22 févr. 2006

Le piège de la pauvreté

.
Pourquoi certaines nations deviennent-elles riches tandis que d'autres restent pauvres ? A la question d'Adam Smith, William Easterly (New York Univ) apporte une réponse très convaincante dans son remarquable The elusive quest for growth, Economist’ adventures and misadventures in the Tropics (MIT Press 2001) – traduction française : Les pays pauvres sont-ils condamnés à le rester ? – Editions de l’Organisation, 2006. Le texte ci-après a été librement traduit et résumé du chapitre 8 de l’édition américaine.

Them that's got shall get
And them that's not shall lose
So the Bible says
And it still is news


Billie Holiday, "God Bless the Child"

.
Dans une économie en développement, les efforts passés ont créé un stock de connaissances utiles qui, en se diffusant, créent de nouvelles opportunités d’investissements profitables. Ces investissements ajoutent encore au stock de la connaissance utile, créant de nouvelles opportunités pour des individus entreprenants, et ainsi de suite. La vague initiale d'investissement a mis en branle un cercle vertueux d'investissement et de croissance.

Mais les cercles vertueux ne se produisent pas toujours, et certains pays déshérités restent piégés au contraire dans de véritables cercles vicieux. Imaginons un pays pauvre. Pour se développer, il lui faudrait investir dans la connaissance. Las ! si le stock initial de la connaissance utile est bas, le taux de rendement de l'investissement n’est pas suffisamment incitatif. Il n’y a donc pas d’investissement dans la connaissance, le stock de la connaissance utile reste bas et, avec lui, le taux de rendement de l'investissement. Ce pays est pris dans un piège dont il aura bien du mal à s’extraire.

A l’origine des cercles vicieux de la pauvreté comme des cercles vertueux du développement, on trouve la logique des rendements croissants.

Les rendements croissants

Pour comprendre la logique des rendements croissants, un bon exemple est celui de l’immobilier.

Les palais ne sont jamais construits dans les ghettos urbains, alors même que le terrain y est bon marché. De même, un ménage dont le revenu augmente préfère habituellement déménager vers les quartiers bourgeois plutôt que d’améliorer son logement actuel. En effet, la valeur de son investissement immobilier pâtirait de la faible valorisation des logements voisins – due à l'éloignement, à une criminalité élevée ou à la mauvaise qualité des écoles... Ces effets de voisinage créent des incitations puissantes en faveur des appariements sélectifs, déclenchant des cercles vertueux dans les environnements favorisés et des cercles vicieux dans les environnements déshérités. Les quartiers délabrés restent délabrés parce qu'il n'est pas rentable pour quiconque de rénover son logement, aussi longtemps du moins que ses voisins n’en font pas autant de leur côté. Inversement, les quartiers les plus soignés demeurent soignés parce que chacun est incité à bien entretenir son pied à terre.

Les individus qui cherchent à améliorer leur niveau de qualification sont comme les propriétaires qui cherchent à améliorer leur logement : ça ne vaut le coup que si les collègues (les voisins) ont de bonnes qualifications (de belles maisons).

Prenez un pays pauvre dans lequel Mme. X envisagerait de devenir docteur. Si elle suit les cours de la Faculté de Médecine, elle devra renoncer au revenu d'un emploi peu qualifié, qu’elle pourrait obtenir immédiatement. Elle ne pourra pas non plus aider ses vieux parents ou ses petits frères et sœurs, et cela tout le temps de ses longues études. D’un autre côté, son diplôme en poche, elle peut espérer gagner davantage. Elle pourra alors aider encore mieux sa famille. Mais combien peut-elle réellement espérer gagner de plus en devenant médecin ?

En fait, cela ne dépend pas seulement de ses qualifications à elle, cela dépend aussi du niveau de qualification de ceux avec lesquels elle va pouvoir s’apparier. Toutes choses égales par ailleurs, un individu est d’autant plus productif, et d’autant mieux payé, quand il vit et travaille avec des personnes plus fortement qualifiés. Ainsi, il ne suffit pas de devenir médecin pour bien gagner sa vie, il faut aussi pouvoir compter sur l’existence d’un nombre suffisant d’infirmières, de pharmaciens, de spécialistes, de comptables, etc. … et de patients eux-mêmes suffisamment qualifiés et bien payés pour consulter les médecins plutôt que les féticheurs et les guérisseurs locaux.

Plus généralement, on est d’autant plus incité à poursuivre des études que le niveau d’études du reste de la population est élevé. C’est pourquoi Mme X, qui vit dans un pays où le stock de capital humain est très bas, renoncera probablement aux études médicales. Au niveau individuel, ce raisonnement est parfaitement rationnel, mais ses effets sont désastreux pour la nation. Le niveau moyen de qualification n'augmente pas parce que personne n’est incité à étudier. Quand certains choisiraient malgré tout de poursuivre leurs études, la tentation sera pour eux considérable d’aller exercer leurs talents à l’étranger. En ce cas, la profitabilité sociale de leur investissement – leur contribution au stock de la connaissance utile du pays – sera limitée.

Dans ces conditions, on comprend qu'un pays pauvre reste pauvre parce qu'il est pauvre – plus précisément, parce que ses habitants ne sont pas incités à investir en capital humain.

Comment sortir du piège de la pauvreté ?

L’hypothèse principale de la théorie des appariements sélectifs est que les qualifications sont interdépendantes, i.e. se complètent étroitement. L’hypothèse principale des rendements croissants est que le rendement de l’investissement dans la connaissance dépend du stock actuel de la connaissance utile.

Les connaissances et les qualifications des travailleurs se complètent, et se complètent si fortement qu'au lieu de diminuer comme le voudrait la loi des rendements décroissants, le rendement du capital humain (et de la connaissance) augmente avec son accumulation. De là les cercles vertueux du développement et les cercles vicieux de la pauvreté.

Un individu isolé ne peut déclencher un cercle vertueux tout seul. En raison de ses externalités positives, la profitabilité privée de l'investissement est très inférieure à sa profitabilité sociale. Si un individu investit dans la connaissance, il augmente le stock de la connaissance disponible pour tous, mais il n'est pas récompensé pour cela. D’un autre côté, le retour sur investissement dépend aussi des investissements dans la connaissance réalisés par les autres. Or, si le stock initial de la connaissance est très bas, le taux de rendement de l’investissement sera insuffisant pour inciter quiconque à investir dans la connaissance. Partant, personne n'investit, et le pays reste piégé dans le cercle vicieux de la pauvreté.

Heureusement, les incitations dépendent aussi des anticipations. Supposons qu'un nombre suffisant d’individus entreprenants anticipe une élévation générale du stock de capital humain et de la connaissance. Ces entrepreneurs sont dès lors incités à investir, parce qu'ils anticipent que leurs investissements vont porter leurs fruits dans un environnement économique devenu profitable.

De grandes espérances peuvent aider à sortir l'économie du piège de la pauvreté. C'est dire qu'une nation deviendra riche ou restera pauvre selon que ses citoyens les plus entreprenants anticipent qu’elle deviendra riche ou restera pauvre.Il y a là une question de coordination. Si chacun convenait à l'avance d’investir pour permettre à l’économie de franchir le seuil du taux de rendement minimum, alors le pays parviendrait à s’extraire du piège de la pauvreté. Malheureusement, on ne peut compter sur le marché pour créer spontanément l’impulsion initiale. Pour accroître le stock initial de connaissance et entrer dans un cercle vertueux de croissance, l’intervention de l’Etat est nécessaire. Encore faut-il que l'Etat soit lui-même vertueux...

21 févr. 2006

Acting White

.

“Go into any inner-city neighborhood, and folks will tell you that government alone can’t teach kids to learn. They know that parents have to parent, that children can’t achieve unless we raise their expectations and turn off the television sets and eradicate the slander that says a black youth with a book is acting white.”

Barack Obama, Keynote Address, Democratic National Convention, 2004

.

Jeune économiste noir, formé à Chicago par James Heckman, Roland G. Fryer est assistant professor à Harvard. Dans la dernière livraison d'Education next (*), il s'intéresse à la relation entre la mauvaise réussite scolaire des enfants noirs et un ensemble d'attitudes hostiles à la culture scolaire résumées dans l'expression "Acting white".

Acting white, « faire le blanc », est le sempiternel reproche jeté à la tête des bons élèves noirs. Dans la mesure où les jeunes recherchent l’estime de leurs pairs, on comprend que de bons élèves puissent lever le pied à l’école, histoire de ne pas s'exposer aux quolibets de leurs camarades. L’ostracisme qui frappe ces bons élèves pourrait ainsi expliquer que, à niveau social égal et dans des écoles identiques, les enfants noirs obtiennent en moyenne de moins bons résultats que leurs homologues blancs (cf. Falling behind, Education Next, Fall 2004).

Mais qu’en est-il exactement ? Est-il vrai que les bons élèves noirs sont moins populaires parmi leurs pairs ? Est-ce le contraire pour les bons élèves blancs ?

Les données

Pour le savoir, Roland Fryer a utilisé les données de la National Longitudinal Study of Adolescent Health (1994) sur les relations de camaraderie de 90 000 élèves américains de 175 écoles (de la septième à la douzième). Les élèves étaient invités à citer leurs cinq meilleurs copains de chaque sexe.

Pour évaluer la popularité d’un jeune, il suffit de classer les enfants de chaque école en fonction du nombre de citations qu’ils reçoivent, en prenant soin d’affecter un poids plus élevé aux citations émanant des individus les plus cités. Les enfants les plus populaires sont les enfants les plus cités par les autres enfants populaires. Et les moins populaires sont les enfants les moins cités, ou seulement par les enfants les moins populaires.

Pour mesurer la réussite scolaire, l’auteur a fait la moyenne des notes rapportées par les élèves, en réponse à une question sur les dernières notes obtenues en maths, anglais, histoire, et science.

Pour raisonner toutes choses égales par ailleurs, l’auteur a ensuite contrôlé la relation en neutralisant des facteurs comme le niveau d’éducation des parents, la participation aux activités scolaires extra éducatives (sport, cheerleaders, etc) et le travail personnel de l’élève (il est en effet possible que ce soit moins la réussite scolaire que le sérieux scolaire qui soit pénalisé par les pairs).

Les résultats

L’enquête révèle clairement un effet Acting White chez les enfants noirs, et plus encore hispaniques. Dans ces milieux, il y a bien une pénalité en terme de popularité infligée aux bons élèves. A l’inverse, les enfants blancs sont d’autant plus populaires qu’ils sont bons à l’école (cf. graphique 1).
.


Chez les noirs, le préjudice social est plus particulièrement fort pour les garçons. La popularité diminue un peu plus tôt (à partir d’un indice 3.25 vs 3.5 pour les filles), et surtout la chute est alors beaucoup plus prononcée.

Une explication possible serait que les bons élèves noirs sont simplement beaucoup plus isolés dans leur école. Mais la relation persiste quand on ajuste les données pour raisonner à densité comparable de bons élèves.

En revanche, la relation négative entre la popularité et le niveau scolaire disparaît quand on considère les seules écoles privées, qui scolarisent seulement 6 % des élèves graphique 2). Peut-être les enfants noirs qui fréquentent les écoles privées n’ont-ils pas le même groupe de référence...

Plus étonnant encore, la relation disparaît de nouveau quand on considère les écoles publiques fréquentées quasi-exclusivement par des noirs. Si l’on sépare l’échantillon en deux groupes, avec d’un côté les écoles les plus mixtes et, de l’autre, les écoles les moins mixtes, on observe que l’effet « Acting white » (la relation négative entre le niveau scolaire et la popularité des élèves noirs) est deux fois plus marqué dans le premier groupe que dans le second. Mieux, l’écart des taux de popularité des bons élèves (ceux qui obtiennent des moyennes supérieures à 3.5) est alors sept fois plus important !

Comment expliquer ce phénomène ?

Interprétation

Les anthropologues ont observé que les groupes sociaux cherchent à préserver leur identité, et cela d’autant plus vigoureusement que leur cohésion est plus menacée par des atteintes extérieures. En général, les individus les plus performants renforcent le pouvoir et la cohésion du groupe, aussi longtemps que leur loyauté n’est pas en cause. Mais pour peu que les meilleurs éléments soient tentés de faire défection, le groupe réagit.

Dans une société fondée sur l’idée de réussite individuelle, et où coexistent deux groupes à la réussite très inégale, le groupe le moins prospère risque de voir ses meilleurs éléments le quitter. Et ce risque est d’autant plus élevé que les contacts avec l’autre groupe sont fréquents.

Si le groupe ne réagit pas, ses meilleurs éléments vont progressivement cesser de s’identifier avec les intérêts du groupe, et il risque de perdre son identité. Pour essayer de renforcer son identité, le groupe va réagir en sanctionnant durement tous ceux qui chercheraient à se différencier. Ces sanctions seront d’autant plus dures et effectives que la cohésion du groupe est davantage menacée.

On peut déduire de ce modèle ces deux prédictions : une relation positive entre réussite scolaire et acceptation par le groupe de pairs (popularité) s’érode puis devient négative quand le groupe est caractérisé par un niveau de réussite inférieur aux standards de la société globale ; et cette érosion sera d’autant plus prononcée que le groupe a des contacts fréquents avec un groupe plus prospère.

Or, c’est exactement ce que l’on observe à partir des données de l’enquête.

Conclusion

W.E.B DuBois pensait que si l'on pouvait faire éclore et prospérer un nombre suffisant de talents parmi les enfants noirs, le problème noir se résoudrait de lui-même. Le Talented Tenth entraînerait vers le haut l'ensemble du peuple noir. Las ! Les minorités ethniques aux Etats-Unis ont beaucoup de mal à faire émerger le talented tenth auquel rêvait WEB Du Bois. Un constat aussi décourageant que le taux très élevé d’incarcération des jeunes noirs. En fait, les deux phénomènes sont peut-être liés. Aussi longtemps que l’identité des jeunes noirs sera tributaire de la culture du ghetto, le coût social de la défection restera élevé. Pour réduire ce coût, la société doit trouver le moyen d’intégrer les meilleurs éléments de la communauté noire dans un univers institutionnel et culturel où ils puissent échapper à la pression sociale du ghetto. Apparemment, l’école intégrée, ethniquement mixte, n’est pas la solution.


NB : Pour essayer de changer les choses, Fryer réalise actuellement à Harlem une expérience tout à fait révolutionnaire : les enfants qui obtiennent de bons résultats ou des résultats en progrès sont récompensés (de 10 $ par note dans les classes élémentaires, à 20 $ dans les classes de 4ème, 3ème). Il s'agit de démontrer que si, de cette façon ou d'une autre, les enfants noirs sont incités à progresser, leurs résultats scolaires convergeront rapidement vers ceux des enfants blancs (toutes choses égales par ailleurs). Dans ce domaine aussi, de petites incitations peuvent avoir de grandes conséquences...

.

(*) Note : le dernier numéro d'Education Next (Hoover Institution) comprend aussi un dossier sur the american high school, et un entretien avec James Coleman avec un reprint de son article de 1959 dans la Harvard Review sur les adolescents américains.

20 févr. 2006

La mondialisation et les îles de pauvreté

.
Le texte ci-après est une traduction personnelle (assez libre) d'un texte extrait de Paul Seabright, The Company of strangers – A natural history of economic life, Princeton Univ. Press 2004
.
Kovilur est un petit hameau situé dans les plaines arides du Tamil Nadu, en Inde du sud. Après les pluies, les habitants plantent le sorgho et le millet dans la terre nouvellement ramollie, mais à la saison sèche, la terre est dure et rouge comme la brique, et la poussière est partout. Le village se compose d'environ trente maisons, construites partie en terre et partie en béton, regroupées en désordre autour du temple. Sa tour élevée, décoré de statues représentant les dieux hindous, domine le paysage. Quoique mal entretenu et peu visité, le temple est exceptionnellement beau, même selon les normes de l'Inde méridionale. A cela près, ce village et les hameaux voisins sont peu différents de millions d'autres à travers le monde en voie de développement. Ses habitants y souffrent de malnutrition, et la poliomyélite y fait toujours son lot de victimes; peu d'enfants vont à l'école. Et beaucoup de villageois sont réduits à passer de longues heures immobiles, oisifs, assis à l’ombre. Ils sont sans emploi.

Cela ne veut pas dire qu'ils n'ont rien à faire. La plupart des femmes se lèvent à 4 heures du matin pour préparer les petits déjeuners et profiter de la fraîcheur pour aller chercher de l'eau et du bois de feu, souvent à plusieurs kilomètres de là. Elles ne se couchent pas avant 11 heures du soir et paraissent perpétuellement épuisées. Les hommes les plus jeunes, ou les plus en forme, se lèvent à six heures et quittent le village à sept heures pour aller chercher du travail. Ceux qui ont des bicyclettes sont chanceux. Ceux qui n’en ont pas, comme les femmes, en sont réduits à chercher du travail à distance de marche.

Car le travail existe. A douze kilomètres de là, à Manipuram. Ce village populeux, actif et verdoyant, est irrigué par les eaux du grand fleuve Cauvery. Ses champs de paddy, ses bananeraies, et ses plantations de canne à sucre occupent tout l'espace émergé ; dans les terres inondées, poussent des roseaux, qui seront moissonnés pour être ensuite tissés et transformés en nattes. La préparation et le séchage des roseaux fournissent du travail aux habitants alentours, particulièrement pour les femmes et les enfants, mais aussi pour les hommes à la morte saison. Les négociants qui contrôlent les opérations, livrant des paquets de roseaux fraîchement moissonnés aux ouvriers et récupérant ensuite le produit du séchage, se plaignent qu'ils ont du mal à recruter. Mais alors, pourquoi, à peine douze kilomètres plus loin, tant de gens sont-ils sans emploi ?

Il ne serait pas raisonnable pour les marchands d’amener les roseaux aux ouvriers. Après la récolte, les roseaux sont lourds, humides et, partant, coûteux à transporter. Inversement, les roseaux traités sont secs et légers. Il est par conséquent rationnel que les ouvriers se déplacent jusqu’aux roseaux, et non l’inverse. Mais pourquoi les ouvriers ne viennent-ils pas jusqu'aux roseaux ? Douze kilomètres, cela peut sembler peu de chose à un étranger venu là en voiture, mais c’est une épreuve pour des gens mal nourris, qui doivent marcher des heures sous le soleil sans même l'assurance de trouver du travail au bout (ceux qui font le voyage trouvent de l’embauche seulement les trois quarts du temps, et ce sont les plus optimistes et les mieux renseignés). Quand vous n’avez pas assez à manger, mieux vaut conserver son énergie plutôt que la gaspiller dans des entreprises hasardeuses.

Pour le dire autrement, un homme affamé est prêt à faire beaucoup de choses, mais pas un homme affamé qui doit faire un long chemin pour cela. Le résultat est que le marché du travail comparativement florissant de Manipuram affecte peu la vie des habitants de Kovilur. Ces deux villages ont beau n'être distants que de quelques kilomètres, économiquement ils sont situés dans deux mondes différents.

Pourquoi le monde exclut-il ainsi certains de ses citoyens potentiellement productifs ? La réponse se situe dans le type de connection que les différents habitants de ce monde ont les uns avec les autres. Ces dix mille dernières années, on a assisté à un rapprochement considérable entre des individus étrangers les uns aux autres – dans l’espace physique, avec l’approfondissement de la division du travail et le développement des échanges, ou dans l'espace de la connaissance, avec la diffusion des savoirs et des techniques. Pourtant, si l’on accepte facilement de prêter de l’argent à un banquier étranger qu'on n'a jamais rencontré, on hésitera à prêter de l'argent au voisin d’à-côté. Qui est-il ? Que vaut-il ? Mon voisin n'est pas physiquement éloigné, mais pour ce qui est de lui faire confiance, il pourrait aussi bien vivre à l’autre bout du monde.

De même, dans les pays pauvres, chaque village est une île, un monde à part. Ceci explique pourquoi des décennies d'aide étrangère, sans parler des flux de capital privé, ont eu si peu d'impact sur la pauvreté dans le monde. Les investisseurs restent peu disposés à investir dans des sociétés qu’ils connaissent mal -- raison pour laquelle, quand ils y investissent malgré tout, ils font souvent des choix idiots. Or l'ignorance de l’autre commence parfois à l’autre côté de la rue. C’est pourquoi vous êtes réticent à prêter de l'argent au voisin d'à côyé ; et c'est pourquoi les villageois de Kovilur ne peuvent trouver des fonds pour financer des entreprises ou des écoles -- certains ne peuvent pas même trouver l’argent pour acheter des bicyclettes. Ils restent confinés au travail de la ferme qui les laisse affamés et faibles ; dans cet état, ils inspirent peu confiance aux étrangers, soucieux d’un bon retour sur investissement, et sont mêmes incapables de s’adonner à une tâche simple mais exigeante comme le travail de la terre.

C’est dire que la modernité ne jette pas de ponts entre ceux qui vivent dans des îles d'information (information islands) et le reste du monde. Pire, elle a parfois tendance à briser les ponts existants, sous l’effet d’un processus connu sous le nom d’ "assortative matching" (appariements sélectifs).

Selon la théorie des appariements sélectifs, la productivité de chaque personne – la valeur pour elle-même ou pour les autres de ce qu'elle produit – ne dépend pas seulement de ses talents et de ses efforts propres, mais aussi des talents et des efforts de ceux avec lesquels elle travaille. C'est le genre d’intuitions avec laquelle la plupart des personnes qui travaillent dans de grandes organisations seraient d’accord, chacun se persuadant qu’il serait beaucoup plus efficace s’il était mieux entouré (bien entendu, ses collègues pensent exactement de même…). Elle implique que, dans une firme, les individus imposent des externalités les uns aux autres. Au niveau collectif, de telles externalités peuvent produire des effets pervers.
.
Le perfectionnement des moyens de communication a facilité l’accès aux voyages, aux emplois, aux conjoints, aux lieux de résidence, aux associés… Mais si les individus peuvent choisir avec quels collègues ils veulent travailler, avec quels voisins ils veulent vivre, etc... la situation des individus les moins bien dotés ne peut que se détériorer – par comparaison avec une situation où les gens seraient obligés de travailler et de vivre avec ceux que la chance (ou la naissance, la tradition, ou les antécédents familiaux) leur a donnés comme collègues ou voisins. En effet, le libre choix conduit à des appariements sélectifs, tels que les bons vont avec les bons et les moins bons restent avec les moins bons. Plus précisément, les individus talentueux quittent leurs villages pour s’en aller retrouver en ville d’autres individus talentueux, les salariés très bien payés épousent des salariées très bien payées, les parents insatisfaits de l’éducation de leurs enfants déménagent vers des quartiers dont les écoles sont plus réputées, etc…

En fin de compte, les individus les moins bien dotés sont deux fois maudits: d'abord, par leurs faibles capacités et ensuite par les faibles capacités de ceux avec lesquels ils sont désormais obligés de vivre et de travailler.

Une autre conséquence est que les individus les mieux dotés seront plus incités à investir, pour devenir encore plus productifs, parce que le rendement de leur investissement augmentera du fait de la meilleure productivité de leurs collègues et voisins. Inversement, les moins bons seront moins incités à investir parce que le retour sur investissement sera réduit du fait de la faible productivité de leurs collègues et voisins.

On voit alors émerger d’un côté des îlots de prospérité, composés d’individus très compétents et très productifs, avec des taux élevés d'investissement et de croissance, et de l’autre, des îlots de pauvreté, composés d’individus à faible compétence et faible productivité, avec des taux très faibles d'investissement et de croissance.

Conclusion

Kovilur n'est pas physiquement coupé du monde. Ses habitants voyagent au dehors; des coopérants, des fonctionnaires, des colporteurs… s’y rendent en permanence. Des pèlerins y viennent de temps en temps faire une puja au temple. Des banquiers le visitent pour prêter aux quelques paysans qui peuvent promettre de rembourser. Cependant, les usuriers du village prêtent toujours à des taux très supérieurs à ceux des banques de la ville ; la plupart des enfants quittent toujours l'école au bout d’un an ou deux, en étant à peine capables d'écrire leur nom ; quant à ceux qui continuent leurs études, dans une école dont l’unique instituteur est souvent absent, ils ne peuvent généralement trouver d’autre emploi que celui de journalier agricole ; les plus petits, qui traînent devant les huttes, ont toujours le regard caractéristique des enfants sous-alimentés ; et les victimes de la polio vaquent toujours à leurs occupations en se déplaçant comme ils peuvent sur leurs jambes atrophiées.

Ce village offre beaucoup de possibilités intéressantes, mais il n'est pas développé. Ceux qui pourraient l'aider à se développer ne peuvent faire suffisamment confiance à ses habitants, et ses derniers manquent de l'expérience et de la confiance en soi nécessaires pour se projeter comme des acteurs crédibles dans les rituels exigeants de la modernité. Au centre d'un monde de plus en plus interconnecté, Kovilur, comme des millions d’autres villages, demeure un monde à part.

19 févr. 2006

Pourquoi ils font des enfants

.
Je me suis souvent demandé pourquoi les gens faisaient des enfants. Cette question, Eliette Abecassis se l'est posée aussi. Voici sa réponse :

Comme le Bourgeois gentilhomme, ils font de la métaphysique et ils ne le savent pas. Ils font l’acte le plus commun et le plus inouï, qui consiste à reproduire l'humanité, en prenant en charge un petit d'homme. En étant responsables d'un autre, alors qu'ils ne le sont pas d'eux-mêmes. C'est vertigineusement banal. Ils se mettent à la place de Dieu, en toute innocence.

Après mûre réflexion, j'ai noté dans mon carnet quatre bonnes raisons de faire un enfant :

Raison 1 : on s'aime.

Raison 2 : on a voyagé dans tous les pays atteignables.
Raison 2 revient à ce que l'on appelle : la Menace de l'Ennui.

Raison 3 : j'ai passé 30 ans, et à l'approche des 40 ans, j'avais peur de vieillir. C'est la dernière ligne droite.
Raison 3 revient à : la Peur de la Mort.

Résumons. Pourquoi fait-on des enfants ?

Par Amour, par Ennui et par Peur de la Mort. Les trois composantes essentielles de la vie.

Faire un enfant est à la portée de tous, et pourtant peu de futurs parents connaissent la vérité, c'est la fin de la vie.



Eliette Abecassis, Un heureux évènement, Albin Michel, 2005

17 févr. 2006

Le déterminisme géographique et la divergence économique (III)

3ème partie de l'article paru dans la revue DEES en juin 2001
.
La malédiction des Tropiques

Si l'on trace une bande de 3 000 km de large autour de l'équateur, on ne trouve aucun pays développé. Partout le niveau de vie est bas et la durée de l'existence est brève. John Kenneth Galbraith, 1951


Tout comme il y a 50 ans, le sous-développement est massivement concentré entre le Tropique du Cancer et le Tropique du Capricorne.

En 1965, on comptait 61 pays dont la moitié des habitants au moins vivaient dans des régions tempérées : 24 sont aujourd'hui des pays à revenu élevé, 24 subissent ou ont subi l’épreuve du communisme, 6 sont des pays enclavés, entourés de pays pauvres (Lesotho, Malawi, Zimbabwe, Népal, Zambie, Paraguay). Restent 7 pays à revenu intermédiaire (Argentine, Uruguay, Afrique du Sud, Maroc, Tunisie, Turquie, Liban).

En revanche, parmi les pays tropicaux, seuls 10 ne figurent pas dans le groupe des pays à faible revenu : des pays rentiers (Colombie, Gabon, Trinidad et Tobago, Panama), ou forts de diasporas dynamiques (Maurice, Hong Kong, Singapour, Thaïlande, Malaisie), et le Costa Rica. Seules les deux cités-Etats ont rejoint le club des pays riches. (1)

La géographie est-elle responsable ?

Jared Diamond le pense : « aujourd’hui comme hier, il est des milieux plus favorables au développement que d’autres. De plus, les sociétés qui furent les premières à développer l’agriculture il y a dix mille ans, et celles qui en ont été le plus directement issues, prirent une avance qui devint pour les autres sociétés, éloignées quant à elles de la zone originelle de la révolution agricole, un handicap difficile à combler ». (2)

Un environnement naturel défavorable

Dans des économies qui dépendent de l'agriculture pour générer des revenus et s'insérer dans l'échange international, le climat tropical constitue une véritable malédiction.

Partout, l'eau pose problème. Véritable « piège à peuples », selon P. Gourou, « le Sahel se trouve dans une zone pluviométrique dangereuse : du Sud au Nord, la moyenne annuelle passe en 700 km de 1250 mm à 100 mm » (400 mm constituant le minimum requis pour une bien pauvre agriculture). En zone de savane, les précipitations sont capricieuses, certaines années insuffisantes, d'autres années trop abondantes. Ainsi, le Mozambique connaît-il tantôt des années de sécheresse, tantôt des années d'inondations dramatiques. L'essentiel des pluies consiste en orages violents : par exemple, dans le Nord Nigeria, il peut tomber en deux heures autant d'eau qu'en un mois à Londres. En zone forestière, "les cultures ne peuvent rivaliser avec la forêt tropicale humide : ces trésors de bio-diversité favorisent toutes les espèces à l'exception de l'homme et de la gamme restreinte des plantes qu'il cultive", écrit Landes. Sur les terres défrichées, l'action conjuguée de la pluie et du soleil appauvrit rapidement les sols (par minéralisation et lessivage), contraignant les paysans à pratiquer le nomadisme cultural. Partout, les insectes et parasites pullulent, ce qui réduit encore les rendements et accroît les pertes sur stocks ; dans l'élevage, les taux de mortalité sont élevés, et la prise de poids limitée.

Parce qu’elle limite la taille du marché intérieur et la capacité d'accumulation du pays, la faible productivité naturelle de l’agriculture tropicale fait obstacle au développement.

Le climat tropical ne déteint pas seulement sur le capital naturel, il influence aussi le capital humain. La chaleur et l'humidité favorise la propagation des insectes et des parasites, qui sont les principaux vecteurs des maladies infectieuses : par exemple, le paludisme, la fièvre jaune, la filariose lymphatique sont transmis par des moustiques, la trypanosomiase, l'onchocercose et les leishmanioses sont transmises par des mouches (resp. la mouche tsé-tsé, la simulie, le phlébotome), la dracunculose par des crustacés (les cyclopes, hôtes du ver de Guinée), la bilharziose par des mollusques (les cercaires), les ankylostomiases par des larves de nématodes... Toutes ces maladies multiplient les incapacités temporaires ou permanentes, affectant le développement des enfants et la productivité des adultes. Ainsi la bilharziose amoindrit considérablement la capacité de travail des paysans et les résultats scolaires des enfants, en raison de l’affaiblissement et de la léthargie qui s’emparent des schistozomiens.

Or, on ne saurait mettre tous ces fléaux sur le compte du sous-développement : par exemple, l’Afrique concentre 90 % des cas de paludisme clinique dans le monde, et l’éradication de ce fléau y est impossible eu égard à son intensité, i.e. à la distribution de la population d’anophèles parmi les moustiques, et à la distribution parmi les anophèles des variétés à forte capacité vectorielle (le pire, l’Anopheles gambiae, ne se rencontre qu’en Afrique). A lui seul, sur la période 1965-1990, le paludisme expliquerait un déficit de croissance de 1,3 points de PIB dans les 44 pays à forte endémicité répertoriés par l’OMS (3). Conséquence des journées de travail perdues, en particulier pour les paysans, de l’absentéisme scolaire, des coûts de traitement et de prévention, de l’évitement des zones impaludées par les touristes, les multinationales et les nationaux eux-mêmes ; conséquence aussi du fait que les accès palustres entravent le développement physique et cognitif des enfants : un enfant paludéen chronique connaît en moyenne cinq accès par an, ce qui favorise l’anémie et la survenue de maladies opportunistes.

Dans ces conditions, les pays pauvres sont pris dans le piège de la pauvreté : en raison de la forte prévalence des maladies infectieuses et de la faible productivité naturelle de l'agriculture tropicale, la morbidité est élevée, la sous-alimentation chronique : on estime à 40 % la proportion de personnes sous-alimentées en Afrique australe et en Afrique de l'Est, et à 50 % en Afrique centrale (4). Partout, l'accumulation de capital humain est freinée, le mauvais état sanitaire altérant la capacité des jeunes à apprendre et celle des adultes à travailler.

Aux handicaps du milieu tropical, il faut encore ajouter ceux de l’isolement : l’éloignement des grands centres économiques, d’autant plus grand quand le pays est enclavé.

Adam Smith notait déjà que les activités économiques avaient tendance à se concentrer autour des ports et des rivières navigables, le commerce par voie d'eau étant moins coûteux que le commerce par voie terrestre. C'est là que la division du travail pouvait se développer, et produire avec le temps des effets d'entraînement sur l'hinterland.

Comme le transport par voie d'eau ouvre à chaque sorte d'industrie un plus vaste marché que celui que le voiturage peut à lui seul lui procurer, c'est sur le littoral et au bord des fleuves navigables que l'industrie de toute sorte commence naturellement à se subdiviser et à s'améliorer; et c'est souvent longtemps après que ces améliorations s'étendent aux régions intérieures. Un chariot à larges roues, servi par deux hommes et tiré par huit chevaux, emporte et rapporte entre Londres et Edimbourg près de quatre tonnes de marchandises en environ six semaines. En à peu près le même temps un bateau manoeuvré par six ou huit hommes, et navigant entre les ports de Londres et de Leith, emporte et rapporte souvent deux cents tonnes de marchandises. (...) Si donc il n'y avait pas d'autre communication entre ces deux villes que le voiturage, comme on ne pourrait transporter de l'une à l'autre que des marchandises dont le prix serait très grand proportionnellement à leur poids, elles ne pourraient faire qu'une faible partie du commerce qui est assuré aujourd'hui entre elles, et par conséquent elles ne pourraient donner qu'une faible partie de l'encouragement que chacune aujourd'hui procure à l'industrie de l'autre. Il pourrait y avoir peu ou pas du tout de commerce entre les régions éloignées du monde. Quelles marchandises pourraient supporter la dépense de voiturage entre Londres et Calcutta ? -- Adam Smith, La Richesse des Nations, PUF, pages 20 et s.

Aujourd’hui encore, dans chaque zone climatique, le PNB par tête est plus élevé dans les pays qui ont accès à la mer que dans les pays « enclavés » (cf. tableau 3).

Tableau 1. PNB par habitant (1995, aux parités de pouvoir d’achat) des différentes zones climatiques (d’après la classification de Koppen-Geiger), selon leur accès à la mer (+/- 100 km de la cote ou d’une rivière navigable jusqu'à la mer)
.
Zone tempérée
pays non enclavés : 232
pays enclavés : 118
Ensemble : 194
.
Zone tropicale
pays non enclavés : 48
pays enclavés : 37
Ensemble : 43
.
Monde
pays non enclavés : 135
pays enclavés : 65
Ensemble : 100
.
Source : Sachs, sept. 2000

A cet égard, les pays africains sont particulièrement défavorisés. Un tiers d’entre eux sont enclavés, et la plupart des fleuves africains ne sont pas navigables (par exemple, le Congo n’est pas navigable en aval de Brazzaville). Cela n’avait pas échappé à Adam Smith : « Il n'y a point en Afrique de grands bras de mer comme la Baltique et l'Adriatique en Europe, ni comme la Méditerranée et le Pont-Euxin en Europe et en Asie, ou comme le golfe d'Arabie, le golfe persique, et ceux d'Inde, du Bengale et du Siam en Asie, pour faire pénétrer le commerce maritime dans les régions intérieures de ce grand continent. »

L’un dans l’autre, le PNB par hab. des pays tropicaux enclavés représente 15 % de celui des pays tempérés non enclavés (cf. tableau 1).

Le capital, la technologie et les biens circulant librement, on devrait observer une convergence des niveaux de vie. En fait, loin de se réduire, les inégalités entre les nations ont plutôt tendance à se creuser. Par exemple, les Africains sont aujourd'hui plus mal lotis qu'en 1970. Le Revenu par habitant est inférieur à son niveau d’il y a 30 ans dans 18 pays sur 36 (hors micro-états), il est stationnaire dans une dizaine d'autres, y compris le Nigeria malgré la rente pétrolière. Le niveau de vie n'a véritablement augmenté que dans 8 pays ; Maurice et le Botswana sont les seuls représentants de l'Afrique sub-saharienne à figurer dans le Top 25 des pays en développement rapide. (5)

Pourquoi ni la mondialisation ni le progrès des sciences et des techniques n’ont-ils pu réduire le fossé entre les nations les plus riches et les nations les plus pauvres ? La géographie apporte ici encore un élément de réponse.

Le déterminisme géographique à l'épreuve de la mondialisation

« Bien souvent, écrit Paul Krugman, si la géographie naturelle importe tant, cela tient moins aux caractéristiques intrinsèques du décor naturel, qu’au fait qu’elle ait semé la graine qui cristallisera plus tard autour d’elle un mouvement d’agglomération auto-entretenu. » Il donne l’exemple de Mexico : « A l’origine, la concentration de la population et de la production dans la vallée de Mexico s’explique essentiellement par des raisons naturelles : avant la conquête espagnole, cette région était densément peuplée, du fait que les Aztèques y pratiquaient une forme d’agriculture intensive, rendue possible par la présence d’un immense lac. Il était donc naturel que naisse là l’un des principaux centres urbains du Mexique. Depuis, il n’y a plus de lac, ni véritablement d’agriculture dans la vallée. Aujourd’hui, Mexico se trouve là parce qu’elle est là. »

Sur ces inégalités d’origine naturelle vient se greffer un ensemble de forces centripètes, qui tend à concentrer dans les régions les plus développées l'essentiel de l'activité économique.

A priori, compte tenu des coûts de transport, les entreprises ont intérêt à se localiser là où se trouvent leurs débouchés, ou leurs sources d’approvisionnement ; comme les consommateurs et les fournisseurs sont disséminés un peu partout, en bonne logique, les producteurs devraient l’être aussi. C’est la présence de rendements d’échelle croissants qui incite les firmes à s’agglomérer autour de certains foyers économiques.

En premier lieu, la recherche d’économies d’échelle incite les firmes à installer leurs sites de production là où se situent leurs principaux marchés ; par exemple, si une firme vend sur trois marchés A, B, C, représentant respectivement 40 %, 30 %, 30 % de son chiffre d’affaire, elle va choisir de produire en A plutôt qu’en B ou C. En second lieu, la concentration des activités dans l'espace est créatrice d’externalités positives : une entreprise produira de préférence où elle sait pouvoir trouver les meilleurs services, les meilleurs fournisseurs, les meilleurs travailleurs, les meilleures infrastructures, les meilleures techniques... Chaque firme faisant le même raisonnement, la croissance économique sera la plus élevée dans les régions les plus développées.

Mais la concentration de l’activité rencontre des limites. Passé un certain seuil, un ensemble de forces centrifuges tend à disperser les activités économiques dans l'espace. Dans la mesure où certains facteurs de production sont immobiles (e. g. le capital naturel), les entreprises ont intérêt à s'implanter là où se trouvent les moyens de produire. Comme le travail est moins mobile que le capital, son coût tend à s’élever là où l’activité est le plus concentrée, et les entreprises sont alors incitées à se délocaliser dans les régions où les salaires sont plus bas. Il faut aussi compter avec les externalités négatives qui naissent de la concentration des activités dans un espace donné (congestion urbaine, pollution, criminalité, inflation des prix du foncier et de l’immobilier...).

La balance entre forces centrifuges et forces centripètes dépend du coût des transports et des communications. Aussi longtemps que ces coûts sont élevés, l’effet des rendements d’échelle croissants est tenu en respect : à la limite, chaque économie fonctionne alors en autarcie. Il en va de même lorsque ces coûts deviennent négligeables : en ce cas, la géographie n’a plus d’importance (il importe peu d’être proche de ses clients et fournisseurs). C’est par conséquent lorsque les coûts de transports et de communication ont suffisamment baissé tout en demeurant relativement élevés, que les effets d’agglomération seront les plus puissants.

Dans les premiers temps, la baisse des coûts de transport initie un processus de concentration en faveur de régions favorisées par la géographie (le chemin de fer a ainsi désindustrialisé le Mezzogiorno au profit de l'Italie du nord). A ce stade, les inégalités de revenus entre les régions qui bénéficient de ces effets d’agglomération et les autres se creusent de plus en plus.

Et puis, au fur et à mesure que baissent les coûts de transport, les forces centrifuges tendent à l'emporter sur les forces centripètes, et un processus de convergence s'amorce. Survient un moment où les avantages qu'une entreprise trouvait à se localiser au Centre sont annulés par les avantages qu'elle peut trouver à s'installer dans les Périphéries (moindre coût des facteurs, moindre congestion ...). Le cas du Viêt-nam illustre bien ce point.

La zone industrielle de Nomura à Haïphong (Nord Viêt-nam) est un désert industriel tandis qu’au Sud les zones industrielles poussent comme des champignons. Les exportations de la province de Dong Naï ont ainsi augmenté de 25 % l'an dernier, tandis que celles de Haïphong ont baissé de 10 %. La qualité des infrastructures, des services publics, de la main d'oeuvre, un climat culturel et politique plus favorable à l'entreprise au Sud, ont initialement concentré l'activité économique autour d'Ho Chi Minh Ville. Les forces centripètes ont joué à plein. Le moment du retour de balancier approche cependant : au Sud, les salaires sont désormais nettement plus élevés qu'au Nord, Ho Chi Minh Ville connaît des embouteillages monstres, aussi Ford a-t-il choisi d'implanter sa nouvelle usine au Nord, entre Hanoi et Haïphong. (6)

Mais ce processus de convergence est lui-même inégalitaire. Toutes choses égales par ailleurs, ce sont les régions proches des grands centres économiques qui bénéficieront des délocalisations et des effets d’agglomération qui en découleront : actuellement, l’Asie du Sud-Est, l’Europe de l’Est, le bassin méditerranéen, le Mexique... les marchés vers lesquels les coûts de transport sont les plus bas.

Les pays tropicaux enclavés sont handicapés par le coût élevé des transports terrestres. En Afrique, si l’on se fie aux marges Caf/Fob calculées épisodiquement par le FMI, les pays enclavés supportent en moyenne des frais de transport deux fois plus élevés que les autres (cf. tableau 2).

Tableau 2. Marge CAF / FOB en % (moyenne 1965-90) pour quelques pays africains

Pays enclavés
Ouganda : 11 %
Zimbabwe : 11 %
Zambie : 18 %
Niger : 20 %
Burkina Faso : 27 %
Tchad : 34 %
Malawi : 34 %
Rwanda : 41 %
Mali : 42 %
Moyenne : 26 %

Pays maritimes
Ghana : 8 %
Afrique du Sud : 8 %
Cameroun : 10 %
Sierra Leone : 12 %
Sénégal : 14 %
Guinée Bissau : 15 %
Kenya : 16 %
Tanzanie : 17 %
Togo : 19 %
Moyenne : 13 %

d’après SACHS et RADELET, 1998

Par exemple, il en coûte 3 000 $ pour acheminer un container depuis Baltimore vers Abidjan, 7 000 $ vers Ouagadougou, 13 000 $ vers Bangui. De telles disparités affectent la capacité d’importer et d’exporter, et par conséquent la capacité d’un pays à se développer.

Pour le comprendre, supposons un produit vendu 100 $ en Europe, dont la production en Afrique requiert 45 $ de biens de production importés et 15 $ d’inputs produits localement. Sur la base des coûts de transport moyens du tableau 2, l’enclavement géographique divise par trois la valeur ajoutée nette du secteur exportateur ! (cf. tableau 3)

Tableau 3. Coûts de transport et valeur ajoutée

Coût des importations (FOB)
Pays maritime : 45 $
Pays enclavé : 45 $
.
Coût du transport
Pays maritime : 13 $
Pays enclavé : 26 $

Coût des importations (CAF)
Pays maritime : 50,8 $
Pays enclavé : 56,7 $
.
Inputs locaux
Pays maritime : 15 $
Pays enclavé : 15 $

Valeur ajoutée nette
Pays maritime : 22,7 $
Pays enclavé : 7,7 $
.
Prix à l’exportation (FOB)
Pays maritime : 88,5 $
Pays enclavé : 79,4 $

Coût du transport
Pays maritime : 13 %
Pays enclavé : 26 %

Total = Prix en Europe (CAF) = 100

d’après Sachs et Radelet, 1998

La baisse des coûts du fret maritime pourrait hâter le processus : pour l’ensemble des pays en développement, la Cnuced observe qu’ils représentaient 10,4 % de la valeur des importations en 1980, 8,6 % en 1990 et 8 % en 1997. Pour les pays africains cependant, ils s’élevaient encore à 11,5 % ! Une différence qui s’explique par la piètre qualité des infrastructures en Afrique. Les données du tableau 2 suggèrent que les différentiels de coûts de transports doivent probablement autant au sous-équipement qu’à la géographie (cf. Togo vs Afrique du Sud, Sénégal vs Zimbabwe). Quand on sait qu’entre Baltimore et Abidjan, les seuls frais portuaires augmentent de 80 % le prix de revient d’un container, et que le transport par camion revient 4 fois plus cher entre Abidjan et Ouagadougou qu’entre Anvers et Lausanne, par tonne kilométrique en Afrique noire qu’au Pakistan, il paraît possible de réduire considérablement les coûts de transport en investissant dans l’infrastructure routière, ferroviaire et portuaire. (7)

A tout le moins, peut-on penser que la distance et les obstacles naturels n’arrêtent pas le progrès. En multipliant les possibilités qui s’offrent aux hommes, les nouvelles technologies pourraient être au monde tropical ce que la révolution industrielle fut au monde développé. Ainsi pense Bill Gates : « In early human history, technological advantages were built on the availability of certain plants, animals and geographies. In today's emerging information society, the critical natural resources are human intelligence, skill and leadership. Every region of the world has these in abundance, which promises to make the next chapter of human history particularly interesting. » (8)

Mais là encore, il semble que la géographie ait son mot à dire...

Le déterminisme géographique à l'épreuve du progrès technologique

Selon Jeffrey Sachs, la recherche scientifique est orientée pour l'essentiel vers la résolution de problèmes qui se posent dans les pays développés, et les solutions apportées ne sont généralement pas adaptées aux problèmes qui se posent dans les pays sous-développés.

En effet, la science suit le marché. La moindre percée scientifique requiert des mises de fonds considérables, et les grands laboratoires ne voient pas l'intérêt de dépenser des milliards de $ pour développer des vaccins que leurs bénéficiaires ne pourront acheter. Moyennant quoi, l’effort de recherche sur le paludisme est le fait de quelques institutions publiques, qui y consacrent 84 millions de $ par an (soit 42 $ par décès consécutif au paludisme). A comparer avec le financement de la recherche sur l’asthme (800 millions de $ par an, soit 300 $ par décès dû à l’asthme), ou avec le budget de recherche de Merck (2,1 milliards de $ par an). Si l’on sait que le paludisme tue chaque année un million d’enfants en Afrique, on tient là un bel exemple d’échec du marché. (9)

Ensuite, la science avance le plus vite là où elle est déjà le plus avancée. Les nouvelles idées naissent de la recombinaison d'idées anciennes, si bien que les environnements riches en idées sont les plus favorables au développement d'idées nouvelles. C’est là que l'effort de recherche tend à se concentrer, en général dans des lieux spécialisés comme la Silicon Valley ou la route 128, et des méga-laboratoires comme Merck, Monsanto ou Microsoft.

Ces deux facteurs concourent à élargir encore l’écart technologique entre les pays pauvres et les pays riches. Mais l’intensité technologique d'un pays ne dépend pas seulement de sa capacité d'invention, elle dépend aussi (et surtout) de sa capacité à adopter la technologie développée par d’autres (10). Un pays pauvre peut ainsi importer des biens à forte intensité technologique (vaccins, ordinateurs et logiciels, ...), acquérir les brevets pour adapter la technologie aux conditions locales, ou encore attirer l’investissement étranger.

Malheureusement, la technologie est souvent écologiquement spécifique et une bonne partie des technologies développées dans les pays riches ne fonctionne pas dans les Tropiques.

C’est typiquement le cas dans le domaine agronomique. Pour réitérer en Afrique les révolutions vertes qui ont réussi ailleurs, il faudrait un effort considérable de recherche d’adaptation, notamment pour déterminer les possibilités d’irrigation et les associations de variétés à haut rendement, de fertilisants, d’herbicides et de pesticides localement les mieux adaptées ; à charge pour les services de vulgarisation de diffuser ensuite les meilleures pratiques sélectionnées. Mais cela ne suffirait pas. Compte tenu de la gravité des problèmes posés par les insectes, les maladies, la pauvreté naturelle des sols, encore aggravée par la surexploitation et le surpâturage, compte tenu aussi de la montée des stress hydriques et des difficultés que pose la gestion de l’eau, avec notamment les graves problèmes sanitaires induits par les retenues d’eau (flambées de bilharziose, d’onchocercose et de paludisme), « une stimulation par le haut peut être nécessaire, écrit la FAO, sous forme de progrès scientifique, pour améliorer la performance de la recherche d'adaptation ». (11)

L’espoir pourrait venir des OGM ; par exemple, la mise au point de variétés de riz plus résistantes aux parasites et aux maladies ferait gagner chaque année 100 millions de tonnes de production : le riz constituant la nourriture de base de 2,4 milliards de personnes, cela représente 42 kg par tête et par an.

C’est aussi le cas avec la « nouvelle économie ». En favorisant le télétravail et le télé-enseignement, un meilleur accès aux marchés et aux services publics, à l’information et à la connaissance, les nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntic) sont une chance pour le développement. Mais les coûts d’équipement, de formation, d’entretien et de connexion élèvent des barrières à l’entrée considérables pour les pauvres.

Au bout du compte, qu’il s’agisse d’agronomie, de médecine, ou des Ntic, la capacité technologique des pays à faible revenu est des plus réduite : quand la technologie n'existe pas, ils n'ont pas les moyens de l’inventer ou de la développer par eux-mêmes ; et quand la technologie existe qui permettrait de résoudre leurs problèmes, ils n'ont pas les moyens de l'acquérir. Dans ces conditions, une aide internationale massive paraît indispensable (Cf. Annexe).

Il reste que les facteurs naturels n’absolvent pas les gouvernements de leur responsabilité. En particulier, l’investissement en capital humain des Etats africains est très insuffisant.

C’est vrai pour la santé. Pierre Gourou observait il y a vingt ans que « les progrès de la médecine tropicale sont déjà assez grands pour que les Tropiques puissent bénéficier d’une bonne salubrité, si du moins les encadrements ont une efficacité satisfaisante ». En Afrique noire, la plupart des décès dus aux maladies infectieuses pourrait être évités à peu de frais : le traitement aux antibiotiques d'une pneumonie (première cause de mortalité juvénile, avec 1 500 000 décès annuels) revient à 0,27 $ ; la mortalité liée au paludisme (deuxième cause de mortalité juvénile) pourrait être réduite d’un bon tiers en utilisant des moustiquaires imprégnées d’insecticide (10 $) ; le traitement, à base de sels de réhydratation, des diarrhées (troisième cause de mortalité juvénile, avec 800 000 décès) revient à 0,33 $ ; une dose de vaccin contre la rougeole (quatrième cause de mortalité juvénile, avec 550 000 décès) coûte 0,26 $; la bilharziose qui touche plus de 200 millions de personnes dans le monde, se traite très bien avec du praziquantel pour un coût de 0,25 $ par adulte...

Las ! l'effort en faveur de la santé publique atteint seulement 4 % du PNB dans les pays à faible revenu (16 $ par habitant et par an), et 2 % au Cameroun ou au Nigeria. Entre 1990 et 1998, la proportion d’enfants vaccinés est tombée de 80 % à 27 % au Nigeria, de 100 à 54 % au Togo, de 93 à 53 % en Centrafrique : en 1999, la moitié des enfants africains n’étaient pas immunisés contre la rougeole. (12)

Et c’est vrai pour l’éducation. Le continent le plus pauvre est aussi le moins scolarisé. Entre 1960 et l’an 2000, la part des plus de 15 ans qui n’ont pas complété le cursus entier des études primaires est passée de 86 à 73 % en Afrique Noire, et de 83 à 57 % pour l’ensemble des pays en développement ; l’écart à la moyenne est ainsi passé en quarante ans de 3 à 16 points (13).

Pourtant, si l’on en croit Amartya Sen, l’accumulation du capital humain est une stratégie de développement relativement bon marché : « l’éducation et les soins médicaux sont des services intensifs en travail, donc relativement peu coûteux dans les pays pauvres (en raison de la faiblesse des rémunérations). Si ces pays ont moins d’argent à dépenser, ils ont aussi besoin de moins d’argent pour fournir ces services. Pour cette raison beaucoup de pays pauvres ont de fait été capables de développer largement les services éducatifs et médicaux sans attendre d’être prospères. » (14)

Conclusion

La géographie nous aide à comprendre le passé, pas à prédire l’avenir. Le jour viendra peut - être où les conditions naturelles auront cessé de déterminer la richesse et la pauvreté des nations, où la mondialisation et le progrès technologique auront eu raison de la malédiction des Tropiques. Ce serait la fin de la géographie.

Pour autant, on n’en aurait pas fini avec le sous-développement. Longtemps encore, les économistes et les historiens se disputeront sur le point de savoir pourquoi certaines nations sont riches tandis que d’autres restent pauvres ?

C’est dire que la géographie n’explique pas tout. La divergence des niveaux de développement n’est pas seulement l’œuvre de la nature, il y entre aussi une part de culture. Par exemple, nos institutions sont largement indépendantes de l’environnement naturel, et dans la mesure où des institutions différentes ont pu suggérer aux hommes des possibilités différentes, les sociétés humaines ont pu connaître des évolutions divergentes.

Voilà pourquoi Adam Smith n’expliquait pas la prospérité relative de l’Angleterre par ses seuls avantages naturels, il y voyait aussi le produit de ses institutions :

« L’Angleterre, du fait de la fécondité naturelle de son sol, de la grande étendue de son littoral à proportion de celle de tout le pays et du grand nombre des fleuves navigables qui la traversent et qui donnent à certaines de ses parties les plus reculées la commodité du transport par voie d’eau, a peut - être naturellement autant vocation que n’importe quel grand pays d’Europe à être le siège du commerce extérieur, des manufactures destinées à la vente au loin, et de toutes les améliorations auxquelles celles - ci peuvent donner lieu. Ajoutons que depuis le début du règne d’Elisabeth, la législature anglaise a été singulièrement attentive aux intérêts du commerce et des manufactures, et il n’y a point en réalité de pays en Europe, même pas la Hollande, dont la loi soit dans l’ensemble plus favorable à ce genre d’industrie. » (La Richesse des Nations, p. 477)

Notes

[1] J. SACHS : Notes on a New Sociology of Economic Development, in "Culture Matters", Huntington - Harrison eds, 2000

[2] Interview au Monde des Livres, 12/01/01

[3] après contrôle d’autres facteurs comme le capital humain (taux de scolarisation), les institutions (qualité de la gouvernance, politique commerciale), la géographie (accès à la mer, part du territoire en zone tropicale) ; SACHS Jeffrey - GALLUP John L. : The economic burden of Malaria, CID Working Paper, juil. 2000.

[4] Etat de la sécurité alimentaire dans le monde, FAO 2000

[5] World Economic Outlook, FMI, Avril 2000

[6] Hanoi’s ongoing battle with an economic gap, par Rajiv Chandrasekaran, Int. Herald Tribune, 18/11/00

[7] chiffres trouvés sur le site de la Banque Mondiale consacré aux Transports ; SACHS et RADELET, op. cit. A propos de la baisse des coûts de transport maritime, David HUMMELS est plus réservé : selon lui, la containérisation a certes fait chuter le temps d’attente au port, ce qui rentabilise l’investissement dans des navires plus rapides et à plus forts tonnages, en particulier sur les longues distances ; mais cela peut aussi bien favoriser la constitution de monopoles sur certaines routes, ce qui, s’ajoutant à l’effet de la hausse des dépenses de carburant, pourrait expliquer qu’on n’ait pas constaté de baisse des prix réels du fret maritime depuis les années soixante. Have international transportation costs declined ?, sept. 1999, Univ. of Chicago.

[8] Bill Gates, review de « Guns, germs and steels », 15/04/98 (edge.org)

[9] OMS, rapport 1999 sur la santé dans le monde, chap. 4

[10] d’après une étude de l’OCDE : Playing Godmother with invention, The Economist, 24/05/97

[11] FAO : rapport SOFA 2000 ; VOORTMAN R. et al. : African land ecology : opportunities and constraints for agricultural development, CID Working Paper, 2000 ; Le Monde : les barrages africains peuvent engendrer des catastrophes sanitaires, 21/12/00

[12] Aide-Mémoires sur les maladies tropicales, OMS 1997 - 2000 ; Rapport sur les maladies infectieuses, OMS 1999 ; J. Donnely : immunisations plummet in poorest nations, Boston Globe, 13/11/00

[13] d’après Robert BARRO - Jong-Wha LEE : International data on education atteinment, CID WP, Avril 2000. Cf. aussi Richard EASTERLIN : Why isn’t the whole World developed ? J. of Economic History, Mars 1981

[14] Il n’y a pas de bombe démographique, Amartya SEN, Revue Esprit, Nov. 1995


Annexe

D’ores et déjà, grâce à des conventions passées avec l’OMS, de nombreux médicaments et vaccins sont libres de droits et disponibles à prix coûtant : par exemple, Merck a renoncé à ses droits sur l’invermectine, le seul médicament efficace contre l’onchocercose, une maladie responsable de 270 000 cécités en Afrique. La Fondation Bill Gates a débloqué 750 millions de $ pour développer de nouveaux vaccins (en particulier contre la tuberculose et le paludisme) et financer des campagnes de vaccination. Pour aller plus loin, Sachs et Kremer proposent que la communauté internationale garantisse aux grands laboratoires un prix incitatif pour l’achat d’un vaccin antipaludéen ; sur la base de 10 $ la dose, 250 millions de $ suffirait pour vacciner les 25 millions d’enfants africains qui naissent chaque année, soit 1,5 % de l’aide publique au développement reçue par les pays africains (16 milliards de $). Des négociations sont en cours pour permettre aux pays pauvres d’accéder aux thérapies du Sida aux meilleurs prix ; hélas, même au prix coûtant de 500 $ pour un traitement annuel dont le prix de marché avoisine 10 000 $, la prise en charge des 24 millions d’africains infectés par le VIH coûterait 12 milliards de $ par an (75 % de l’aide !) *

Dans le domaine agronomique aussi, les grands laboratoires renoncent parfois à leurs droits pour permettre la diffusion de certaines applications dans le Tiers Monde. Récemment, la multinationale Astra-Zeneca s’est engagée à assurer la libre exploitation d’un riz enrichi en carotène, en échange de l’exclusivité pour les pays du Nord ; ce riz génétiquement modifié pourrait pallier les carences les plus graves en vitamine A, responsables chaque année de la survenue de cécité chez 500 000 enfants et d’autant de décès. Enfin, des programmes internationaux peuvent contribuer à réduire la fracture numérique. La Banque Mondiale sponsorise le projet World Link for Development, qui a déjà formé aux Ntic 5 000 enseignants du secondaire ; la multinationale Cisco forme à la gestion de réseau 154 000 étudiants dans 96 pays ; Intel sponsorise des Computer Clubhouses auxquels devraient participer 50 000 jeunes. **

* The Economist, 14/08/99 ; calculs à partir de J. SACHS : Aids, drugs and Africa, Financial Times, 12/02/01
** Le Monde, 15/12/00 ; J. SACHS et G. KIRCKMAN : subtract the divide, Worldlink, 25/01/01


Eléments de bibliographie

DIAMOND Jared : Guns, germs, and steel, Norton, 1997 ; trad. française : De l’inégalité parmi les sociétés, 2000, Nrf essais.
KRUGMAN Paul : The role of geography in development, ABCDE, Banque mondiale, 1998.
LANDES David : Richesse et Pauvreté des Nations, Albin Michel, 2000.
SACHS Jeffrey : Why are the Tropics poor ?, The Economic History Association’s 60th Annual Meeting, 08/09/00.
SACHS Jeffrey, RADELET Steve : Shipping costs, manufactured exports, and economic growth, CID Working Paper, janvier 1998 (AEA meetings).
SMITH Adam : La richesse des nations, PUF, ed. Taïeb.
VENABLES Antony, HENDERSON Vernon, SHALIZI Zmarak : Geography and Development, Journal of Economic Geography (2001).

16 févr. 2006

Le déterminisme géographique et la divergence économique (II)

2ème partie de l'article paru dans la revue DEES en juin 2001
..
Pourquoi l'Angleterre fut-elle la première nation industrielle ?

Dans les règnes animal et végétal, la nature a répandu les semences de la vie d’une main extrêmement généreuse et libérale. Elle a été comparativement plus chiche de l’espace et de la nourriture nécessaires à leur croissance. Avec de la nourriture à profusion, et de la place en abondance pour s’y propager, les germes de vie contenus dans un petit coin de terre rempliraient des millions de mondes en l’espace de quelques milliers d’années. La nécessité, cette loi impérieuse de la nature qui régit tout, les retient dans les limites prescrites. La race des plantes et la race des animaux se plient à cette grande loi de restriction. Et la race de l’homme ne peut y échapper par aucun effort de sa raison. Chez les plantes et les animaux, ses effets sont le gaspillage des germes, la maladie et la mort prématurée ; chez l’homme, la misère et le vice.

Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population, 1798.


Toutes choses égales par ailleurs, « les pays sont peuplés à proportion de la quantité de subsistances qu'ils produisent », observait Malthus. Par exemple, dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les densités sont beaucoup plus faibles que dans les sociétés pratiquant l’agriculture. Sur un territoire donné, l’agriculture procure généralement plus de vivres que la cueillette ou la chasse ; de plus, le mode de vie itinérant des chasseurs-cueilleurs les incitait à ne pas faire plus d’un enfant tous les quatre ans, âge en deçà duquel un enfant ne pouvait suivre ses parents dans leurs déplacements, et devait par conséquent être porté par sa mère.

Pour autant, la transition de l’économie de cueillette à l’agriculture ne permit guère d’élever le niveau de vie du plus grand nombre : les rations alimentaires s’appauvrirent en protéines et vitamines ; les hommes furent désormais exposées aux disettes et aux famines ; les surplus furent confisqués par les classes nouvelles de prêtres, de guerriers, de propriétaires fonciers et de bureaucrates ; dans les villes, la morbidité s’éleva en raison des mauvaises conditions sanitaires et de la propagation de germes contre lesquels les populations n’étaient pas encore prémunies.

A tel point que des analyses de squelettes (la paléopathologie) décrivent des chasseurs-cueilleurs en moyenne plus grands et en meilleure santé que les sociétés qui leur ont succédés : en Grèce et en Turquie, les chasseurs-cueilleurs mâles mesuraient 1,78 mètres contre 1,60 pour les agriculteurs du 4ème millénaire. Dans les vallées fluviales de l’Ohio et de l’Iowa, l’apparition de la culture du maïs fut un désastre en terme de santé publique : « la fréquence de l’anémie a quadruplé ; la tuberculose est devenue une maladie épidémique ; la moitié de la population a été atteinte de syphilis ou du pian, et les deux tiers se sont mis à souffrir d’arthrose ou de maladies dégénératives ; les taux de mortalité à tous les âges ont augmenté, de sorte qu’un pour cent seulement de la population arrivait à cinquante ans, contre 5 pour cent à l’âge d’or d’avant le maïs ; presqu’un quart de la population mourrait entre 1 et 4 ans, probablement parce que les jeunes enfants venant d’être sevrés succombaient à la malnutrition ou aux maladies infectieuses ». (1)

De façon générale, les progrès de l’agriculture ont davantage contribué à la croissance de la population qu’à celle des niveaux de vie. L’agriculture de la Chine pouvait bien être la plus avancée du monde, les chinois n’étaient pas plus riches pour autant. Sitôt qu’une innovation rendait la vie plus douce, les freins malthusiens se relâchaient, (2) la population augmentait, et quand le seuil des rendements décroissants était atteint, les revenus du travail retombaient progressivement à leur niveau « naturel ». Au bout du compte, les Chinois se retrouvèrent beaucoup plus nombreux que les Anglais, mais pas plus riches. (3)

C’est ainsi que, jusqu’à la fin du 18ème siècle, les hommes étaient prisonniers du verrou malthusien.

Survenue en Angleterre entre 1760 et 1860, la révolution industrielle constitue « la rupture la plus importante dans l’histoire de l’humanité depuis le néolithique », écrit Carlo Cipolla. Dans les termes d’Harold Perkin, ce fut « a revolution in men’s access to the means of life, in control of their ecological environment, in their capacity to escape from the tyranny and niggardliness of nature... it opened the road for men to complete mastery of their physical environment, without the inescapable need to exploit each other ». (4)

Tout cela n’aurait pas été possible si l’Angleterre n’avait trouvé le moyen de libérer des bras dans l’agriculture pour en fournir à l’industrie : l’agriculture occupait 53 % des actifs en 1760, contre 24 % à l’industrie ; en 1870, les proportions étaient inversées : 29 % vs 47 %. Entre temps, la population de l’Angleterre et le ratio population/terres cultivées étaient multipliés par trois. (5)

Or, la production agricole ne suivait pas. Contrairement à une idée reçue, l’Angleterre, dont l’agriculture était déjà la plus productive d’Europe, ne connut pas de révolution agricole pendant la révolution industrielle. Le mouvement des enclosures ne concerna que 21 % des terres et les gains de productivité qui en résultèrent furent modestes, ne serait-ce que parce que le système de l’open field était administré de façon relativement rationnelle. Quant aux cultures alternées, elles permirent de réduire la jachère, le trèfle fixant l’azote apporté par la fumure organique, et d’élever de 50 % les rendements du blé ; mais cela n’affectait en rien le rendement des pâturages, la moitié des terres ; de toutes façons, le travail agricole augmentant en bonne part avec le volume récolté, le gain de productivité du travail était inférieur au gain en terme de rendement. Au bout du compte, selon Clark, la productivité globale des facteurs de l’agriculture se serait accrue seulement de 25 % entre 1760 et 1860.

Le salut devait venir du commerce : l’Angleterre qui exportait 0,6 millions de quarters de blé en 1750, en importera 2,6 millions en 1840. Mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, les autres pays d’Europe de l’Ouest rencontrent à peu près les mêmes problèmes. En contexte de croissance démographique, dans toutes les grandes villes d’Europe de l’Ouest, les prix réels des grains s’élèvent entre 1726-50 et 1781-87 (6). La situation s’aggrave avec les French Wars et les mauvaises conditions climatiques du début du 19ème siècle. (7)

Où donc trouver des vivres ? Il y a bien les « périphéries » d’Europe de l’Est, mais le système féodal limite la capacité d’échange de ces pays : ils sont trop peu productifs pour exporter suffisamment de produits primaires et trop pauvres pour pouvoir acheter les produits manufacturés anglais.

Comment l’Angleterre a-t-elle résolu l’équation malthusienne ?

La chance de l’Angleterre

Selon Pomeranz (8), si l'Angleterre a finalement distancé la Chine, elle ne le doit ni à sa technologie, ni à ses institutions, domaines dans lesquels la Chine fait jeu égal avec l’Angleterre jusqu'à la fin du 18ème siècle, mais à un ensemble de conditions géographiques favorables : les terres neuves de l’Amérique et de fabuleux gisements de charbon.

Jusqu’en 1850, les importations du Nouveau Monde ne représentent encore qu’une petite partie de la consommation de produits agricoles de l’Angleterre, mais relativement au facteur limitant qu’était la terre, cela fit une grande différence avec la Chine.

Par exemple, l’augmentation de la consommation textile entrait en concurrence pour l'utilisation de la terre avec les trois autres necessaries of life de Malthus (la nourriture, le combustible, les matériaux de construction). Sans le coton du Nouveau Monde, la baisse des prix réels du textile, obtenue à la faveur de la mécanisation de cette activité, aurait été rapidement annulée par la hausse des prix réels des produits agricoles ; et compte tenu du poids de ces produits dans les budgets, le petit peuple anglais aurait été avec le temps de moins en moins bien nourri, de moins en moins bien chauffé, de moins en moins bien logé, et aussi, de moins en moins bien vêtu.

« Le coton a peut-être été une chance de l'Europe, car il a entraîné la délocalisation vers la périphérie de la production d'une portion croissante des fibres textiles. Ainsi étaient amoindries ces pressions concurrentes de la demande de subsistances et de matières premières industrielles sur l’agriculture européenne. » (9)

Dans la seconde moitié du 18ème siècle, les prix du coton s’envolent. Il faudra attendre la colonisation des terres fertiles du Nouveau Monde pour que l'industrie anglaise puisse disposer de coton à bas prix. Mais compte tenu de la pénurie de main d’œuvre en Amérique et du coût élevé du transport transatlantique au 18ème siècle, l’esclavage seul put garantir une offre de travail suffisamment rentable et abondante aux plantations des West Indies d’abord, du Cotton Belt ensuite, sans oublier les « fermes d’esclaves » du Old South (10). L’exploitation des esclaves rendit possible la mise en valeur à bon compte des terres du Nouveau Monde pour approvisionner le Vieux Monde en coton et lui permettre de s’industrialiser.

Les importations de sucre des West Indies contribuèrent aussi à économiser la terre anglaise : le rendement calorique d’un acre de canne à sucre dans les tropiques est équivalent à celui de 9 à 12 acres de blé en Angleterre. Or, dès 1800, le sucre du Nouveau Monde représentait 4 % de l’apport calorique journalier de l’anglais moyen, et 22 % en 1900.

Au total, en 1831, les importations de coton, de sucre et de bois américains représentaient pour l’Angleterre un gain de terre de 26 millions d’acres : 23 millions d’acres de pâturages furent économisées grâce au coton, substitut de la laine ; 1,9 à 2,6 millions d’acres grâce au sucre ; 1 millions d’acres grâce au bois. Il suffit de savoir qu’à cette époque, la Grande Bretagne disposait seulement de 17 millions d’acres de terres arables ! Sans compter le bois de la Baltique, obtenu contre l’argent du Nouveau Monde ; ou l'introduction de la pomme de terre, qui accrut considérablement les rendements caloriques à l'hectare, en particulier en Irlande et en Belgique, où elle assurait 40 % de l'apport calorique journalier dès 1791 ; par la suite, l’Amérique fournira aussi à l’Angleterre du blé, de la viande, de la laine, du guano...

Enfin, l'échange colonial a également aidé au développement de l’industrie naissante, qui sans cela aurait butté sur la faiblesse de la demande intérieure. Ralph Davis a ainsi calculé que les seules West Indies avaient absorbé 11,3 % des exportations industrielles britanniques en 1784-86, et jusqu'à 19 % en 1804-1806.

En fait, l’Amérique fut le partenaire idéal dont l’Angleterre avait besoin pour s’industrialiser. La baisse des tarifs douaniers dans les années 1840 (e. g. l’abolition des Corn Laws en 1846) et celle des coûts de transport transatlantique entre 1840 et 1910 (- 1,5 % par an), stimulèrent l’échange commercial et l’émigration. L’intégration croissante des deux économies se lit dans la convergence des prix des facteurs : en Angleterre, le ratio salaires / rentes foncières, qui avait baissé de près de 40 % entre 1565 et 1815, est stable jusqu’en 1880, et s’élève sensiblement depuis, alors qu’il diminue fortement aux Etats-Unis. (11)

L’autre chance de l’Angleterre, ce fut de découvrir qu’elle était assise sur des montagnes de charbon.

Jusqu’au 19ème siècle, la croissance économique anglaise est une croissance de type « organique » (Wrigley), dépendante de l’énergie hydraulique, animale ou humaine, des matières premières issues de l’agriculture (fibres textiles, colorants, huiles, peaux, ...), et des ressources forestières (le bois, comme combustible ou matériau de construction).

« L’augmentation de la production de biens manufacturés dans les structures préindustrielles entraîne non seulement une demande de bois accrue, mais aussi un besoin de plus en plus grand d’animaux de trait, concurrents, de par leur alimentation, des hommes dans le partage de la production agricole. Elle exige aussi une consommation intermédiaire croissante de matières premières agricole, dont la production ne peut pareillement se développer qu’au détriment de celle des subsistances. Les quatre besoins fondamentaux de la vie, pour reprendre la terminologie de Malthus, nourriture, habillement, logement, chauffage, exercent des pressions concurrentes sur la production agricole. La production industrielle ancienne est donc largement dépendante du facteur terre et, en conséquence, soumise à la loi des rendements décroissants. (...) Le piège malthusien sera déjoué par une tendance précoce à amorcer un autre type de croissance, fondée, celle-ci, sur l’utilisation d’énergie et de matières premières d’origine minérale. » (12)

Dans la mesure où 5 à 10 % de son territoire était boisé, l'Angleterre pouvait soutenir une production de fer de 87 à 175 000 tonnes par an. Or, dès 1820, sa production de fer atteignait 400 000 tonnes ! Importer du bois n’aurait pas suffi, les autres pays européens étant peu ou prou dans la même situation : en Europe de l’Ouest, le prix du bois flambe entre 1726-41 et 1785-89 (c’est la plus forte hausse dans l’indice de Labrousse). (13)

Le charbon permit à l’Angleterre d’échapper aux limites d’une économie organique. En 1800, elle produisait 15 millions de tonnes de charbon, cinq fois plus que le reste de l’Europe, ou l’équivalent en combustible de ce qu’eut procuré 15 millions d’acres de forêt : « des quatre necessaries of life de Malthus, une, le combustible, cessa peu à peu de concurrencer les trois autres au fur et à mesure que se répandait l’usage du charbon », écrit Wrigley.

Ici encore, la géographie nous aide à comprendre pourquoi l'Angleterre a pu tirer profit de son charbon, et pas la Chine. Car il a existé, dans le Nord et le Nord-Ouest de la Chine, une civilisation industrielle fondée sur le charbon, capable de produire au 11ème siècle plus de fer que toute l’Europe à la fin du 18ème siècle (14). Les invasions mongoles, la peste, les guerres civiles, et une série d'inondations gigantesques du Fleuve Jaune, ont déplacé le centre économique, politique et démographique de la Chine vers le Sud plus hospitalier. La production de fer disparut au Nord et se développa au Sud, mais faute de pouvoir s'approvisionner en charbon, bien trop coûteux à transporter, il fallut se rabattre sur le bois, livré par flottage ou cabotage.

Par contraste, les gisements de charbon anglais étaient localisés près des grands centres urbains et grâce à la qualité exceptionnelle des voies navigables anglaises, les coûts de transport étaient aussi faibles que possible. Sans la machine à vapeur, toutefois, la production de charbon n'aurait pu augmenter au delà des niveaux atteints vers 1700. Au lieu de quoi, la production s’accrut de 70 % entre 1700 et 1750 et de 500 % entre 1750 et 1830.

Ce n'est pas un hasard si la machine à vapeur fut inventée et utilisée en Angleterre d'abord. Cet engin énorme, encombrant, vorace en charbon, n'était véritablement rentable que dans un petit nombre d'activités, et tout particulièrement dans les mines : le combustible n'y coûtait rien et la machine à vapeur y était indispensable pour pomper l'eau des puits (c'était là le principal problème technique des mines anglaises, à la différence des mines chinoises, qui redoutaient pour leur part les coups de grisou). Si bien que des 2 500 machines construites entre 1712 et 1800, plus de 1 000 furent utilisées dans les mines de charbon. Peu à peu, la machine à vapeur héritée de Newcomen fut perfectionnée, Watt multiplia par quatre son rendement, elle devint plus fiable, moins volumineuse, moins énergivore, mais sans les gisements de charbon anglais, il est peu probable que ces développements aient eu lieu.

L’un dans l’autre, la valeur de la production de charbon et des importations nettes de produits agricoles représentaient à peine 5 % de la production agricole anglaise en 1700, mais 110 % en 1860-70 !

Grâce au charbon et aux terres d’Amérique, la dérive des prix agricoles fut contenue, et les prix alimentaires augmentèrent moins vite que les prix agricoles. Si bien que les salaires réels, malgré la forte croissance démographique, furent stables entre 1760 et 1820, puis augmentèrent de plus de 60 % entre les années 1820 et 1860 (Clark 2001). L’Angleterre s’était libérée du verrou malthusien.

La révolution industrielle et la géographie

La révision par Crafts et Harley de la croissance économique anglaise conforte la thèse de Pomeranz. La révolution industrielle anglaise n’aurait pas été si « révolutionnaire » que ça ; elle serait restée confinée à un petit nombre d’activités, comme le textile, les transports, les mines et les forges. « Un moment essentiel, dans les années 1780 et 1790, fut la jonction de deux grands sous - systèmes d’innovation technologique : celui des machines textiles, d’une part, celui des industries minières et métallurgiques d’autre part, qui avait produit la machine à vapeur. Elle eut pour résultat les grandes filatures de coton, actionnées à la vapeur, qui furent construites dans les années 1790 et où des gains de productivité importants furent réalisés ». (15)

De fait, la productivité dans ce secteur moteur fut multipliée par 30 entre 1770 et 1870, au point que le progrès technique réalisé dans l’industrie textile expliquerait à lui seul les deux tiers de la croissance de la productivité anglaise. Il suit de là que sans le charbon anglais et le coton américain, la révolution industrielle anglaise n’aurait pas eu lieu.

Mais cette analyse est contestée par Landes and « the old-hat economic history », pour lesquels la révolution industrielle fut un phénomène beaucoup plus large. Pour en avoir le cœur net, Peter Temin a étudié la structure du commerce extérieur britannique entre 1810 et 1850 : il apparaît que l’Angleterre continua d'exporter toutes sortes de produits manufacturés, en sus des textiles de coton et des métaux ferreux (par exemple, des textiles de lin, de soie, des objets en cuivre ou en tain, des poteries, des chapeaux, des armes) ; mieux, les exportations de ces produits connurent une croissance identique à celle des textiles de coton. Si l’on se fie au modèle ricardien, cela signifie que Crafts et Harley sous-estimeraient grandement les gains de productivité réalisés dans les autres activités manufacturières. (16)

On serait tenté d’en déduire que sans charbon ni coton, la révolution industrielle aurait été seulement différée. En vérité, sans le charbon et les terres du Nouveau Monde, l’Angleterre serait tôt ou tard entrée dans la spirale malthusienne de la pénurie de terres et des rendements décroissants : les prix relatifs des produits primaires se seraient envolés et la révolution industrielle n’aurait pas eu lieu, en tous cas pas au 19ème siècle. La Chine et le Danemark donnent un bon aperçu de ce qui aurait pu advenir à l’Angleterre.

En Chine, à partir de 1750, les provinces agricoles connaissent une forte croissance démographique et un mouvement de proto-industrialisation : leurs exportations de coton et de riz diminuent fortement. Par contrecoup, dans les régions les plus industrialisées, comme le Lingnan ou le Bas Yangzi, le prix relatif des produits industriels s’effondre : en raison de la hausse des prix du coton et du riz, le revenu réel d’un tisserand baisse de 37 % entre 1750 et 1840. En Chine du Nord, la pression démographique et la déforestation qui s’ensuit annoncent le désastre écologique à venir.

Au Danemark, entre 1500 et 1800, la couverture forestière du territoire tombe de 20 à 4 % ; les années 1740-1840 sont des années où les danois ont froid, où la tuberculose bat des records. Pour éviter une involution écologique catastrophique, on recourt au marnage, au drainage, on consolide les dunes, on développe les cultures dérobées, les ressources forestières restantes sont gérés plus rationnellement et on procède au reboisement. Tous ces efforts ont permis au Danemark de nourrir une population deux fois plus nombreuse, mais il aura fallu pour cela multiplier par trois la quantité de travail agricole. Par suite, le taux d’urbanisation danois n’a pas augmenté sur la période, et le processus de proto-industrialisation fut entravé.

En fin de compte, si les deux moteurs de la révolution industrielle (l'industrie textile et le complexe charbon - machine à vapeur - fer), à l’origine de la divergence économique du 19ème siècle, sont apparus en Angleterre plutôt qu’en Chine, cela tient pour l’essentiel à des raisons géographiques :

« Un sursaut d’inventivité technologique fut certainement (en fait tautologiquement) une condition nécessaire de la Révolution Industrielle, mais avant d’élever la créativité européenne très au dessus de celle des autres sociétés du 18ème siècle, et d’en faire la cause de la suprématie européenne à venir, nous devrions garder à l’esprit combien cruciaux furent certains accidents de la géographie et certains concours de circonstances, grâce auxquels le charbon et la machine à vapeur devinrent les facteurs décisifs de l’industrialisation. Si, rétrospectivement, l’Europe a misé sur le bon cheval, les facteurs qui expliquent que le pari fut gagnant sont en relation critique avec un ensemble de conditions fortuites et spécifiquement anglaises, essentiellement des conditions géographiques. (...) Aucun de ces facteurs n’auraient joué un rôle aussi significatif s’il n’y avait eu le charbon et les colonies ; sans l’allégement de la contrainte malthusienne qu’ils permirent, les autres innovations n’auraient pu à elles seules créer ce monde nouveau où le fait de disposer d’une quantité finie de terre ne ferait plus obstacle à la croissance infinie des niveaux de vie ». (17)

La géographie permit la divergence anglaise. Pour autant, rien ne dit que, pourvu d’un empire colonial et de charbon à volonté, la Chine aurait connu une révolution industrielle. Après tout, pourquoi l’Etat Chinois n’a-t-il pas créé les infrastructures qui relieraient le charbon du Nord et les industries du Bas-Yangzi ? pourquoi n’a - t - il pas envoyé sa marine coloniser l’Afrique du Sud, l’Australie, ou même l’Amérique ? Entre 1405 et 1431, l’amiral Zheng He a bien mené d’immenses jonques un peu partout dans l’Océan Indien, et jusqu’aux côtes de Mozambique ; pour peu qu’ils l’aient voulu, les chinois auraient pu « découvrir » l’Amérique avant les Européens. Au lieu de quoi, un nouvel empereur décida que le temps des expéditions maritimes était révolu. (18)

L’interprétation de Jared Diamond est la suivante : la Chine fut unifiée très tôt, pour le meilleur, les grands travaux et la gestion de l’eau, mais aussi pour le pire : que l’empereur donne raison aux forces conservatrices contre celles du progrès et de l’ouverture (la bourgeoisie), et la Chine toute entière s’endormait sur ses lauriers. En Europe à la même époque, de telles coalitions réactionnaires existaient et triomphaient parfois (pour le malheur de l’Espagne), mais l’Europe n’étant pas unifiée, les innovateurs, les savants, les entrepreneurs, les bourgeois pouvaient toujours voter avec leur pieds. Par exemple, quand Colomb exposa son projet en Italie, on lui rit au nez, en France aussi, le roi du Portugal l’éconduit, ... ce n’est qu’à la septième tentative qu’il parvint à convaincre le Roi et la Reine d’Espagne de l’intérêt de son projet pour la couronne espagnole.

A la différence de la Chine, soumise à une tyrannie unique, l’Europe était une mosaïque de tyrannies indépendantes : la pluralité de tyrans et la compétition entre eux garantissait aux dissidents qu’ils trouveraient toujours une terre hospitalière pour mettre en œuvre leurs projets. « Le morcellement fut le frein le plus puissant à l’oppression, écrit Landes. Les rivalités politiques et le droit de quitter la terre firent toute la différence ».

Mais pourquoi la Chine était-elle politiquement et culturellement unifiée et l’Europe fragmentée ? Une fois de plus, il faut chercher la cause première du côté de la géographie :

« Il suffit de consulter une carte de la Chine et une carte de l’Europe. La Chine a une côte lisse, l’Europe une côte dentelée, chaque dentelure est une péninsule où a pu se développer une nation indépendante, un groupe ethnique indépendant, et une expérience indépendante de construction d’une société : par exemple, la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Danemark, la Suède et la Norvège. L’Europe comprend deux îles, qui sont devenues deux importantes nations indépendantes : la Grande Bretagne et l’Irlande ; tandis que la Chine n’a aucune île suffisamment grande pour être devenue une société indépendante jusqu'à l’émergence de Taiwan au 20ème siècle. A la différence de la Chine, l’Europe est traversée par des chaînes de montagnes qui l’ont morcelée en maintes principautés : les Alpes, les Pyrénées, les Carpates. En Europe, les grands fleuves coulent radialement - le Rhin, le Rhône, le Danube, l’Elbe -, et n’unifient pas l’Europe. En Chine, les deux grands fleuves coulent parallèlement l’un à l’autre ; séparés par de vastes plaines, ils furent rapidement connectés par des canaux. Pour des raisons géographiques, la Chine fut unifiée en 221 av. J. C. et l’est restée depuis, alors que pour des raisons géographiques, l’Europe n’a jamais été unifiée ». (19)

La géographie nous aide à mieux comprendre la divergence originelle des niveaux de développement, de l’Eurasie d’abord, de l’Angleterre ensuite. Depuis, le progrès technique a repoussé toujours plus loin la frontière des possibilités de production, la mondialisation a mis fin à l’isolement géographique, si bien qu’il paraît aujourd’hui incongru d’attribuer le « retard de développement » du monde tropical à son environnement naturel. Et pourtant... Ces « terres de bonne espérance », comme les qualifiait Pierre Gourou, semblent subir encore la vieille malédiction des Tropiques.

Notes

[1] J. DIAMOND : Le troisième chimpanzé, Nrf Gallimard ; Gregory CLARK : Skeletons and living standart, annexe de son cours d’histoire économique.

Jim BLAUT en déduit que si certaines peuplades sont restées chasseurs-cueilleurs, cela tient moins aux facteurs naturels invoqués par Diamond qu’à des facteurs culturels : les aborigènes n’ont pas développé d’agriculture parce qu’ils se débrouillaient fort bien sans cela. Cf. Environmentalism and eurocentrism, Geographical Review 89 (3), Juil. 1999. Mais l’argument se retourne : ils se débrouillaient bien parce que la nature était généreuse. D’autre part, là où l’agriculture ne fut pas choisie, elle fut imposée par des émigrants qui, plus nombreux, génétiquement et technologiquement mieux armés, mirent au pas les indigènes ; en fait, seules les régions les plus isolées ont continué à ignorer l’agriculture. Ainsi, les Jomons ont pu prospérer en puisant dans les ressources d’une nature prodigue, jusqu’au jour où des riziculteurs venus de Corée du Nord ont envahi le Japon vers 400 av. J. C. Cf. Japanese roots, J. DIAMOND, Discover magazine, juin 1998.

[2] le "frein préventif" (le souci de nourrir et d'établir convenablement ses enfants) et le "frein actif" (la surmortalité des mal nourris et des mal logés, les épidémies).

[3] « Sachant que la Chine est le pays le plus fertile du monde, que presque tout son territoire est cultivé, qu'une grande partie donne deux récoltes par an, et qu'en outre les gens mènent une vie très frugale, on peut en déduire que la population doit être immense », notait Malthus. On sait aujourd’hui que des régions rizicoles, comme le Jiangsu, connaissaient en 1787 des densités de 338 hab./km carré ; même dans les régions à blé de Shantung ou Hopei, on a relevé des densités de 124 hab./km carré (vs 64 en Angleterre, en 1801).

[4] Citations issues resp. de : François CROUZET : Histoire de l’économie européenne, 1000 - 2000, Albin Michel, 2000 ; Joël MOKYR : The New Economic History and the Industrial Revolution. In Joel Mokyr, ed., The British Industrial Revolution - An economic perspective. Westview Press, 1999.

[5] Pour la structure de l’emploi, les chiffres sont de Nicholas Crafts, cité par Peter JAY : Road to Riches, Weidenfield & Nicholson, 2000 ; pour la croissance démographique, cf. J. VALLIN et G. CASELLI, Population et Société, mai 1999 : quand l’Angleterre rattrapait la France ; sur le ratio population/terre, cf. CLARK, 2000.

[6] sauf à Paris ! mais dans le reste du pays, les salaires en grains des ouvriers du bâtiment ont diminué. David WEIR : Les crises économiques et les origines de la Révolution française, Annales E.S.C., Août 1991.

[7] Au point que la taille des ouvriers anglais diminue : si l’on en croit les fichiers des personnes déportées vers l’Australie, les générations nées entre 1785 et 1815 mesurent un pouce de moins que celles nées dans les années 1770-85. Stephen NICHOLAS, Richard STECKEL : Heights and living standarts of english workers during industrialization, J. of Economic History, Dec. 1991.

[8] Sauf mention contraire, les chiffres et faits relatés dans ce chapitre sont tirés de POMERANZ Kenneth : The Great Divergence, Princeton Univ. Press, 2000.

[9] Patrick VERLEY, Annales ESC, Mai-juin 1991 : La révolution industrielle anglaise (Note critique)

[10] CONRAD Alfred, MEYER John : The economics of slavery in the antebellum south, J. of Political Economy, Avril 1958

[11] WILLIAMSON Jeffrey : Late 19th century globalization backlash, ASSA Meetings, NYC 1998 ; avec O’ROURKE : When Globalisation begin ? NBER 1999

[12] Exposé de la thèse de Wrigley par Patrick VERLEY : L’échelle du monde, essai sur l’industrialisation de l’Occident, 1998, Nrf Essais, p. 96 s.

[13] «avec ses 10 millions d’hectares, la forêt française peut fournir 30 à 40 millions de stères de bois par an, ce qui à supposer qu’ils soient exclusivement transformés en charbon de bois, donnerait 1,5 à 2 millions de tonnes de ce combustible, soit un plafond de production de fonte d’au mieux l million de tonnes. Or, en 1914, la sidérurgie française produit plus de 5 millions de tonnes de fonte et autant d’acier brut. » P. VERLEY, op. cit., p. 98

[14] Jacques GERNET cite les chiffres de 114 000 tonnes en 1078, contre 68 000 tonnes pour l’Angleterre en 1788 : Le Monde Chinois, Armand Colin, 2000

[15] François CROUZET, op. cit.

[16] Cf. P. TEMIN: Two views of the british industrial revolution, J. of Economic History, Mars 1997

[17] K. POMERANZ, op. cit.

[18] Cf. J. GERNET (op. cit.) et D. LANDES (chap. 6.) : entre 1404 et 1407, la Chine construisit 1681 navires, dont les plus grands, forts de 7 mâts, faisaient 120 mètres de long, 3 fois la Santa Maria de Colomb. Les chantiers navals, avec leurs bassins de radoub donnant sur le Yangzi, avaient plusieurs siècles d’avance sur la technologie européenne. Mais dans les années 30, les arguments moraux des confucéens et les considérations financières (les projets maritimes entraient en conflit avec le coût du transfert de la capitale de Nankin à Pékin à partir de 1421, et le coût des attaques mongoles à partir de 1438, qui firent construire une « grande muraille intérieure » de 5000 km !) l’emportèrent sur les arguments des marchands et de la marine. Les chantiers navals et la flotte périclitèrent faute d’entretien. Quand vint le temps des grandes découvertes, la Chine n’avait plus de marine !

[19] How to get rich, J. DIAMOND, conf. au Reality Club (www.edge.org)

Eléments de bibliographie

CLARK Gregory : Farewell to Alms, à paraître aux Princeton UP. Et son article : The Secret History of the Industrial Revolution (Oct 2001).
DIAMOND Jared : Guns, germs, and steel, Norton, 1997 ; trad. française : De l’inégalité parmi les sociétés, 2000, Nrf essais.
LANDES David : Richesse et Pauvreté des Nations, Albin Michel, 2000.
MALTHUS Thomas Robert : Essai sur le principe de population, PUF-INED.
POMERANZ Kenneth : The Great Divergence, Princeton Univ. Press, 2000.