20 sept. 2008

Le Serment des Vierges en Albanie

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Quand l’homme de la famille est une femme -- Une coutume albanaise en voie de disparition.
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traduit de l'article de Dan Bilefsky dans The New York Times, 25 juin 2008 (original, avec diaporama : ici)

Qamile Stema
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KRUJE, Albanie - Pashe Keqi, 78 ans, se souvient du jour où elle a décidé de devenir un homme. Il y a près de soixante ans, elle coupait ses longues tresses noires, troquait sa robe pour les pantalons baggy de son père, s’armait d'un fusil de chasse et faisait le serment de renoncer à tout jamais au mariage, aux enfants et au sexe.

Des siècles durant, dans cette société rurale très fermée et très conservatrice du nord de l'Albanie, l'échange des sexes constituait une solution pratique dans les familles sans hommes. Le père de Mme Keqi avait été tué dans une vendetta sanglante, et il n'y avait pas d'héritier masculin. Selon la coutume, la jeune femme fit vœu de virginité pour le restant de sa vie. Depuis ce jour, elle vécut comme un homme, devint le nouveau patriarche de la famille, avec tous les attributs de l'autorité masculine - y compris l'obligation de venger la mort de son père.

Elle ne le ferait plus aujourd'hui, dit-elle, maintenant que l'égalité entre les sexes et la modernité sont arrivées jusqu’en Albanie, y compris les rencontres sur internet et les images de MTV après la chute du mur de Berlin. Les filles ici ne veulent plus être des hommes. Avec seulement Mme Keqi et une quarantaine d’autres comme elle, l’institution du Serment des Vierges est en train de disparaître.

"À l'époque, il était préférable d'être un homme parce qu’une femme n’était pas plus considérée qu’un animal", explique Mme Keqi, d’une belle voie de baryton. Elle se tient assise en tailleur, les jambes écartées comme un homme, et ne dédaigne pas de temps à autre un petit verre de raki. "Maintenant, les femmes albanaises ont les mêmes droits que les hommes, elles sont même plus puissantes. Je pense qu’aujourd'hui, il doit être amusant d'être une femme. "

La tradition du Serment des Vierges remonte au Canon de Dukagjini Leke, un code de conduite transmis oralement parmi les clans du nord de l'Albanie pendant plus de 500 ans. Dans le cadre du Canon, le rôle d'une femme est sévèrement circonscrit: elle doit s’occuper des enfants et de la maison. La vie d’une femme vaut la moitié de celle d’un homme, mais la valeur d’une vierge est la même: 12 bœufs.

L’institution du Serment des Vierges est née de la nécessité sociale dans une société paysanne en proie à la guerre et la mort. Quand le patriarche de la famille mourrait sans héritier male, les femmes non mariées de la famille se retrouvaient seules et impuissantes. En prêtant serment, une femme pouvait assurer le rôle du chef de famille, porter une arme, devenir propriétaire d’une terre, d’un troupeau, d’une maison, et se déplacer librement. De ce jour, elle s’habillait en homme et passait son temps en compagnie d'autres hommes, tout en conservant généralement son prénom. Personne ne se moquait d’elle, au contraire, elle était parfaitement acceptée et respectée dans la vie publique. Outre la nécessité, certaines ont pu y voir aussi un moyen d'affirmer leur autonomie, ou d’éviter un mariage arrangé. (…)

Connue dans son foyer comme le "pacha", Mme Keqi choisit de devenir l'homme de la maison à l'âge de 20 ans après que son père ait été assassiné. Ses quatre frères, en lutte contre le gouvernement communiste d'Enver Hoxha, qui a dirigé l’Albanie pendant 40 ans jusqu'à sa mort en 1985, étaient emprisonnés ou avaient été assassinés. Devenir un homme était, pour Mme Keqi, le seul moyen de soutenir sa mère, ses quatre belles-soeurs et leurs cinq enfants.

Elle règne à présent sur une grande famille, dans une modeste maison de Tirana, où ses nièces lui servent son eau-de-vie pendant qu'elle glapit des ordres. A l’entendre, vivre comme un homme lui a permis de jouir d’une liberté normalement inaccessible aux femmes. Elle a autrefois travaillé dans le bâtiment, et prié tous les jours à la mosquée avec les hommes. Même aujourd'hui, ses neveux et nièces n’oseraient pas se marier sans la permission de leur "oncle".

A l’époque, quand elle se promenait dans son village, elle appréciait d'être pris pour un homme. «J'ai été totalement libre comme un homme parce que personne ne me percevait comme une femme», dit Mme Keqi. « Je pouvais aller où je voulais et personne n'aurait osé me manquer de respect parce que j’aurais pu les rosser. J'étais toujours avec des hommes. Je ne sais pas parler comme une femme. Je n’ai jamais peur. " Quand elle a été récemment hospitalisée pour une intervention chirurgicale, sa voisine fut horrifiée de devoir partager sa chambre avec un homme.

Devenir l'homme de la maison, c’était aussi se charger de la responsabilité de venger la mort de son père. Quand son meurtrier, âgé de 80 ans, sortit de prison il y a cinq ans, elle envoya son neveu de quinze ans lui régler son compte. A la suite de quoi, la famille de l'homme fit tuer son neveu. "J'ai toujours rêvé de venger mon père, dit-elle. Bien sûr, je regrette que mon neveu ait été tué. Mais si vous tuez l’un des miens, je dois tuer l’un des vôtres. "

En Albanie, un pays à majorité musulmane, le Canon est respecté par les musulmans et les chrétiens. Selon les historiens, l’adhésion persistante à ces coutumes médiévales, tombées depuis longtemps en désuétude partout ailleurs, est le sous-produit de l'isolement du pays.


Malgré tout, le rôle traditionnel de la femme albanaise est en train de changer. "La femme albanaise est aujourd'hui une sorte de ministre de l'économie, un ministre de l'affection et un ministre de l'intérieur qui contrôle qui fait quoi, dit M. Ilir Yzeiri, spécialiste du folklore albanais. Aujourd'hui, les femmes en Albanie sont derrière tout."

Rakipi Diana, 54 ans, est garde de sécurité dans la ville balnéaire de Durres, et déplore ces changements. Mme Rakipi, qui porte un béret militaire, a autrefois prêté serment pour s’occuper de ses neuf sœurs. Elle regrette l'ère Hoxha. Au temps du communisme, elle était officier dans l'armée, formant les femmes soldats de l'infanterie. Maintenant, déplore-t-elle, les femmes ne savent plus où est leur place. "Aujourd'hui, elle sortent à moitié nue en discothèque. Moi, j'ai toujours été traitée comme un homme, toujours avec respect. Je ne peux pas faire le ménage, je ne peux pas repasser, je ne sais pas cuisiner. C'est un travail de femme ».

Mais, même dans les montagnes reculées de Kruje, environ 30 milles au nord de Tirana, l'influence du Canon sur la distribution sexuelles des rôles n’est plus ce qu’elle était. L'érosion de la famille traditionnelle, dans laquelle tout le monde vivait autrefois sous le même toit, a modifié la position des femmes dans la société.

«Les femmes et les hommes ont maintenant à peu près les mêmes droits», explique Caca Fiqiri, dont la tante Qamile Stema, 88 ans, est la dernière vierge ayant prêté serment de son village. "Nous respectons beaucoup ces femmes, en raison des grands sacrifices qu’elles ont dû consentir, et nous les considérons effectivement comme des hommes. Mais, aujourd’hui, il n'y a plus de honte à ne pas avoir un homme de la maison. "

Pourtant, il ne fait aucun doute qui porte la culotte dans la petite maison en pierre de Mme Stema. C’est là, dans le village ancestral de Barganesh, que l’"oncle" Qamile préside les réunions de famille, vêtue d'un qeleshe, la traditionnelle coiffe blanche des hommes albanais. Des tongues roses constituent sa seule concession à la féminité.

Depuis qu’elle est devenue un homme, à l'âge de 20 ans, Mme Stema porte un fusil. Lors des cérémonies de mariage, elle s'assoie avec les hommes. Quand elle parle à des femmes, celles-ci lui répondent timidement. Elle a prêté serment par nécessité. «Je me sens seule parfois, toutes mes sœurs sont mortes, et je vis seule, dit-elle. Mais je n’ai jamais voulu me marier. Certains membres de ma famille ont essayé de me faire porter des robes, mais quand ils ont compris que j'étais réellement devenue un homme, ils m'ont laissée tranquille. »

Mme Stema affirme qu'elle mourra vierge. Si elle s’était mariée, dit-elle en plaisantant, ce n’aurait pu être qu’avec une femme albanaise traditionnelle. "Je suppose que vous pourriez dire que j'ai été en partie une femme et en partie un homme. Mais j’ai aimé ma vie d’homme. Je ne regrette rien. "

13 sept. 2008

Note sur l’enseignement de l’économie au lycée


Texte présenté devant la Commission Guesnerie en mars 2008. La Commission a rendu son rapport (pdf) au début de l'été.

Les SES sont régulièrement attaquées dans la presse. Pourtant, sur le terrain, c’est sans doute la discipline qui pose le moins de problèmes aux élèves et à leurs professeurs. Lors de la consultation Meirieu, les SES ont été plébiscitées par les lycéens, et quiconque a fréquenté une salle des profs sait les difficultés pédagogiques insurmontables que rencontrent les professeurs de philosophie, de français ou de mathématiques. Si l’on se place au plan strictement pédagogique, les SES font plutôt mieux que les autres.

Cela dit, j’ai entendu les critiques qui nous sont adressés. Et s’il en est beaucoup de sottes, voire de malhonnêtes, j’observe que certaines ne manquent pas de fondements. J’observe aussi que toutes portent sur l’enseignement de l’Economie. L’enseignement de la Sociologie n’est, quant à lui, jamais véritablement mis en cause. C’est un point important à souligner. Une bonne part de nos élèves se destine à des études non économiques (pour devenir enseignants, infirmières, éducateurs, assistantes sociales, etc.), et auprès de ces élèves, mais pas seulement de ceux-là, les cours à dominante sociologique passent généralement mieux que les cours à dominante macroéconomique. Moyennant quoi, si une réforme des programmes devait voir le jour, il serait sage qu’elle épargne la sociologie.

Mon propos se limitera donc à l’enseignement de l’économie. Pour résumer, je dirais que notre approche de l’économie pèche à deux niveaux : elle n’est ni suffisamment scientifique ni suffisamment compréhensive. Il me semble qu’une réforme des SES qui pallierait à ces faiblesses suffirait à faire taire les critiques et servirait la cause des élèves.

1. Pour une approche plus scientifique des SES

Lors d'une réunion avec les parents d'élèves de seconde, j'écoutais un collègue scientifique expliquer à une bonne élève pourquoi il valait mieux aller en S qu'en ES. Il disait qu'en S elle serait mieux formée au raisonnement scientifique, à la façon de penser des hommes de science, qu'ils soient physiciens, biologistes, mathématiciens, ou... économistes. Il y aurait beaucoup à dire sur la qualité de la formation à l’esprit scientifique en Série S, mais ce collègue a, bien involontairement et très grossièrement, mis le doigt sur le talon d’Achille de notre discipline.

Car notre approche de l’économie n’est pas suffisamment scientifique, au sens que Schumpeter donnait à ce mot : « Ce qui distingue l'économiste “scientifique” de tous ceux qui réfléchissent, parlent et écrivent sur des sujets économiques, c'est une maîtrise des techniques que nous classons sous trois rubriques : histoire, statistique et “théorie” » (Histoire de l'Analyse économique).

En tant qu'elles ont vocation à analyser les faits économiques et sociaux, les SES devraient s'appuyer sur l'histoire ("Personne ne peut espérer comprendre les phénomènes économiques d'aucune époque, y compris de l'époque actuelle, à moins de posséder une maîtrise convenable des faits historiques et une dose convenable de sens historique" -- ibid.), sur la statistique (les données statistiques et les techniques de calcul pour les faire parler), et sur la théorie (cette "boîte à outils", dixit Joan Robinson, qui permet de donner du sens aux faits).

Dans la pratique, on est loin du compte. L’histoire économique a disparu des programmes. Nos élèves n’ont aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler un monde malthusien, le monde d’avant la croissance. Le titre officiel du programme de terminale a beau être « Croissance, changement social et développement », les questions de développement ne sont pas abordées ! Si l’on posait au Bac la question d’Adam Smith -- pourquoi certaines nations sont-elles devenues riches tandis que tant d’autres sont restées pauvres ? --, nos élèves resteraient cois !

Le recours aux techniques quantitatives est limité à des savoirs faire bien modestes (calculs et lecture de %), quand il n'est pas proscrit -- cf. l'invraisemblable interdiction de la calculatrice au Bac ! On ne trouvera pas, dans les manuels, un seul TD demandant aux élèves de calculer un écart-type, un coefficient de variation, un coefficient de corrélation. Même le calcul d’un taux de croissance annuel moyen n’est pas au programme ! Si nous étions plus exigeants en termes de savoirs faire quantitatifs, nous y gagnerions quelques bons TD, et cela donnerait à ceux qui nous jugent le sentiment que nous enseignons une discipline rigoureuse...

Enfin, la théorie économique, ses concepts et ses méthodes, se réduit à peu de choses: force est de constater que si la microéconomie n'existait pas, cela n'affecterait guère notre enseignement... De manière significative, les notions d'utilité ou de coût d'opportunité n'apparaissent nulle part dans les programmes et les manuels. Ces derniers ne jugent même plus utile de présenter la science économique dans l'introduction des cours de seconde ou de première... Dans l’état actuel des choses, nous ne formons pas vraiment nos élèves à la façon de penser des économistes.

Cf. le dossier sur l’enseignement de la microéconomie au lycée

Pour se prémunir contre les critiques adressées à notre enseignement, il faudrait donc commencer par muscler un peu le premier S de SES... Mais notre approche de l’entreprise laisse aussi à désirer, au moins en seconde.

2. Pour une approche plus compréhensive de l’économie en général, et de l’entreprise en particulier

On ne peut comprendre le capitalisme que si l'on fait l'effort de comprendre ses acteurs. Or, nous ne donnons pas l'entreprise à comprendre à nos élèves. Nous étudions la formation et la répartition de la Valeur ajoutée, l'organisation du travail, les relations sociales, mais pas l'entreprise en tant que telle. Par exemple, on ne trouve jamais un compte de résultat, un organigramme, une analyse financière, une étude de cas dans les manuels, et je trouve aussi que nous n'utilisons pas assez la sociologie des organisations.

Comment un élève qui n'a jamais vu un compte de résultat peut-il savoir ce que "bénéfice" veut dire ? Comment peut-il savoir ce qu' "intermédiation financière" veut dire s'il n'a jamais vu un bilan bancaire simplifié ? ou ce qu'actionnaire veut dire s'il n'a pas étudié le rôle des actionnaires dans l’entreprise et la rationalité de leurs décisions ?

Bien entendu, il ne s'agit pas pour nous de faire de la comptabilité analytique ni de la gestion commerciale ou financière, disciplines qui relèvent de l’enseignement des sciences de gestion (en série STG). Il s’agit simplement de donner aux élèves un aperçu simplifié, mais juste, de la façon dont fonctionnent les acteurs de base du capitalisme. Par exemple, on pourrait faire avec l'entreprise, ou la banque, ce que l'Insee a fait pour l'économie nationale avec son Kangaré...

J’en conclus qu’il faudrait revoir sérieusement l’esprit du programme de seconde, pour permettre aux élèves une approche plus compréhensive de l'économie, de ses agents et de ses fonctions. On pourrait par exemple partir de la définition de JB Say -- "L'économie étudie la manière dont sont formées, distribuées et consommées les richesses qui satisfont aux besoins des sociétés" -- mais en restant au niveau micro (l'étude d'acteurs idéal-typiques). Il sera toujours temps de prendre de la hauteur en Première et en Terminale.

Conclusion

On objectera que plus de théorie, plus d’histoire, plus de statistiques, plus d’étude de cas, c’est prendre le risque d’alourdir démesurément des programmes déjà bien lourds ou, pire, de réduire le poids de la sociologie. Mais, pour faire de la place, il suffirait de toiletter l’actuel programme des nombreux chapitres qui se chevauchent d’une année sur l’autre (1), doublonnent avec l'histoire–géo (eg, l'intégration européenne...) et la spécialité (le pouvoir, les institutions politiques…), ou comportent des développements excessivement techniques (2).
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Notes

(1) eg, l'organisation du travail et les inégalités de revenus, étudiées en seconde et en terminale ; les PCS et la répartition de la valeur ajoutée, étudiées en seconde et en première ; la stratification sociale, le PIB et ses limites, étudiées en première et terminale ; la redistribution, étudiée en seconde, en première et en terminale !

(2) eg, en terminale, les cours sur les formes et les déterminants macroéconomiques de la FBCF, la coordination des politiques économiques dans l’Euroland, les matrices du commerce international, la réglementation des services publics dans l’UE …