elle s'est fait remarquer pour sa bonne volonté. Un caractère, cette Marie-Jeanne. Toujours présente, même quand on ne l'attendait pas. Elle s'était mise à fréquenter l'église assidûment depuis quelques années et était, depuis peu, soulagée de pouvoir communier à nouveau, le prêtre ayant compris qu'il n'était pas opportun de prolonger plus longtemps les stigmates d'un divorce, a fortiori quand celui-ci fut mouvementé.

« Officiellement », elle allait bien Marie-Jeanne ; en fait, elle allait très mal, « Comme quelqu'un qui était dans un tel état de détresse qu'elle ne le reconnaissait pas, fuyant dans l'énergie, cherchant à s'investir parce que sa générosité lui permettait de tenir le coup », raconte un membre de la paroisse qui la connaissait bien. Bénévole au Secours catholique, elle avait aussi pris un cours de catéchisme, s'enflammant dans un enthousiasme qui parfois étonnait : « Tu sais, j'ai ta fille dans mon cours cette année. Super! Je suis contente », dit-elle à une connaissance, un jour de marché. Elle s'était engagée dans la campagne des municipales avec autant de démesure, offrant ses services pour tenir les permanences électorales, galvanisant les gens qu'elle croisait, répétant parfois machinalement : « Faut voter Duhamel, faut voter Duhamel ! », le candidat - vainqueur - qui s'est présenté sans étiquette, sur une liste intitulée « Solliès d'abord », selon le slogan autorisé du Front national.

Marie-Jeanne aimait parler, mais parler pendant des heures, « et il fallait lui dire : tais-toi, tais-toi ! », se souvient une bénévole du Secours catholique qui jouissait du bénéfice de l'âge pour avoir un peu d'autorité. « C'était plus fort qu'elle, elle se remettait à parler. Même quand ce n'était pas son jour de permanence, elle entrait dans le local, près de l'église, saluant d'un grand « bonjour ! », enjouée, souriante, donnant son avis sur tout, « souvent catégorique, épidermique ». Sur l'éducation des enfants, par exemple : «Avec moi, c'est comme ça, annonçait-elle en dressant la paume de sa main, je veux qu'ils marchent droit. S'ils vont de travers, les deux claques, je les donne.» Elle pouvait oser un commentaire sur les personnes qui venaient demander de l'aide : « pourquoi éprouve-t-elle le besoin de se faire faire un gosse, alors qu'elle n 'a rien à manger celle-là ? » Il fallait seulement un peu la diriger, corriger sa maladresse, réfréner sa constante envie de conseiller, l'admonester parfois d'un « tais-toi, c'est péché de dire ça », quand il lui venait en tête une horreur, au sujet des immigrés en particulier. Le soir des élections, pendant le dépouillement, alors que Marie-Jeanne soliloquait encore plus qu'à son habitude, une de ses amies du Secours catholique s'était tournée vers Yves Bichet, l'homme avec qui Marie-Jeanne avait refait sa vie. Elle lui avait demandé : « Elle ne vous soûle pas, parfois ? » L'homme avait répondu : « Bof, je la laisse parler. »

Le jeune Eric aimait bien aller à Limoges. Il y allait tous les étés retrouver ses grands-parents paternels ; il se sentait loin. Son père vivait là-bas, mais il ne le voyait pas. Non, Eric retrouvait ceux qui l'avaient élevé les premières années de sa vie, alors qu'il n'était qu'un bébé au coeur d'une tourmente qui le dépassait. Au moment de sa naissance, sa mère était engagée dans l'armée ; son père, lui aussi, était militaire, sous-marinier. L'un et l'autre étaient jeunes. Ils se sont très vite séparés. Marie-Jeanne s'est retrouvé seule avec le bébé, qu'elle confia aux parents du père. Elle vint le récupérer quelques années plus tard, à la faveur d'un jugement accordant aux grands-parents un droit de visite. Le père versa régulièrement une pension alimentaire, en prenant soin de s'effacer. Marie-Jeanne, elle, rencontra Yves, fit un deuxième enfant : Jean-Yves. Eric allait grandir avec un demi-frère, un beau-père, une vraie mère et un père vivant mais absent. Aux yeux de certains, à Solliès-Pont, Eric semblait lui aussi vivant et absent. Une des amies de catéchisme de Marie-Jeanne ne savait pas, jusqu'à aujourd'hui, qu'Eric avait existé. « Elle nous l'avait caché, elle n'en parlait jamais; non, je pensais qu'elle n'avait qu'un seul enfant. » Une autre se souvient d'Eric accompagnant sa mère un jour au marché ; Marie-Jeanne avait expliqué à son amie qu'elle voulait que celui-ci devienne à tout prix militaire, tout en se demandant : « Mais qu 'est-ce que je vais faire de lui ? » L'adolescent restait fidèle à son image, celle d'un être physiquement présent, tout en donnant l'impression d'être déjà dans une autre vie.

L'année dernière, Eric avait décidé que son père « était mort d'un cancer » ; il s'était inventé une vérité, un mensonge qu'il avait confié sous le sceau du secret dans un couloir du lycée. Il disait aussi qu'il en avait marre de sa famille, celle où il vivait à Solliès-Pont ; marre de faire la vaisselle, de vider les poubelles ; marre de se faire traiter de tous les noms. « J'en tuerais bien deux ou trois », aurait-il murmuré un jour, selon des propos aujourd'hui rapportés aux gendarmes. Son beau-père, Yves Bichet, lui avait appris à tirer avec une carabine 22 long rifle qu'il avait achetée il y a dix-huit ans. Le jeune Eric s’entraînait souvent à viser des moineaux depuis la fenêtre de sa chambre. Son beau-père, ancien clerc de notaire, venait de retrouver un travail de comptable après une période de chômage, et sa mère terminait un contrat d'emploi solidarité à la mairie, qu'elle espérait bien pouvoir renouveler.

Eric avait dessiné une croix gammée dans sa chambre et un sigle SS entre des posters de hard-rockers, de voitures et d'une pin'up de calendrier. Il aimait bien lire des livres sur la seconde guerre mondiale, se passer une vidéo sur la secte Waco (exterminée, en avril 1993 aux Etats-Unis, après un long siège par les forces de l'ordre américaines) ; il avait en cassette Terminator, Le silence des agneaux, Le jour le plus long. A l'école, il était copain avec les élèves maghrébins, et personne n'a pensé qu'il avait pu être sérieusement néo-nazi. « C'était quelqu'un de gentil; on pensait qu'il était en train de s'ouvrir », dit son professeur principal.

Samedi 23 septembre, le jeune garçon silencieux a pris le fusil et a abattu son beau-père, son demi-frère, puis sa mère quand celle-ci revint de la messe. Il les frappa, alors qu'ils étaient déjà morts, à l'aide d'un objet contondant avant de nettoyer le sang et de dissimuler les corps sous des draps. Les gendarmes pensent qu'après avoir erré la nuit dans les champs, il se serait d'abord rendu chez Alan, à Cuers, le dimanche à 7 h 30, demandant à sa mère de le réveiller ; Alan aurait répondu à celle-ci, étonnée de l'heure matinale : « Tu sais, il a des problèmes, il a besoin de parler ». Les deux jeunes auraient longuement discuté dans le jardin. Eric avait un sac ; Alan voulut rentrer à la maison, refusant visiblement une proposition d'Eric, qui le tua quand celui-ci lui tourna le dos. A partir de cet instant, Eric marcha. Il semblait calme et posé, quand il croisa des passants, épaulant son fusil pour viser des femmes, des enfants, des hommes jeunes, d'autres plus âgés, revenant sur ses pas pour tirer une nouvelle fois sur des corps qu'il voyait bouger. Eric marcha une trentaine de minutes, tuant dix personnes, en blessant cinq autres ; les gendarmes qui s'en sont approchés ont eu le sentiment que le garçon semblait étonné que lui-même demeurât vivant, s'attendant à ce que quelqu'un ripostât et finit par le tuer. Devant le collège de Cuers, Eric se donna la mort.

Dans le sac qu'il avait abandonné près de chez Alan, on trouva des vêtements, des hameçons, un poignard, un peu d'argent. On trouva surtout la carte du département de Limoges, le seul endroit qu'il avait pris en affection ; Limoges, le mirage d'un garçon qui avait cherché à exister.
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Analyse du cas

On ne naît pas criminel, on le devient. Comment Eric Borel est-il devenu un assassin ?

En première analyse, cinq facteurs sociaux peuvent être mis en avant pour comprendre la dérive du jeune Borel :

* la décomposition et la recomposition de la famillle ;
* le détour par l’échec scolaire ;
* l’influence pernicieuse de la violence audiovisuelle ;
* les effets délétères du chômage sur le milieu familial ;
* la facilité d’accès aux armes à feu.

Mais des millions d’enfants font l’expérience de la séparation de leurs parents, de l’échec scolaire, regardent la TV, ... sans pour autant devenir des assassins.

La haine de soi

Eric est un enfant du divorce, avec un père idéalisé mais absent. Il vit dans une famille recomposée, avec un beau-père mal accepté. Eric est aussi un enfant de la crise : ses parents sont touchés par le chômage, gagnés par la dépression.

Dans ces conditions, la famille n’est plus ce lieu privilégié où s’abriter contre la dureté des temps, où puiser l’amour qui réchauffe le cœur et la force pour affronter le monde. Tout au contraire, elle devient le champ clos où se déverse l’agressivité.

Or, de ces compensations affectives, Eric aurait eu grand besoin. Orienté en LEP, il conjure le sentiment d’échec scolaire en travaillant pour accéder à un Bac Pro. Mais à côté d’Eric le sérieux, Allan brille de mille feux. Révélation que sa vie n’est pas une vie, que la vraie vie est ailleurs.

Jusque là Eric se réfugiait dans le rêve : rêves héroïques en cinémascope, rêves nostalgiques de paradis perdu (le Limousin des grands-parents où il a vécu enfant). Mais le rêve ne suffit plus à endiguer le sentiment de vide, ni à recouvrer l’estime de soi.

Alors Eric se rebelle : au lycée, il chahute, sèche des cours, et parle de régler leur compte à ses parents. La haine de soi ouvre la voie à la haine des autres. Cible privilégiée : ceux qu’on tient pour responsables de son malheur.

La violence, expression de la haine de soi

La violence est normalement contenue et neutralisée par l’entourage. On s’ouvre à ses amis, sa famille, qui exercent leur influence modératrice ... Mais Eric n’a pas d’amis ; quant à sa famille, elle est précisément l’objet de sa haine. Rien donc pour stopper la montée en puissance de la violence.

Au contraire, perfusé de violence par les vidéos, dont il est grand consommateur, Eric est conduit à voir dans la violence la réponse radicale, évidente, à la violence qu’il subit au jour le jour, les incessantes humiliations domestiques. Justement, ce ne sont pas les armes qui manquent à la maison : pratique de la chasse ou sentiment d’insécurité ?

Emporté par la haine, Eric tue, méthodiquement, à l’arme automatique : ses parents d’abord ; Allan, son double impossible, ensuite ; et puis le tout-venant, élargissant à la société toute entière le champ de sa vindicte ; lui enfin, devant le collège, là où sa vie a basculé.
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