26 sept. 2006

La rationalité des croyances magiques

Une action, une croyance, est rationnelle, si l’acteur a de bonnes raisons de faire ce qu’il a fait, de croire ce qu'il croit. La magie est-elle rationnelle ? Si la réponse est non, la sociologie n'a rien à dire sur ce sujet. Si l'on pense, en revanche, que la pensée magique, et les actes qui en découlent, sont compréhensibles dans le cadre de l'hypothèse générale de rationalité, il faut nous demander : quelles sont les bonnes raisons des croyances et des pratiques magiques ?

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Ces bonnes raisons, le sociologue doit les rechercher dans la situation type des acteurs. Comme l'a montré, entre autres, le grand ethnologue Evans Pritchard, c'est surtout dans les situations de malheur que les hommes recourent aux diagnostics et aux remèdes magiques. Le sociologue doit alors s'informer sur ces diagnostics, et sur les remèdes qui en découlent. Ces diagnostics constituent le coeur de la pensée magique, et il faut chercher à les comprendre en remontant au système général d'explication du malheur, la vision du monde des acteurs.

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Pour éviter toute généralisation excessive, je vais m'appuyer sur le cas des bacongo.

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¤ Le contexte : la situation du mukongo

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Le mukongo évolue dans la plus grande insécurité. A 40 ans, il aura vu mourir la plupart de ceux qu'il aura aimés : le paludisme, la dysenterie et les pneumonies sont souvent fatals aux petits enfants, le Sida fait des ravages chez les grands. Il a connu la guerre civile, avec ses horreurs, et la désolation qui en a résulté. Il vit au jour le jour, avec souvent moins d'un euro par jour. Mais il observe aussi qu'autour de lui, dans sa famille, dans son village, tout le monde n'est pas égal devant le malheur. Certains s'en sortent mieux que d'autres. Aussi, le mukongo se pose des questions; il se demande par exemple : "pourquoi suis-je moi si malheureux ?" et "pourquoi celui-là s'en sort-il aussi bien?" Idéalement, le malheur serait la rançon du vice et le bonheur la récompense de la vertu. Mais chacun voit bien qu'il n'en va pas ainsi. Alors pourquoi ? Pourquoi la vie est-elle si dure pour moi, et si douce pour Untel ?

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Ces questions, les ancêtres se les sont posées aussi. C'est précisément pour y répondre qu'ils ont élaboré au fil du temps ces représentations magiques du monde avec lesquelles notre mukongo a grandi. Indépendamment de leur utilité sociale, ces croyances magiques lui sont utiles, à lui personnellement. Elles lui offrent même ce qu'aucun cours de Sciences n'offrira jamais à nos élèves : moyennant l'aide de quelques spécialistes, tous à portée de main et de bourse, ces croyances lui proposent tout à la fois un diagnostic crédible sur les causes de son infortune et le remède idoine.

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¤ Le diagnostic et le remède

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C'est dans les situations de malheur, avons-nous dit, que les hommes ont recours à la magie. Aussi, représentons nous un mukongo dans le malheur. En quête d'explication, il ira consulter un féticheur généraliste: le devin (de nos jours il aurait aussi recours aux ressources du dispensaire, des sectes prophétiques, des églises, etc.). Le diagnostic porté par le devin se réfère généralement à l'un ou l'autre des quatre registres de causalité suivants :

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Les registres de la causalité magique

¤ L’action d'un Ancêtre. Les Ancêtres sont mécontents parce qu’on a trop tardé à organiser un matanga (fête de retrait de deuil en l’honneur du défunt), ou parce qu’on a omis de les consulter sur une affaire importante qui regarde le clan. Remède : se réconcilier avec les Ancêtres en implorant leur pardon et en leur donnant une fête (fête des morts, grand matanga).

¤ L’action d’un Aîné. C’est typiquement la malédiction jetée par le chef de famille contre un jeune qui s’est montré « ingrat » ; ce peut être aussi le sort jeté par une tante jalouse que vos enfants soient mieux habillés, mieux nourris que les siens. Remède : se réconcilier avec les Aînés en sollicitant leur pardon (eg, celui dont la « chance est attachée » fait amende honorable et se fend d’un cadeau à l'oncle maternel), ou en organisant une confession collective pour que les coeurs se débondent et que les comptes se soldent.

¤ L’action d’un Ndoki, le sorcier que son nkundu (la force maléfique qui le domine) ou ses pairs (le "kitémo de la nuit") poussent à "manger" ses proches. Remède : recourir aux services d’un chasseur de sorcier. Ce dernier identifie le sorcier et fait procéder à telle ou tele ordalie (not. l’épreuve du poison). Alternativement, on peut interroger le mort (c'est l'épreuve de la danse du cercueil).

¤ L’action d’un Esprit. La victime est possédée par un esprit maléfique. Remède : l’esprit identifié, on confie le malade au spécialiste de cet esprit ; il suivra alors une cure-initiation d’où il sortira guéri, et désormais spécialiste de cet esprit.

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Dans la pratique, c'est à la sorcellerie (lato sensu, les registres 2 et 3 ci-dessus) que sont imputées l'essentiel des infortunes. Il y a de bonnes raisons à cela.

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¤ La vision du monde des bacongo

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Comme les sociétés paysannes étudiées par George Foster, les bacongo se représentent le monde d'après l’image du Limited Good (cf. le texte de Foster ci-après). Selon cette vision du monde, les bonnes choses de la vie sont distribuées en quantité si limitée que "le profit de l'un est le dommage de l'autre" (Montaigne).

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L’image du Limited Good

Les comportements des paysans sont gouvernés par un système général de représentations en vertu duquel l’environnement dans son entier – l’univers social, économique, naturel – est structuré de telle sorte que toutes les choses importantes de la vie – la terre, la santé, l’amitié, l’amour, l’honneur, le respect, le pouvoir et l’influence, la sécurité – ne sont pas distribuées en quantité suffisante pour satisfaire ne fût-ce que les besoins minimums des villageois. Non seulement ces biens n’existent pas en quantité suffisante, mais il n’est pas dans le pouvoir des villageois d’ajouter en quoi que ce soit aux ressources existantes. Tout se passe comme si la pénurie de bonnes terres dans le village, un fait objectif, valait pour toutes les bonnes choses de la vie. (…)

Dès lors, tout progrès observé dans la situation de quelqu’un, en particulier dans le domaine économique, est perçu comme une menace pour la communauté tout entière. S’il n’existe qu’une quantité limitée des bonnes choses, quelqu’un forcément aura été dépouillé. Et comme il n’est pas toujours évident de savoir qui a perdu – ce peut être ego – chaque individu et chaque famille de la communauté se sent directement menacé. L’idée qu’on ne peut améliorer sa position qu’aux dépens des autres me paraît être la clef pour saisir l’image du Limited Good.

George Foster, Tzintzuntzan, Mexican village in a changing world, Waveland Press, 1988

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Dans l'esprit du mukongo, un individu ordinaire ne saurait avoir qu’une vie ordinaire, avec son lot de malheurs. Seuls échappent à la commune condition les individus capables de mobiliser des ressources extraordinaires: les sorciers. Il suit de là que toute réussite excédant une norme raisonnable est imputée à la sorcellerie. Las ! celle-ci est réputée n'améliorer le lot des uns qu'en aggravant celui des autres. Aussi, lui attribue-t-on presque toutes les infortunes survenues dans la communauté. D’où l'extrême gravité des accusations de sorcellerie, avec la chasse aux sorciers et ses conséquences tragiques : le bannissement ou la mort du sorcier présumé, la segmentation du lignage.

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Mais l'accusation de sorcellerie n'est pas le seul danger que court l'homme prospère. L'envie a bien d'autres moyens d'atteindre ses victimes (cf. le texte du Père Van Wing, ci-après). Les vieux ne manquent pas d'utiliser à des fins malveillantes la kindoki du clan (le pouvoir qu'ont les vieux d’attacher la chance des jeunes) ; un rival sans scrupules, une femme jalouse, un voisin mal embouché peuvent toujours recourir à l’intervention d’un féticheur spécialisé dans les envoûtements, etc...

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La sorcellerie et l’envie

La sorcellerie naît de l’envie (Kimpala). Le mukongo est très porté à ce vice, et il le sait : « nous autres, bacongo, nous sommes très envieux ». C’est une excuse courante. Qu’est-ce qui excite l’envie ? La préférence donnée à un autre, la prospérité d’autrui. Ses femmes sont fécondes, ses enfants grandissent sans accidents ; son petit bétail se multiplie ; ses plantations sont belles ; ses chasses sont heureuses ? Alors le coeur des hommes se retourne à son égard. Leurs yeux ne sont plus doux. Dans l’intime du coeur, ils trament contre lui. Aussi pendant la nuit l’homme prospère a-t-il des songes affreux. Il se voit vidé de lui-même par le ndoki. Bientôt cet homme devient morose ; son corps est brisé. Alors il s’en va consulter des féticheurs aux nkisi réputés. Dans les chemins on le voit marcher prudemment, car l’envie y cache des herbes qui provoquent des éruptions douloureuses, et des épines qui blessent horriblement. S’il rencontre un objet dont il ignore la provenance, ce ne peut être qu’un piège de l’ennemi. Araignées, crapauds, serpents, autant d’êtres malfaisants au service de l’envie. Les termites même, quand elles s’attaquent à sa couchette, sont un mauvais présage. L’envie a tant de moyens d’atteindre ses victimes. Elle peut se faire initier à tous les secrets de la kindoki chez quelque vieux nganga à la tête blanchie dans la pratique des maléfices ; une fois instruit, il est loisible à l’envieux de se transformer en crapaud, puce, araignée, et attaquer ainsi sa victime. Il a encore la faculté de se métamorphoser en boa, léopard, crocodile. Tout le monde sait cela. Des féticheurs ont des nkisi ad hoc ... Voilà ce que croit le mukongo au sujet de l’envie, le vice le plus exécrable qui soit.

R.P. VAN WING, Etudes Bacongo, Religion et Magie, 1921

Lexique : nkisi = fétiches ; ndoki = sorcier ; mukongo = un congolais ; nganga = féticheur

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J'ai résumé le système bacongo d'explication du malheur dans le schéma ci-après:

Le malheur, la sorcellerie et l’envie

a. Dans l'esprit du mukongo, seule la sorcellerie permet d’échapper à la loi commune (la misère).
b. Toute réussite excédant la norme est attribuée à la sorcellerie.
c. L’homme prospère excite l’envie du prochain.
d. Malédictions et sortilèges.
e. Victimes de la sorcellerie, "mangés" par les bandoki, minés par les sorts et les malédictions
f. Les envieux accusent l’homme prospère (ou un rival, un ennemi…) de sorcellerie
g. Exécution ou bannissement du sorcier présumé ; graves disputes pouvant conduire à la segmentation du lignage.

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En résumé, l'ordre magico-religieux bacongo peut être compris du point de vue du mukongo de base. Celui-ci a de bonnes raisons de croire ce qu'il croit et de faire ce qu'il fait.

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Le problème est évidemment que les actions magiques sont généralement inefficaces. Dans ces conditions, comment expliquer qu’elles perdurent ? La réponse se trouve chez Durkheim qui, dans "Les formes élémentaires de la vie religieuse" (1912), « reconstruit de façon convaincante ce qui se passe dans la tête du primitif. Au lieu d’y placer une logique tout à fait étrangère à la nôtre, il y place la même logique, et montre que les croyances magiques ont la même origine que les nôtres. En un mot, il nous les rend compréhensibles » (Raymond Boudon, Etude sur les sociologues classiques).

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Durkheim observe d'abord que nos savants eux-mêmes conservent souvent leur confiance à une théorie contredite par les faits. Et ils ont de bonnes raisons pour cela : "Quand une loi scientifique a pour elle l’autorité d’expériences nombreuses et variées, il est contraire à toute méthode d’y renoncer trop facilement sur la découverte d’un fait qui paraît la contredire. Encore faut-il être sûr que ce fait ne comporte qu’une seule interprétation et qu’il n’est pas possible d’en rendre compte sans abandonner la proposition qu’il semble informer. Or l’Australien ne procède par autrement quand il attribue l’insuccès d’un Intichiuma à quelque maléfice..." Les rituels n’ont pas été accomplis comme il fallait ; les dieux ou les ancêtres étaient de mauvaise humeur ce jour-là ; des interférences sont venues perturber l’expérience, etc.

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D'un autre côté, on ne peut renoncer à une théorie que si l'on dispose d’une théorie alternative. Or, dans les sociétés traditionnelles, le marché des théories n’est pas très actif et les interprétations du monde n’évoluent guère… A contrario, la mondialisation met les populations aborigènes brutalement en contact avec de nouveaux paradigmes, religieux ou scientifiques. Au 17ème siècle, quand les missionnaires capucins s’installèrent dans le Royaume de Kongo, ils virent affluer des mères implorant qu’on donne le baptême à leurs enfants malades (tombola mwana, ie. donner la chance à l’enfant). Aujourd’hui, les mères du pays Kongo fréquentent aussi bien le dispensaire que le féticheur, les sectes prophétiques, l’Eglise ou le Temple.

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Le problème de notre primitif originel est encore compliqué du fait que la réalité semble parfois donner raison à des croyances fausses. Durkheim observe ainsi que les rituels destinés à faire tomber la pluie sont précisément effectués à l’époque où elle a plus de chances de tomber: "Comme les rites, surtout ceux qui sont périodiques, ne demandent rien d’autre à la nature que de suivre son cours régulier, il n’est pas surprenant que, le plus souvent, elle ait l’air de leur obéir."

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Chez nous, il arrive fréquemment que les malades atteints du zona aillent consulter un guérisseur. Ils ont de bonnes raisons pour cela. Le zona est une maladie que la médecine soigne mal. Or, les guérisseurs obtiennent apparemment de bons résultats. En réalité, le zona passe généralement tout seul au bout de deux semaines. Or, le malade type consulte le médecin quand les démangeaisons deviennent intolérables, soit plusieurs jours après la survenue des premiers symptômes cutanés ; le problème persistant, il se tourne vers le guérisseur. Mais la maladie est alors en phase terminale... Aussi le patient impute-t-il sa guérison à l'action magique du guérisseur...

16 sept. 2006

La croissance et la richesse des nations


Dans les classes de lycée des séries ES, on enseigne que le PIB par habitant est un indicateur très imparfait du niveau de développement. En particulier, son évolution à long terme renseignerait mal sur la plupart des dimensions essentielles du développement humain, comme l’accès aux soins, à l’éducation, à un environnement sain, aux libertés personnelles et publiques, à la sécurité économique. Il reste que la corrélation du PIB par hab. avec chacune de ces dimensions est très élevée. En réalité, la principale limite de cet indicateur est ailleurs : les statistiques historiques de PIB par habitant sous-estiment considérablement l'augmentation réelle du niveau de vie. C'est ce que montrent brillament les textes et documents suivants (librement adaptés et traduits par moi).
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En comparaison du luxe extravagant des grands de ce monde, l’ordinaire d’un journalier paraît bien misérable ; pourtant, il est fort possible que l'ordinaire d'un prince d'Europe soit moins éloigné de celui d'un paysan frugal et laborieux, que l'ordinaire de ce dernier ne l’est de celui de la plupart des rois d’Afrique Noire, par ailleurs maîtres absolus de dizaines de milliers de vies.
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Adam Smith, Richesse et pauvreté des nations, 1776
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Il est manifeste que nous sous-estimons grossièrement l’ampleur de la croissance économique du 20ème siècle. Considérez le Montgomery Ward Catalog de 1895 – alors le plus important catalogue de vente par correspondance aux Etats-Unis.
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Si l’on extrait un échantillon représentatif de biens et calcule la moyenne géométrique des prix réels, on découvre que le travailleur moyen peut en 1997 acheter 6 fois plus de biens qu’en 1895. On obtient un résultat semblable à partir des statistiques historiques mesurant la croissance du PIB par travailleur : 66 000 $ vs 12 000 $ aux prix de 1995.
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Mais la Statistique Historique et le Montgomery Ward Catalog nous disent seulement ce qu’on pourrait obtenir aujourd’hui en affectant notre revenu aux biens et services qui existaient un siècle plus tôt. Or, bien des choses que nous produisons et consommons de nos jours n’existaient pas à l’époque !

Aussi, essayez d’y réfléchir deux minutes : quelle valeur accorderiez-vous à l’élévation de nos possibilités technologiques - la capacité à produire, non les mêmes biens toujours moins cher, mais de nouveau types de biens et de services ? eg, le chauffage central, l’éclairage électrique, la machine à laver, la radio, le téléphone, la télévision, la photocopieuse, l’ordinateur, l’automobile, l’aéroplane, etc. ?

Looking Backward, un roman d’Edward Bellamy écrit dans les années 1890s, nous en donne une bonne idée. Le héro se trouve brutalement précipité en l’an 2000. A un moment donné, comme son hôte lui demande : "Voulez-vous écouter un peu de musique ?", il s’attend à le voir s’installer au piano. C’est qu’à l’époque, pour écouter de la musique à la demande, il fallait disposer d’un piano à proximité, et de quelqu’un pour en jouer. Fantaisie qui eut coûté, en ce temps là, une pleine année de salaire au travailleur américain moyen, sans préjudice des leçons pour en jouer.

Depuis, le prix réel d’un piano Steinway a baissé de moitié, représentant tout de même 1 100 heures de travail d’un travailleur moyen. Mais si ce qui vous importe est moins le piano en lui-même que la possibilité d’écouter de la musique, il n’en coûte plus aujourd’hui que 250 $, soit 10 heures de travail en moyenne : le prix d’une bonne chaîne Hifi, avec un tuner ! Par conséquent, si l’on veut mesurer la croissance du niveau de vie, doit-on s’en tenir à la baisse de moitié du prix réel du piano ? Ou bien doit-on plutôt prendre en compte la division par 240 du prix qu’il en coûte pour écouter de la musique ?

Ecoutons la suite. Le narrateur est stupéfait de découvrir la pièce immédiatement "emplie de musique". Il s’extasie : "Si nous pouvions distribuer de la musique à domicile, parfaite en qualité, illimitée en quantité, adaptée au goût de chacun, qu'on lancerait et stopperait à volonté, nous aurions atteint aux limites du bonheur". Pour Edward Bellamy, des hauts parleurs diffusant, sur commande et par téléphone, la musique d'un orchestre représentaient "the limit of human felicity" !

Aujourd’hui, il ne viendrait à l’idée de personne de rendre grâces chaque jour à notre lecteur de CD ou à notre collection de disques. Nous n’avons pas le sentiment qu’ils nous aient mené jusqu’aux "limites de la félicité humaine" !

Il ne fait donc aucun doute que les statistiques historiques sous-estiment grandement l’ampleur de la croissance économique au 20ème siècle. Le fait est que si l’on restreignait ma consommation aux seuls biens que l’on savait produire en 1895, je serai très, très mécontent... Je regretterais d'abord la médecine d'aujourd'hui : songez que Franklin D. Roosevelt a été victime de la polio, et que Nathan M. Rothschild, l’homme le plus riche du monde dans la première moitié du 19ème siècle, est mort d'une scepticémie (cf. infra). Ensuite, le confort : l’électricité, le chauffage central, etc. Enfin, l’information : radio, télévision, hi-fi, ordinateurs, internet..., rien de tout cela n’existait en 1890... à aucun prix.

Source : Slouching toward Utopia, le cours d’histoire économique de Bradford De Long, Berkeley
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Exemple 1. Le cas de Nathan Rothshild

En juin 1836, Nathan Rothschild quitte Londres pour Francfort où il doit assister au mariage de son fils Lionel et de sa nièce Charlotte... Nathan est probablement alors l’homme le plus riche du monde... et il va sans dire qu’il a les moyens de s’offrir tout ce qu’il veut. Agé de cinquante-neuf ans, c’est un individu en bonne santé bien qu’un peu corpulent, une force de la nature, un bourreau de travail au tempérament indomptable.

Cependant, à son départ de Londres, il souffre d’une inflammation au bas du dos... En dépit du traitement médical, le mal s’infecte et devient douloureux. Qu’importe ? Nathan quitte la chambre et assiste au mariage. ... Malgré ses souffrances, il continue à gérer ses affaires et à dicter ses instructions à son épouse. Entre-temps, on fait venir de Londres le Dr Travers, célèbre praticien, et, devant son impuissance à soigner le mal, on appelle un éminent chirurgien allemand, probablement pour pratiquer une incision et nettoyer la plaie. Rien n’y fait, l’infection gagne et, le 28 juillet 1836, Nathan meurt... probablement d’une septicémie à staphylocoques ou à streptocoques - ce qu’on appelait alors empoisonnement du sang...
Tout cela se passait avant l’avènement de la théorie microbienne... Produits bactéricides et, a fortiori, antibiotiques étaient inconnus. C’est ainsi que l’homme qui pouvait tout s’offrir mourut d’une banale infection qui ne poserait aucun problème aujourd’hui, pour peu que la personne malade se rende chez un médecin, à l’hôpital, ou même dans une pharmacie.

Source : David LANDES, Richesse et pauvreté des Nations, Albin Michel 2000
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Exemple 2. Le cas de l’éclairage

Pour mesurer l’évolution du niveau de vie (le PIB réel par habitant), l’Insee déflate le PIB nominal, i.e. divise ce dernier par l’indice des prix. Or, l’indice des prix officiel prend très mal en compte certains types de biens. Par exemple, l’Insee mesure correctement l’évolution du prix de l’éclairage électrique tarifé par EDF, mais pas l’évolution du prix de l’éclairage depuis le temps de la lampe à huile. Partant, les statistiques historiques sont impuissantes à rendre compte de la formidable baisse du prix de l’éclairage survenue depuis la fin du 19ème siècle (cf. graph.).

A titre d’exemple, une ampoule de 100 watts qui resterait allumée 3 heures chaque soir émettrait en une année la même quantité de lumière que 17 000 chandelles il y a deux siècles. Pour le travailleur moyen de 1900, cela eut représenté la valeur de 1000 heures de travail (achat des bougies) ; contre 10 minutes aujourd’hui (facture d’électricité).
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Note : on appelle lumen l’unité de lumière produite par une source quelconque. Ainsi une bougie émet 13 lumens, une ampoule de 100 watts émet 1200 lumens.
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Source: William NORDHAUS, Do real-output and real-wage measures capture reality ? The history of lightning suggest not, Juin 1994, Cowles Foundation, Yale University
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Exemple 3. Le Viagra et la richesse des nations
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Cette année, des hommes vont pouvoir acheter pour un prix abordable quelque chose dont ils ont grand besoin, ce qu’ils n’auraient pu faire l’année passée... à aucun prix. Dans la mesure où certains payaient alors beaucoup plus cher pour des thérapies beaucoup moins efficaces, leur niveau de vie (leur pouvoir d’achat) et leur qualité de vie se sont considérablement accrus suite à l’introduction du Viagra.

Las ! cela n’apparaît pas dans les chiffres du PNB réel. Certes, le Viagra intègrera dès l’an prochain l’indice des prix et toute baisse de son prix contribuera à élever le PNB réel, mais à aucun moment les Comptes Nationaux ne saisiront l’essentiel de l’effet Viagra : les conséquences en termes de bien être de l’apparition ex nihilo du Viagra.

Pour saisir cet effet, il faudrait que les statisticiens s’enquièrent auprès des usagers du Viagra : « combien auriez-vous été prêt à dépenser l’an dernier (quand le Viagra n’existait pas) pour être aussi satisfait que vous l’êtes à présent ? » Réponse à laquelle il est évidemment bien difficile de répondre.

L’incapacité à quantifier l’effet sur le niveau de vie de l’apparition de nouveaux produits rend problématique les comparaisons de niveau de vie dans le temps. Officiellement, le revenu réel d’une famille américaine était en 1996 à peine plus élevé qu’en 1973 ; en réalité, cette même famille serait extrêmement déçue si elle devait revenir aux standarts de 1973 : c’était avant le magnétoscope, la parabole, le micro-ondes, l’Internet, les guichets automatiques dans les banques, etc...

Ainsi, les statistiques économiques sous-estiment considérablement les progrès du niveau de vie.

Source : Paul Krugman, extrait d'une chronique parue dans le NYT

10 sept. 2006

Economie et populisme

Dans les milieux libéraux, il est de bon ton d'imputer à l'inculture économique des français leur résistance aux réformes et la sclérose économique qui en résulte. Je souhaite bon courage et bonne chance à notre ministre de l'économie qui veut modifier la culture économique en France, et partage plutôt sur ce sujet l'opinion du grand économiste Frank Knight. Le 25 décembre 1950, dans sa conférence d'ouverture du Congrès de l'Association Américaine d'Economie (cf. ci-après), le fondateur de l'Ecole de Chicago laissait entendre qu'il ne fallait pas trop compter sur l'éducation pour développer l'intelligence économique et sociale de la population. Quand bien même tous les jeunes français recevraient à l'école une formation économique, les facilités et les séductions du populisme continueraient à s'exercer... Y compris parmi les formateurs !

Et pourtant, la crédibilité des démagogues est faible dans nos démocraties. Soucieux de ne pas faire des promesses qu'ils ne pourraient tenir, les hommes politiques responsables s'en remettent aux économistes pour définir l'espace des possibles. La fonction de ces derniers serait alors la suivante : "to serve as an antidote to the poison being disseminated by other social scientists, even economists"...

Voilà pourquoi nos grands partis de gouvernement sont tous plus ou moins immunisés contre l'aventurisme. Au grand dam des intellectuels populistes qui, non content de haïr notre économie libérale, haïssent tout autant notre démocratie libérale : "Alors que les gens sont anti-libéraux à 60 %, ce sont toujours des libéraux qui gouvernent. Il y a donc un problème avec cette démocratie, vous aurez toujours, en gros, la même politique quoi que vous votiez". (Bernard Cassen, alors président de l'Attac, Débats au Cercle Gramsci, 21 nov. 1997)
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The role of principles in Economics and Politics
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FRANK H. KNIGHT
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Presidential Address delivered at the 63rd Annual Meeting of the American Economic Association, Chicago, December 25, 1950. American Economic Review, 41, March 1951 - Reprint in Selected Essays, vol. 2, Edited by Ross B. Emmett, Chicago UP, 1999 (extraits)

It is hard to believe in the utility of trying to teach what men refuse to learn or even seriously listen to. What point is there in propagating sound economic principles if the electorate is set to have the country run on the principle that the objective in trade is to get rid of as much as possible and get as little as possible in return ? If they will not see that imports are either paid for by exports, as a method of producing the imported goods more efficiently, or else are received for nothing ? Or if they hold that economy consists in having as many workers as possible assigned to a given task instead of the fewest who are able to perform it ? ... Can there be any use in explaining, if it is needful to explain, that fixing a price below the free-market level will create a shortage and one above it a surplus ? But the public oh's and ah's and yips and yaps at the shortage of residential housing and surpluses of eggs and potatoes as if these things presented problems — any more than getting one's footgear soiled by deliberately walking in the mud. And let me observe that rent-freezing for example, occurs not at all merely because tenants have more votes than landlords. It reflects a state of mind, a mode of reasoning, even more discouraging than blindness through self-interest — like protectionism among our Middle Western farmers. One must grant that some critics of rationalistic economics seem to have something in their contention that theories based on the assumption that men are reasoning beings run contrary to facts. (…)

If free society is to exist, the electorate must be informed, and must have and use economic and political intelligence, and of course possess the moral qualities actually needful. ... For help as to intelligence, we now instinctively turn to institutional education. This can certainly impart information, up to varying individual limits, and schools have also been successful enough in increasing knowledge... But does education make people intelligent ? As to certain "intellectual skills" no doubt it does... But as to good sense, the "gumption" required to select and reject between sound measures and crude economic nostrums such as I mentioned at the outset, the arbitrary interference with freedom of trade, fixing prices by fiat, and preaching revolution, the evidence is not encouraging. The "smart" and the educated seem to fall for these as readily as the man-in-the-street. Indeed it often appears that the result of costly training is to make people more ingenious in thinking up and defending indefensible theories. The crackpots of all kinds and degrees are not recruited from the dumbbell or ignoramus classes…