24 mars 2007

Obésité et statut social


Une étude récente de l’Insee fait apparaître une relation très marquée entre l’obésité et le statut social :

Graphique 1. Prévalence de l’obésité selon la PCS (en %)

Lecture : en 1981, 7 % des agriculteurs étaient d'une corpulence supérieure à 30 kg/m2, seuil de l’obésité pour l’OMS. Champ : individus actifs de 18 à 65 ans, résidant en France métropolitaine. Source : enquêtes Santé. Insee Première n°1123 - février 2007. L'obésité en France : les écarts entre catégories sociales s'accroissent.

Il n’en a pas toujours été ainsi, du moins chez les hommes (chez les femmes, la relation entre obésité et statut social est assez universellement négative). Dans les sociétés en développement, la circonférence de l’individu tend à épouser celle de son portefeuille.

Pourquoi les « bourgeois » sont-ils aujourd’hui plus minces que les « pauvres » ? Pour répondre à cette question, il faut commencer par distinguer selon le sens de la causalité.

¤ A l'évidence, le statut social influence l'obésité, pour au moins trois raisons (listées par importance croissante) :

L'explication par l'éducation : les parents obèses ont plus souvent des enfants obèses. Or les enfants obèses ont de bonnes chances de le rester à l'âge adulte. Il en résulte une forte reproduction sociale de l'obésité -- de fait, la relation observée chez les adultes entre obésité et milieu social se retrouve chez les enfants..

Graphique 2.

Source: Etudes et Résultats, mai 2007: la santé des adolescents scolarisés en classe de troisième en 2003-2004 premiers résultats (pdf)

L'explication par les modes de vie. De tous temps, c’est dans la « classe de loisir » que se concentre l’obésité, qui vaut en quelque sorte "certificat de désoeuvrement”. A l’époque de Veblen, comme aujourd'hui en Afrique, c'était les riches qui avaient du loisir et c'était les riches qui étaient gros. Depuis, la classe de loisir a changé : les "pauvres" ont désormais plus de temps libre que les "riches", raison pour laquelle ces derniers sont aujourd’hui plus minces: ils mènent une vie moins sédentaire, passent moins de temps devant la télé, font plus de sport, etc. Bref, ils dépensent plus d'énergie et ingèrent moins de calories… Chez les adolescents, la présence d'écrans dans la chambre (TV, PC) et la pratique du sport, comportements généralement associés à l'obésité, sont fortement corrélés à la PCS des parents (tableau 2).

Cf. The Theory of the Leisure Class - An economic mystery: Why do the poor seem to have more free time than the rich? By Steven E. Landsburg (Slate) et ce rapport de l'Inserm sur "les dimensions sociales de l'obésité"

Tableau 1. Comportements et modes de vie classiquement reliés à la santé nutritionnelle chez les collégiens et lycéens du Val-de-Marne, France, en 2005



Mais ces deux premières explications ne nous disent pas pourquoi les "pauvres" se laissent aller davantage que les "riches". Il y a là, fondamentalement, une question d'incitations.

L'explication par les incitations : le coût social de l'obésité serait plus élevé pour les cadres que pour les ouvriers. De "certificat de désoeuvrement", l'obésité serait devenue un stigmate disqualifiant dans les milieux bourgeois. Les raisons à l'origine de ce basculement ne sont pas claires, mais elles produisent un effet cumulatif. La stigmatisation attachée à une caractéristique physique est plus disqualifiante dans les milieux où les porteurs du stigmate sont peu nombreux, et partant plus visibles. Pour cette raison, les cadres ont sans doute plus intérêt que les ouvriers à surveiller leur ligne. Ce qui conduit à interroger le sens de la causalité.

¤ Il est clair que l'obésité influence aussi le statut social. On sait, par exemple, que les obèses sont discriminés à l'embauche (cf. les testings de l'Obs. des discriminations), ou que les femmes fortes font plus souvent des mariages hétérogames descendants que les femmes minces. De même, les études sur les agences de rencontres en ligne montrent une relation négative entre l'Indice de masse corporelle et le succès, en particulier pour les femmes (cf. ici).

¤ Enfin, il peut y avoir une ou des variables cachées. Par exemple, les études psychologiques sur le bonheur ont montré que, toutes choses égales par ailleurs (diplôme, origine sociale), les gens heureux réussissaient mieux socialement (c'est le feel good factor). Or les gens heureux sont probablement moins sujets à l'obésité...

11 mars 2007

Un siècle d'évolution du temps de loisir


En 1930, Keynes prophétisait que "le problème véritable et permanent de l'homme" serait bientôt de savoir "comment employer ses loisirs (…) de manière sage, agréable et bonne"[1]. Selon lui, les "besoins absolus", ceux que "nous éprouvons quelle que soit la situation de nos semblables", seraient bientôt "si bien satisfaits" que "trois heures de travail par jour suffiront amplement à satisfaire en nous le vieil Adam"... En revanche, il jugeait que les "besoins relatifs", ceux que "nous n’éprouvons que si leur satisfaction nous procure une sensation de supériorité vis-à-vis de nos semblables", étaient probablement "insatiables", car ils ont tendance à s'élever en ligne avec le niveau de vie.

Depuis lors, le niveau de vie a augmenté au moins aussi vite qu’il le prédisait, et le temps de travail a baissé plus vite encore qu’il ne l’espérait. En France, l’espérance de vie professionnelle des hommes a ainsi baissé de 20 ans entre 1930 et 2000, et la durée annuelle du travail d’un bon tiers.[2] Selon le mot de Sauvy, les français travaillent "moins d'heures dans la journée, moins de jours dans la semaine, moins de semaines dans l'année, moins d'années dans la vie".

Las ! Moins de travail ne signifie pas nécessairement plus de loisir ! C’est ce que montre une étude américaine récente sur l’évolution du temps de loisir des américains depuis 1900[3].

Certes, comme le montrent les économistes Valerie Ramey et Neville Francis, la durée annuelle d’activité (au sens économique, ie le fait de travailler contre une rémunération) a diminué d’un tiers sur le siècle écoulé (graph. 1).
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Graphique 1. Temps de travail par actif occupé et par an

Mais 70 % de ce gain a été annulé par l’augmentation spectaculaire du temps scolaire. La durée annuelle de la scolarité a augmenté chez les enfants, et les jeunes étudient plus longtemps. L’un dans l’autre, les jeunes passent aujourd’hui 3 fois plus de temps à l’école (graph. 2).

Graphique 2. Temps scolaire des jeunes de 5 à 22 ans (par en et par tête)


Pour se rendre au travail et à l’école, il faut compter un certain temps de déplacement, que les auteurs évaluent à 10 % du temps de travail quotidien. Ce temps de commuting n’a pas baissé depuis un siècle, l’augmentation des distances ayant été compensée par la plus grande rapidité des moyens de déplacement et la réduction du nombre de jours ouvrés.

A côté du travail, de l’école et du temps de transport, il faut distinguer entre ce qui relève du loisir et ce qui relève du travail domestique. A cet effet, les auteurs ont défini comme loisir toute activité extra scolaire ou professionnelle qui donne du plaisir. Pour classer les activités dans les catégories « travail domestique » vs « loisir », il suffit donc de demander aux gens si cette activité leur donne du plaisir. C’est ce qu’a fait une enquête de l’Université du Maryland en 1995 (tableau 1). Les activités en gras ont donc été classées comme « travail domestique ».


Comment a évolué le travail domestique depuis un siècle ? Le développement des appareils ménagers, la réduction de la taille des familles, le recours croissant aux services de l’Etat-Providence pour les soins et la garde des personnes dépendantes, etc. ont beaucoup réduit la charge de travail domestique. Pourtant, le temps de travail domestique n’a pas diminué !

En fait, le temps libéré a été réaffecté… aux services domestiques. Au début du 20ème siècle, il fallait quatre heures de travail pour laver tout le linge de la famille. Aujourd’hui, 40 minutes suffisent. Résultat : on change de vêtements et de drap beaucoup plus souvent ! Il y a cent ans, écrivent les auteurs, « porter des vêtements propres, manger avec des couverts propres, avoir une maison propre, des enfants propres… était un luxe que les pauvres ne pouvaient se permettre ». Les appareils ménagers ont provoqué une révolution en matière d’hygiène et de nutrition. Pour cette raison, le temps de travail domestique des femmes au foyer n’a pas diminué.

De même, les parents ont aujourd’hui moins d’enfants, mais ils doivent leur consacrer beaucoup plus de temps. Si une partie de ce temps procure du plaisir (eg, faire la lecture aux enfants), il n’en va pas de même des visites chez le dentiste, ou des allers-retours à l’école de musique... Enfin, les gens sont aujourd’hui propriétaires de maisons beaucoup plus grandes, ils possèdent des voitures, etc, toutes choses qui requièrent davantage de temps d’entretien et de bricolage. Raison pour laquelle le temps de travail domestique des hommes a augmenté.

L’un dans l’autre, le temps de travail domestique a augmenté depuis un siècle. Si l’on divise le nombre total d’heures de travail domestique (en base annuelle) par la population totale, on constate une hausse d’environ 70 heures / an depuis un siècle (graph. 3).

Graphique 3. Temps de travail domestique par habitant et par an (en heures)

Si l’on fait de même avec le temps de travail scolaire (nombre total d’heures passées à l’école / population totale), on observe une hausse d’environ 100 heures / an (graph. 4).

Graphique 4. Temps scolaire par habitant et par an (en heures)


Au total, l’augmentation du temps de travail domestique et du temps de travail scolaire ont compensé intégralement la baisse du temps de travail professionnel (nombre total d’heures travaillées par an, par toutes les personnes en emploi, y compris le secteur non marchand et les enfants / population totale) : cf. graph. 5.


Graphique 5. Nombre d’heures de travail par habitant et par an


Conclusion: le temps de loisir par habitant n’a pas augmenté depuis un siècle ! (graph. 6)

Graphique 6. Nombre d’heures de loisir par habitant et par an

Cela dit, comme ces résultats (graph. 3 à 5) sont calculés après contrôle de l'âge, pour raisonner à structure d'âge comparable, ils n'excluent pas que la durée du loisir ait augmenté en fin de vie. Dans la mesure où les gens vivent plus longtemps, ils peuvent profiter plus longtemps de leur retraite. Or la retraite est, par définition, un temps soustrait au travail scolaire et professionnel (et au commuting). C'est le temps du loisir par excellence...

Notes:
[1] Perspectives économiques pour nos petits-enfants (1930), in Essais sur la monnaie, Payot.
[2] Cf. Les chiffres de la retraite en France, Observatoire des retraites, 2002, p. 28 ; et Claude Thélot, Olivier Marchand, Le travail en France, 1800-2000.
[3] A Century of Work and Leisure, Valerie Ramey and Neville Francis NBER Working Paper. Résumé : Where Did All the Leisure Go? - leisure per capita is the same now as it was 105 years ago (Nber digest)

2 mars 2007

Le Modèle d’Albert O. Hirschman

Extraits et résumé de l'ouvrage « DÉFECTION ET PRISE DE PAROLE », d' Albert O. HIRSHMAN (1970)


La détérioration des performances d’une entreprise, d’une organisation, se manifeste en règle générale par une détérioration relative ou absolue de la qualité du bien produit ou du service fourni. Clients, usagers ou adhérents peuvent réagir de deux manières :

1. Certains clients cessent d’acheter l’article produit par la firme (ou certains membres de l’organisation cessent de lui appartenir) : c’est la voie de la défection.

2. Ils expriment leur mécontentement en s’adressant soit à la direction, soit à une autorité qui a prise sur la direction, soit encore à qui veut bien les entendre : c’est la voie de la prise de parole.

LA DÉFECTION (EXIT)

Beaucoup d’économistes considèrent la défection comme la seule action efficace du consommateur : ils estiment qu’en infligeant une perte de revenu aux chefs d’entreprise défaillants, elle causera cette « merveilleuse concentration de l’esprit » à laquelle conduit, selon Samuel Johnson, la perspective de la pendaison.

Le consommateur qui, mécontent du produit d’une firme, se tourne vers le produit d’une autre utilise le marché pour défendre son bien-être et améliorer sa position ; du même coup, il déclenche les forces du marché qui peuvent amener la firme à redresser le niveau de performance qu’elle avait laissé fléchir. De même, quand une société commence à donner des signes de défaillance, la réaction immédiate des actionnaires bien informés est de suivre l’adage : « si la direction d’une firme ne vous plaît pas, vendez ». La chute des cours qui s’en suit oblige les dirigeants à réagir sauf à s’exposer à quelque OPA inamicale, avec changement de direction à la clef.

Mais le jeu combiné de la défection et de la concurrence peut n’avoir d’autre effet que d’amener les firmes rivales à s’arracher les unes aux autres leur clientèle respective ; elle n’est plus alors qu’un gaspillage d’énergie et une manoeuvre de diversion, empêchant les consommateurs de militer pour obtenir une amélioration des produits ou les entraînant à user leurs forces dans la recherche vaine du produit idéal.

A preuve cet échantillon de lettres adressées par les propriétaires de voitures défectueuses : a) à la société Ford : «Ma Falcon est le dernier modèle de Ford que j'envisagerais d'acheter. J’ai épuisé mon compte en banque à remplacer à plusieurs reprises la transmission de ma Falcon ; j'estime qu'il y a quand même des façons plus agréables de dépenser son argent » ; b) à General Motors : « Nous avons une camionnette Chevrolet. Soyez sûr qu'après tous les ennuis que j'ai eus et tout le temps que j'ai perdu, je ne suis pas près de racheter un modèle de General Motors. »...

Il saute aux yeux que la rivalité des organisations politiques a souvent été décrite dans les mêmes termes. Les critiques radicaux des sociétés dotées d’un système stable de partis ont fréquemment dénoncé la concurrence des partis dominants en arguant du fait qu’elle n’offre pas à l’électorat de choix véritable.

LA PRISE DE PAROLE (VOICE)

Le client d’une firme ou le membre d’une organisation, en recourant à la prise de parole plutôt qu’à la défection, cherche à modifier l’orientation, la production ou les manières de faire de la firme ou de l’organisation considérée. Répond donc à la définition de la prise de parole toute tentative visant à modifier un état de fait jugé insatisfaisant, que ce soit en adressant des pétitions individuelles ou collectives à la direction en place, en faisant appel à une instance supérieure ayant barre sur la direction ou en ayant recours à divers types d’action ayant pour but de mobiliser l’opinion publique.

La décision de faire défection est fréquemment subordonnée à un jugement porté sur la possibilité d’utiliser efficacement la prise de parole. Si les clients ont de bonnes raisons de croire que leurs récriminations aboutiront à un résultat, il se peut fort bien qu’ils renoncent temporairement à faire défection. D’où il ressort que la propension à faire défection est subordonnée au fait que les clients ont la possibilité et la volonté de faire entendre leur voix.

Faire défection, c’est perdre la possibilité de prendre la parole, mais l’inverse n’est pas vrai ; aussi la défection sera-t-elle dans certains cas la solution adoptée en dernier recours, lorsque l’échec de la prise de parole est devenu certain. Il apparaît donc que la prise de parole peut se substituer à la défection.