7 févr. 2009

L’île à la monnaie de pierre (part 4)

Depuis Jevons, les économistes définissent la monnaie par ses fonctions : est une monnaie tout actif communément utilisé comme moyen d'échange, unité de compte et réserve de valeur[1]. A priori, rien n’oblige à utiliser le même actif pour les différentes fonctions de la monnaie. « Sous le règne de la reine Élisabeth, observe Jevons, l’argent était la mesure commune de la valeur ; l’or s’employait pour les paiements importants au taux qu’établissait le rapport de sa valeur avec celle de l’argent ; tandis que le blé avait été fixé par l’Acte 18 d’Élisabeth, C. VI (1576), pour servir de valeur type dans le paiement des loyers de certaines terres appartenant à des collèges ». Il est toutefois plus pratique d’opter pour une monnaie unique, i.e. un actif apte à remplir toutes les fonctions de la monnaie.

Quand l’unité de compte diffère du moyen d’échange, il ne suffit plus de connaître le prix d’une marchandise pour l’acheter ou la vendre, il faut encore convertir ce prix en unités du moyen de paiement, ce qui complique inutilement les calculs et les transactions. En règle générale, le moyen d’échange tend à s’imposer comme unité de compte. « En s’habituant à échanger souvent les objets contre certaines sommes de monnaie, écrit Jevons, on apprendra à évaluer les autres choses en unités de cette monnaie, de sorte que tous les échanges pourront se calculer et s’accomplir sans difficulté par la comparaison de la valeur de la monnaie des objets échangés ».

Mais la monnaie n’est pas seulement un moyen d’échange. Historiquement, comme l’a bien vu Max Weber, la monnaie a d'abord été utilisée comme « moyen de constitution d’un trésor ». Il fallait aux chefs un trésor bien rempli pour s’acquitter des nombreux paiements qu’imposait la coutume – les sacrifices, les offrandes, le prix du sang, le prix de la fiancé –, nouer des alliances, faire des cadeaux aux autres chefs, et obtenir en retour quelque faveur ou des biens localement plus précieux.

Jevons observe ainsi que « l’or semble avoir été employé en premier lieu comme une matière précieuse, propre à l’ornementation, secondement comme un moyen d’accumuler la richesse ; troisièmement comme moyen d’échange ; et enfin comme une mesure de valeur ». A bien des égards, la monnaie de pierre a joué à Yap le rôle qu’a joué l’or en Occident.

La monnaie de pierre comme réserve de valeur

Contre les préjugés de son temps, Adam Smith soutenait que l’argent n’était pas la richesse, juste un moyen de circulation des richesses. Quand on dit d’un homme qu’il vaut 100 livres de rente, on n’évoque pas la quantité d’or qu'il peut accumuler, mais plutôt la quantité des biens que cet or lui permet d’acquérir. Par nature, l’argent n’est qu’un moyen d’échange. Mais, si l’argent n’est pas la richesse, s’il est seulement « la grande roue de circulation » des richesses ("the great wheel of circulation"), comment comprendre que les hommes thésaurisent des roues ! [2] Pourquoi les Yapais accumulent-ils des "roues" de pierre ? En réalité, l’argent n’est pas seulement un moyen d’échange, c’est aussi, c’est d’abord, une réserve de valeur.

A première vue, les rais sont une valeur sûre. Ils peuvent résister à l’usure du temps et à la convoitise des voleurs. Comme l’écrit Furness : “when it takes four strong men to steal the price of a pig, burglary cannot but prove a somewhat disheartening occupation. As may be supposed, thefts of fei are almost unknown”. Cette idée doit toutefois être nuancée : plus de la moitié des 13 000 pierres recensées en 1929 ont disparu, réquisitionnées par les japonais -- par exemple pour construire l’aéroport -- ou détruites par les typhons.

En temps normal, c’est aussi une monnaie stable, qui conserve sa valeur dans le temps. Les quatre cent kilomètres qui séparent Yap de Palau, siège de l’émission monétaire, constituent une limite naturelle à l'expansion de la masse monétaire. Le coût marginal de production est suffisamment élevé pour dissuader une production excessive. Si la quantité de pierres augmentait plus vite que la quantité de biens échangés, la valeur d’échange des rais diminuerait -- too much money chasing not enough goods. Dans le même temps, leur coût marginal de production augmenterait : plus d’hommes occupés à produire les pierres, c’est moins de poissons péchés, de canoës et de maisons construites dans l’île ; l’utilité marginale de ces biens variant en proportion inverse de leur production, le coût marginal de la production de pierre s’élève en termes réels. C’est pourquoi la quantité de monnaie augmente raisonnablement, en ligne avec la quantité de biens qu’elle permet d’acquérir. Cela préserve la valeur de la monnaie dans le temps, donc la confiance dans la monnaie, condition sine qua non de son acceptabilité comme moyen de paiement.

Comme on l’a vu dans la 1ère partie, le développement du transport maritime et l’introduction d’outils de fer ont réduit considérablement le coût marginal de production des pierres, élevant d’autant le seigneuriage et, partant, l’incitation à produire des pierres. Il s’en est suivi une forte dépréciation des rais. Comme toujours en période d’inflation, certains actifs parviennent mieux que d’autres à préserver leur valeur. Les pierres les plus vieilles -- polies à la pierre ponce, taillées avec des coquillages, et ramenées en canoës --, dont le stock était à peu près invariable, et les pierres les plus belles –- d’une aragonite couleur chocolat, ou blanc laiteux avec de tout petits cristaux (ci-dessous)–-, dont l’extraction exigeait de lourds travaux d’approche, virent s’élever leur valeur relative.


Toutefois, les rais n’étaient pas les seuls biens précieux. Dans les trésors familiaux, les gaus figuraient en bonne place. Ces colliers de coquillages rouges n’étaient pas utilisés comme moyen d’échange. Eléments essentiels de la fortune et du prestige des chefs, ils servaient en temps de crise, pour négocier des traités de paix ou des alliances, payer le prix du sang, une dette d’honneur. Pour services rendus, un homme pouvait temporairement être autorisé à porter en public l’un de ces colliers. Selon Furness, ils pouvaient aussi être prêtés, moyennant des intérêts payés en nature (travail), et pouvaient même servir à acheter un meurtre.

La monnaie de pierre comme unité de compte

Dans une économie de troc, le système des prix peut se révéler d’une très grande complexité. Un article mis sur le marché a virtuellement autant de prix qu’il existe de biens marchands. Si 100 biens marchands circulent dans l’économie, il n’y a pas moins de 4950 échanges possibles, donc 4950 prix ! Dans ces conditions, le signal des prix est brouillé et il est difficile de se faire une idée précise de la valeur des choses. Cette difficulté disparaît quand une marchandise particulière est adoptée comme unité de compte. La valeur de chaque bien étant exprimée en quantité de cette marchandise, le nombre de prix se réduit de 4950 à 100. Dès lors, la valeur de chaque chose devient transparente pour tous les échangistes. Si 10 cauris peuvent acheter un pain ou un poisson séché, on sait immédiatement qu’un pain vaut un poisson. « La marchandise choisie, écrit Jevons, devient ainsi un commun dénominateur, ou une commune mesure de valeur, elle nous fournit les termes dont nous nous servons pour évaluer tous les autres objets, de sorte que leurs valeurs respectives peuvent se comparer sans difficulté ». [3]

A cet égard, force est de constater que les rais ne sont pas véritablement une unité de compte. Il n’existe pas de termes de l’échange clairement définis entre les rais et les biens et services disponibles dans l’île. La monnaie de pierre n’est pas homogène. Deux pierres de taille identique n’ont pas la même valeur, celle-ci variant en fonction de l’histoire propre de la pierre -- parfois rendue par le nom du Yapais qui l’a produite et transportée au péril de sa vie, ou du chef commanditaire… Avec l’inflation de la seconde moitié du 19ème siècle, les pierres produites et transportées à l’ancienne ont vu leur valeur s’apprécier relativement à celles de facture plus récente ; la qualité de la pierre, la finesse de son grain, sa couleur sont aussi des éléments à prendre en considération.

La monnaie de pierre comme moyen d’échange

« L’échange, écrit Jevons, est le troc de ce qui est relativement superflu contre ce qui est relativement nécessaire ». Dans une économie de troc, le principal obstacle à l’échange tient à « la difficulté de trouver deux personnes dont chacune possède, et soit disposé à céder, les objets qui conviennent aux besoins de l’autre ». C’est le problème classique de la double coïncidence des besoins, bien exposé par Adam Smith[4]. Ce bien « que tous en même temps sont disposés à recevoir, de sorte qu’après l’avoir obtenue par une vente, on peut toujours ensuite l’employer à un achat » (Jevons), est appelé moyen d’échange.

Historiquement, les métaux précieux ont souvent tenu ce rôle. Dotés d’une grande valeur sociale, ils avaient aussi certaines propriétés qui les qualifiaient pour le rôle de monnaie : ils étaient stockables, portables, reconnaissables, et divisibles. A Yap, et dans les îles de Micronésie, les métaux précieux n’existaient pas. La monnaie de pierre en tînt lieu.

Stockable, la monnaie de pierre l’est, assurément, comme l’attestent les banques de pierres autour des failus ou des maisons des chefs. « In front of a failu, note Furness, there are always many fei, which are thus displayed as evidence of the industry and wealth of the inmates”.


Portable, c’est moins évident quand on sait qu’il fallait jusqu’à cent cinquante homme pour déplacer les rais les plus grandes. Heureusement, le déplacement des pierres n'est pas nécessaire au transfert de leur pouvoir d'achat. « Compte tenu de la taille de certaines rais, écrit Furness, leur nouveau possesseur se contente généralement d’un simple agrément avec, en guise d’attestation de propriété, une marque gravée sur la pierre ; celle-ci peut alors tranquillement demeurer dans le domaine de son ancien propriétaire ». De ce point de vue, la monnaie de pierre ressemble beaucoup à notre monnaie scripturale.

La reconnaissabilité est plus problématique encore, dans la mesure où les pierres ne peuvent être utilisées que dans les échanges locaux. A la différence des dollars américains, reconnus internationalement et acceptés partout, les pierres de Yap ne peuvent être utilisées pour acquérir les biens du reste du monde, généralement plus prisés car plus rares que les biens de production locale. Pour se procurer les denrées des autres îles ou les biens de traite apportées par les européens, les Yapais recouraient donc au troc : nattes en fibres tressées, curcuma, coprah, etc... "Between traders and natives, note Furness, the medium of exchange is the ripe coconut, from which copra is made; they have in general agreed upon a rough standard of values for the articles most commonly in demand; for instance: the price of a large pilot biscuit is three coconuts; a stick of “nigger-head” tobacco, together with a box of Japanese safety matches, is worth six coconuts. The most extravagant deal I heard of was negotiated by that same royal old Ronoboi, who paid twenty thousand coconuts for a cooking stove, “made-in-Germany,” of thin sheet-iron. He was absolutely shut up in measureless content with his bargain, and vowed he was going to make bread in it".

Enfin, l’une des propriétés attendues de la monnaie est sa divisibilité. On échange toujours tant d’unités d’un bien contre tant d’unités d’un autre. Or, certains échanges ne peuvent avoir lieu faute, nous dit Jevons, d’ « un moyen de diviser et de distribuer la valeur selon nos différents besoins ». Le tailleur peut bien avoir un habit à échanger, la valeur de cet habit excède de loin celle du pain qu’il attend du boulanger ou de la viande qu’il demande au boucher. Ne pouvant découper son habit en morceaux sans détruire la valeur de l’ensemble, le tailleur dispose de possibilités d’échange très limitées : il doit se résoudre à cuire son propre pain... De ce point de vue, la faible divisibilité de la monnaie de pierre restreint son utilisation comme moyen d'échange. Certes, relève Furness, une rai de trois mains permettait au début du 20ème siècle d’acheter un cochon, ou 50 paniers de nourriture. Mais, pour les transactions de moindre envergure, les Yapais utilisaient les autres moyens traditionnels de paiement à leur disposition ou recouraient au troc.

En résumé, il est clair que la monnaie de pierre ne remplit pas parfaitement les fonctions que les manuels d’économie assignent à la monnaie. C’est sans doute la raison pour laquelle, avec l’introduction du mark, puis du yen, puis du dollar, les rais ont progressivement cessé d’être un moyen d’échange quasi-universel. Elles sont désormais confinées à la sphère cérémonielle et à l’achat de terres.


Notes

[1] Par exemple : “Whatever is used as a medium of exchange, unit of account, and store of value” --Lawrence S. Ritter and William L. Silber, Money, Banking, and Financial Markets, 6th edition, Basic Books 1989.
[2] The Credit Theory of Money, By A. Mitchell Innes.The Banking Law Journal, Vol. 31 (1914), Dec./Jan., Pages 151-168.
[3] De ce point de vue, André Orléan a raison d’écrire : « Loin qu’il faille lire les égalités « 1 table = 10 euros » et « 1 chaise = 2 euros » comme résultant de l’égalité « 1 table = 5 chaises » qui en serait la vérité ultime, … il convient, tout à l’inverse, de comprendre cette dernière égalité comme la conséquence mécanique des deux égalités monétaires précédentes. C’est le rapport à la monnaie et lui seul qui homogénéise les biens. C’est lui qui est premier. Il n’y a rien dans les biens comme une commensurabilité intrinsèque qui précéderait l’échange et justifierait qu’une table vaille cinq chaises ». La sociologie économique de la monnaie, in Traité de sociologie économique, ed. François Vatin et Philippe Steiner. PUF 2009. L’idée se trouve chez Schumpeter. Pour passer des rapports de prix aux prix absolus, il faut s’entendre sur un étalon de valeur, une unité de compte, un bien tiers « qui détermine l'unité dans laquelle les prix vont être exprimés ». Or, « cette unité est d’évidence totalement arbitraire et ne peut pas être immanente au système des grandeurs économiques ». Le choix de l’unité de compte revient alors à conférer à un objet quelconque une valeur de référence, une valeur pure, qui n’aura de signification réelle qu’à partir du moment où les gens auront appris à l’utiliser. Joseph A. Schumpeter, L'essence de la monnaie, in Théorie de la monnaie et de la banque.

[4] « La division du travail une fois généralement établie, chaque homme ne produit plus par son travail que de quoi satisfaire une très petite partie de ses besoins. La plus grande partie ne peut être satisfaite que par l’échange du surplus de ce produit qui excède sa consommation, contre un pareil surplus du travail des autres. Ainsi, chaque homme subsiste d’échanges ou devient une espèce de marchand, et la société elle-même est proprement une société commerçante. Mais, dans les commencements de l’établissement de la division du travail, cette faculté d’échanger dut éprouver de fréquents embarras dans ses opérations. Un homme, je suppose, a plus d’une certaine denrée qu’il ne lui en faut, tandis qu’un autre en manque. En conséquence, le premier serait bien aise d’échanger une partie de ce superflu, et le dernier ne demanderait pas mieux que de l’acheter. Mais si, par malheur, celui-ci ne possède rien dont l’autre ait besoin, il ne pourra pas se faire d’échange entre eux. La boucher a dans sa boutique plus de viande qu’il n’en peut consommer; le brasseur et le boulanger en achèteraient volontiers une partie, mais ils n’ont pas autre chose à offrir en échange que les différentes denrées de leur négoce, et le boucher est déjà pourvu de tout le pain et de toute la bière dont il a besoin pour le moment. Dans ce cas-là, il ne peut y avoir lieu entre eux à un échange. Il ne peut être leur vendeur, et ils ne peuvent être ses chalands; et tous sont dans l’impossibilité de se rendre mutuellement service. Pour éviter les inconvénients de cette situation, tout homme prévoyant … dut naturellement s’arranger pour avoir par devers lui, dans tous les temps, outre le produit particulier de sa propre industrie, une certaine quantité de quelque marchandise … que peu de gens fussent disposés à refuser en échange du produit de leur industrie. (…) C’est de cette manière que la monnaie est devenue chez tous les peuples civilisés l’instrument universel du commerce, et que les marchandises de toute espèce se vendent et s’achètent, ou bien s’échangent l’une contre l’autre par son intervention. » Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776.


Sources
.

Cora Lee C. Gillilland : The Stone Money of Yap, Smithsonian Studies in History and Technology, n° 23, 1975.

William H. Furness, The island of stone money: Uap of the Carolines, 1910

William Jevons, Money and the Mechanism of Exchange, chapitre 1 à 3, 1875

Yapese Quarry Sites, Pacific World

2 févr. 2009

L’île à la monnaie de pierre (part 3)

Depuis Adam Smith, les économistes ont vu dans la monnaie un moyen général d’échange, le produit spontané de la division du travail. Mais, comme le rappelle Hingston Quiggin, il existe des institutions plus anciennes que le commerce, parmi lesquelles le sacrifice, le mariage et la vendetta. Il fut un temps où l’on sacrifiait des hommes aux dieux, où l’on donnait une femme pour une femme reçue, et un homme pour un homme tué. Peu à peu, l’usage se répandit d’offrir des biens précieux plutôt que des hommes, et ces biens s’imposèrent comme « moyens standard de paiement ». Avec eux s’imposèrent aussi certains standards de valeur (eg, un homme vaut dix bœufs). Quiggin cite le cas des Mkamba du Kenya, qui fixaient le prix du sang et le prix de la fiancée en termes du bien qui avaient à leurs yeux le plus de valeur : leurs bêtes. Si un homme était tué accidentellement, il en coûtait 4 vaches et un taureau, le même prix que pour une épouse[1].

Dans les économies non marchandes, le tribut, le don et l’échange non marchand constituaient les modes dominants de circulation des biens et des services. « Une économie qui ignore l’échange, écrit Max Weber, connaît néanmoins des prestations entre unités économiques, lesquelles ne reposent pas sur l’échange mais requièrent cependant un moyen de paiement : les tributs, les cadeaux entre chefs, le prix de la fiancée, la dot, le wergeld, les dommages dus en réparation, les amendes, autant de formes de paiement qu’il faut honorer avec des moyens standards de paiement ». Au lieu d’un « moyen général d’échange », la monnaie était alors un « moyen de paiement imposé », grâce auquel les hommes s’acquittaient de leurs obligations sociales[2]. C’est pourquoi Alain Testart définit la monnaie comme tout actif « dont la cession, en quantité déterminée, au sein d'une communauté de paiement, est prescrite ou préférée dans la plupart des paiements et est réputée avoir valeur libératoire ».

Ayant pouvoir libératoire dans les paiements coutumiers, ces biens s’imposèrent aussi comme moyen de paiement dans l’échange marchand. Ils étaient en effet plus échangeables que les autres. Les autres agents étaient tout disposés à les accepter en paiement car, même s’ils n’en avaient pas l’utilité, ils pourraient facilement les échanger ensuite contre les biens qu’ils désiraient, et cela plus sûrement et plus économiquement que s’ils s’étaient limités à un échange direct. C’est ainsi que, « sans convention ni loi, sans même une quelconque considération de l’intérêt commun », les hommes ont été amenés à échanger les biens qu’ils possédaient contre des biens qu’ils ne désiraient pas, mais qui, en raison de leur échangeabilité, leur permettaient d’accéder aux biens qu’ils désiraient vraiment[3]. Forts de leur capacité d’échange supérieure, ces biens furent de plus en plus acceptés dans l’échange –- la monnaie étant sujette à des rendements croissants d’adoption, en raison de ce que les économistes appellent une externalité de réseau, elle est d’autant plus acceptée qu’elle est plus acceptée -- et, finalement, s’imposèrent comme intermédiaires de l’échange. La monnaie était née.

Avec le développement de l'économie marchande, la monnaie change de statut : elle devient un moyen général d’échange. En réduisant les coûts de transaction, elle multiplie les possibilités de l’échange. Il en résulte une allocation des ressources plus satisfaisante pour les agents, dans la mesure où, par définition, chacun gagne à l’échange. En ce sens, la monnaie constitue une innovation technologique, au même titre que la machine à vapeur ou l’ordinateur.

Définir la monnaie comme moyen d’échange, ou plus largement, comme moyen de paiement, nous éclaire sur son utilité, sa fonction, mais ne nous dit rien sur sa nature, son essence. Une économie peut se passer d’un moyen d’échange ou d’un moyen de paiement, mais elle ne peut se passer de la monnaie. C’est dire que l’essence de la monnaie est ailleurs.

L’essence de la monnaie

L’essence de la monnaie, c’est le crédit. Par crédit, il faut entendre ici, à la manière comptable, toute créance enregistrée dans « le grand livre social » (selon l'expression de Schumpeter). Contrepartie « d’une contribution au produit social », ou d’un crédit au sens habituel du terme, la monnaie est un avoir avec lequel il est possible d’acheter, un « bon sur le produit social » (ibid.).
.
La monnaie peut revêtir des formes diverses, mais sa nature est toujours la même : une créance pour celui qui la reçoit et une dette pour celui qui la donne. Un dollar est une promesse de paiement, une reconnaissance de dette. On contracte une dette chaque fois que l’on achète, et une créance chaque fois que l’on vend. Comme nous sommes tous à la fois vendeurs et acheteurs, nous sommes tous à la fois créanciers et débiteurs. Dans le grand livre social, nos créances sont « contrebalancées par d'autres de sens contraire, et disparaissent dans le processus de compensation économique »[4]. Dans les économies avancées, où le système bancaire fait office d’agence centrale de clearing, la compensation s’effectue dans les comptes des banques, à travers les écritures de débit et de crédit.

La monnaie n’est alors qu’un « moyen de règlement provisoire de relations de crédit ». Ces relations de crédit, qui « naissent de la non-simultanéité de l’entrée, dans le processus économique de compensation, des prestations et de leurs contreparties », sont « l’essentiel et la base logique », par rapport à laquelle l’actif défini comme monnaie ne joue qu’un « rôle technique de serviteur ».
.
A la limite, une économie fondée sur le crédit peut se passer d’un moyen de paiement. Si Dupont achète chaque semaine 10 € de vin à Durant, et si Durant achète chaque semaine pour 10 € de pain à Dupont, leurs créances réciproques se compensent. Nul besoin ici d’un moyen de paiement. Il n’en va pas autrement si Durant préfère acheter son pain à Martin : il suffit que Durant transmette à Martin sa créance sur Dupont. C’est ce qui se passe lorsqu’un effet de commerce est endossé. En pareil cas, « l’effet passe de mains en mains comme et avec le même résultat économique qu’un billet de banque ».

Quelque soit le mode de règlement retenu, on retrouve les mêmes « écritures implicites » sur « les comptes invisibles de la comptabilité économique ». Quand un agent réalise une vente, il acquiert une « créance dans le grand livre économique » ; s’il réalise ensuite un achat de même valeur, le grand livre économique enregistre « la disparition de cet avoir de son compte et sa réapparition sur le compte d’une autre entreprise ». L’endossement de l’effet n’est qu’un moyen technique de réaliser, sans frais, cette compensation économique. Si le paiement s’effectuait en espèces, cela ne changerait rien aux écritures passées simultanément dans le grand livre économique : le compte de l’acheteur serait pareillement débité et le compte du vendeur crédité du même montant. Schumpeter donne l’exemple suivant : « Quand, au péage d’une autoroute, l’automobiliste remet une pièce de dix pfennigs, cela signifie que dix pfennigs sont débités de son avoir et que l’avoir de la société d’autoroute s’est accru de dix pfennigs ».

Une économie basée sur le crédit peut donc, en principe, se passer d’un moyen de paiement. Pour autant, elle ne peut se passer de la monnaie. Le crédit implique une unité de compte, ne serait-ce que pour tenir à jour les comptes de débit et de crédit dans le « grand livre social ». C’est pourquoi nous retiendrons la définition que l’historien Glyn Davies proposait de la monnaie : "tout ce qui est d'un usage généralisé pour effectuer des paiements et pour tenir des comptes de débit et de crédit"[5].

La monnaie de pierre et la nature de la monnaie

Imaginons la situation suivante. Jean a des oranges et désire des bananes. De son côté, Paul veut bien des oranges mais n’a que des pommes à donner en échange. La non coïncidence des besoins restreint considérablement les possibilités de l’échange marchand. Néanmoins, un échange non marchand reste possible. Pour le comprendre, imaginons que Jean, Paul, George et al. appartiennent à une petite communauté d’interconnaissance, dans laquelle la division du travail et les contributions respectives de chacun sont bien connues de tous. Si l’un des membres ne remplissait pas ses obligations, ou ne contribuait pas à hauteur de ce que l’on attend de lui, il s’exposerait à différentes sanctions sociales. Par exemple, si Jean ne donnait pas ses oranges à Paul, George ne lui donnerait pas ses bananes. [Variante, dans un système centralisé : si Paul ne donnait pas ses oranges, le chef ne lui redistribuerait pas les bananes de George]. En acceptant de contribuer à la consommation de Paul, Jean gagne un droit sur la production des autres, en l’occurrence le droit de recevoir les bananes de George. Pour paraphraser Tom Wolfe dans Le Bûcher des Vanités, le don des oranges constitue un « dépôt à la banque des faveurs ».

Dans ce type d’économie simple, où chacun [ou le chef] tient la comptabilité précise des contributions de tous, on peut arriver, par l’échange non marchand, à une allocation des ressources quasi optimale. En pareil cas, on n’a pas besoin de la monnaie, entendue comme moyen général de paiement ou d’échange. Mais alors, à quoi sert la monnaie ?

Technologiquement, la monnaie est juste un moyen de tenir les comptes à jour dans une économie devenue trop complexe pour que les contributions de chacun puissent être enregistrées par tous. Le nombre des participants et l’ampleur de la division du travail sont tels qu’il faudrait une administration centrale et de gros ordinateurs pour tenir un compte précis de toutes les prestations individuelles. La monnaie dispense d’une telle infrastructure. Elle est un dispositif de communication qui renseigne la collectivité sur les contributions de chacun. L’argent que Jean reçoit de Paul atteste qu’il s’est acquitté de ses obligations sociales – eg, il a donné à Paul ses oranges. L’argent reçu n’est rien d’autre qu’une créance sur la production des autres – eg, un droit sur les bananes de George. Dans les termes de Narayana Kocherlakota, la monnaie est de la mémoire sociale (money as societal memory).

Ces considérations éclairent la nature de la monnaie de pierre.

Les rais sont des crédits. Ils changent de propriétaire en reconnaissance d'une contribution, d’un don. Quand une pierre est "donnée" par le clan X au clan Y, en remerciement par exemple de l’aide apportée lors d’une guerre, cette pierre a vocation à rappeler ensuite au clan Y qu’il dispose d’une créance sur le clan X. Dans ce type d’économie non marchande, les biens et les services sont offerts dans l'attente d'un retour de valeur comparable à une date ultérieure. Les pierres sont la mémoire sociale des contributions des clans, des familles et des habitants de l'île, dont elles tiennent à jour les comptes de débits et de crédits. La cession des pierres est l’un des moyens que les Yapais ont trouvé de procéder au « règlement provisoire de soldes temporaires » (Schumpeter).

Dans une société où tout le monde connaît tout le monde, et où les familles ne badinent pas avec l’honneur, une pierre peut être cédée des dizaines de fois sans jamais changer de place. Le créancier s’estime satisfait si son débiteur lui cède publiquement la propriété d’une pierre : au mieux, il apposera sa marque sur la pierre. En d’autres termes, le transfert des pierres n'est pas nécessaire au transfert de leur pouvoir d'achat. Il suffit que tous s’accordent sur l’identité du propriétaire.

Pour peu que le crédit d’une famille soit solide, il est même possible de payer avec de l’argent invisible. Si l’on en croit une anecdote célèbre, rapportée par Furness, une famille possédait une grande rai dont la valeur d’échange était admise par tous, lors même que personne ne l’avait jamais vue ! Cette pierre n'était jamais arrivée jusqu'à Yap, et reposait quelque part au fond de la mer ! [6]

Les autorités allemandes ont bien compris le parti qu’elles pouvaient tirer des coutumes locales. Quand l’Allemagne rachète Yap à l’Espagne en 1898, elle hérite d’une île dont les voies de communication consistent, au mieux, en allées grossièrement pavées de coraux. Afin de rendre les routes plus praticables pour les montures et les pieds des allemands, ordre est donné aux chefs coutumiers de faire le nécessaire. Les Yapais renâclant à la tâche, malgré des injonctions répétées, les autorités décident finalement de mettre les chefs à l’amende. Mais sous quelle forme prélever cette amende ? Comme l’écrit Furness, « il n’aurait servi à rien d’exiger des chefs de l’or ou de l’argent -- ils n’en avaient pas ; les forcer à payer dans leur propre monnaie aurait demandé une mobilisation générale de tous les hommes de l’île juste pour transporter le produit de l’amende ; de toutes façons, le gouvernement ne disposait pas d’entrepôts suffisamment grand pour le stocker ; enfin, les rais n’avaient pas cours légal en Allemagne ».

Les Allemands ont alors une idée lumineuse. Pourquoi ne pas tirer avantage des conventions locales qui permettent de transférer la propriété d’une rai sans la déplacer ? Un fonctionnaire allemand est aussitôt dépêché pour dessiner sur les grandes rais disposées devant tous les failus de l’île, en grandes lettres noires, les initiales “B.A.” -- pour Berzirks-Amt (Bureau du District). De cette façon, on signifiait clairement à la population que le Gouvernement était désormais le propriétaire légal des pierres. L’effet fut radical et immédiat, nous dit Furness, qui tient l’histoire du père Salésius : « This instantly worked like a charm; the people, thus dolefully impoverished, turned to and repaired the highways to such good effect from one end of the island to the other, that they are now like park drives. Then the government dispatched its agents and erased the crosses.”

Le failu de Peegachpar à Gachpar, avec sa "banque de rais" (malal).

Si l'argent est essentiellement un moyen technologique de tenir à jour la balance de nos « contributions au produit social », il n'est pas nécessaire qu’il ait une valeur intrinsèque. Une monnaie fiduciaire fait aussi bien l’affaire qu’une monnaie marchandise, et pour un coût de production et de stockage moindre – eg, un billet de 20 $ prend moins de place et coûte moins cher à produire que 20 $ de coprah ou qu’un cochon de ce prix.

Mais cela soulève une question intrigante. Pourquoi les Yapais ont-ils adopté une monnaie aussi coûteuse que leurs rais ? Les Yapais voulaient sans doute s’assurer que leur monnaie ne pourrait être trop facilement reproduite. Leurs chefs n'avaient sans doute pas le « crédit » suffisant pour imposer une autre monnaie fiduciaire. Peut-être les Yapais avaient-ils auparavant fait l’expérience de l’inflation ? Les chefs contrôlant l’offre de monnaie, et résistant mal aux séductions du seigneuriage, il est possible que les biens précédemment utilisés comme monnaie aient vu fondre leur valeur d’échange, à l’image du $ zimbabwéen actuellement. Comme on l’a vu (cf. 1ère partie), les rais ont eux aussi connu une forte dévaluation à la faveur de l’inflation de la deuxième moitié du 19ème siècle. Le crédit – on parle aujourd’hui de « crédibilité » -- des autorités monétaires américaines étant mieux assuré, le dollar américain a, depuis 1986 et un Accord de libre association avec les États-Unis, cours légal dans les États fédérés de Micronésie. Toutefois, Yap a beau être aujourd’hui une économie dollarisée, les grandes pierres restent toujours utilisées dans les échanges traditionnels et les transactions foncières.

.
.
Sources
.
William H. Furness, The island of stone money: Uap of the Carolines, 1910

Michael F. Bryan, Island Money, Federal Reserve Bank of Cleveland, Commentary, 2004

Narayana Kocherlakota: The Technological Role of Fiat Money, Federal Reserve Bank of Minneapolis Quarterly Review, 1998 (based on "Money is Memory", Journal of Economic Theory, 1998)

A. Mitchell Innes : The Credit Theory of Money, The Banking Law Journal, Vol. 31, Dec./Jan., 1914

Joseph A. Schumpeter, L'essence de la monnaie, in Théorie de la monnaie et de la banque.

Hingston Quiggin A. : A Survey Of Primitive Money, 1949

Carl Menger : On the origins of money, Economic Journal, volume 2 (1892)

Alain Testart: Moyen de paiement, moyen d’échange, in Aux origines de la monnaie. Errance, 2001, 144 p.
.
Notes

[1]An example of a people with no currency, yet with definite scales of prices for wives and for blood-money may be taken from Kenya. The Mkamba of the Kitui district, between the Athi and the Tana rivers, are cattle-keepers and the cattle are all-important. To a Mkamba his greatest pride and joy are his cattle, nothing else has the same value in his eyes. ... Even a wife is a second consideration to these, for after all she is only valued as a portion of the herd. Cattle here include cows, sheep and goats, about 30 of the latter being equal to a cow. A cow is rarely parted with, save for wife purchase, and the slaughter of one, even to avert starvation, is inconceivable. The main use of goats and sheep, on the contrary, is for presents, sacrifices and trading. The average scale for injuries is high. For the loss of a finger, one bull and one goat, for two fingers you pay double. For a leg, a bull and a cow, and the same for the loss of an eye. Accidental killing costs 7 cows and a bull for a man and 4 cows and a bull for a woman. To an onlooker it certainly appears as if the Mkamba wife is bought and sold, or even traded as a piece of goods. Many men invest all their capital in wives, considering them more profitable even than cattle, so a wealthy man may have 6 to 10, and chiefs 20 to 40. The average price is 3 or 4 cows and a bull, but naturally a father will get as much as he can, though he may later regret his greed, if the girl runs away, for every present has then to be returned”. Hingston Quiggin A. : A Survey Of Primitive Money, 1949
[2] « La monnaie a, aujourd’hui, essentiellement deux fonctions : elle sert comme moyen de paiement imposé et comme moyen général d’échange. Historiquement, la fonction la plus ancienne des deux est celle qui en fait un moyen de paiement imposé ». Max Weber, Economie et Société.
[3] Carl Menger, Origins of Money, Economic Journal, volume 2 (1892). « For such persons, by the exchange of their less saleable wares for those which as money are most saleable, attain not merely, as heretofore, a higher probability, but the certainty, of being able to acquire forthwith equivalent quantities of every kind of commodity to be had in the market. And their control over these depends simply upon their pleasure and their choice. Pecuniam habens, habet omnem rem quem vult habere.
[4] Sauf mention contraire, toutes les citations de ce chapitre sont de Schumpeter
[5] La nature et les origines de la monnaie et du troc - chap. 1 in Histoire de la monnaie, 3ème édition
[6] L’anecdote de la pierre perdue, donnée par Furness, a été souvent reprise depuis (cf. par exemple Friedman dans La monnaie et ses pièges, ou Tobin dans son article Money du New Palgrave Dictionary of Economics). A supposer que l’histoire soit authentique – Furness est la seule personne qui l’ait rapportée et son informateur, Fatumak, est décrit par ailleurs comme assez blagueur -, il semble que la famille n’ait jamais encore exercé ce droit, de sorte qu’à aucun moment cette pierre n’a servi de moyen d’échange. Voici le texte original de Furness : “My faithful old friend, Fatumak, assured me that there was in a village near-by a family whose wealth was unquestioned, acknowledged by every one, and yet no one, not even the family itself, had ever laid eye or hand on this wealth; it consisted of an enormous fei, whereof the size is known only by tradition; for the past two or three generations it had been, and at that very time it was lying at the bottom of the sea! Many years ago an ancestor of this family, on an expedition after fei, secured this remarkably large and exceedingly valuable stone, which was placed on a raft to be towed homeward. A violent storm arose and the party, to save their lives, were obliged to cut the raft adrift, and the stone sank out of sight. When they reached home, they all testified that the fei was of magnificent proportions and of extraordinary quality, and that it was lost through no fault of the owner. Thereupon it was universally conceded in their simple faith that the mere accident of its loss overboard was too trifling to mention, and that a few hundred feet of water off shore ought not to affect its marketable value, since it was all chipped out in proper form. The purchasing power of that stone remains, therefore, as valid as if it were leaning visibly against the side of the owner’s house, and represents wealth as potentially as the hoarded inactive gold of a miser of the middle ages, or as our silver dollars stacked in the treasury at Washington, which we never see nor touch, but trade with on the strength of a printed certificate that they are there