18 oct. 2005

La clef du développement (I)

Pourquoi certaines nations sont-elles devenues riches et d’autres sont-elles restées pauvres ? se demandait Adam Smith en 1776. Pour Robert Lucas, la réponse se trouve dans un grand roman de Naipaul : Une Maison pour Monsieur Biswas (L'imaginaire, Gallimard).

Le texte ci-après est la traduction d'un extrait de “Lectures on Economic Growth”, paru aux Harvard University Press en 2002.


Un million de révoltés
La clef du développement économique
par Robert E. Lucas, Prix Nobel d’Economie, Univ. de Chicago
(traduit par moi)

La transition réussie d'une économie d'agriculture traditionnelle vers une économie moderne et en croissance dépend crucialement de l’augmentation du taux d'accumulation du capital humain... Or l’origine et même la nature de cette accélération demeurent mal comprises, un deus ex machina, une cause invisible à laquelle sont attribués des effets visibles importants.

Mais ce qui est visible dépend de ce que l’on regarde. Prenez, par exemple, le grand roman de V.S. Naipaul sur le développement économique, Une Maison pour Monsieur Biswas. Le roman commence avec le récit de la naissance puis de la mort de Mohun Biswas, tout cela dans les quarante premières pages. Monsieur Biswas naît dans un village de Trinidad, petit-fils d’immigrés indiens venus là comme domestiques. Petit, son ambition était de devenir gardien de troupeaux comme ses frères plus âgés. À la fin de sa vie, il est un journaliste sans emploi à Port of Spain, la capitale, vivant dans une maison délabrée ; il meurt sans laisser le moindre capital à sa veuve et à sa nombreuse famille. En apparence, la vie de Monsieur Biswas, qui nous est contée pendant les 540 pages suivantes, n’a rien de bien enthousiasmant pour le lecteur… Et pourtant, si l’on prend la mesure de la distance culturelle qui sépare les parents de Biswas de ses propres enfants, cette histoire est celle d’un progrès étonnant. Le fils aîné, Anand – un peu l’alter ego de Naipaul dans le roman – obtient une bourse pour aller étudier à Oxford. Entre Anand et ses grands-parents, il y a toute la différence entre le niveau de vie de l’Inde et celui de l’Angleterre.

Biswas lui-même n’a rien d’un personnage de Horatio Alger. Ses talents sont modestes, et il ne met guère d’empressement à courtiser ceux qui pourraient faire avancer sa carrière. Il passe d'un emploi médiocre et précaire à un autre. Mais il ne se satisfait pas de sa situation, et c'est ce qui fait sa force : il ne se résigne pas aux limites de sa vie actuelle. Malgré tous ses malheurs et ses revers, M. Biswas parvient à préserver l’idée qu’il se fait de lui-même : celle d’un homme avec des possibilités, avec des options, un homme qui fixe lui-même les limites de ce qu'il peut accepter.

A cet égard, il faut souligner qu’il vit dans une société qui tolère ce type d’attitude. Un esclave africain avec ces attitudes, travaillant dans les mêmes plantations de canne à sucre que le père de Biswas et ses frères, aurait été battu à mort, ou banni et voué à l’errance et à la faim. Il en serait allé de même pour son propre grand-père. Mais dans le Trinidad de l’entre-deux-guerres, des options étaient ouvertes. Un homme avec un peu d'instruction pouvait émigrer du village vers une petite ville, et de là vers les emplois de Port of Spain, où il pourrait en apprendre davantage. De cette façon, Biswas survit, se marie, fait tant bien que mal vivre sa famille, et réussit à transmettre à certains de ses enfants l’idée qu’ils vivent dans un monde riche de possibilités, un monde capable de récompenser ceux qui relèvent ses défis.

Cette transition, en deux générations, de la société rurale traditionnelle au monde moderne, chacun peut l’observer autour de lui. Dans mon voisinage, à Chicago, se trouve une blanchisserie coréenne, dont la patronne, récemment arrivée, parle un anglais à peine suffisant pour lui permettre de conduire ses affaires. Son magasin est ouvert de 7 à 7, six jours sur sept. Sur le comptoir, sa fille de trois ans fait des maths – ce en quoi elle excelle et semble apprécier énormément. Dans quinze ans, cette petite fille entrera peut-être à l’université de Chicago ou à Caltech, où elle côtoiera des enfants de professeurs et les descendants du Mayflower.

Les mathématiques et les sciences qu’elle étudiera, et au progrès desquelles peut-être elle contribuera, n'ont pas été créées par les efforts des siens, pas plus que la culture dans laquelle Naipaul fut immergé quand il vint à Oxford n'était le produit de l'effort de ses ancêtres. Elles font partie du corpus de connaissances généralement accessibles aux personnes convenablement préparées -- "free for the people" comme on peut le lire au frontispice des bibliothèques publiques qu'Andrew Carnegie a fait construire. La croissance de ce que Kuznets appelait "le stock de la connaissance utile" fut un facteur essentiel de la révolution industrielle. Sans elle, les efforts des familles comme les Naipauls ne mèneraient à rien, ou à presque rien.

Pourtant, la croissance du "stock de la connaissance utile" ne permet la hausse continue du niveau de vie que si elle élève le rendement de l’investissement en capital humain pour la plupart des familles. Cette condition renvoie à la nature des connaissances requises, au type de connaissances qui se révèlent "utiles". Mais, plus fondamentalement, elle renvoie à la nature de la société. Pour qu’une société connaisse une croissance durable du niveau de vie, il faut qu’une grande partie de ses membres puisse imaginer pour eux-mêmes et leurs enfants qu’une autre vie est possible, et cette nouvelle vision de l’espace des possibles doit avoir assez de force pour les inciter à changer la manière dont ils se comportent, le nombre d'enfants qu’ils font, et les espoirs qu’ils placent en eux : bref, la façon dont ils allouent leur temps. Dans les termes de Naipaul, le développement économique exige "un million de révoltés".

Pour quelqu'un né dans une société agricole traditionnelle, ces décisions -- quel métier faire ? Quelle formation acquérir ? Quand et avec qui se marier ? Combien d'enfants avoir et comment les élever ? -- ont été déjà prises. Ce n'est pas qu'il n'y ait rien à réfléchir, ni rien à discuter – les belles-sœurs de Biswas discutent par exemple de la meilleure façon de battre les enfants ! Simplement, aucune des options dont on peut discuter ne mène nulle part.

Dans un tel contexte, l’importation de nouvelles connaissances et de nouvelles recettes ne suffirait pas à changer la vie. Appliquer en Jamaïque le modèle de culture développé à Java permettrait sans doute d’élever considérablement les rendements des paysans jamaïquains, mais, comme Malthus et Ricardo l’ont montré il y a deux siècles, un nouvel équilibre aurait tôt fait de s’établir à un niveau de production et de population plus élevé : l’un dans l’autre, le revenu par tête n’aurait pas augmenté. Ses hauts rendements agricoles expliquent que Java soit la région rurale la plus densément peuplée du monde, mais ils ne lui ont pas permis de connaître une croissance durable du niveau de vie. En fin de compte, l’innovation n’a rien changé dans les vies et les choix des paysans ; elle ne leur a pas ouvert de nouvelles possibilités.

Dans une société en développement, de nouvelles options se présentent continuellement d’elles-mêmes et chacun peut observer autour de lui des exemples de personnes qui ont su en profiter. En l’espace d’une génération, ceux qui restent asservis aux traditions passent pour excentriques, voire ridicules, et finissent par perdre leur capacité à influencer leurs enfants, par l’exemple, ou à les contraindre économiquement. Ceux qui répondent aux nouvelles possibilités que crée le développement rendent également possible la poursuite du développement. Leurs décisions de prendre de nouveaux risques et d’acquérir de nouvelles qualifications créent de nouvelles possibilités pour leurs prochains. Leurs choix de faire moins d'enfants, et de les préparer à exploiter toutes les opportunités du monde moderne, élèvent la part de la population qui, dans la prochaine génération, pourra à son tour contribuer à l'invention de nouvelles manières de faire les choses.

Dans les nations riches, tous ces traits font partie de l'ordinaire de la vie. Mais, dans les sociétés pré-industrielles, on les rencontre rarement, si ce n’est dans de minuscules élites.

15 oct. 2005

La clef du développement (II)


Notre civilisation universelle
V. S. NAIPAUL
New York Times, 5 novembre 1990
(traduit par moi)
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L’idée de civilisation universelle m'est venue il y a une dizaine d’années, tandis que je voyageais dans des pays musulmans non arabes – Iran, Indonésie, Malaisie, Pakistan – pour essayer de comprendre les raisons de leur rage.

Je pensais voyager parmi des gens qui ressembleraient à ceux de ma propre communauté, les indiens de Trinidad. A Trinidad aussi, bon nombre d’indiens étaient musulmans, et nous avions eu au 19ème siècle une histoire coloniale et impériale à peu près similaire. Pourtant, ce n’était pas pareil.

Malgré cette histoire commune, nos trajectoires avaient divergé. Né dans un milieu hindou traditionnel, avec sa vie ritualisée et instinctive, j’ai grandi dans les conditions peu prometteuses du Trinidad colonial. Là, j’ai franchi les étapes qui mènent à la connaissance et à la connaissance de soi. J’ai appris à chercher et pris goût à l’étude. Je pouvais héberger quatre ou cinq idées culturellement distinctes dans ma tête. A présent, je me retrouvais parmi des peuples colonisés que leur foi avait dépouillés de ce savoir culturel et historique sans limites dans lequel j’avais grandi, de l’autre côté du monde.

Peu avant mon départ, alors que le Shah était encore au pouvoir, avait paru aux Etats-Unis Foreigner de Nahid Rachlin, le petit roman d’une jeune femme iranienne qui laissait présager l’hystérie à venir. Le personnage central du roman est une jeune iranienne qui poursuit des recherches en biologie à Boston. Elle est mariée à un américain et paraît bien adaptée. Mais lorsqu’elle retourne à Téhéran pour les vacances, c’est tout son équilibre qui chancelle. La jeune femme médite sur le temps qu’elle a passé aux Etats-Unis ; elle n'y voit plus un temps de clarté, plutôt un temps de vacuité. Nonobstant son apparente réussite, elle n’a jamais été maître de la situation. Nous voyons que la jeune femme n’était pas préparée au mouvement entre les civilisations, qu’elle n’était pas préparée à sortir d’un monde iranien fermé sur lui-même, où tout se résumait à la foi, qui envahissait tout, ne ménageait aucun espace libre dans l’esprit, la volonté ou l’âme ; pas préparée à l’autre monde où il était nécessaire d’être un individu, de surcroît responsable, où les gens étaient aiguillonnés par l’ambition et la réussite et croyaient en la perfectibilité.

En plein désarroi, la voici qui tombe malade. A l’hôpital, le médecin comprend sa détresse. Il explique à la jeune femme que sa douleur est le fait d’un vieil ulcère : « ce que vous avez, lui dit-il à sa manière mélancolique et séductrice, c’est une maladie occidentale ». Et la biologiste prend une décision. Elle renoncera à la vie absurde de Boston ; elle restera en Iran et portera le voile.

Immensément satisfaisant ce renoncement. Mais intellectuellement biaisé : il suppose qu’ailleurs, dans le monde stressé, d’autres continueront à se battre pour produire des médicaments et du matériel médical, et maintenir à flot l’hôpital du médecin iranien.

Encore et encore, durant mon périple islamique en 1979, j’ai rencontré ce type de contradiction inconsciente dans les attitudes des gens. Je me rappelle tout particulièrement ce directeur d’un grand quotidien à Téhéran. Son journal avait été au cœur de la révolution, et mi-1979, il était très actif, au faîte de sa gloire. Sept mois plus tard, quand je repassais par Téhéran, le directeur avait perdu tout entrain. La pièce principale, autrefois si animée, était déserte ; de l’ancienne équipe de rédaction ne subsistait que deux journalistes. L’ambassade américaine était occupée ; une crise financière s’était ensuivie, les firmes étrangères avaient décampé, les ressources publicitaires s’étaient taries ; le directeur ne voyait pas comment s’en sortir, chaque numéro perdait de l’argent ; il était en quelque sorte pris en otage, comme les diplomates.

Il m’apprit qu’il avait deux fils. L’un faisait ses études dans une université américaine, l’autre avait fait une demande de visa pour partir lui-aussi étudier aux Etats-Unis, et puis survint la crise des otages. C’était une découverte pour moi, que les Etats-Unis aient autant d’importance pour l’avenir des enfants d’un porte-parole de la révolution islamique. Je lui dis combien tout cela me surprenait. Il me répondit, en pensant tout spécialement à son cadet : « c’est son avenir ».

Les satisfactions émotionnelles d’un côté, le souci de l’avenir de l’autre. Le directeur était aussi partagé que n’importe qui d’autre.

Dans l’une de ses premières nouvelles insulindiennes, parues dans les années 1890, Joseph Conrad raconte l’histoire d’un rajah local, meurtrier et musulman, qui vient de perdre son conseiller et ses pouvoirs magiques. Dans un moment de crise, l’homme gagne à la nage un navire marchand anglais. Aux membres d’équipage, ces représentants d’une puissance immense de l’autre côté du monde, il demande une amulette, un charme. Les marins sont perplexes, et puis l’un d’eux a l’idée de donner au rajah une pièce de six pences, à l’effigie de la reine Victoria. Le rajah s'en repart satisfait. Conrad ne traite pas cette histoire à la légère, il la charge de tout un tas d’implications philosophiques, d’un côté comme de l’autre ; et je pense aujourd’hui qu’il a vu juste.

Un siècle plus tard, la richesse du monde s’est accrue, le pouvoir des hommes s'est accru, leur niveau d’éducation s’est accru ; et dans les marges, le désarroi des gens s’est accru lui-aussi. Les contradictions de la biologiste et de l’éditeur contiennent toutes deux un hommage inavoué à la civilisation universelle. Elle ne délivre ni charmes ni fétiches, mais d’autres choses, plus difficiles, en sont indissociables : l’ambition, la persévérance, l’individualité.

La civilisation universelle fut longtemps en gestation. Elle n’a pas toujours été universelle ; elle n’a pas toujours été aussi attrayante qu’aujourd’hui. L’expansion de l’Europe lui conféra pendant plus de trois siècles une coloration raciale, cause aujourd’hui encore de bien des souffrances. A Trinidad, j’ai vécu les derniers jours de ce genre de racialisme. Et cela m’a peut-être permis de mieux apprécier l’ampleur des changements survenus depuis la guerre, cet extraordinaire effort pour accueillir le reste du monde avec tous ses courants de pensée.

Parce que ma trajectoire dans cette civilisation m’a conduit de Trinidad en Angleterre, de la périphérie vers le centre, j’ai pu ressentir ses valeurs essentielles avec davantage de fraîcheur que ceux auxquels ces choses sont familières depuis le premier jour. Parmi elles, il y a la beauté de l’idée de la poursuite du bonheur. Des mots familiers, qu’on pense aller de soi ; mais dont on ne saisit pas toujours la signification.

Cette idée de la poursuite du bonheur explique l’attrait de cette civilisation pour ceux qui vivent en dehors ou en marge d’elle. Je trouve merveilleux de contempler à quel point, après deux siècles et la terrible histoire de cette première moitié de siècle, l’idée a fini par mûrir un peu partout. C’est une idée élastique, qui sied à tous. Elle implique un certain type de société, un certain type d’esprit éveillé. Je ne crois pas que les parents hindous de mon père auraient pu la comprendre. Il y a tant de choses contenues en elle : l’idée de l’individu, la responsabilité, le choix, la vie de l’esprit, l’idée de vocation, de perfectibilité et d’accomplissement personnel. C’est une immense idée humaine. Elle ne peut être emprisonnée dans un système fixe. Elle ne peut générer de fanatisme. Mais on sait qu’elle existe, et pour cette raison, les autres systèmes, les systèmes plus rigides, finissent par être emportés.

11 oct. 2005

Online dating

Dans son excellente chronique mensuelle du New York Times, Hal Varian rapporte la blague suivante : Un vieux célibataire fréquentait assidûment les agences en ligne. Un jour, comme un ami lui demandait : "Alors, tu n’as toujours pas trouvé la femme idéale sur le net ?" -- il répondit : Oh, que si je l’ai trouvée… En fait, j’en ai trouvées tout plein ! Le problème, c'est qu'elles cherchaient toutes l’homme idéal…"

Pourtant, le succès des sites de rencontre en ligne ne se dément pas. Aux Etats-Unis, 40 millions d’américains y ont recours. Chez nous, Meetic vient d'entrer en Bourse.

Günter J. Hitsch (Univ. of Chicago), Ali Hortaçsu (Univ. of Chicago) et Dan Ariely (MIT) ont pu accéder aux fichiers des membres d’une agence : les destinataires et les émetteurs des messages envoyés, les profils avec les photos, que leurs étudiants ont notées sur une échelle de 1 (très moche) à 11 (très beau) ... Dans "What Makes You Click:An Empirical Analysis of Online Dating", ils passent en revue les caractéristiques des membres et les mettent en relation avec le succès obtenu.

¤ Les caractéristiques des membres, d’après leurs profils

A l'évidence, les profils affichés sont sujets à caution. Ainsi, 30 % des femmes disent être blondes, contre 12 % des hommes ! Et seuls 1 % des membres se déclarent physiquement « moins bien que la moyenne » !

Plus sérieusement, on observe que les membres sont majoritairement des hommes (55 % de l'ensemble), jeunes (50 % des membres ont entre 18 et 25 ans, 28 % ont entre 25 et 35 ans), et libres (on ne compte que 6 % de mariés chez les hommes, 2 % chez les femmes).

Si l'on en croit les déclarations, les membres sont aussi nettement plus éduqués et plus riches que l'ensemble de la population. On peut toutefois nourrir quelques doutes sur la véracité des revenus annoncés. Ainsi, 4 % des membres déclarent gagner plus de 200 000 $ par an. Or, si l'on en croit les chiffres du recensement, moins de 0.1 % des américains gagnent autant d'argent ! Inversement, ils sont moins de 8 % à déclarer gagner moins de 12 000 $ par an, alors qu'on en recense environ deux fois plus dans l'ensemble de la population.

De même, les caractéristiques physiques affichées sont quelque peu suspectes. En particulier, le poids déclaré des femmes diffère très sensiblement des données du recensement : les moins de 30 ans déclarent 5 à 6 livres de moins que leurs congénères du même âge au recensement, celles de 30 à 40 ans déclarent 8 livres de moins, celles de 40 à 50 ans déclarent 20 livres de moins ! Il faudrait ici pouvoir faire la part du mensonge et de l'autosélection (les femmes grosses sont peut-être moins enclines à utiliser ce type de services).

Malgré ces réserves, le service de rencontre est extrêmement dynamique. En moyenne, les fiches des hommes ont été visitées par 46 femmes. Hélas ! ils n’ont reçu que 2.6 propositions en moyenne… et seulement 1.5 messages contenant un n° de tel. ou une adresse email privée. De leur côté, les femmes reçoivent en moyenne 5 fois plus de propositions (12.6 !), et 3.5 messages avec des coordonnées privées...

A noter un "effet superstar" : 45 % des hommes ne reçoivent aucune proposition mais certains ont reçu jusqu'à 288 messages contenant des coordonnées privées. Du côté des femmes, 20 % n'ont reçu aucune proposition, mais certaines ont reçu jusqu'à 372 messages contenant des coordonnées privées !

¤ Les déterminants du succès

Le critère de la beauté (mesurée d'après les notes données par les étudiants) est déterminant. Ainsi, même les hommes les moins photogéniques (ie les 40 % les moins bien notés) font 2,5 fois plus de propositions aux femmes les plus jolies (note 11) qu’aux femmes les moins jolies (note 1) !

Si l'on considère les probabilités de recevoir un message avec les coordonnées privées de l'expéditeur, la relation entre la beauté et le succès est très forte. Ainsi, les 5% des hommes les plus beaux ont 300 % de chances en plus que la moyenne de parvenir à leurs fins ! Cet effet superstar est moins marqué chez les femmes...

Parmi les autres critères physiques, on voit que les hommes grands s'en tirent mieux que les petits... Mais c'est l'inverse pour les femmes !

Si l'on met en relation le succès et l'indice de masse corporelle, il est manifeste que le format Top Model est celui qui plaît le plus aux hommes. De leur côté, les femmes semblent préférer le juste milieu...

Parmi les autres caractéristiques, le revenu est un critère qui compte, mais seulement pour les femmes !

De même, le niveau d'études compte plus pour les femmes que pour les hommes. Les femmes diplômées au niveau Master et plus envoient 2 fois plus de messages aux hommes de même niveau d'études qu'à ceux qui se sont arrêtés au lycée. En revanche, les hommes très diplômés ne semblent pas faire de différences.

Enfin, l'ethnicité est un autre critère, repérable dans les profils, dont l'effet est manifeste. Là encore, les femmes se montrent plus discriminantes que les hommes. Par exemple, un homme noir a 60 % de chances de moins qu’un homme blanc (caucasian) de recevoir une proposition d’une femme blanche. Symétriquement, une femme noire a 50 % de chances de moins qu'une femme blanche de recevoir une proposition d'un homme blanc.

6 oct. 2005

L'inégalité des chances scolaires


La question de savoir si les inégalités des chances scolaires augmentent ou diminuent dépend beaucoup de l'instrument de mesure utilisé... C'est ce que montre JC Combessie dans "Trente ans de comparaison des inégalités des chances", paru dans Le Courrier des Statistiques de l'Insee, dec. 2004. (*).
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Pour le donner à voir, j'ai pris l'exemple suivant :
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Taux de bacheliers selon l’origine sociale, pour deux générations
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a. Enfants avantagés *
1908-12 : 38.9
1963-67 : 73.4

b. Enfants désavantagés **
1908-12 : 2.2
1963-67 : 14.9
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* dont le père est cadre supérieur, gros indépendant ou enseignant et la mère a le Bac ou plus ;
** dont le père est ouvrier (yc contremaitre), et la mère sans diplôme

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d'après tabl. 5 in Thélot & Vallet : La réduction des inégalités sociales devant l'école depuis le début du siècle, Economie et Statistiques n° 334, 2000.
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Les deux méthodes de mesure des inégalités les plus communes consistent à calculer des écarts de taux ou des rapports de taux. L'ennui, c'est que l'on parvient à des conclusions diamétralement opposées:

Ecarts (a – b)
1908-12 : 36.7
1963-67 : 58.5

==> L’inégalité a augmenté

Rapports (a / b)
1908-12 : 17.7
1963-67 : 4.9
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==> L'inégalité a diminué !

Mais d'autres méthodes sont utilisées pour mesurer les inégalités des chances:

¤ le taux de variation par rapport au maximum de variation possible

Il consiste à rapporter l’écart de taux entre T1 et T2 (le chemin parcouru : X2 – X1) au maximum de variation possible (le chemin restant à parcourir : 100 – X1).

Exemple : d’une génération à l’autre, le taux de bacheliers a progressé de 12.7 points chez les enfants désavantagés. Le maximum de variation possible était de = 97.8 points. Par conséquent, le progrès enregistré représente 13 % du maximum possible (12.7 / 97.8).

Enfants avantagés
Chemin parcouru : 34.5
Chemin à parcourir : 61.1
Rapport : 56.5 %

Enfants désavantagés
Chemin parcouru : 12.7
Chemin à parcourir : 97.8
Rapport : 13.0 %
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==> L’inégalité a augmenté.

¤ le rapport d'odds ratios

On appelle odds ratio le rapport entre un taux et son complémentaire. Il mesure les chances (ou les risques) d’être ceci plutôt que cela (son contraire).

Exemple: Si l’on prend deux enfants au hasard nés entre 1908 et 1912, l’un désavantagé et l’autre avantagé, la probabilité que ce dernier soit bachelier et que le premier ne le soit pas se rencontrait 28.4 fois plus souvent que l’inverse. Dans le détail, la probabilité que les enfants avantagés soient bacheliers et que les enfants désavantagés ne le soient pas = 0.389 x 0.978 = 0.38 (soit 38 %) ; la probabilité que les enfants désavantagés soient bacheliers et que les enfants avantagés ne le soient pas = 0.022 x 0.611 = 0.0134 (soit 1.34 %). Le rapport d'odds ratios ressort donc à : 0.38 / 0.0134 = 28.4

a. L'enfant avantagé a le Bac mais pas l'enfant désavantagé
1908-12 : 38.0 %
1963-67 : 62.5 %
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b. L'enfant désavantagé a le Bac mais pas l'enfant avantagé
1908-12 : 1.34 %
1963-67 : 3.96 %
x
Rapport (a / b)
1908-12 : 28.4
1963-67 : 15.8
x
==> L’inégalité a diminué !


Les spécialistes utilisent assez systématiquement la méthode des odds ratios. Or, comme on vient de le voir, celle-ci montre que les inégalités diminuent... Seule exception : les inégalités d'accès aux grandes écoles ont augmenté, au moins pour les garçons (cf. ici). Ce qui traduit probablement un phénomène de fuite des élites pour la qualité. Les bon élèves des classes supérieures évitent désormais l'université, dont les diplômes sont largement dévalués.

2 oct. 2005

La main invisible

Chaque individu met sans cesse tous ses efforts à chercher, pour tout le capital dont il peut disposer, l’emploi le plus avantageux : il est bien vrai que c’est son propre bénéfice qu’il a en vue, et non celui de la société ; mais les soins qu’il se donne pour trouver son avantage personnel conduisent naturellement à préférer précisément ce genre d’emploi même qui se trouve être le plus avantageux pour la société. [...] En cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776.


Immortalisée par Adam Smith en 1776, la métaphore de la main invisible était dans l’air depuis le début du siècle. On la retrouve, parfaitement bien formulée, chez Montesquieu, qui écrit à propos de la monarchie :

L'honneur [i.e. la vanité] fait mouvoir toutes les parties du corps politique ; il les lie par son action même; et il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers.

De l’esprit des lois, 1758

Derrière la main invisible se cachent en vérité deux intuitions plus anciennes: l'idée de Mandeville ("les vices privés servent le bien public") et celle de Ferguson ("le bien ne naît pas du dessein des hommes mais du produit de leurs actions").


(i) Les vices privés servent le bien public

Dans La Fable des Abeilles, initialement publiée en 1705, Bernard de Mandeville donne à voir comment le bien public repose en dernière analyse sur les vices privés :

Thus every Part was full of Vice,
Yet the whole Mass a Paradice;
Flatter'd in Peace, and fear'd in Wars
They were th'Esteem of Foreigners,
And lavish of their Wealth and Lives,
The Ballance of all other Hives.
Such were the Blessings of that State;
Their Crimes conspired to make 'em Great;
And Vertue, who from Politicks
Had learn'd a Thousand cunning Tricks,
Was, by their happy Influence,
Made Friends with Vice: And ever since
The worst of all the Multitude
Did something for the common Good.
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Peu après, en 1710, Giambatista Vico écrivit :

C’est ainsi que de la cruauté, de l’avarice et de l’ambition, trois vices qui tendent à ruiner le genre humain, la société tire le métier militaire, le commerce et la politique, sources de la puissance, de la richesse et de la sagesse des Etats ; trois profonds vices qui pourraient anéantir le genre humain deviennent une source de félicité. Cet axiome établit l’existence d’une Providence divine, intelligente législatrice ; des passions des hommes mus par leurs intérêts particuliers, passions qui les inciteraient à vivre en bêtes sauvages et solitaires, cette Providence tire un ordre civil qui permet aux hommes de vivre en société.

Cité par Albert Hirschman, Les passions et les intérêts

Mais c'est peut-être chez Voltaire, en 1728, que l'idée se trouve le mieux formulée. Voici ce qu’il écrit, dans l'une de ses lettres anglaises, à propos d’une pensée de Pascal :

Pensées XI. Nous naissons injustes; car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre. Il faut tendre au général. Et la pente vers soi est le commencement de tout désordre en guerre, en police, en économie, etc.

Cela est selon tout ordre. Il est aussi impossible qu'une société puisse se former et subsister sans amour propre, qu'il serait impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à se nourrir sans appétit, etc. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles au genre humain; c'est le fondement de tout commerce; c'est l'éternel lien des hommes. Sans lui il n'y aurait pas eu un art inventé, ni une société de dix personnes formée; c'est cet amour propre que chaque animal a reçu de la nature qui nous avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet amour propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai que Dieu aurait pu faire des créatures uniquement attentives au bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auraient été aux Indes par charité et le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à son prochain. Mais Dieu a établi les choses autrement. N'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en l'usage qu'il commande.

VOLTAIRE, Remarques sur Pascal, 1728. Publiées in Lettre XXV sur les Pensées de M. PASCAL, Lettres Philosophiques, 1734 (1)

(ii) Le bien ne naît pas du dessein des hommes mais du produit de leurs actions

Every step and every movement of the multitude, even in what are termed enlightened ages, are made with equal blindness to the future; and nations stumble upon establishments, which are indeed the result of human action, but not the execution of any human design.

Adam Ferguson, An Essay on Civil Society, 1767

Par exemple, les règles de droit servent indubitablement le bien commun. Elles n'en sont pas moins apparues au fil du temps sous l’impulsion d’individus qui n’avaient à l’esprit que leur intérêt bien compris:

Si les hommes étaient naturellement soucieux du bien public, ils n’auraient pas eu besoin de se restreindre eux-mêmes au moyen de telles règles… C’est en vérité l’amour de soi qui en est à l’origine ; et comme l’amour de soi chez l’un contrarie naturellement l’amour de soi chez l’autre, il a bien fallu que ces intérêts antagonistes s’ajustent l’un à l’autre, donnant le jour à quelque système de bonne conduite. L’intérêt bien compris de chacun y trouve son compte ; et par suite l’intérêt général, quand bien même un tel système n’a pas été conçu dans ce but par ses inventeurs.

David Hume, A Treatise of Human Nature, 1740 (traduit par moi)


CONSEQUENCES POLITIQUES

Selon Mandeville, la bonne gouvernance consiste en un "dextrous management by which the skillful politician might turn private vices into public benefit." A cet effet, nous dit Josiah Tucker, le bon gouvernement doit s’attacher à orienter l’amour de soi ('self-love') dans une direction qui serve le bien public: "The main point to be aimed at is neither to extinguish nor enfeeble self-love, but to give it a direction, that it may promote the public interest by pursuing its own" (1754) .


Cette approche modeste de la politique est probablement l’un des enseignements majeurs des économistes classiques :

"Les Libéraux classiques ne prétendent pas que l’Etat ne doit rien faire, écrit Lionel Robbins (2), (...) ils proposent une certaine division du travail : l'Etat doit prescrire ce que les individus ne peuvent faire sous peine de se nuire les uns aux autres, et ceux-ci doivent être laissés libres de faire toute chose qui n'est pas interdite."


Laissez faire les choses honnêtes, empêcher les choses déshonnêtes : tel est le rôle minimal attendu de l’Etat. Si ces préceptes sont respectés :

L’effort naturel de chaque individu pour améliorer sa condition, quand on laisse à cet effort la faculté de se développer avec liberté et confiance, est un principe si puissant que, seul et sans assistance, non seulement il est capable de conduire la Société à la prospérité et l’opulence, mais qu’il peut encore surmonter mille obstacles absurdes dont la sottise des lois humaines vient souvent entraver sa marche.

Adam Smith, Digression sur le commerce des grains, 1776


Le credo libéral en découle : un gouvernement bienveillant doit faire confiance à l’intérêt bien compris des agents. Pour servir au mieux le bien public, il lui suffit d'aménager la structure des incitations de telle sorte que la profitabilité privée des actions individuelles coïncide avec leur profitabilité sociale. Par la grâce de la main invisible, de petites incitations peuvent avoir de grandes conséquences...

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Notes

1. Jerry Z. Muller a attiré mon attention sur ce texte, dans son pasionnant The Mind and the market Capitalism in western thought, Anchor books 2002

2. Dans son étude sur les Classiques anglais. Cité in Jean Philippe Platteau : "Les économistes classiques et le sous développement", 2 volumes, PUF 1978.

nb: on peut citer aussi Burke: The love of lucre, though sometimes carried to a ridiculous, sometimes to a vicious excess, is the grand cause of prosperity to all States. In this natural, this reasonable, this powerful, this prolifick principle, it is for the satyrist to expose the ridiculous; it is for the moralist to censure the vicious; it is for the sympathetick heart to reprobate the hard and cruel; it is for the Judge to animadvert on the fraud, the extortion, and the oppression: but it is for the Statesman to employ it as he finds it, with all its concomitant excellencies, and with all its imperfections on its head. It is his part, in this case, as it is in all other cases, where he is to make use of the general energies of nature, to take them as he finds them.

Edmund BURKE, Third Letter on a Regicide Peace, 1797, cite par Jerry Z. Muller, op. cit.