24 avr. 2006

Et leurs enfants après eux

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Louons maintenant les grands hommes, et nos pères qui nous ont engendrés. (...) Il en est parmi eux qui ont laissé un nom après eux, afin que soient rapportées leurs louanges, et il y en a dont le souvenir ne s'est pas perpétué ; qui périrent, comme s’ils n’avaient jamais été ; et sont devenus comme s'ils n’étaient jamais nés ; et leurs enfants après eux.
L’Ecclésiastique

1936: Louons maintenant les grands hommes

La revue américaine Fortune envoie le journaliste James Agee faire un reportage sur la condition des métayers de coton en Alabama. Il est accompagné du photographe Walker Evans qui travaille pour la Farm Security Administration, dont le but est de montrer les conséquences de la dépression et d’ainsi promouvoir le New Deal de Roosevelt.

Margaret Ricketts à 20 ans (photo: Walker Evans)


« Margaret rêve d'un mari, d'une terre fertile, des dames qui le long de promenades se font un signe de tête. »

« On parle des enfants Ricketts en termes péjoratifs (...) Leurs vêtements et leurs chaussures font d'eux la risée de la plupart des enfants. Ils viennent d'une famille marquée : pauvre même parmi les pauvres Blancs, et qu'on regarde de haut. (…) Les deux filles semblent marquées pour subir incompréhension et mauvais traitements, à un point d'une cruauté mal imaginable ».

James Agee, Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes, Terre Humaine.

1986: Et leurs enfants après eux

Cinquante ans après, la revue Fortune demande au reporter Dale Maharidge et au photographe Mickael Williamson de retourner sur les lieux. Celui-ci montre « comment les gens changent et d'autres pas. Comment certains ont persévéré pour finir en contemplant leurs mains usées par toute une vie de labeur, sans comprendre ce qui leur est arrivé... ».
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Margaret Ricketts, à 70 ans (photo: Mickael Williamson)


« Margaret vient à notre rencontre. Les gencives brillantes parsemées de chicots noirs, pieds nus, les ongles fendus et déchiquetés, un doigt dans le nez... Dans la chambre de son fils, à côté du lit posé sur des cageots, une bassine pleine de liquide, de l'urine. Il n'y a pas de sanitaires... La salle à manger comprend un poêle à bois, seule source de chaleur. A côté, une télévision couleurs, des fleurs en plastique couvertes de poussière, des fioles de médicaments... Sur les murs, sept portraits de Jésus et les photos faites par Walker Evans de ses parents. Margaret et son fils, qui vivent totalement reclus, n'ont jamais eu une « bonne vie ». Parlant de sa condition elle dit : "Je suis riche-pauvre. J'ai mon fils. J'ai ma Bible. Je n'ai besoin de rien d'autre". » (traduction et photo parues autrefois dans L'Autre Journal).

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Nb : toutes les photos d'Evans pour la FSA (not. celles publiées dans Louons maintenant les grands hommes) sont disponibles ici. En 2005, un journaliste de Fortune est revenu sur les lieux : cf. son reportage.

22 avr. 2006

Une nouvelle religion à l'Ecole: l'Education à l'Environnement

L'Education Nationale se propose de "développer la responsabilité des élèves" avec notamment "l’éducation à l’environnement pour un développement durable", désormais généralisée dans tous les niveaux d'enseignement. C'est l'objet d'une circulaire du 15 avril 2005, parue dans le BOEN du 5 Mai, en application de La Charte de l’environnement, intégrée à la Constitution depuis le 1er Mars 2005 :

"Depuis la rentrée 2004, l’éducation à l’environnement pour un développement durable fait partie intégrante de la formation initiale de tous les élèves, de la maternelle à la terminale, comme le précise la circulaire n° 2004-110 du 8 juillet 2004. L’étude de l’environnement dans la perspective du développement durable doit amener tous les élèves à prendre conscience aussi bien des phénomènes naturels que des phénomènes de société qui interagissent. Cette éducation ne constitue nullement une nouvelle discipline mais doit s’ancrer dans les programmes des disciplines existantes et croiser leurs approches pour prendre en compte les dimensions environnementales, économiques et sociales. Les équipes pédagogiques veilleront à coordonner leurs interventions pour offrir aux élèves un parcours progressif et adapté à leur âge d’acquisition des notions, compétences et comportements liés à cette éducation. La Charte de l’environnement, intégrée à la Constitution (révision du 1er mars 2005), doit être présentée aux élèves des lycées."

Mais sous couvert d'éducation à l'environnement, c'est à un endoctrinement de masse auquel on va sans aucun doute assister. Les froides analyses des scientifiques et des économistes ne pèseront pas lourds devant les bons sentiments. Par exemple, combien d'enseignants expliqueront à leurs élèves que le réchauffement climatique n'a pas que des inconvénients, ou que la lutte contre le réchauffement climatique n'a pas que des avantages... ou que les prédictions apocalyptiques des écologistes sont toujours démenties par les faits (cf. par exemple ce qu'il faut penser de la théorie du Peak dans The Economist de la semaine ; cf. aussi ma traduction d'un article formidable de Bjorn Lomborg dans The Economist).
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Pour se faire une bonne idée de la gravité du problème, je renvoie au remarquable texte ci-dessous.


Extraits du dernier chapitre du livre de Steven Landsburg: The Armchair economist – Economics & everyday life, Free Press 1993

WHY I AM NOT AN ENVIRONMENTALIST
The Science of Economics Versus the Religion of Ecology

At the age of four, my daughter earned her second diploma. When she was two, she graduated with the highest possible honors from the Toddler Room at her nursery school in Colorado. Two years later she graduated from the preschool of the Jewish Community Center, where she matriculated on our return to New York State.

At the graduation ceremony, titled Friends of the Earth, I was lectured by four- and five-year-olds on the importance of safe energy sources, mass transportation, and recycling. The recurring mantra was "With privilege comes responsibility" as in "With the privilege of living on this planet comes the responsibility to care for it." Of course, Thomas Jefferson thought that life on this planet was more an inalienable right than a privilege, but then he had never been to preschool.

I'd heard some of this from my daughter before and had gotten used to the idea that she needed a little deprogramming from time to time. But as I listened to the rote repetition of a political agenda from children not old enough to read, I decided it was time for a word with the teacher. She wanted to know which specific points in the catechism I found objectionable. I declined to answer. As environmentalism becomes increasingly like an intrusive state religion, we dissenters become increasingly prickly about suggestions that we suffer from some kind of aberration.

The naive environmentalism of my daughter's preschool is a force-fed pot pourri of myth, superstition, and ritual that has much in common with the least reputable varieties of religious Fundamentalism. The antidote to bad religion is good science. The antidote to astrology is the scientific method, the antidote to naive creationism is evolutionary biology, and the antidote to naive environmentalism is economics.

Economics is the science of competing preferences. Environmentalism goes beyond science when it elevates matters of preference to matters of morality. A proposal to pave a wilderness and put up a parking lot is an occasion for conflict between those who prefer wilderness and those who prefer convenient parking. In the ensuing struggle, each side attempts to impose its preferences by manipulating the political and economic systems. Because one side must win and one side must lose, the battle is hard-fought and sometimes bitter. All of this is to be expected.

But in the 25 years since the first Earth Day, a new and ugly element has emerged in the form of one side's conviction that its preferences are Right and the other side's are Wrong. The science of economics shuns such moral posturing; the religion of environmentalism embraces it.

Economics forces us to confront a fundamental symmetry. The conflict arises because each side wants to allocate the same resource in a different way : Jack wants his woodland at the expense of Jill's parking space and Jill wants her parking space at the expense of Jack's woodland. That formulation is morally neutral and should serve as a warning against assigning exalted moral status to either Jack or Jill.

The symmetries run deeper. Environmentalists claim that wilderness should take precedence over parking because a decision to pave is "irrevocable." Of course they are right, but they overlook the fact that a decision not to pave is equally irrevocable. Unless we pave today, my opportunity to park tomorrow is lost as irretrievably as tomorrow itself will be lost. The ability to park in a more distant future might be a quite inadequate substitute for that lost opportunity.

A variation on the environmentalist theme is that we owe the wilderness option not to ourselves but to future generations. But do we have any reason to think that future generations will prefer inheriting the wilderness to inheriting the profits from the parking lot? That is one of the first questions that would be raised in any honest scientific inquiry. (My friend Alan Stockman has made a related point. There seems to be general agreement that it is better to transfer income from the relatively rich to the relatively poor than vice versa. It seems odd then to ask present-day Americans to make sacrifices for the benefit of future generations who will almost surely be richer than we are.)

Another variation is that the parking lot's developer is motivated by profits, not preferences. To this there are two replies. First, the developer's profits are generated by his customers' preferences; the ultimate conflict is not with the developer but with those who prefer to park. Second, the implication of the argument is that a preference for a profit is somehow morally inferior to a preference for a wilderness, which is just the sort of posturing that the argument was designed to avoid.

It seems to me that the "irrevocability" argument, the "future generations" argument, and the "preferences not profits" argument all rely on false distinctions that wither before honest scrutiny. Why, then, do some environmentalists repeat these arguments? Perhaps honest scrutiny is simply not a part of their agenda. In many cases, they begin with the postulate that they hold the moral high ground, and conclude that they are thereby licensed to disseminate intellectually dishonest propaganda as long as it serves the higher purpose of winning converts to the cause.

The hallmark of science is a commitment to follow arguments to their logical conclusions; the hallmark of certain kinds of religion is a slick appeal to logic followed by a hasty retreat if it points in an unexpected direction. Environmentalists can quote reams of statistics on the importance of trees and then jump to the conclusion that recycling paper is a good idea. But the opposite conclusion makes equal sense. I am sure that if we found a way to recycle beef, the population of cattle would go down, not up. If you want ranchers to keep a lot of cattle, you should eat a lot of beef. Recycling paper eliminates the incentive for paper companies to plant more trees and can cause forests to shrink. If you want large forests, your best strategy might be to use paper as wastefully as possible — or lobby for subsidies to the logging industry. Mention this to an environmentalist. My own experience is that you will be met with some equivalent of the beatific smile of a door-to-door evangelist stumped by an unexpected challenge, but secure in his grasp of Divine Revelation.

This suggests that environmentalists — at least the ones I have met — have no real interest in maintaining the tree population. If they did, they would seriously inquire into the long-term effects of recycling. I suspect that they don't want to do that because their real concern is with the ritual of recycling itself, not with its consequences. The underlying need to sacrifice, and to compel others to sacrifice, is a fundamentally religious impulse.

Environmentalists call on us to ban carcinogenic pesticides. They choose to overlook the consequence that when pesticides are banned, fruits and vegetables become more expensive, people eat fewer of them, and cancer rates consequently rise. If they really wanted to reduce cancer rates, they would weigh this effect in the balance.

Environmentalism has its apocalyptic side. Species extinctions, we are told, have consequences that are entirely unpredictable, making them too dangerous to risk. But unpredictability cuts both ways. One lesson of economics is that the less we know, the more useful it is to experiment. If we are completely ignorant about the effects of extinction, we can pick up a lot of valuable knowledge by wiping out a few species to see what happens. I doubt that scientists really are completely ignorant in this area; what interests me is the environmentalists' willingness to plead complete ignorance when it suits their purposes and to retreat when confronted with an unexpected consequence of their own position.

In October 1992 an entirely new species of monkey was discovered in the Amazon rain forest and touted in the news media as a case study in why the rain forests must be preserved. My own response was rather in the opposite direction. I lived a long time without knowing about this monkey and never missed it. Its discovery didn't enrich my life, and if it had gone extinct without ever being discovered, I doubt that I would have missed very much.

There are other species I care more about, maybe because I have fond memories of them from the zoo or from childhood storybooks. Lions, for example. I would be sorry to see lions disappear, to the point where I might be willing to pay up to about $50 a year to preserve them. I don't think I'd pay much more than that. If lions mean less to you than they do to me, I accept our difference and will not condemn you as a sinner. If they mean more to you than to me, I hope you will extend the same courtesy.

In the current political climate, it is frequently taken as an axiom that the U.S. government should concern itself with the welfare of Americans first; it is also frequently taken as an axiom that air pollution is always and everywhere a bad thing. You might, then, have expected a general chorus of approval when the chief economist of the World Bank suggested that it might be a good thing to relocate high-pollution industries to Third World countries. To most economists, this is a self-evident opportunity to make not just Americans but everybody better off. People in wealthy countries can afford to sacrifice some income for the luxury of cleaner air; people in poorer countries are happy to breathe inferior air in exchange for the opportunity to improve their incomes. But when the bank economist's observation was leaked to the media, parts of the environmental community went ballistic. To them, pollution is a form of sin. They seek not to improve our welfare, but to save our souls.

There is a pattern here. Suggesting an actual solution to an environmental problem is a poor way to impress an environmentalist, unless your solution happens to feed his sense of moral superiority. Subsidies to logging, the use of pesticides, planned extinctions, and exporting pollution to Mexico are outside the catechism; subsidies to mass transportation, the use of catalytic converters, planned fuel economy standards, and exporting industry from the Pacific Northwest are part of the infallible doctrine. Solutions seem to fall into one category or the other not according to their actual utility but according to their consistency with environmentalist dogma. (...)

Like other coercive ideologies, environmentalism targets children specifically. After my daughter progressed from preschool to kindergarten, her teachers taught her to conserve resources by rinsing out her paper cup instead of discarding it. I explained to her that time is also a valuable resource, and it might be worth sacrificing some cups to save some time. Her teachers taught her that mass transportation is good because it saves energy. I explained to her that it might be worth sacrificing some energy in exchange for the comfort of a private car. Her teachers taught her to recycle paper so that wilderness is not converted to landfill space. I explained to her that it might be worth sacrificing some wilderness in exchange for the luxury of not having to sort your trash. In each case, her five-year-old mind had no difficulty grasping the point. I fear that after a few more years of indoctrination, she will be as uncomprehending as her teachers.

In their assault on the minds of children, the most reprehensible tactic of environmental extremists is to recast every challenge to their orthodoxy as a battle between Good and Evil. The Saturday morning cartoon shows depict wicked polluters who pollute for the sake of polluting, not because polluting is a necessary by-product of some useful activity. That perpetuates a damnable lie. American political tradition does not look kindly on those who advance their agendas by smearing the character of their opponents. That tradition should be upheld with singular urgency when the intended audience consists of children. At long last, have the environmentalists no decency ?

Economics in the narrowest sense is a science free of values. But economics is also a way of thinking, with an influence on its practitioners that transcends the demands of formal logic. With the diversity of human interests as its subject matter, the discipline of economics is fertile ground for the growth of values like tolerance and pluralism. In my experience, economists are extraordinary in their openness to alternative preferences, life-styles, and opinions. Judgmental clichés like "the work ethic" and the "virtue of thrift" are utterly foreign to the vocabulary of economics. Our job is to understand human behavior, and understanding is not far distant from respect.

Following our graduation day confrontation, I sent my daughter's teacher a letter explaining why I had declined her invitation to engage in theological debate. Some of the opinions in that letter are more personal than professional. But the letter is above all a plea for the level of tolerance that economists routinely grant and expect in return. Therefore I will indulge myself by reproducing it, as an example of how the economic way of thinking has shaped one economist's thoughts.

Dear Rebecca,

When we lived in Colorado, Cayley was the only Jewish child in her class. There were also a few Moslems. Occasionally, and especially around Christmas time, the teachers forgot about this diversity and made remarks that were appropriate only for the Christian children. These remarks came rarely, and were easily counteracted at home with explanations that different people believe different things, so we chose not to say anything at first. We changed our minds when we overheard a teacher telling a group of children that if Santa didn't come to your house, it meant you were a very bad child; this was within earshot of an Islamic child who certainly was not going to get a visit from Santa. At that point, we decided to share our concerns with the teachers. They were genuinely apologetic and there were no more incidents. I have no doubt that the teachers were good and honest people who had no intent to indoctrinate, only a certain naiveté derived from a provincial upbringing.

Perhaps that same sort of honest naiveté is what underlies the problems we've had at the JCC this year. Just as Cayley's teachers in Colorado were honestly oblivious to the fact that there is diversity in religion, it may be that her teachers at the JCC have been honestly oblivious to the fact that there is diversity in politics.

Let me then make that diversity clear. We are not environmentalists. We ardently oppose environmentalists. We consider environmentalism a form of mass hysteria akin to Islamic fundamentalism or the War on Drugs. We do not recycle. We teach our daughter not to recycle. We teach her that people who try to convince her to recycle, or who try to force her to recycle, are intruding on her rights.

The preceding paragraph is intended to serve the same purpose as announcing to Cayley's Colorado teachers that we are not Christians. Some of them had never been aware of knowing anybody who was not a Christian, but they adjusted pretty quickly. Once the Colorado teachers understood that we and a few other families did not subscribe to the beliefs that they were propagating, they instantly apologized and stopped. Nobody asked me what exactly it was about Christianity that I disagreed with; they simply recognized that they were unlikely to change our views on the subject, had no business trying to change our views on the subject, and certainly had no business inculcating our child with opposite views.

I contrast this with your reaction when I confronted you at the preschool graduation. You wanted to know my specific disagreements with what you had taught my child to say I reject your right to ask that question. The entire program of environmentalism is as foreign to us as the doctrine of Christianity. I was not about to engage in detailed theological debate with Cayley's Colorado teachers and they would not have had the audacity to ask me to. I simply asked them to lay off the subject completely, they recognized the legitimacy of my request, and the subject was closed.

I view the current situation as far more serious than what we encountered in Colorado for several reasons. First, in Colorado we were dealing with a few isolated remarks here and there, whereas at the JCC we have been dealing with a systematic attempt to inculcate a doctrine and to quite literally put words in children's mouths. Second, I do not sense on your part any acknowledgement that there may be people in the world who do not share your views. Third, I am frankly a lot more worried about my daughter's becoming an environmentalist than about her becoming a Christian. Fourth, we face no current threat of having Christianity imposed on us by petty tyrants; the same can not be said of environmentalism. My county government never tried to send me a New Testament, but it did send me a recycling bin.
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Although I have vowed not to get into a discussion on the issues, let me respond to the one question you seemed to think was very important in our discussion: Do I agree that with privilege comes responsibility? The answer is no. I believe that responsibilities arise when one undertakes them voluntarily. I also believe that in the absence of explicit contracts, people who lecture other people on their "responsibilities" are almost always up to no good. I tell my daughter to be wary of such people — even when they are preschool teachers who have otherwise earned a lot of love.
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Sincerely,
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Steven Landsburg

18 avr. 2006

L’Etat-Providence et la Croissance

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Dans un ouvrage récent (*), l'historien de l'économie Peter Lindert montre comment l'Etat-Providence a pu se développer dans les nations occidentales, en Europe surtout, sans hypothéquer la croissance.

Jusqu'à présent, soutient-il, et contrairement aux prophéties lugubres de Malthus et Ricardo, l'Etat-Providence s’est avéré un « free lunch ». Les coûteux avantages sociaux, et les niveaux élevés de prélèvements sociaux qui en ont résulté, n'ont pas entravé la croissance. Comment est-ce possible ? La théorie économique et le bon sens ne suggèrent-ils pas que des impôts élevés et des revenus sociaux généreux réduisent l'entrepreneurship et la prise de risque, les incitations au travail, à l’épargne et à l'investissement ?

Lindert avance trois explications :

- primo, certaines dépenses sociales contribuent à la croissance (eg, les dépenses pour l'éducation) ;

- secundo, le mode de taxation adopté pour financer la redistribution a été progressivement adapté de façon à minimiser ses effets désincitatifs : ainsi, en Europe, les taux effectifs de taxation sont les plus élevés sur la consommation (en particulier sur l'alcool, le tabac, l'essence) ; les revenus de travail sont plus imposés que ceux du capital ; le taux maximum de l’impôt sur le revenu a été fortement réduit depuis vingt ans, ainsi que le taux de l’impôt sur les bénéfices des sociétés. Résultat : notre système de prélèvements obligatoires est relativement neutre pour la croissance, bon pour la santé, écologiquement friendly... et globalement dégressif !

Average Effective Tax Rates 1991-1997
versus the Social Transfer Share of GDP 1995

Source : Peter Lindert, op. cit.

- tertio, les effets désincitatifs de la redistribution ont un impact limité sur la croissance. Certes, un système de protection sociale généreux se paie d’un moindre taux d'emploi, mais cela affecte surtout les travailleurs les plus âgés et les moins qualifiés, ceux dont la contribution au revenu national est la plus modeste. Ensuite, les prestations sociales ont été progressivement modifiées pour préserver l’incitation à travailler : en France par exemple, l’allocation logement versée au Smicard est désormais plus élevée que celle versée au Rmiste, et certaines prestations sont temporairement maintenues quand le bénéficiaire retrouve un emploi. Enfin, un système d’impôt négatif (la prime pour l’emploi en France, l’Earned income tax credit aux USA) a été introduit un peu partout, qui tend à augmenter le revenu du travail relativement aux revenus d’assistance.

On peut toutefois disputer que l’Etat-Providence soit aujourd'hui un free lunch. Il n'est que de comparer le niveau de vie des américains avec celui des européens.

Source : Gilbert Cette et al.: Productivité horaire et PIB par tête aux États-Unis et en France (Banque de France, 2004)

En 2002, le niveau de vie des français (PIB pc en $ ppa) représente 73% de celui des américains, alors même que la productivité horaire des premiers est supérieure de 8% à celle des seconds (cf. tableau). Cela tient au fait que les français sont moins nombreux à travailler (leur taux d'emploi est inférieur de 12%) et travaillent moins longtemps (leur durée annuelle du travail est inférieure de 23%).

PIB/Population = Productivité horaire x durée du travail x Emploi/Population
Soit en Indices (base 100 = Etats-Unis) : 73 = 108 x 77 % x 88 %

Par delà une hypothétique préférence française pour le loisir (l'arbitrage travail/temps libre est décidé par le gouvernement !), force est de constater qu'en raison d'un Etat-Providence plus pesant, le travail est comparativement moins bien récompensé, et le non travail comparativement mieux rémunéré, en France qu'en Amérique. A l'évidence, ces faits sont de nature à expliquer, au moins en partie, le déclin relatif de l’Europe continentale depuis une douzaine d'années.
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Rapport au CAE, Politique économique et croissance en Europe, par Philippe Aghion et al. 2006


La faiblesse de la croissance en Europe est d'autant plus fâcheuse que l'Etat-Providence marche à la croissance, et qu'il va devoir rapidement s'adapter à un choc inédit : le papy-boom. Sans le grain à moudre de la croissance, l'Etat-Providence risque de devenir une foire d'empoigne, le lieu privilégié de la lutte de tous contre tous -- ou dans les mots de Bastiat, "la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde".

(*) Peter Lindert : "Growing Public: Social Spending and Economic Growth Since the Eighteenth Century”. Cambridge University Press, 2004. La plupart des données et une synthèse se trouvent sur le site de l'auteur.

10 avr. 2006

Conte bacongo

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Kingana ki bampangi bole - Les deux frères
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Une mère avait eu deux fils. On appelait l’aîné Na Zowa (le Nigaud), et le cadet Na Ngangu zi Kitangila (celui qui est habile pour compter).

Quand Na Ngangu zi Kitangila rencontrait son aîné, il ne manquait jamais de se moquer de lui : « Toi, grand sot, tu n'as ni chèvre, ni cochon ; aujourd'hui c'est pourtant la richesse qui fait l'homme. J'ai des chèvres, moi, j'ai des cochons, moi ! » C'est ainsi que, tous les jours, il se moquait de son aîné.

Jusqu'au jour où Na Ngangu zi Kitangila voulut se marier. Quand il se présenta à son futur beau-père, celui-ci lui fit cette demande :

- Très cher, voici de l’argent ; va-t-en avec cela m'acheter un cochon. Seulement, prend bien soin, lorsque tu achèteras la bête, de ne prendre ni un mâle... ni une femelle...

Na Ngangu zi Kitangila parcourut tous les marchés... mais il n'y trouva évidemment que des mâles et des femelles. En désespoir de cause, il réunit les anciens pour leur demander conseil :

- Voyez, vous autres, mon beau-père m'a donné cet ordre : Va, achète-moi un cochon, mais n'achète pas un mâle, n'achète pas non plus une femelle. Eh bien ! vous les anciens, comment ferai-je moi ?

Les anciens étaient perplexes : « Nous ne voyons pas trop comment tu t'en tireras ! » Il y eut cependant un tout vieux qui lui répondit :

- N'as-tu donc pas un frère aîné ?

- Si, si, j'ai mon grand frère, mais il est si niais, le pauvre !

- Eh ! Va donc l'interroger !

Alors, Na Ngangu zi Kitangila se rendit au village de son grand frère. Na Zowa était occupé à nettoyer ses bananiers. On l’envoya chercher.

Les deux frères se saluèrent. Na Ngangu zi Kitangila présenta du vin de palme, battit le kufi (1) et dit :

- Cette calebasse, c'est pour toi que je l'ai apportée : je suis venu te demander conseil.

Na Zowa accepta l’offre. Ils burent le vin de palme, puis Ngangu zi Kitangila exposa à son grand frère la raison de sa visite. Celui-ci lui fit alors cette réponse :

- Apporte une chèvre, née de l’année. Alors je te dirais le moyen de te tirer d'embarras. Va, retourne à ton village.

Il retourna, courut chercher une chevrette et huit calebasses de vin de palme.

Na Zowa accepta la chèvre, et dit :

- C'est moi ton aîné, à qui tu as causé bien du chagrin, que tu moquais et traitais de nigaud. Cependant, voici mon conseil : envoie un messager chez ton beau-père lui faire savoir : « Beau-père, j'ai ton cochon, tu peux venir le prendre ». Mais ajoute : « Ne viens ni la nuit ni le jour ! »

Le beau-père dut se rendre à l’évidence, son gendre était très malin. « Ah ! il m'a ordonné : Ne viens ici ni de jour ni de nuit. Comment diable irais-je alors ? » En désespoir de cause, il fit dire par un messager :

- Qu'il mange donc le cochon, parbleu !

(1) Salut respectueux qui consiste à battre des mains en l'honneur de son aîné.

9 avr. 2006

Le partage des fruits de la croissance aux Etats-Unis

Le texte ci-après est librement traduit de "Dividing the pie", The Economist, Feb 2nd 2006. Il est illustré par quelques liens et par quelques graphiques extraits des études citées.

À qui sont allés les gains de productivité ?

La forte croissance de la productivité américaine n’aurait guère profité aux travailleurs: les entreprises auraient serré les salaires alors même qu'elles faisaient des bénéfices records. Quelle qu’en soit la raison – la concurrence des ouvriers chinois, les coûts croissants de l’assurance-maladie ou l'affaiblissement des syndicats –, la perception commune est que le boom de la productivité n’a pas rapporté grand-chose à Joe Sixpack.

Mais comparer la croissance des salaires et celle de la productivité est moins simple qu'il n’y paraît. Pour Ian Dew-Becker et Robert Gordon, deux économistes de l'université Northwestern, la plus grande partie de la dissonnance apparente est purement statistique. Les deux indicateurs les plus cités – la croissance des salaires réels horaires et celle de la productivité horaire réelle dans le secteur marchand non agricole, tous deux édités par le BLS – ne devraient jamais être comparés tels quels. En effet, les données de salaire horaire n'incluent pas les cotisations sociales et les avantages non salariaux, tels que l’assurance maladie ; d'autre part, les deux indicateurs ne sont pas déflatés avec le même déflateur. [Dans les données fournies par le BLS, les salaires sont déflatés à partir de l‘Indice des Prix à la consommation tandis que les chiffres de la productivité le sont avec l’Indice des Prix à la Production!]

Une fois ces biais corrigés, il apparaît que les rémunérations ont, à peu de chose près, suivi la productivité. Et si la part du travail dans le revenu national a globalement diminué depuis trente ans, elle était malgré tout plus élevée en 2005 qu'en 1997. Autrement dit, les travailleurs américains ont bien recueilli les fruits de la croissance. Mais cela ne signifie pas que tous, ou même la majorité, en aient profité.

Car l'inégalité des salaires a beaucoup augmenté depuis trente ans. De combien au juste, voilà qui apparaît clairement dans la série construite par Emmanuel Saez, de Berkeley, et Thomas Piketty, de l’Ecole Normale Supérieure. A partir des données fiscales, ces économistes montrent que les 1 % des Américains les plus riches reçoivent actuellement 15% des revenus, contre 8% dans les années 60 et 70. La part des 1% les plus riches est revenue à son niveau d’il y a un siècle ! Mais, tandis que la plus grande partie du revenu de l'élite venait alors du capital, les riches d'aujourd'hui gagnent leur argent au travail. L'essentiel de l'augmentation des inégalités est en fait imputable aux revenus de travail.

Graph. 1. Part des 10 % les plus riches dans les revenus des américains (*), 1917-2002

(*) il s'agit des revenus avant impôts, nets des cotisations sociales et avantages non salariaux, hors revenus sociaux et plus-values. Source: Piketty T., Saez E. : « The evolution of top incomes : a historical and international perspectives », American economic review, 2006

A partir des mêmes données, Messieurs Dew-Becker et Gordon ont étudié l’évolution de la répartition des gains de productivité entre 1966 et 2001. Ils constatent que seuls les 10% les mieux payés ont vu leurs salaires augmenter plus vite que la moyenne. Même dans ce groupe, les gains ont été très inégaux, puisque un peu plus du tiers est allé aux 1% les plus riches.

On retrouve la même tendance dans la période récente. Entre 1997 et 2001, la part des revenus du travail allant aux 10% les plus riches a augmenté légèrement, mais celle du 1% les plus riche a augmenté fortement. La distribution inégale des gains de productivité est ainsi une tendance longue.

Graph. 2 : Répartition des gains de pouvoir d'achat des salariés américains, 1997-2001
lire ainsi : les 20 % des salariés les plus pauvres ont reçu 1,9 % des hausses de salaires réels entre 1997 et 2001. Source: Robert Gordon & Ian Dew-Becker : Where Did the Productivity Growth Go? Inflation Dynamics and the Distribution of Income, à paraître in Brooking Papers on Economic Activity, 2005, no. 2.

De tels résultats n’ont rien d’étonnant. Ils ont toutefois une limite : les cotisations sociales et les avantages non salariaux n'apparaissent pas dans les données fiscales. Comme leur poids est beaucoup plus important dans le revenu disponible des travailleurs pauvres que dans celui des travailleurs les plus riches, cet oubli contribue sûrement à surestimer la part des seconds et à sous-estimer celle des premiers. [De même, l'évasion fiscale a pu diminuer avec la diminution des taux d'imposition depuis 1980 et la meilleure réactivité de l'IRS. Auquel cas, ce phénomène aurait pour effet mécanique une augmentation des inégalités de revenus déclarés avant impôt].

Quoiqu'il en soit, ces résultats soulèvent une autre question: d’où vient l'élévation tendancielle de la part des revenus supérieurs ?

Pour la plupart des économistes, la principale cause de l'inégalité croissante des salaires tient à l’élévation du rendement de l'éducation et des qualifications, grâce notamment au changement technologique. Mais M. Gordon et son collègue préfèrent pointer l’inflation des salaires des superstars [cf. Sherwin Rosen, The Economics of Superstars, The American Scholar, 52 (4), 1983] et des managers [cf. cette infographie du NYT, et Bosses' pay - Where's the stick?, The Economist, Oct 9th 2003]. C’est tout à fait possible mais, outre que cela ne concerne qu'un très petit nombre de gens, il reste à expliquer pourquoi leur part du gâteau a tellement augmenté, et pourquoi elle a augmenté seulement dans les pays anglo-saxons...

Graph. 3. Part des 0,1 % les plus riches dans l’ensemble des revenus nets avant impôts

Piketty T., Saez E. : op. cit.

7 avr. 2006

La grande transformation

.L'oeuvre de Polanyi est dominée par deux grands thèmes : l'émergence et le développement d'une société de marché au cours des 19ème et 20ème siècles ; la relation entre économie et société dans les sociétés précapitalistes.

Trois thèses en découlent :

La thèse primitiviste, selon laquelle aucune économie n'avait été avant notre époque dominée par le marché. Et ses corollaires :

La thèse substantiviste, centrée sur la notion d'embeddedness, selon laquelle l'économie était, dans les sociétés précapitalistes, encastrée dans le social ;

La thèse du double mouvement, qui s’articule en deux temps : la thèse du big bang, selon laquelle l’institutionnalisation du marché dans l'Angleterre de la révolution industrielle aurait fait violence à la société, l’aurait désolidarisée et déshumanisée ; et la thèse de la réaction, selon laquelle la réaction des forces sociales aurait fait ici le lit du nazisme, là du communisme, mais pourrait aussi conduire à une reprise en main démocratique des forces du marché (le réencastrement du marché, dans le rêve de Polanyi).

Ces thèses sont aujourd'hui largement réfutées par les historiens de l'économie.

I. La thèse primitiviste

Cette thèse, centrale dans l’œuvre de Polanyi, est bien exposée dans un passage célèbre de La grande transformation (1944) :

«Avant notre époque, aucune économie n’a jamais existé qui fut, même en principe, sous la dépendance des marchés. [...] Le gain et le profit tiré des échanges n’avait jamais joué auparavant un rôle important dans l’économie humaine. Quoique l’institution du marché ait été tout à fait courante depuis la fin de l’âge de pierre, son rôle n’avait jamais été que secondaire dans la vie économique. »

En réalité, de nombreuses économies précapitalistes étaient des économies de marché. Les échanges économiques y étaient en grande partie gouvernés par le mobile du gain et la loi de l'offre et de la demande.

A Rome ou à Athènes, en Angleterre médiévale, en Afrique de l’Ouest précoloniale, les approvisionnements des villes en produits vivriers étaient, pour l’essentiel, sous la dépendance des marchés, et ces marchés étaient aussi efficients qu’ils pouvaient l’être -- compte tenu des difficultés de communication de l'époque. On trouvait même un marché de la terre, un marché du travail, un marché du capital, un système d’assurance et un système de droit commercial...

¤ Ainsi, bien avant la révolution industrielle, l'économie anglaise était une économie de marché. Dès le 13ème siècle, le marché des grains était raisonnablement efficient, bien intégré dans l'espace et dans le temps, donc bien régulé par le système des prix. De même, le marché du travail des artisans qualifiés était assez bien intégré dans l’espace, et cela dès le 15ème siècle et à l’échelle de l’actuelle Union Européenne.
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Sur le marché des grains, cf. Gregory Clark, professeur d'histoire économique à l'UC Davis : Markets and Economic Growth? The Grain Market of Medieval England ; et Karl Gunnar Persson, professeur d'histoire économique à l'Univ. de Copenhague : Grain Markets in Europe, 1500-1900. Integration and Deregulation, Cambridge University Press 1999 - compte rendu dans le Journal of Economic Literature, June 2002.Sur le marché du travail des artisans, cf. Wolf Nikolaus (LSE) : "European Labour Market for Craftsmen? Evidence from 17 European Cities 1500 – 1800"

¤ On rencontrait des économies de marché, jusque dans les économies antiques. Par exemple à Rome et à Athènes, où l'approvisionnement de la cité en grains était, pour l'essentiel, gouverné par la loi du marché :

Pour une réfutation de la thèse primitiviste de l'économie antique, telle que développée par Moses Finley, cf. pour le cas d'Athènes La cité marchande d'Alain Bresson (Univ. de Bordeaux), De Boccard, 2001, dont on peut lire deux comptes rendus (yc le mien) sur le site de l'auteur ;

Pour le cas de l'Empire Romain, Peter Temin (Univ. Harvard) :
A Market Economy in the Early Roman Empire, Journal of Roman Studies, Vol. XCI, 2001 ; et The labor supply in the Early Roman Empire, Journal of Interdisciplinary History 34:4 ;

Pour le Moyen-Orient, cf. voir Morris Silver, The Ancient Economy, dont l'essentiel peut être consulté en ligne, sur
son site

¤ Enfin, on rencontrait des économies de marché dans les sociétés africaines précoloniales. Selon l'historien africaniste Gareth Austin: "In the case of West Africa, the substantivist interpretation of pre-colonial economies was rapidly discredited by the research of the 1960s and 1970s".
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Pour un survey récent de la littérature sur le sujet : Gareth Austin, professeur à la LSE : The Problem Of "Embeddedness" And Global Economic History

Pour une réfutation de la thèse soutenue par Polanyi dans Dahomey and the Slave Trade, et par son disciple Paul Bohannan sur l'économie des Tiv, Cf.
Karl Polanyi: Some Observations, par A. J. H. Latham, professeur à l’Univ. de Swansea.


II. La thèse substantiviste

Centrée sur la notion d'"embeddedness", cette thèse est exposée dans l'essai intitulé "The Economy as an Instituted Process", in Trade and Market in the Early Empires (1957):

"The human economy ... is embedded and enmeshed in institutions, economic and noneconomic. The inclusion of the noneconomic is vital. For religion or government may be as important to the structure and functioning of the economy as monetary institutions or the availability of tools and machines themselves that lighten the toil of labor".

On la trouve aussi dans La Grande Transformation. Par exemple, dans ce passage :

"Jusqu'au XIXe siècle, les marchés n'ont jamais été que des éléments secondaires de la vie économique. En général, le système économique était absorbé dans le système social."

Las ! Cette thèse se heurte à trois objections majeures.

En premier lieu, la rationalité économique (la rationalité instrumentale) n'est pas l'apanage des sociétés capitalistes. Elle imprégnait aussi les comportements économiques dans les sociétés précapitalistes. C’est en effet un principe universel que les individus répondent aux incitations. Dans un survey récent de la littérature sur le sujet, l'historien africaniste Gareth Austin peut ainsi conclure : "I think it is reasonable to claim that the refutation of substantivist and neo-substantivist positions is a major achievement of empirical research in economic history. (...) Thus it makes sense to abandon the idea that economic rationality is historically the exception rather than the rule, because specific to ‘capitalist’ societies as Polanyi had maintained."

En second lieu, il ne faudrait jamais perdre de vue que, dans l'histoire, le contraire de la logique de l'échange, c'est la logique de la force... Il a certes existé, « avant notre époque », des sociétés qui n’étaient pas « sous la dépendance des marchés », mais leur réalité était très éloignée de la vision romantique qu'en donne Polanyi. Dans ces sociétés, le principe dominant du comportement économique était fondé sur la raison du plus fort.

En particulier, le "principe de redistribution" et le "principe de réciprocité" – les deux substituts au "principe de l’échange", selon Polanyi – reposaient sur le moyen de la violence : e.g. les expéditions de pillage, les amendes arbitraires, les rapts de femmes, les fêtes données pour faire taire les envieux, le tribut payé par le vassal, les impôts féodaux, le racket familial fondé sur la crainte de la sorcellerie, et bien entendu l’esclavage: dans le royaume de Dahomey, étudié par Polanyi, on sacrifiait aux dieux plusieurs milliers d'esclaves chaque année...

Sur l’esclavage dans les sociétés anciennes, cf. Alain Testard, L’esclave, la dette et le pouvoir et sa base de données sur l'esclavage.

Bref, l'Economie des sociétés précapitalistes était moins "enchâssée" dans le Social que phagocytée par le Social ; elle n’était pas "régulée" par le Politique, mais cannibalisée par le Politique.

When "embeddedness" was used in the past to enforce transactions at a "just price", it usually seems to me to have been cover for thugs-with-spears (or thugs-with-idols) getting things on favorable terms from merchants, artisans, and peasants: it is far from clear that a decline in "embeddedness" is a bad thing. (Bradford DeLong)

En dernier lieu, il est extrêmement discutable de soutenir que la coopération non marchande --l'économie du don -- ait reflué avec le développement du marché. En vérité, on peut aussi bien soutenir la thèse inverse !

Cf. Between the gift and the market: the economy of regard, par Avner Offer, professeur d’histoire économique à Oxford, Economic History Review, L3 3(1997), pp. 450-476. Voir aussi L'économie du don aux Etats-Unis, un modèle pour la France, Pierre Buhler, Commentaire, Automne 2001.

III. La thèse du double mouvement

Cette thèse est exprimée dans ce passage de La Grande Transformation :

Pendant un siècle, la dynamique de la société moderne a été gouvernée par un double mouvement : le marché s'est continuellement étendu, mais ce mouvement a rencontré un contre-mouvement contrôlant cette expansion dans des directions déterminées. [...] Ce double mouvement peut être personnifié comme l'action de deux principes organisateurs dans la société, chacun d'entre eux se fixant des visées institutionnelle spécifiques, ayant le soutien de forces sociales déterminées et employant ses méthodes propres. Le premier est le principe du libéralisme économique qui vise établir un marché autorégulateur, qui compte sur le soutien des classes commerçantes et qui adopte pour méthode principale le laissez-faire et le libre-échange ; l'autre est le principe de protection sociale, qui vise conserver l'homme et la nature aussi bien que l'organisation de la production, qui compte sur les divers soutiens de ceux qui sont le plus directement affectés par l'action délétère du marché - en premier lieu, mais pas exclusivement, la classe ouvrière et les propriétaires terriens - et qui adopte pour méthodes la législation protectrice, les associations restrictives et d'autres instruments d'intervention.

¤ Premier mouvement : la brutalisation de la société par les forces du marché.

Polanyi date l'émergence de l'idée de marché autorégulée de 1834, quand la réforme des Poor Laws aurait introduit en Angleterre un marché du travail totalement libre. Les mécanismes traditionnels de solidarité sociale auraient cédé le pas au mécanisme de l'échange marchand, livrant les hommes aux forces du Mal :

To allow the market mechanism to be sole director of the fate of human beings and their natural environments, indeed, even of the amount and use of purchasing power, would result in the demolition of society. ... Robbed of the protective covering of cultural institutions, human beings would perish from the effects of social exposure; they would die as the victims of acute social dislocation through vice, perversion, crime and starvation. Nature would be reduced to its elements, neighborhoods and landscapes defiled, rivers polluted, military safety jeopardized, the power to produce food and raw materials destroyed. (La Grande Transformation, p. 73)

A noter que cette antienne est reprise aujourd'hui aussi bien par la nouvelle droite (Cf. Eléments, hiver 2006) que par les théoriciens de la décroissance…

Mais la thèse d’une brutalisation de la société anglaise du 19ème par la libération des forces du marché se heurte à deux objections majeures.

D’abord, comme nous l’avons vu, l'Angleterre était déjà largement une économie de marché au 13ème siècle. Dès lors, la thèse du big bang devient difficilement soutenable ! Tout au plus peut-on parler d'une libéralisation et d'une marchéisation accrues de l'économie britannique au 19ème siècle.

Ensuite, ni la réforme des Poor Laws, ni le mouvement des enclosures n'ont eu, loin s'en faut, l'importance que leur accorde Polanyi. La paupérisation des classes laborieuses relève du fantasme: malgré la forte croissance démographique, ni les ouvriers des villes ni les ouvriers des champs n'ont vu leur niveau de vie diminuer pendant la révolution industrielle. De même, les conditions de travail des femmes et des enfants n'ont pas empiré: d'une part, ces conditions n'étaient pas meilleures dans l'Angleterre préindustrielle ; surtout, le 19ème siècle a vu toute une série de lois et de mesures qui ont réglementé la durée et les conditions de travail des adultes et des enfants. Enfin, la sécurité et l'environnement ne se sont pas dégradés, au contraire ! Même à Londres, les taux de criminalité ont baissé depuis la révolution industrielle, et les conditions sanitaires (qualité de l'eau, de l'air, de la nourriture) se sont nettement améliorées...

Sur les Poor Laws cf. ce chapitre du cours de Gregory Clark basé sur un article de l'auteur exploitant les données paroissiales ; et l'article English Poor Laws, de George Boyer, dans l'Encyclopédie d'EhNet ;

Sur les enclosures, cf. Gregory Clark: Common Rights in Land in England, 1475-1839, Journal of Economic History, Dec 2001 ;
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Sur l'évolution des salaires réels des ouvriers pendant la révolution industrielle, cf. Gregory Clark: "Farm Wages and Living Standards in the Industrial Revolution: England, 1670-1850", Economic History Review, 2001 ; et "The Condition of the Working-Class in England, 1209-2003" ;

Sur la condition des femmes, cf. ce CR de l'ouvrage de référence sur le sujet : Ivy Pinchbeck,
Women Workers and the Industrial Revolution, 1750-1850, 1930

¤ Second mouvement : la réaction des forces sociales

Selon Polanyi, la libération des forces du marché, en détruisant les modes de régulation et d'intégration sociales traditionnels, aurait désolidarisé la société et déshumanisé l'homme. La déstabilisation de la société, qui en aurait résulté, aurait fait le lit du nazisme et du communisme.

C’est la thèse du nazisme, enfant naturel du libéralisme, exposée dans la 1ère partie de La grande transformation -- l'une des choses les plus bêtes jamais publiées. Observons simplement que ce sont les économies les plus libérales qui ont été le plus épargnées par le fascisme et le communisme (e.g., l'Amérique du Nord et le Royaume-Uni). Passons... Et ne retenons que le coeur de la thèse : l'idée que les coûts sociaux du marché rendent inévitable une contre-révolution antilibérale.
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Las ! Soixante ans après, la gauche gouvernementale a partout renoncé à l'autogestion, aux nationalisations, à la planification, au protectionnisme, et tous autres modes d'intervention publique préconisés par Polanyi. Aux incantations des ennemis de la société de marché -- "Régulation ! Régulation ! Régulation !" -- les nations les plus prospères ont toutes préféré le mot d'ordre de l'ordo-libéralisme : "le marché autant que possible, l'Etat autant que nécessaire"...
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C'est dire que, dans la lutte historique entre le socialisme et le libéralisme, ce dernier a finit par triompher. La "grande transformation" n'est pas celle qu'avait prophétisée Polanyi...


Bibliographie

Pour une bonne présentation de l'oeuvre de Polanyi, cf. :

- pages 17 à 19, in The Sociological Perspective on the Economy, par Neil J. Smelser and Richard Swedberg ;
- le compte rendu de La grande transformation par Anne Mayhew pour EhNet ;
- plus complet : l'introduction de Fred Block à l'édition 2001 de The Great Transformation

Oeuvres de Polanyi :

- La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, traduction de The Great Transformation. The political and economic origins of our time, 1944.
- Les systèmes économiques dans l'histoire et la théorie, Larousse, traduction de Trade and market in the early empires. Economies in history and theory, K. Polanyi, C. Arensberg et H. Pearson (ed), 1957. Surtout pour les articles de Neale (chap. 11 : Réciprocité et redistribution dans un village indien) et de Polanyi (chap. 13 : L’Economie comme procès institutionalisé).
- Dahomey and the slave trade: an analysis of an archaïc economy, avec A. Rotstein, 1966.

Oeuvres de certains disciples de Polanyi :

Moses Finley : L’Economie antique
Paul Bohanann et Georges Dalton : Markets in Africa (not. leur introduction)
Marshall Sahlins : Age de pierre, âge d’abondance.