28 sept. 2005

Le retour des Cassandres

En 1972, le club de Rome publiait son rapport "Les limites de la croissance". Dans la décennie qui suivit, les deux chocs pétroliers et l'envolée concomittante des prix des matières premières semblèrent corroborer les prévisions apocalyptiques du Club. En 1980, donc au pire moment, l'économiste Julian Simon paria néanmoins 1000 $ avec Paul Ehrlich que, dans les dix prochaines années, le prix du pétrole et de cinq métaux augmenteraient moins vite que le salaire moyen d'un travailleur américain. Dix ans après, Ehrlich dut reconnaître qu'il avait perdu son pari...

Aujourd'hui, les Cassandres sont de retour. Ils pavoisent. A les entendre, ils auraient simplement eu raison trente ans trop tôt ! Qu'à cela ne tienne ! John Tierney et Rita Simon (la veuve de Julian) ont parié 5 000 $ avec Matthew Simmons que sa prédiction d'un triplement du prix du pétrole d'ici 2010 ne se réaliserait pas.

Le plus probable selon Tierney est que l'on verra à nouveau les Cie pétrolières investir et prospecter de plus belle, les ménages économiser l'essence et le chauffage, les constructeurs automobiles redoubler d'imagination pour proposer des modèles moins gourmands, les programmes nucléaires et les énergies alternatives se développer un peu partout, etc... L'un dans l'autre, l'offre augmentera, la demande décélèrera et l'équilibre s'établira à un niveau de prix très inférieur aux 200 $ prédits par Simmons et la théorie du peak (popularisée chez nous par l'activiste Yves Cochet).

Bref, deux siècles plus tard, le débat entre Malthus et Condorcet sur les limites de la croissance est plus que jamais d'actualité...

23 sept. 2005

L'utopie post-matérialiste

Imaginons l'utopie post-matérialiste réalisée... Libérés du travail, les hommes passeraient leur temps en concerts, spectacles et conférences, se passionneraient pour les affaires de la cité, s'adonneraient à la lecture et à toutes sortes d'activités culturelles et sportives... Seraient-ils plus heureux ?

Pour le savoir, William James se rendit sur les bords du Lac Chautaqua. En ce lieu, des utopistes avaient fondé une communauté dédiée à la culture, l'art, la spiritualité, l'exercice physique et tout ce qu'une société parvenue au plus haut stade de la civilisation pouvait offrir de meilleur à l'honnête homme. Il y vint pour un jour, y resta une semaine, mais quand il en partit, ses premiers mots furent : "Ouf ! What a relief !"

==> cf. ci-après, ou l'original : What makes a life significant (une conférence de 1899)


Le paradis post-matérialiste vu par William James

Il y a quelques étés de cela, je passais une heureuse semaine à l’Université d’été du lac Chautauqua [1]. Dès qu'on pénètre en cet enclos sacré, on est impressionné par la perfection de toute chose. Tout y respire le sérieux et l'activité, l'intelligence et la bonté, l'ordre et le sens de l'idéal, la prospérité et la gaieté. (…) Vous avez là une ville de plusieurs milliers d'habitants, admirablement dessinée dans la forêt, conçue et équipée pour satisfaire aussi bien les besoins inférieurs de l'homme que ses besoins les plus élevés, le nécessaire comme le superflu. Vous y trouvez une université de premier ordre, en pleine effervescence. Vous y trouvez une magnifique formation, avec un chœur de sept cents voix, et probablement l’auditorium de plein air le plus parfait du monde. Vous y trouvez aussi toutes les disciplines athlétiques possibles, depuis la voile, l'aviron, la natation et le cyclisme, jusqu'au base-ball et tout ce qui se peut pratiquer dans un gymnase. Vous y trouvez encore des jardins d'enfants et des lycées modèles ; des cérémonies religieuses, et des lieux de réunion pour les différentes églises ; des fontaines d'eau gazeuse, à jets continus ; et chaque jour, des conférences populaires données par des hommes de grand mérite. Vous avez là le meilleur de la vie sociale, sans qu’il vous en coûte le moindre effort. Ici, pas d'épidémies, pas de misère, pas d'ivrognerie, pas de criminels, pas de policiers. Mais la culture, la bonté, la simplicité, l'égalité, et tous les plus beaux fruits de cette civilisation pour laquelle les hommes se sont battus, sacrifiés, donnés de la peine pendant des siècles. Bref, vous avez là un avant-goût de la société humaine éclairée, sans souffrances ni recoins sombres.

J’y venais passer un jour en curieux. Je restais là une semaine, envoûté par le charme et l'agrément de toutes choses, en ce paradis bourgeois, sans un pécheur, sans une victime, sans une souillure, sans une larme. Eh bien ! Quel ne fut mon étonnement, quand je retrouvais le monde mauvais et lugubre, de m’entendre prononcer ces mots: « Ouf! Quel soulagement! Du primitif, maintenant ! du sauvage ! quand ce devrait être aussi affreux qu'un massacre d'Arméniens... Cette culture de second ordre, cet ordre trop sage, cette bonté anesthésiante ; ce drame sans un méchant, ni même un serrement de coeur ; cette communauté si raffinée que les glaces et le soda sont les seules concessions à la bête humaine ; ... cette insupportable innocuité de toute chose… C'était à n'y plus tenir ! À nos risques et périls, retournons à l’indomptable sauvagerie du monde extérieur, avec tous ses péchés et toutes ses souffrances ! Là se trouvent les bas-fonds et les cimes, les précipices et les hauteurs de l'idéal, l'éclat des choses formidables et infinies, et mille fois plus d'espérance qu’en ce niveau zéro, cette quintessence de toute médiocrité ! » (…)

Là-dessus, je me mis à réfléchir. Je me demandais qu’est-ce donc qui manquait tant à cette cité du perpétuel Dimanche pour qu'on n'y pût jamais atteindre à la forme la plus élevée du bonheur. J’eus tôt fait de découvrir que l’élément absent, c'était précisément celui qui donne au monde extérieur, au monde méchant, tout son aspect moral, toute son expression, tout son pittoresque – le côté escarpé de la vie pour ainsi dire, avec tout ce que cela implique d’énergie et d’ardeur, de tension et de danger. Ce qui nous plaît dans le spectacle de la vie, ce que célèbrent les romans et les statues, ce que nous rappellent les monuments commémoratifs, c'est l'éternel combat de la lumière et des ténèbres ; c'est l'héroïsme, réduit à ne compter que sur lui-même et qui parvient, victorieux cependant, à s’arracher aux mâchoires de la mort. Mais, dans cet ineffable Chautauqua, … l'idéal avait remporté déjà une si complète victoire qu'il ne restait plus trace des batailles passées ; le vainqueur n'avait plus qu'à se reposer sur ses lauriers. Or, les émotions humaines ont besoin que la lutte continue. Quand les fruits sont mangés, on n'en fait plus de cas. La sueur et l'effort, tous les ressorts de la nature humaine tendus jusqu'à l’extrême limite, l'homme qui survit au chevalet de torture et tourne son regard vers d’autres victoires, plus rares et plus difficiles encore, — voilà ce qu'il faut nous donner à voir pour exciter notre enthousiasme ; et c'est là, semble-t-il, la plus haute fonction de la littérature et de l'art... Mais à Chautauqua, il n’y a pas de chevalet de torture, pas même au musée, et pas de sueur non plus ; tout au plus, une moiteur discrète au front de quelque conférencier ou sur les flancs de quelque joueur de base-ball.

C’est l’absence de la nature humaine in extremis qui explique, en définitive, pourquoi Chautauqua me parut si plat et insipide.

What Makes a Life Significant, 1899 (trad. librement adaptée de “Aux étudiants”, Payot 2000)
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[1] Le camp du Lac Chautauqua était une sorte d’université d’été fondée en 1874, dans l’Etat de New York, par des méthodistes utopistes. A l’origine un campement, devint rapidement une ville, dédiée à la culture, l’éducation et la spiritualité.
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C'est aussi le sens du célèbre dialogue entre Cinéas et Pyrrhos :
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Tel Achille, Pyrrhos ne pouvait supporter l'inaction: Il se rongeait le cœur à rester sans bouger, / Il regrettait le cri de guerre et la bataille. […]

Quand Cinéas le vit impatient de passer en Italie, il profita d'un moment [de répit] pour lui tenir les propos suivants : "On dit, Pyrrhos, que les Romains sont très habiles à la guerre et qu'ils commandent à de nombreuses nations belliqueuses. Si le dieu nous permettait de les battre, à quoi emploierons-nous notre victoire?"

- Quelle question, s'écria Pyrrhos. La réponse est évidente; il n'y aura pas là-bas la moindre cité grecque ou romaine, qui pourra nous résister si les Romains sont vaincus. Nous posséderons aussitôt toute l'Italie ! (…)

Après un silence, Cinéas reprit: "Mais après avoir pris l'Italie, ô roi, que ferons-nous?"

Pyrrhos, qui ne voyait pas encore où il voulait en venir, répondit: "La Sicile est toute proche, elle nous tend les bras. C'est une île prospère, fort peuplée et très facile à prendre, car en ce moment, Cinéas, tout là-bas n'est que sédition, anarchie dans les cités et violences de démagogues depuis la mort d'Agamodès."

- Ce que tu dis semble raisonnable, repartit Cinéas, mais la prise de la Sicile sera-t-elle le terme de notre expédition?

- Que le dieu, dit Pyrrhos, veuille bien nous accorder victoire et succès, et ces opérations ne seront que le prélude à de plus grandes entreprises. Qui nous empêcherait ensuite de nous attaquer à la Libye et à Carthage, que nous aurions à portée de la main? (…) Et dès que nous serons maîtres de ces contrées, aucun des ennemis qui nous insultent maintenant ne nous résistera plus, n'est-ce pas ?

- Aucun ennemi en effet, répondit Cinéas. Il est évident qu’avec une si grande puissance, tu pourras en toute tranquillité reconquérir la Macédoine et dominer la Grèce. Mais une fois tous ces pays entre nos mains, que ferons-nous ?

Pyrrhos se mit à rire: "Nous aurons alors beaucoup de loisir et tous les jours, mon heureux ami, un gobelet à la main, nous prendrons du bon temps en devisant ensemble."

Alors Cinéas, arrêtant là Pyrrhos: "Dis-moi, qu’est-ce qui nous empêche maintenant, si nous le voulons, de prendre une coupe et de profiter ensemble de notre loisir, puisque nous avons déjà à notre disposition, sans nous donner aucun mal, ces biens que nous ne pourrons nous procurer qu’au prix de tant de sang, d'efforts et de dangers immenses, en infligeant aux autres et en subissant nous-mêmes mille maux!"

Ces propos de Cinéas affligèrent Pyrrhos sans le faire changer d'avis. Il sentait bien le bonheur qu'il abandonnait, mais il était incapable de renoncer aux espérances auxquelles il aspirait.


Plutarque, Vie parallèles, texte de l’édition Quarto, 2001

22 sept. 2005

Le bonheur à portée de tous

Edgeworth rêvait d’une machine à mesurer le bonheur : l’hédonimètre. Au vu des progrès récents de la neurologie, son rêve deviendra peut-être réalité. En attendant, Kahneman et al. ont récemment élaboré le protocole DRM (Day Reconstructing Method).

Alors que les enquêtes de satisfaction mesurent l'utilité à partir de l’évaluation rétrospective qu’en fait le sujet, la procédure DRM mesure l’utilité vécue, calculée par l’analyste à partir de données objectives (la durée et l’intensité affective des différents épisodes d’une journée ordinaire).

Pour tester cette procédure, Kahneman et ses collègues ont réalisé une enquête auprès de 909 femmes actives du Texas. Ils leur ont demandé de découper une journée ordinaire en une succession de séquences, comme dans un film. Pour chacune de ces séquences, elles ont dû noter quels affects elles avaient éprouvés (ennui, joie, peine…), avec quelle intensité (sur une échelle de 0 à 6), la balance des affects positifs et négatifs donnant l’indice de bonheur relatif à chaque activité.

Résultat : l'activité qui apporte le plus de bonheur est le Sexe ! Malheureusement, seules 11 % des femmes ont cité cette activité ce jour-là... Sans surprise, l'activité qui apporte le moins de bonheur est le travail. Encore que sa valence reste nettement positive, signe que le travail apporte à ces femmes plus de plaisir que de peine... Plus étonnant : l'activité "s'occuper de ses enfants" apporte à ces femmes à peine plus de bonheur que le travail, mais moins que "faire ses courses" (!), et beaucoup moins que "regarder la télé" !

Mais le principal enseignement de cette enquête est sans doute que le bonheur est à la portée de tous. Pour s'en convaincre, il suffit de réitérer l'expérience chez soi. Chacun peut ainsi découper une journée ordinaire de sa vie en épisodes, puis les classer selon la satisfaction qu'il en aura retirée. Arrivé à ce point, le test consiste à se demander : combien de ces épisodes sont susceptibles d'être affectés, d'une façon ou d'une autre, par la réalisation de mes voeux matérialistes les plus chers ? eg, l'obtention d'une promotion, d'une augmentation, ou d'une mutation ; l'acquisition de la voiture, du home cinema, de la maison de campagne de mes rêves...

Intensité des affects (*) selon le type d’activité
(*) Affects positifs (le plaisir) : “heureux”, “chaleureux/amical”, “prenant du plaisir” ; affects négatifs (la peine) : “frustré/ennuyé”, “déprimé ”, “stressé”, “fâché”, “soucieux/anxieux”....
(**) Moyenne pour l’ensemble des femmes.

Source: adapté de Kahneman D., Krueger A. B., Schkade D., Schwarz N., Stone A. A. (2004) : A survey method for characterizing daily life experience: The Day Reconstruction Method (DRM), Science, 306. Sur le DRM, cf. ce kit

20 sept. 2005

La famille et le bonheur
















Matthew Diffee, The New Yorker, January 24, 2005

Il en va du bonheur conjugal comme du reste : on n’échappe pas à l’adaptation.

Les enquêtes longitudinales ne font pas apparaître d'effet durable du mariage sur le bonheur. A partir des données du German socioeconomic panel – une enquête qui a suivi une cohorte d'individus de 1984 à 1998 –, Diener et al. ont ainsi montré qu’en moyenne, l’adaptation est à peu près complète trois ans après le mariage !

Le niveau de satisfaction par rapport à la vie est ici mesuré sur une échelle de 1 (complètement malheureux) à 10 (complètement heureux). Initialement, les futurs mariés sont plus heureux que l'ensemble du Panel (+ 0.3 points), sans doute parce que les gens heureux trouvent plus facilement à se marier (c'est le feel good factor).

Dans le détail, le mariage élève le niveau de satisfaction des femmes de 0.6 point par rapport à leur niveau de base (le niveau de satisfaction moyen observé quelques années avant le mariage). Mais cela ne dure qu’un temps. Le temps de l’adaptation... Au bout de trois ans, la contribution marginale du mariage au bonheur a pour l’essentiel disparu. Le même phénomène est perceptible chez les hommes, avec cette différence que le gain de satisfaction lié au mariage est deux fois moindre (0.3 points), davantage anticipé (pic à t-1) et que l’adaptation est plus complète.


Source : Ed Diener et al. : Lags and leads in life satisfaction : a test of the baseline hypothesis, Discussion paper n° 371, DIW Berlin, sept. 2003

De même, un évènement heureux comme la naissance du premier enfant n’ajoute pas longtemps au bonheur des parents :

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Enfin, dans leur enquête sur les femmes actives du Texas, Kahneman et al. ont découvert que l’activité « s’occuper de ses enfants » procurait moins de bonheur que la télévision, les courses ou la sieste, et à peine plus que le travail !

Cf. Le bonheur à la portée de tous

NB : Les enquêtes montrent qu’il y a adaptation… en moyenne. Ainsi, tous les gens ne réagissent pas de la même façon au mariage : certains en ressortent durablement plus heureux et d’autres, en aussi grand nombre, en ressortent plus malheureux...

19 sept. 2005

Soldats de papier


















New Yorker 4-25-1942 / CARL ROSE

"Les nouveaux Führers parlent seuls, personne ne peut les contredire, ils parlent devant un parlement fantoche muet comme ils parlent à la radio, ils n'ont à craindre aucune critique de la presse, ils sont totalement effrénés. Ils cherchent sans aucun scrupule à abrutir les masses muettes, ils aspirent à faire de cette multitude d'individus doués d'âme le corps collectif mécanisé qu'ils appellent peuple et qui n'est plus que masse. De cette absence d'entrave et de scrupule résultent la brutalité et la démesure de la rhétorique, la place prédominante de la rhétorique dans la LTI*."

Victor KLEMPERER, 20 juillet 1941, Journal 1933-1945. Seuil 2000 (Tome 1: Mes soldats de papier ; Tome 2: Je témoignerai jusqu'au bout)

* LTI : Lingua Tertii Imperii (la langue du IIIème Reich)

C'était en juillet 41, à Dresde. Dans les mois suivants, "la brutalité et la démesure de la rhétorique" allaient déboucher sur la brutalité et la démesure de la solution finale.

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Puisqu'on reparle du nazisme (c'est le 60ème anniversaire de la fin de la barbarie), je voulais évoquer ici le Journal de Victor Klemperer, l'extraordinaire témoignage d'un Allemand juif sous le IIIème Reich. Malgré la terreur des perquisitions, malgré la faim et le travail forcé, Victor Klemperer a tenu à "témoigner jusqu'au bout". Son journal court sans interruption de janvier 1933 à décembre 1945 : 5000 feuillets écrits au jour le jour, que Frau Klemperer allait mettre à l'abri chez une amie "aryenne". 5000 feuillets, ou les "soldats de papier" d'un honnête homme au temps du nazisme.

Cf. aussi ce CR d'Emmanuel Le Roy Ladurie

14 sept. 2005

Le temps de travail des enseignants

Quand des copains du privé se gaussent de mes 17 heures de cours hebdomadaires, je leur rétorque que je fais peut-être 17 heures de présence mais au moins 35 heures de travail, tandis qu'eux font peut-être 35 heures de présence mais au mieux 17 heures de travail ! En général, ça leur coupe le sifflet...

Un début de preuve se trouve dans l'Edition 2005 de "Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche".

Durant une semaine ouvrée, un enseignant du secondaire consacre en moyenne 40 heures à son travail ! A quoi il faut ajouter une moyenne de 116 heures de travail pendant les vacances, soit la charge de travail de 3 semaines ouvrées !

Dans le détail, les littéraires travaillent un peu plus que les scientifiques -- ils consacrent 7 h 50 (!) par semaine à corriger des copies contre 6 h 40 pour les seconds (ce qui explique aussi que les femmes travaillent en moyenne un petit peu plus que les hommes...).

Malheureusement, le calcul ne prend pas en compte les heures de présence non travaillées, ces heures perdues au lycée entre deux heures de cours (et qui ont tendance à se multiplier avec la complexité croissante des emplois du temps).

==> Cf. chap. 9.11

10 sept. 2005

Laissez faire, laissez passer

La célèbre formule est généralement attribuée à Vincent de Gournay qui en avait fait sa maxime : "laissez faire, laissez passer, le monde va de lui même". Encore que personne ne sache vraiment où et quand Gournay aurait prononcé ces mots. Selon une rumeur, ce serait à l'occasion d'un discours de 1758, mais il n'y a aucune preuve.

En fait, on ne dispose que d'indices et de présomptions. Il y a tout d'abord Claude-Camille-François, Comte d'Albon, qui écrit, en 1775, dans son "Eloge Historique de M. Quesnay" (p. 136-7) :

"Les prohibitions restreignent le travail, les taxes le renchérissent & le surchargent, les privileges exclusifs le font dégénérer en monopole onéreux & destructeur ; il ne faut donc sur ce travail, ni prohibitions, ni taxes, ni privileges exclusifs. C'est ici que Quesnay s'est rencontré avec le sage M. de Gournay, Intendant du Commerce, son Contemporain, qu'il estima, qu'il aima & sur la personne & sur les disciples duquel il se plaisoit à fonder une partie de l'espoir de sa patrie. M. de Gournay étoit arrivé à ce résultat pratique, par une route différente : personne, disoit-il, ne sait si bien ce qui est utile au commerce que ceux qui le font; il ne faut donc point leur imposer des réglements. Personne n'est si intéressé à savoir si une entreprise de commerce, si un établissement de fabrique, si l'exercice d'une profession lui sera profitable ou non, que celui qui veut le tenter ; il ne faut donc ni corporations, ni jurandes, ni privileges exclusifs. Personne ne peut être sûr de tirer le plus grand profit de son travail, s'il n'est pas libre de le faire comme il l'entend, & s'il est soumis à une inquisition & à des formalites gênantes. Tout impôt sur le travail ou sur le voiturage, entraîne des inquisitions & des gênes qui dérangent le commerce, découragent & ruinent les Commerçants ; il faut donc affranchir leurs travaux de ces impôts qui en interceptent le succès... Laissez les faire & laissez-les passer."

Le second témoignage en faveur de Gournay se trouve dans l'édition par DuPont de Nemours des oeuvres complètes de Turgot. Dans son introduction à l'Eloge de Vincent de Gournay, Dupont écrit : "Gournay est l'auteur de la célèbre formule Laissez-faire et laissez-passer" (Oeuvres de Turgot, Vol. I, p.257, Daire ed., 1808-11), puis, quelques pages plus loin : "Il [Gournay] en conclut qu'il ne fallait jamais rançonner ni règlementer le commerce. Il en tira cet axiome : Laissez faire et laissez passer" (p.259). Mais, là encore, aucune précision quant à la date ou le lieu.

Il n'y a donc pas de certitude. Mais faute d'autre candidat, on peut valablement attribuer à de Gournay l'invention d'une maxime qu'il a, plus que tout autre, contribué à populariser.

La formule "Laissez-faire" est, quant à elle, plus ancienne. On l'attribue généralement au marchand Le Gendre ou au Marquis d'Argenson. Dans son "Eloge de Vincent de Gournay" (1759), Turgot écrit ainsi, sans plus de précision :

"Il faut dire encore que ce prétendu système de M. de Gournay a cela de particulier, que les principes généraux en sont à peu près adoptés par tout le monde; que, de tout temps, le voeu du commerce chez toutes les nations a été renfermé dans ces deux mots: liberté et protection, et surtout liberté. On sait le mot de M. Le Gendre à M. Colbert: laissez-nous faire".
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John Maynard Keynes, se basant sur Oncken, en pince plutôt pour le Marquis d'Argenson qui aurait employé l'expression dans un envoi anonyme au Journal des Economistes en 1751 :

The maxim laissez-nous faire is traditionally attributed to the merchant Legendre addressing Colbert some time towards the end of the seventeenth century. ('Que faut-il faire pour vous aider?' asked Colbert. 'Nous laisser faire' answered Legendre). But there is no doubt the first writer to use the phrase, and to use it in clear association with the doctrine, is the Marquis d'Argenson about 1751... The Marquis was the first man to wax passionate on the economic advantages of governments leaving trade alone :

- 'Pour gouverner mieux, il faudrait gouverner moins.’
- 'La vraie cause du déclin de nos fabriques, c'est la protection outrée qu'on leur accorde.'
- 'Laissez faire, telle devrait être la devise de toute puissance publique, depuis que le monde est civilisé. Détestable principe que celui de ne vouloir grandir que par l'abaissement de nos voisins! Il n'y a que la méchanceté et la malignité du coeur de satisfaites dans ce principe, et l’intérêt y est opposé. Laissez faire, morbleu! Laissez faire!!'

Here we have the economic doctrine of laissez-faire, with its most fervent expression in free trade, fully clothed.

Keynes J.M., "The End of Laissez-Faire", 1926, The Collected Writings of John Maynard Keynes, vol.IX, p.278
Nb : malheureusement, seule la fin de cette conférence est disponible en français (Payot, ou Classiques des Sciences sociales). La partie la plus intéressante n'a pas été traduite : elle porte sur la genèse de la doctrine du Laissez-faire. Parmi les principales raisons de son succès, Keynes mentionne l'indigence intellectuelle des grandes doctrines concurrentes: le protectionnisme et le marxisme, à propos desquels il écrit : "Both are examples of poor thinking, of inability to analyse a process and follow it out to its conclusion. ... Of the two, protectionism is at least plausible, and the forces making for its popularity are nothing to wonder at. But Marxian socialism must always remain a portent to the historians of opinion - how a doctrine so illogical and so dull can have exercised so powerful and enduring an influence over the minds of men and, through them, the events of history. At any rate, the obvious scientific deficiencies of these two schools greatly contributed to the prestige and authority of nineteenth-century laissez-faire."

En réalité, l'expression "Laissez faire" vient de beaucoup plus loin. On la trouve par exemple chez le jésuite espagnol Balthazar Gracián, qui écrivait en 1647 :

L’art de laisser aller les choses comme elles peuvent.

Il y a des tempêtes et des ouragans dans la vie humaine ; c’est prudence de se retirer au port pour les laisser passer. Très souvent les remèdes font empirer les maux. Quand la mer des humeurs est agitée, laissez faire la nature ; si c’est la mer des mœurs, laissez faire la morale. Il faut autant d’habileté au médecin pour ne pas ordonner que pour ordonner ; et quelquefois la finesse de l’art consiste davantage à ne point appliquer de remède. (…) Une fontaine devient trouble pour peu qu’on la remue, et son eau ne redevient claire qu’en cessant d’y toucher. Il n’y a point de meilleur remède à de certains désordres que de les laisser passer, car à la fin ils s’arrêtent d’eux-mêmes.

L'homme de cour (chap. 138) ; trad. de l'espagnol par Amelot de la Houssaie, Paris, 1684 (Gallica, bnf)

Appliquée à l'économie, l'expression et l'idée du Laissez-faire fait son apparition en 1707 dans le mémoire de Pierre Le Pesant de Boisguilbert : De la nature des richesses, de l'argent et des tributs. C'est la première apparition rigoureuse de la doctrine libérale en économie, selon Gilbert Faccarello, et même l'acte fondateur de l'économie politique selon Henri Denis (cf. Annexe).

Pour Boisguilbert, les interventions intempestives de l'Etat sont à l'origine des disettes et de la pénurie de toute chose ; elles nuisent à la prospérité du royaume et, partant, à ses finances publiques. Dans ces conditions, l'intérêt bien compris commande au Prince de "laisser faire la nature" :
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"Tant qu'on laisse faire la nature, on ne doit rien craindre de pareil", et "ce n'est que parce qu'on la déconcerte, et qu'on dérange tous les jours ses opérations, que le malheur arrive." D'où ce conseil au Souverain : "il n'est pas question d'agir, il est nécessaire seulement de cesser d'agir avec une très grande violence que l'on fait à la nature, qui tend toujours à la liberté et à la perfection".

On croirait entendre Lao-Tseu, sans doute le véritable inventeur de la doctrine du Laissez-faire. Parce que "le gouvernement, avec toutes ses lois et ses règlements plus nombreux que les poils d'un buffle, est un oppresseur vicieux de l'individu et doit être plus craint que des tigres cruels", Lao Tseu adressait à l'Empereur ce sage conseil :

"Plus il y a d'interdits et de prohibitions, plus le peuple s'appauvrit... Plus on publie de lois et de règlements, plus il y a de voleurs et de brigands... C'est pourquoi le Sage dit: je ne prend aucune initiative et le peuple se transforme de lui-même ... Je ne m'engage dans aucune activité et le peuple s'enrichit de lui-même..."

Lao Tseu, Tao Te king, PUF
(j'ai légèrement allégé la traduction de Marcel Conche)
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Annexes. Le libéralisme de Boisguilbert

L'idée que Boisguilbert développe longuement dans sa Dissertation sur la nature des richesses est que les diverses professions d'un pays se servent mutuellement de débouchés pour leurs productions.

Il faut convenir d'un principe, qui est que toutes les professions, quelles qu'elles soient dans une contrée, travaillent les unes pour les autres, et se maintiennent réciproquement, non seulement pour la fourniture de leurs besoins, mais même pour leur propre existence.

Aucun n'achète la denrée de son voisin ou le fruit de son travail qu'à une condition de rigueur, quoique tacite et non exprimée, savoir que le vendeur en fera autant de celle de l'acheteur, ou immédiatement, comme il arrive quelquefois, ou par la circulation de plusieurs mains ou professions interposées ; ce qui revient toujours au même.

Cette création incessante de débouchés mutuels est la base de la prospérité générale. Pour que cette prospérité puisse apparaître dans les faits, il faut et il suffit que les prix soient établis conformément à la justice, c'est-à-dire donnent à tous les vendeurs un gain normal. Or le moyen d'obtenir ce résultat est de laisser agir la nature. Si l'on intervient sur les marchés, notamment afin d'abaisser le prix des grains, au lieu d'aider les malheureux, on crée la misère générale.

La nature donc, ou la Providence, peut seule faire observer cette justice, pourvu encore une fois que, qui que ce soit d'autre ne s'en mêle ; et voici comment elle s'en acquitte. Elle établit d'abord une égale nécessité de vendre et d'acheter dans toutes sortes de trafics, de façon que le seul désir du profit soit l'âme de tous les marchés, tant dans le vendeur que dans l'acheteur ; et c'est à l'aide de cet équilibre ou de cette balance que l'un et l'autre sont également forcés d'entendre raison et de s'y soumettre...

La dérogeance à cette loi, qui devrait être sacrée, est la première et la principale cause de la misère publique, attendu que l'observation en est plus ignorée.

L'équilibre entre toutes les denrées, unique conservateur de l'opulence générale, en reçoit les plus cruelles atteintes, en sorte que si l'on voit un royaume tout rempli de biens, pendant que les peuples en manquent tout à fait, il n'en faut point aller chercher la cause ailleurs : celui-ci périt, parce que ses caves sont pleines de vin et qu'il manque du reste ; cet autre se trouve dans la même disposition à l'égard de ses grains ; et enfin tout le reste, vivant d'industrie, languit également, ne pouvant recouvrer le pain et les liqueurs par le fruit de son travail, dont le défaut jette également les possesseurs de ces mannes dans la même misère, de ne pouvoir en échanger une partie contre leurs autres besoins, comme des habits, des souliers et le reste.

Si l'on demande à chacun de ces particuliers la raison de leur misère, ils répondent tranquillement qu'ils ne peuvent rien vendre à moins que ce ne soit à perte, ne prenant garde qu'ils ne sont dans cette malheureuse situation que parce qu'ils prétendent exiger cette règle des autres et ne pas la recevoir pour eux.

Il est ici nettement affirmé que la création de la richesse repose sur le mécanisme de la formation de prix normaux, qui assure la réalisation des fins poursuivies par les individus indépendamment les uns des autres. Il ne s'agit plus de l'affirmation de telle ou telle loi particulière à un certain domaine de l'activité économique, la monnaie, ou le commerce extérieur. Il s'agit d'une loi naturelle régissant la totalité de la sphère de la production et de l'échange. S'il est vrai que Boisguilbert parvient le premier à concevoir l'existence d'une telle loi, on peut bien le considérer comme le véritable fondateur de l'économie politique.

Henri DENIS : Histoire de la pensée économique, PUF Quadrige, p. 150-151

7 sept. 2005

A quelque chose malheur est bon !


L'ouragan Katrina a secoué aussi certains commentateurs. Dans le Canard Enchaîné du 7 septembre, Jean Luc Porquet nous explique que, tous comptes faits, Katrina ne serait pas une si mauvaise affaire pour les ricains. Les catastrophes naturelles, croit-il savoir, c’est bon pour la croissance ! Sans blague...

Ça me va comme un ouragan

Au fond, la seule vraie question, c'est : le cyclone Katrina va-t-il ou non profiter à l'économie américaine ? Sera-t-il ou non bon pour la croissance des Etats-Unis ? Donc la nôtre ? Le suspense était total jusqu'à ce qu'un dénommé David Rosenberg, analyste chez Merrill Llynch, ait trouvé les mots pour nous rassurer : « Contrairement à une idée reçue, les ouragans ont, en général, un impact net positif sur le PIB » (Les Echos, 1/9). Ouf !

On l'oublie trop souvent en effet, ouragans et cyclones offrent cet avantage incomparable : une fois qu'ils ont tout détruit sur leur passage, il faut reconstruire. « Toutes les catastrophes en général, qu'elles soient naturelles ou provoquées par l'homme, constate l'économiste Jean Gadrey, font grimper le PIB. » Car le produit intérieur brut, ce chiffre qui est devenu le critère de performance de toutes les nations du monde, est un sacré numéro : tout lui profite. « Il ne tient pas compte des dégâts sociaux ou environnementaux, il ne déduit pas ce qu'on perd en route. Mais il comptabilise scrupuleusement les dépenses de réparation. » La tempête de 1999 et la marée noire de l'« Erika », par exemple, ont été très bonnes pour la croissance. Une pandémie de grippe aviaire le serait-elle ? « Sans aucun doute, dit Jean Gadrey. Seule une catastrophe qui diminuerait la capacité productive d'un pays aurait un impact négatif sur son PIB ».

Et c'est bien pour cela que l'ouragan Katrina a provoqué quelques suées. S'il avait seulement brisé les digues qui protégeaient la Nouvelle-Orléans, détruit la ville et noyé quelques milliers de pauvres, pas de problème. Mais il a endommagé des plates-formes pétrolières du golfe du Mexique, et ça c'est grave. Du coup, de globalement positif, le bilan s'annonce plutôt mitigé : « L'effet global du cyclone ne devrait être que légèrement bénéfique », constate à regret le quotidien économique Les Echos. Vivement un nouveau cyclone qui rebooste le PIB ! (...)

Las ! Le même jour, Associated Press rendait compte des prévisions du Congressional Budget Office : "Hurricane Katrina will reduce employment by 400,000 people in coming months while trimming economic growth by as much as a full percentage point in the second half of this year."

Par le passé, nous explique l’hebdomadaire The Economist, "les cyclones -- si dévastateurs soient-ils -- n'ont guère affecté la croissance. Avec Katrina pourtant, ce pourrait être différent." En mettant les choses au mieux, l'effet stimulant de l'ouragan sur l'activité sera largement annulé par un certain nombre de conséquences négatives. Dans le détail :

¤ La hausse des prix du pétrole réduira la consommation des ménages. Comme l'écrit The Economist : "The big unknown remains fuel costs and the risk that soaring prices for petrol, let alone physical supply shortages, will hit consumer spending hard."

¤ La facture des réparations sera particulièrement salée pour les finances publiques, i.e. pour les contribuables. C'est autant de revenu disponible et, partant, de consommation en moins. Le Congrès a d'ores et déjà donné son accord pour débloquer 62 milliards de $ ! Mais, selon William Hoagland le conseiller du leader républicain au Sénat, la note sera très supérieure à 100 milliards de $ (Msnbc). Dans ces conditions, il faudra sans doute renoncer aux 35 milliards de baisses d'impôts promises à partir de 2006...

¤ La facture sera lourde aussi pour les Cie d'assurances. "Le cyclone Katrina s'annonce comme la catastrophe naturelle la plus chère de l'histoire de l'assurance". Selon les dernières estimations, Katrina devrait coûter 40 à 60 milliards aux compagnies d'assurance (Le Monde du 14 septembre), soit très au-dessus des précédents records : le cyclone Andrew de 1992 (20 milliards de $) et les attentats contre le World Trade Center (32,4 milliards de $). Pour se renflouer, les Cie d'assurances n'auront d'autre choix que d'augmenter les primes prélevées sur leurs assurés.

¤ Enfin, une partie du coût des réparations devra être assumée par les victimes elles-mêmes...

Conclusion :

Soutenir que "les catastrophes font grimper le PIB", c'est ne voir qu'un côté du problème. Le taux d'épargne américain étant au plus bas, l'effort de reconstruction ne pourra être financé que par une réduction équivalente des dépenses de consommation finale. Tout bien pesé, et indépendamment de son impact sur la capacité productive, l'effet de Katrina sur la croissance sera, au mieux, nul.

NB: Ce sophisme alteréconomiste fut démasqué dès 1848 par Frédéric Bastiat dans l'apologue ci-après:

Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau de vitre ? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente, semblent s'être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné cette consolation... : « A quelque chose malheur est bon... Que deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres ? » Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu'il est bon de surprendre flagrante delicto…
A supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure de six francs la susdite industrie, je l'accorde, ... on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira de son coeur l'enfant terrible. C'est ce qu'on voit. Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure... qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour l'industrie en général, je suis obligé de m'écrier: halte-là ! Votre théorie s'arrête à ce qu'on voit, ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.
On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ces six francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas.
Faisons donc le compte de l'industrie en général. La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce qu'on voit. Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou toute autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs; c'est ce qu'on ne voit pas. [L’un dans l’autre], on comprend qu'il n'y a aucun intérêt pour l'industrie en général à ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas.
Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme. Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il dépense six francs, et a, ni plus ni moins que devant, la jouissance d'une vitre. Dans la seconde, celle où l'accident ne fût pas arrivé, il aurait dépensé six francs en chaussure et aurait eu tout à la fois la jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre. Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société, il faut conclure de là que, considérée dans son ensemble, et toute balance faite de ses niveaux et de ses jouissances, elle a perdu la valeur de la vitre cassée.

Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas, 1848

4 sept. 2005

Pauvreté et famine : le cas du Niger

Voici une traduction personnelle d'un texte de l'Economist (18 Août 2005) qui s'appuie sur la célèbre thèse d'Amartya Sen pour expliquer la famine au Niger.

L'an dernier, la récolte n'était pas si mauvaise. Pourquoi le pays a-t-il maintenant si faim ?

"La pauvreté est quelque chose d’assez évident," écrit le grand économiste Amartya Sen dans son classique "Pauvreté et Famines" (1982). "On n'a pas besoin de critères, de mesures, d'analyses sophistiqués pour reconnaître la pauvreté et pour en comprendre les antécédents." Mais la thèse que M. Sen propose dans son livre n'a rien d’évident: certaines des pires famines, soutient-il, ont eu lieu en l’absence de toute réduction significative de l’offre vivrière.

L’un des exemples choisi par M. Sen pour illustrer sa thèse était la famine de 1968-1973 au Sahel. Le Sahel, d’un mot arabe qui signifie "rivage, bordure", désigne un groupe de six pays aux franges occidentales du Sahara, là où les sables du désert cèdent la place à la végétation des terres semi-arides de l'Afrique noire. Les pays les plus affectés étaient alors la Mauritanie, le Mali, la Haute-Volta (maintenant appelée Burkina Faso) et le Niger.

Le Niger est de nouveau la proie d'une grave crise alimentaire, sinon d’une véritable famine. Il renoue avec les ventes forcées de bétail, l’exode de masse et le dénuement absolu. Dans quelle mesure la thèse de M. Sen peut-elle expliquer le retour de la "faim de masse" ?

A première vue, la crise actuelle est quelque chose d’assez évident. L'année dernière, les pluies ont été insuffisantes, et le pays a du faire face à des invasions de cricket. Il n'est donc pas étonnant que le Niger manque aujourd'hui de nourriture ! En réalité, la récolte fut simplement médiocre, elle ne fut pas désastreuse. Bien que la saison des pluies se soit achevée trop tôt, la production céréalière du pays a enregistré un recul de seulement 11 % par rapport à sa moyenne des cinq dernières années, selon la FAO*. C’est encore 22 % de plus que durant la saison 2000-2001, qui s’est déroulée sans drame majeur. Quant aux crickets, ils ont surtout causé des dégâts aux pâturages de la région, incitant les éleveurs et leurs troupeaux à une transhumance précoce vers le Sud.

En vérité, c'est dans les prix que la détresse du Niger apparaît le plus clairement, pas dans les quantités. Les termes de l'échange des éleveurs dépendent de deux prix: le prix de ce qu'ils peuvent vendre (leur bétail) et le prix de ce qu'ils doivent acheter (le mil). Au Niger cette année, le premier s’est effondré, le second s’est envolé. En juin, les prix du mil et du sorgho étaient supérieurs de 75-80 % à leur moyenne des cinq dernières années ; la vente d'un cabri permettait d’acheter moitié moins de mil que six mois plus tôt. Tel est précisément le genre de torsion cruelle dans les termes de l'échange, explique M. Sen, qui peut mettre une communauté à genoux. En pareil cas, ce n’est pas tant la nourriture qui manque, que le pouvoir d’achat : les infortunés souffrent de ne pouvoir acheter la nourriture disponible. Mais pourquoi les prix ont-ils évolué, si vite et si fort, au détriment des éleveurs du Niger ?

La flambée des prix des denrées alimentaires tient autant à la hausse de la demande étrangère qu’à la baisse de l’offre domestique. Pendant la soudure, les paysans du Niger importent habituellement des céréales des pays voisins, où elles sont produites à meilleur marché grâce à un climat plus favorable. Las ! Selon le CILSS*, des quantités significatives de grains ont cette année transité dans la direction opposée. La Côte d'Ivoire, le Ghana, le Bénin, et le Nigeria se sont mis eux-aussi à importer le grain de la région.

Cela tient en partie au fait que les propres récoltes de ces pays avaient été insuffisantes. Mais, dans le cas du Nigeria au moins, la FAO pense que la politique du gouvernement est également en cause. Ce dernier a ainsi imposé des limites aux importations de riz et de blé; il a également pris des mesures pour protéger et promouvoir les moulins et les éleveurs de poulets nigérians. L’effet de ces deux politiques fut d’élever la demande de mil et de sorgho, qui servent aussi bien à l’alimentation des hommes ou des poulets. Résultat : des céréales nigérianes qui se seraient sans cela frayé un chemin au Niger ont été consommées localement. Le Nigeria étant dix fois plus peuplé que le Niger, l’impact sur le pouvoir d’achat des éleveurs du Niger n’est probablement pas négligeable. "Dans la lutte pour s’assurer un pouvoir de marché qui permette de manger," remarquait M. Sen dans son livre, "un groupe peut souffrir du fait qu'un autre prospère."

Qui plus est, le Nigeria, le Burkina Faso et le Mali ont aussi imposé des limites à leurs exportations de grain cette année, en violation des traités commerciaux avec le Niger. Dans l'histoire des famines, ce genre de restrictions a généralement contribué à aggraver les choses. Par exemple, l’interdiction des exportations de céréales entre les provinces de l'Inde condamna le Bengale à des prix mortellement élevés lors de la grande famine de 1943.

Voyons à présent ce qui s’est passé de l’autre côté des termes de l'échange. Les prix du bétail se sont effondrés, en partie parce que les pâturages du Nord ont été dévastés par les crickets ; mal nourris, les animaux ont inévitablement perdu du poids. Mais la détérioration des termes de l'échange peut également survenir de son propre élan. La hausse des prix des céréales contraint les éleveurs à vendre davantage de bétail. Ces ventes de détresse tirent les prix du bétail vers le bas, forçant les éleveurs à vendre encore plus de bêtes... Dans son livre, M. Sen souligne qu’en pareilles circonstances la courbe d'offre des éleveurs s’inverse : lorsque les prix baissent, un éleveur affamé n’a d’autre choix que de vendre plus d'animaux, et non moins comme l’impliqueraient les principes économiques élémentaires.

Si la faim de masse tenait simplement au fait qu’il n’y a pas assez à manger, le remède serait évident: distribuer plus de nourriture. Les secours alimentaires actuellement acheminés dans le Sahel seraient alors nécessaires et suffisants. Mais si la faim de masse tient davantage à un manque de solvabilité qu'à un manque de nourriture, l’aide alimentaire ne suffit plus. En ce cas, mieux vaut distribuer du pouvoir d'achat : par exemple, en lançant un programme de grands travaux où les plus nécessiteux pourraient trouver un emploi et un salaire de subsistance. Le marché respecte la demande, pas le besoin. Donnez aux gens dans le besoin un pouvoir de marché suffisant, et le marché fera le reste.

3 sept. 2005

Le coût d'opportunité


"Give me a one-handed economist !", pestait le Président Hoover. "All my economists say 'on the one hand... on the other hand...'" Pour l'économiste, en effet, tout choix a un coût d'opportunité. Choisir ceci, c'est renoncer à cela. Aussi convient-il de peser soigneusement les coûts et les avantages des différentes options. D'un côté... d'un autre côté...

A partir de là, des responsables politiques différents, avec des systèmes de préférences différents, feront des choix différents. Mais quelle que soit l'option retenue, le gain attendu apparaît marginal et incertain quand on le rapporte au coût d'opportunité - le gain attendu de la meilleure option alternative. Aux "one-handed politicians", les économistes rappellent ainsi qu'en règle générale, l'espace des possibles n'est pas configuré en noir et blanc, mais en niveaux de gris.

On l'aura compris : la notion de coût d'opportunité n'invite pas à la révolution. Ce n'est pas une notion qui se prête aux grandes espérances (les lendemains qui chantent). Mais, en nous gardant des certitudes à bon marché, elle nous préserve aussi des grandes déceptions (les lendemains qui déchantent).

Bref, la prise en compte du coût d'opportunité est la condition de tout choix bien pensé et bien pesé. C'est le b.a.ba de toute démarche économiste. D'où la célèbre définition de Lionel Robbins, "l'économie étudie la manière dont les hommes s'y prennent pour arriver à leurs fins avec des moyens rares qui sont susceptibles d'usages multiples et rivaux".

Sources:
Paul Krugman, One-handed economist. Economist, nov. 2003 ;
Lionel Robbins : "Economics is the science which studies human behavior as a relationship between given ends and scarce means which have alternative uses." An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, 1932

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x

Le coût d'opportunité d'une activité est la valeur de la meilleure option à laquelle il faudrait renoncer pour exercer l'activité en question. Si l'on se fie aux chapitres introductifs de la plupart des grands manuels d'introduction à l'économie, cette notion est assez universellement considérée comme l'une des quatre ou cinq notions fondamentales en économie... Or, si l'on en croît une enquête de Laura Taylor et Paul Ferraro, la notion de coût d'opportunité est une notion très mal maîtrisée jusque par les enseignants d'économie. Les auteurs ont posé à deux cents économistes présents au dernier meeting de l'AEA la question suivante :

Cochez la bonne réponse à la question suivante: Vous venez de gagner un billet gratuit pour un concert d'Eric Clapton. Vous hésitez car Bob Dylan joue au même moment -- c'est votre meilleure alternative -- et le ticket d'entrée coûte $40. En temps normal, vous auriez été prêt à débourser $50 pour voir Dylan. Sur la base de ces informations, quel est pour vous le coût d'opportunité du choix d'Eric Clapton?

A. $0
B. $10
C. $40
D. $50

Résultat : seuls 21.6 % des économistes interrogés (N = 199) ont coché la bonne réponse !
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Note: la bonne réponse était la réponse B (10 $). Le coût d'opportunité du concert de Clapton est en effet égal à l'utilité du concert de Dylan (50 $) - le coût du billet (40 $). Aller voir Clapton, c'est renoncer à 10 $. Par conséquent, on renoncera à Dylan si l'utilité du concert de Clapton > 10 $.

Sources:
- The Opportunity Cost of Economics Education (NYT du 2 sept.) :
http://college4.nytimes.com/guests/articles/2005/09/01/1266880.xml
- Ferraro, P.J. and L.O. Taylor : "Do Economists Recognize an Opportunity Cost When They See One? A Dismal Performance from the Dismal Science", dont une version paraîtra dans l'American Economic Review en 2006 (Papers & Proceedings de l'AEA) :
http://epp.gsu.edu/pferraro/docs/FerraroTaylorDismalPerformance.pdf

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Dans The literary book of Economics, Michael Watts propose d‘illustrer la notion de coût d’opportunité avec ce poème célèbre :

The Road Not Taken
by Robert Frost (1916)

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;

Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.
xx

New Yorker April 4, 2005