Une étude récente de l’Insee fait apparaître une relation très marquée entre l’obésité et le statut social :
Graphique 1. Prévalence de l’obésité selon la PCS (en %)

Il n’en a pas toujours été ainsi, du moins chez les hommes (chez les femmes, la relation entre obésité et statut social est assez universellement négative). Dans les sociétés en développement, la circonférence de l’individu tend à épouser celle de son portefeuille.
Pourquoi les « bourgeois » sont-ils aujourd’hui plus minces que les « pauvres » ? Pour répondre à cette question, il faut commencer par distinguer selon le sens de la causalité.
¤ A l'évidence, le statut social influence l'obésité, pour au moins trois raisons (listées par importance croissante) :
L'explication par l'éducation : les parents obèses ont plus souvent des enfants obèses. Or les enfants obèses ont de bonnes chances de le rester à l'âge adulte. Il en résulte une forte reproduction sociale de l'obésité -- de fait, la relation observée chez les adultes entre obésité et milieu social se retrouve chez les enfants..
L'explication par les modes de vie. De tous temps, c’est dans la « classe de loisir » que se concentre l’obésité, qui vaut en quelque sorte "certificat de désoeuvrement”. A l’époque de Veblen, comme aujourd'hui en Afrique, c'était les riches qui avaient du loisir et c'était les riches qui étaient gros. Depuis, la classe de loisir a changé : les "pauvres" ont désormais plus de temps libre que les "riches", raison pour laquelle ces derniers sont aujourd’hui plus minces: ils mènent une vie moins sédentaire, passent moins de temps devant la télé, font plus de sport, etc. Bref, ils dépensent plus d'énergie et ingèrent moins de calories… Chez les adolescents, la présence d'écrans dans la chambre (TV, PC) et la pratique du sport, comportements généralement associés à l'obésité, sont fortement corrélés à la PCS des parents (tableau 2).
Cf. The Theory of the Leisure Class - An economic mystery: Why do the poor seem to have more free time than the rich? By Steven E. Landsburg (Slate) et ce rapport de l'Inserm sur "les dimensions sociales de l'obésité"
Tableau 1. Comportements et modes de vie classiquement reliés à la santé nutritionnelle chez les collégiens et lycéens du Val-de-Marne, France, en 2005

L'explication par les incitations : le coût social de l'obésité serait plus élevé pour les cadres que pour les ouvriers. De "certificat de désoeuvrement", l'obésité serait devenue un stigmate disqualifiant dans les milieux bourgeois. Les raisons à l'origine de ce basculement ne sont pas claires, mais elles produisent un effet cumulatif. La stigmatisation attachée à une caractéristique physique est plus disqualifiante dans les milieux où les porteurs du stigmate sont peu nombreux, et partant plus visibles. Pour cette raison, les cadres ont sans doute plus intérêt que les ouvriers à surveiller leur ligne. Ce qui conduit à interroger le sens de la causalité.
¤ Il est clair que l'obésité influence aussi le statut social. On sait, par exemple, que les obèses sont discriminés à l'embauche (cf. les testings de l'Obs. des discriminations), ou que les femmes fortes font plus souvent des mariages hétérogames descendants que les femmes minces. De même, les études sur les agences de rencontres en ligne montrent une relation négative entre l'Indice de masse corporelle et le succès, en particulier pour les femmes (cf. ici).
¤ Enfin, il peut y avoir une ou des variables cachées. Par exemple, les études psychologiques sur le bonheur ont montré que, toutes choses égales par ailleurs (diplôme, origine sociale), les gens heureux réussissaient mieux socialement (c'est le feel good factor). Or les gens heureux sont probablement moins sujets à l'obésité...

