JS Mill, cité par George H. Sabine, A history of political theory, 1961
Dès lors que l’on accepte le principe de l’égalité politique, chaque citoyen doit disposer, à l’égal des autres, du droit effectif de participer au vote, et dans le décompte final, sa voix doit compter autant que n’importe quelle autre.
Pour que l’égalité de vote soit effective, les élections doivent être libres et équitables ; cela signifie que les citoyens peuvent se rendre au bureau de vote sans crainte et que tous les votes sont égaux. Mais cela ne suffit pas. Imaginez qu’à l’issue d’élections libres et équitables, les dirigeants du pays soient investis pour un terme de 20 ans ! Si l’on tient à ce que les citoyens conservent le contrôle de l’agenda, il faut que des élections soient organisées régulièrement. A défaut, les citoyens risqueraient de perdre le contrôle des dirigeants qu’ils ont élus.
Pourquoi la liberté d’expression ?
Pour commencer, la liberté d’expression est requise si l'on tient à ce que les citoyens participent effectivement à la vie politique. Comment ces derniers pourraient-ils faire connaître leurs vues, et convaincre leurs concitoyens et leurs représentants, s’ils ne peuvent s’exprimer librement sur tous les sujets concernant la chose publique ? Et comment pourraient-ils tenir compte des idées des autres s’ils ne peuvent entendre ce que ceux-ci ont à dire ? La liberté d’expression signifie non seulement que vous avez le droit d’être entendu, mais aussi que vous avez le droit d’entendre ce que les autres ont à dire.
La liberté d’expression est également nécessaire pour permettre à chacun d'accéder à une compréhension éclairée des affaires publiques. La compétence civique n'est pas un don du ciel ; elle s'acquiert quand les citoyens ont la possibilité d’exprimer leur propres vues ; d’apprendre les uns des autres ; de s’engager dans des débats, des délibérations ; de lire, d’entendre et de questionner les spécialistes, les hommes politiques, et toutes personnes au jugement desquelles ils se fient ; d’apprendre par tous autres moyens qui dépendent de la liberté d’expression.
Enfin, sans liberté d’expression, les citoyens perdraient leur capacité d’influencer l’agenda du gouvernement. Des citoyens silencieux feraient des sujets idéaux dans un régime autoritaire ; ce serait désastreux dans une démocratie.
Pourquoi des sources d’informations indépendantes et variées ?
Ici encore, cette institution est rendue nécessaire au vu de nos critères démocratiques. Considérez le critère de la compréhension éclairée. Comment les citoyens pourraient-ils acquérir l’information dont ils ont besoin pour comprendre les problèmes du jour si le gouvernement contrôle les principales sources d’information ? Ou si un groupe dispose d’un monopole dans la distribution de l’information ? Les citoyens doivent donc pouvoir accéder à des sources d’information qui ne soient contrôlées ni par le gouvernement ni par un groupe, quel qu’il soit.
Considérez ensuite les critères de la participation effective et du contrôle de l’agenda. Comment les citoyens pourraient-ils participer effectivement à la vie politique si toute l’information dont ils disposent provenait d’une source unique, qu’il s’agisse du gouvernement, d’un parti, d’une faction, d’un groupe d’intérêt ?
Pourquoi la liberté d’association ?
Puisqu’à l’échelle des nations la démocratie doit être représentative, les citoyens doivent élire leurs représentants. A partir de là, une organisation, comme un parti politique, confère un avantage évident dans la campagne électorale. Et dès lors qu'un groupe se sera doté d’un pareil avantage, il est clair que les autres groupes voudront en faire autant. Mais l’activisme politique ne cesse pas entre deux élections ; les parlementaires peuvent être influencés, des causes peuvent être promues, des politiques proposées, des postes convoités. Ainsi, à la différence de la démocratie de clocher, les associations politiques sont à la fois nécessaires et désirables dans les démocraties à grande échelle.
Or, comment pourrait-on empêcher leur création ou leur développement sans remettre gravement en cause le droit fondamental des citoyens à participer effectivement aux affaires publiques ? Nécessaires et désirables, les associations politiques sont donc aussi inévitables.
Qui plus est, ces associations constituent une source d’éducation civique et d’enlightment. Elles offrent aux citoyens non seulement de l’information mais aussi des opportunités de discussion, de délibération, et d’acquisition de compétences politiques.
Pourquoi la citoyenneté pour tous ?
La réponse a été donnée lorsque nous avons répondu à la question : « pourquoi l’égalité politique » ?
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Pourquoi l’égalité politique ?
En des termes passés depuis à la postérité, les auteurs de la Déclaration américaine d’Indépendance de 1776 énonçaient : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains Droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la Vie, la Liberté et la poursuite du bonheur. »
Si l’égalité est évidente par elle-même, alors il n’est point besoin d’aller chercher plus loin. De fait, aucune justification n’apparaît dans la Déclaration. Las ! pour la plupart d’entre nous, l’idée que les hommes – et les femmes – sont tous créés égaux est loin d’être évidente.
Jefferson était trop bon connaisseur des affaires humaines pour ne pas avoir noté ce fait, évident par lui-même, que les capacités humaines, les avantages et les possibilités n’étaient pas distribués de façon égale à la naissance, et qu’ils l’étaient moins encore par la suite. Les cinquante cinq signataires de la Déclaration d’Indépendance - des hommes d’expérience pratique, commerçants, juristes, banquiers, planteurs – n’ont pas cédé à une vision naïve de la nature humaine. Si donc nous leur accordons qu’ils n’étaient ni ignorants des réalités ni simplement hypocrites, que voulaient-ils dire en affirmant audacieusement que tous les hommes sont créés égaux ?
L’énoncé de la Déclaration formule un jugement moral selon lequel la vie, la liberté et le bonheur d’une personne ne sauraient être tenu pour intrinsèquement supérieurs ou inférieurs à ceux d’une autre. Par suite, nous devons traiter toutes les personnes comme si elles possédaient les mêmes droits à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur.
De ce principe, on en dérive un autre, plus directement applicable au gouvernement d’une nation : « quand il lui faut prendre une décision, le gouvernement doit accorder une égale considération au bien et aux intérêts de tous les individus concernés par ses décisions. »
Mais pourquoi devrions-nous appliquer ce principe de l’égalité intrinsèque au gouvernement d’une nation ?
Ce principe a beau ne pas nous paraître aussi évident qu’aux auteurs de la Déclaration, il incorpore une conception tellement fondamentale sur la valeur des êtres humains qu’il nous amène très prêt de ces limites au delà desquelles on chercherait vainement des justifications rationnelles. Comme le disait Martin Luther en 1521 : “It is neither safe nor prudent to do aught against conscience. Here I stand – I cannot do otherwise. God help me. Amen.”
Avec le principe de l’égalité intrinsèque, on n’est plus très loin de ces limites, mais on ne les a pas encore atteintes. Il existe en effet de bonnes raisons pour faire de l’égalité intrinsèque l’alpha et l’omega du système politique.
Fondements éthiques et religieux. Pour une grande part de l’humanité, ce principe est tout d’abord cohérent avec leurs croyances et valeurs fondamentales. Juifs, musulmans, chrétiens se perçoivent tous comme étant des enfants de Dieu ; le Bouddhisme contient des conceptions similaires (parmi les grandes religions, seul l’hindouisme fait à cet égard exception). Plus généralement, la plupart des systèmes éthiques sont fondés, explicitement ou implicitement, sur un tel principe.
La faiblesse du principe alternatif. En second lieu, lorsqu’il s’agit de gouverner les hommes, la plupart d’entre nous ne voient pas d’alternative convaincante et plausible au principe de l’égalité intrinsèque. Supposons que le citoyen Jones propose l’option suivante : « lorsqu’il prend une décision, le gouvernement devra toujours considérer en priorité mes intérêts et mon bien propre ». Rejetant implicitement le principe de l’égalité intrinsèque, Jones lui substitue ce qu’on pourrait appeler le principe de supériorité intrinsèque – en fait la supériorité intrinsèque de Jones. Ce principe peut bien sûr prendre un tour plus inclusif, et, de fait, c’est sous cette forme qu’on le rencontre généralement : « le bien et les intérêts de mon groupe (ma famille, ma classe, ma caste, etc.) sont supérieurs à ceux de tous les autres ».
Les hommes sont égoïstes, et à plus d’un titre. En général, nous sommes davantage concernés par nos propres intérêts que par ceux des autres. C’est pourquoi nous avons tendance à revendiquer, et souvent avec force, pour nous-mêmes et nos proches, ce type d’exigences. Pour cette raison, il ne fait aucun doute qu’une personne, ou un groupe, qui en aurait le pouvoir, s’efforcerait de mettre en pratique le principe de supériorité intrinsèque. Vos objections n’y pourraient rien ; au besoin, ils sauraient vous faire taire. L’histoire fourmille d’exemples d’individus ou de groupes ayant usé – ou plutôt abusé – du pouvoir de cette façon. Mais le pouvoir qui repose sur la force brute a ses limites. Aussi, ceux qui revendiquent une supériorité intrinsèque cherchent-ils invariablement à habiller la force nue de mythe, de religion, de tradition, d’idéologie, de faste et d’apparat.
Si vous n’appartenez pas à l’un de ces groupes privilégiés, consentiriez-vous librement, en connaissance de cause, à leur reconnaître une supériorité de principe dans la conduite du gouvernement ? J’en doute.
Ces deux premières raisons en suggèrent une troisième.
La prudence. Parce qu’à côté de tout le bien qu’il peut faire, l’Etat peut aussi faire beaucoup de mal, la prudence commande de contrôler l’usage qui est fait du pouvoir politique. Un système de gouvernement qui privilégie systématiquement vos intérêts et votre bien propre peut paraître épatant si vous êtes certain que les vôtres seront éternellement aux commandes. Mais le cas paraît rare, mieux vaut insister pour que vos intérêts reçoivent à tout le moins une considération égale à ceux des autres.
Vu ainsi, le principe de l’égalité intrinsèque parait extrêmement sensé. En tous cas, il paraît infiniment plus sensé que tout autre principe alternatif.