31 août 2005

La lutte des places : un autre regard sur la crise du logement

Pour expliquer l'inflation sur le marché immobilier, la plupart des analystes se focalisent sur la demande. Mais l'envolée des prix traduit aussi les insuffisances de l'offre. Par conséquent, si l'on veut comprendre ce phénomène, il faut se poser les deux questions suivantes : pourquoi la demande augmente-t-elle ? pourquoi l'offre ne parvient-elle pas à suivre ?

1. Les causes de l'augmentation de la demande

Il faut ici faire la part des facteurs conjoncturels -- le faible niveau des taux d'intérêt et la spéculation immobilière -- et des facteurs structurels. Parmi ces derniers, on peut distinguer les facteurs démographiques -- comme le vieillissement, la fragmentation des familles -- et les transformations de la structure sociale -- not. la montée des cadres dans la population active. Je ne développerai que ce dernier point, les facteurs conjoncturels et démographiques étant bien étudiés, par exemple dans les deux articles ci-après :

- Le vieillissement de la population et l'éclatement de la famille ont un impact sur le marché immobilier :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3226,36-397167,0.html
- Les banques centrales jugent que la flambée du crédit et des prix de l'immobilier n'est pas soutenable:
Compte tenu de l’élévation générale du niveau d’aspiration et du poids croissant des cadres dans la population active, la concurrence sociale pour résider dans certains lieux s'est intensifiée. C'est particulièrement vrai à Paris, où le nombre de cadres a augmenté de 12 % d’un recensement à l’autre, tandis que le nombre d’ouvriers baissait de 24 % [Source: Insee, Recensement, 1999]. De façon générale, les classes populaires et, désormais, les classes moyennes sont de plus en plus repoussées vers la périphérie des grandes villes :

Les cadres s'accaparent désormais des pans entiers de l'espace urbain, notamment les centres-villes, les beaux quartiers et les zones les plus proches des principaux équipements. Cette réalité n'est sans doute nulle part aussi saisissante qu'à Paris et dans la région parisienne, là où les classes supérieures étaient déjà plus particulièrement nombreuses il y a dix ou vingt ans. (…) Etudiant l'évolution dans le temps d'un échantillon de 80 quartiers parisiens, Martine Berger révèle ainsi que la proportion de zones où l'on compte plus de deux fois plus de cadres que de professions intermédiaires a cru de 25 % à 63 % entre 1982 et 1999. Inversement, la proportion de quartiers parisiens où l'on compte à peu près autant de professions intermédiaires que de cadres a chuté de 25 % à moins de 10 %. Enjeu traditionnel d'une concurrence sociale très rude, les quartiers de Paris et certaines des communes de sa banlieue sont le lieu d’une surreprésentation de plus en plus écrasante des cadres et des professions intellectuelles supérieures. [Eric Maurin, Le ghetto français, Seuil 2004]

NB: Pour une carte de la ségrégation résidentielle en Ile de France (recensement 1990), cf. p. 178 du rapport du Cae, Ségrégation urbaine et intégration sociale (2004) : http://www.cae.gouv.fr ; pour une carte de la ségrégation résidentielle par canton sur l'ensemble de la France, cf. cet Insee Première :
http://www.insee.fr/fr/ffc/Ipweb/2003/ip900/page10.htm


2. Les causes de l'insuffisance de l’offre

Comment expliquer que l'offre n'ait pu partout répondre à la demande ? La réponse tient à la nature même du bien demandé...

On doit à Sir Roy Harrod l'utile distinction entre "richesse oligarchique" et "richesse démocratique". Celle-ci comprend tous les biens et services dont la production peut augmenter indéfiniment sans perdre en qualité -- grâce au progrès incessant de la technologie, du commerce et de l’organisation du travail. Celle-là comprend ces biens qui, par la nature des choses, ne peuvent devenir universels. Pour parler comme Wicksteed, chacun peut y prétendre mais tous ne peuvent y accéder :

Napoléon affirmait que chaque soldat français portait dans sa giberne un bâton de maréchal. Mais il devait bien savoir que, quand bien même il serait possible à quelque soldat de s’élever jusqu’à la position de maréchal, il est "impossible" [ce mot qui n’est pas français] que chaque soldat puisse en faire autant. Car l’existence d’un maréchal implique l’existence d’un certain nombre de soldats qui ne le soient pas. De même, dans une société industrielle avancée, il est possible à certains de devenir riche ; mais il n’est pas possible à chacun de le devenir ; (…) dans la conception de la richesse qui prévaut dans la classe moyenne, il y a en effet la disposition de serviteurs. (...) Or, de même que nous ne pouvons tous devenir maréchal, nous ne pouvons tous avoir des serviteurs. [Philip H. Wicksteed, The Common Sense of Political Economy, III.1.47, 1910 (trad. personnelle)]

Dans les termes de Fred Hirsh, la richesse oligarchique regroupe les "biens positionnels". Une consommation élargie de ces biens n’est pas possible, compte tenu de leur rareté, ou pas soutenable, compte tenu de la déperdition de qualité qui s’ensuivrait inéluctablement. Là se situent, nous dit Fred Hirsch, les véritables limites de la croissance : des limites non pas physiques, mais sociales [Social limits to growth, Harvard UP 1976].

Le logement constitue, dans une large mesure, un « bien positionnel ». Nous aimerions tous disposer d’un bel appartement à Paris, ou d’une villa au bord de la mer. Mais seule une petite minorité d’entre nous pourra réaliser ce rêve. D’où la concurrence sociale pour résider à Paris, acquérir une villa en bord de mer, ou simplement éviter le voisinage des classes populaires.

Dans cette "lutte des places", le revenu relatif importe plus que le revenu absolu. Comme l’écrit Robert Frank : " Le revenu médian d’une communauté de 100 familles peut être de dix mille ou de dix millions d’euros : s’il n’y a que dix emplacements avec vue, seuls 10 % des familles pourront jouir d’une maison avec vue." [Luxury Fever, Free Press 1999] C'est ce qui explique qu'un professeur de lycée n’ait plus aujourd’hui les moyens de vivre à Paris. Depuis les années 50, le revenu réel des professeurs a augmenté mais leur revenu relatif s'est effondré : ils ne peuvent plus rivaliser avec les autres cadres supérieurs et sont impitoyablement repoussés vers la périphérie des grandes villes.

Pourtant, il n'y a pas de limites physiques à la croissance du parc de logements. Même à Paris, il suffirait d'autoriser la construction de gratte-ciels pour être en mesure d'héberger une population deux ou trois fois supérieure. C'est ici que le problème devient politique.
De façon bien compréhensible, les actuels résidents tiennent à préserver leur cadre de vie. Aussi les édiles locaux mobilisent-ils l'arsenal réglementaire pour restreindre l’accès aux zones concernées (en gelant le plan d’occupation des sols, en limitant la hauteur des immeubles, en classant certains sites, etc.). Par suite, les prix des logements s'envolent dans les zones réglementées, conférant aux heureux propriétaires une appréciable rente de situation.

Selon une étude récente, ce type de réglementation explique en grande partie pourquoi les prix des logements dans certains quartiers et villes américaines ont augmenté plus vite qu'ailleurs. En 1960, l’écart de prix moyen entre les 10 % des logements les plus chers et les 10 % les moins chers était de 60 %. En 2000, il était de 200 % ! Les auteurs y voient l’effet des réglementations locales (zoning laws) édictées sous la pression des résidents, en particulier dans les villes les plus attractives. La rente liée à la réglementation représenterait désormais 50 % du prix moyen d’un logement à Manhattan, et plus de 40 % dans 27 des villes étudiées.

Source: The Economist, 10 février 2005, CR d’une étude d’Edward Glaeser et al. à paraître dans l’American Econ. Rev.

Conclusion

Il reste que, même s’il leur faut dépenser de plus en plus pour se loger, les français sont objectivement de mieux en mieux logés. Entre 1978 et 2002, la surface moyenne des logements occupés par les ménages a augmenté de 17 % alors que le nombre de personnes par logement diminuait de 15 %. Il en va de même aux Etats-Unis où, depuis 1973, la surface médiane des habitations a augmenté de 40 % alors même que la taille moyenne des ménages diminuait de 20 % !

Sources: Insee, enquêtes sur le logement ; Robert J. Samuelson, Pressure of the American Dream, Washington Post, July 26, 2004.

30 août 2005

L'imitation de Jean Paul II

Question soumise par une collègue sur InterEs: "Comment expliquer que la mort du Pape ait eu un tel écho, d'un point de vue quantitatif mais surtout qualitatif (intensité des émotions ressenties) ?"

Et voici la réponse que je lui fis:

"C'est le destin de l'homme qui a séduit jusqu'au bout l'opinion", écrit Henri Tincq (Les obsèques du "curé du monde"). Mais pourquoi le destin de cet homme a-t-il si profondément marqué les consciences chrétiennes (et bien d'autres sans doute) ? Pour essayer de comprendre, je me suis tourné vers l'oeuvre de René Girard.

L’homme, observe Girard, ne peut tirer ses désirs de son propre fond ; il les emprunte à Autrui. Chacun imite le désir d'un Autre qui en imite un Autre qui en imite un Autre... qui tous s’efforcent de tenir leurs imitateurs en respect... De cette rivalité incessante naît une indifférenciation croissante, avec pour effet d'exacerber encore la rivalité (tant il est vrai que l’envie croît avec la similitude). Le précipité social de cette contagion mimétique, c’est la violence de tous contre tous, dont le cycle s’achève avec la convergence de tous contre un : le bouc émissaire.

Il suit de là que la communauté ne pourra contenir la violence que si elle parvient à contenir l'envie. C'est précisément l'objet du 10ème commandement : Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui appartient à ton prochain (Ex 20, 17). Mais comment pourrait-on résister à l'envie du prochain si l'on ne peut échapper au mimétisme du désir ?

En réalité, nous dit Girard, l'homme est toujours libre de choisir quel modèle il veut imiter. C'est même en cela que réside sa liberté. Il peut choisir entre l'imitation de Satan (le père de l'envie, le patron des envieux) et l'imitation de Jésus-Christ. Pour chasser l'envie du coeur des hommes, il suffirait que la bonne imitation chasse la mauvaise. La bonne imitation, c’est-à-dire l’imitation de Jésus-Christ, ou, plus communément, l’imitation du prochain qui imite le prochain qui imite Jésus-Christ :

Souvenez-vous de ce que Paul dit aux Corinthiens : « Je vous en prie, montrez-vous mes imitateurs» (1 Co 4,16). Il ne demande pas cela dans un esprit d'orgueil individuel. Il se donne en exemple parce qu'il imite lui-même Jésus qui, à son tour, imite le Père. Il fait simplement partie d'une chaîne infinie de « bonne imitation », d'imitation sans rivalité, que le christianisme cherche à constituer. Les « saints » sont les maillons de cette chaîne. (René Girard, Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, 2004)

A l'image de Paul, Jean-Paul II avait conscience de faire partie de cette "chaine infinie de bonne imitation". C'est pourquoi il fut un pape si "médiatique"... Avec le succès d'audience que l'on sait... Par millions, les chrétiens reconnurent en lui leur bon pasteur, celui qui montre le chemin.

Le cardinal Ratzinger ne s'y est pas trompé, qui ouvre ainsi son homélie : « Suis-moi », dit le Seigneur ressuscité à Pierre; telle est sa dernière parole à ce disciple, choisi pour paître ses brebis. « Suis-moi. » Cette parole lapidaire du Christ peut être considérée comme la clé pour comprendre le message qui vient de la vie de notre regretté et bien-aimé pape Jean-Paul II... (Homélie du cardinal Ratzinger)

Lors de sa dernière apparition publique (pour la bénédiction urbi et orbi), les mots ont manqué à Jean-Paul II, et cependant il a été parfaitement entendu. Les millions de pèlerins qui se sont précipités à Rome ont saisi son message : "Suivez-moi"...

L'imitation de Jean-Paul II nous révèle que, plus que de croyances, les hommes des sociétés sécularisées ont toujours besoin de modèles pour s'orienter dans un monde complexe.

25 août 2005

La vérité sur l'environnement

Un article de Bjorn Lomborg,
The Economist, 2 août 2001 (traduit par moi)
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L'écologie et l'économie devraient pousser dans la même direction. Après tout, le préfixe "eco", qui signifie "maison" en grec, se trouve dans les deux mots, et toutes deux disent n'avoir d'autre but que le bien-être de l'humanité. Pourtant, l'une et l'autre sont souvent à couteaux tirés. Pour les économistes, le monde semble aller de mieux en mieux. Pour la plupart des écologistes, il paraît aller de mal en pis.

Ces derniers, conduits par des vétérans comme Paul Ehrlich de Stanford, et Lester Brown du Worldwatch Institute, ont développé toute une "litanie" autour de quatre grandes peurs environnementales :

• les ressources naturelles s'épuisent ;
• la population augmente sans cesse, et plus vite que les subsistances, en sorte que l'humanité est de plus en plus mal nourrie ;
• un nombre croissant d'espèces sont en voie d'extinction, les forêts disparaissent et les réserves de poissons s'effondrent ;
• l'air et l'eau deviennent de plus en plus pollués.

C'est ainsi que l'activité humaine profane la terre, et que l'humanité court à sa perte.
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L'ennui, c'est que les faits démentent la litanie. En premier lieu, depuis que le Club de Rome publia en 1972 son rapport sur "les limites de la croissance", l'énergie et les autres ressources naturelles sont devenues plus abondantes, et non moins. En second lieu, le monde produit aujourd'hui plus de nourriture par habitant qu'à aucun autre moment dans l'histoire de l'humanité. De moins en moins de gens connaissent la faim. En troisième lieu, même s'il est vrai que des espèces disparaissent, ce devrait être le cas de 0,7 % d'entre elles seulement dans les 50 prochaines années, au lieu de 25 à 50 %, comme on le dit souvent. Enfin, il apparaît à l'analyse que la plupart des formes de pollution environnementales ou bien ont été très exagérées, ou bien constituent un mal transitoire - associé aux premières phases de l’industrialisation et qu'il importe donc de traiter non pas en réduisant la croissance économique, mais au contraire en l'accélérant. Une forme de pollution - l'émission de gaz à effet de serre, cause du réchauffement climatique - constitue certes un phénomène de long terme, mais son impact total n'est pas tel qu'il faille y voir une menace pour l'avenir de l'humanité. Le danger résiderait plutôt dans l'adoption d'une réponse inappropriée.

Est-il vrai que les choses vont de mal en pis ?

Prenons ces quatre points un à un.

Premièrement, l'épuisement des ressources naturelles. Les premiers mouvements écologistes craignaient que les ressources minérales, dont dépend l’industrie moderne, viennent bientôt à manquer. De fait, il y a bien une limite à la quantité de combustibles fossiles et de métaux qu'on peut extraire du sous-sol : après tout, la terre a une masse finie. Mais cette limite est beaucoup plus éloignée que ne croyaient les écologistes.

Pour découvrir de nouveaux gisements, il faut engager de l'argent. C'est en cela que réside la principale limite de l'offre de ressources naturelles, et non dans leur rareté au sein de la nature. Toutefois, les réserves connues de combustibles fossiles, et de la plupart des métaux, sont aujourd'hui plus importantes qu'à l'époque de la publication des "limites de la croissance". Par exemple, les réserves connues de pétrole susceptible d'être extrait à des prix raisonnables sont suffisantes pour alimenter l'économie mondiale pendant 150 ans (aux taux de consommation actuel). Si on ajoute que, depuis trois décennies, le prix de revient de l'énergie solaire diminue de moitié tous les dix ans, et qu'il devrait continuer à baisser dans l'avenir, la pénurie de ressources énergétiques ne constitue pas une menace sérieuse pour l'économie ou l'environnement.

Il en va de même des ressources non combustibles. Ciment, aluminium, fer, cuivre, or, azote et zinc représentent plus de 75 % des dépenses totales en matières premières. Malgré l'augmentation de la consommation de ces produits, une multiplication par deux à dix selon les cas en 50 ans, les réserves connues représentent là encore un nombre croissant d'années de production. De fait, l'évolution des prix reflète cette abondance croissante : l'indice des prix des matières premières de The Economist a baissé de 80 % en termes réels depuis 1845.

Autres balivernes, l'explosion démographique. En 1968, le docteur Ehrlich publiait un best-seller intitulé "The Population Bomb", où il prédisait que "la bataille pour nourrir l'humanité sera perdue. Dans les années 70, le monde fera l'expérience de famines tragiques - des centaines de millions de personnes mourront de faim."

Cela n'est pas arrivé. A la place, selon la FAO, la production agricole par habitant dans les pays en développement s'est accrue de 52 % depuis 1961. La ration calorique des pays pauvres est passée de 1 932 calories par personne en 1961, à peine assez pour survivre, à 2 650 calories en 1998 ; elle devrait atteindre 3 020 en 2030. De même, la proportion de personne souffrant de malnutrition dans les pays en développement est tombée de 45 % en 1949 à 18 % aujourd'hui ; on prévoit qu'elle sera de 12 % en 2010 et tombera à 6 % en 2030. En d'autres termes, la nourriture n'est pas devenue plus rare, mais s'est faite au contraire de plus en plus abondante. Et cela se traduit dans les prix. Depuis 1800, les prix alimentaires ont baissé de plus de 90 % en termes réels ; en 2000, selon la Banque Mondiale, ils avaient atteint leur plus bas niveau historique.

La prédiction du Dr Ehrlich fait écho à celle, faite 170 ans plus tôt, par Thomas R. Malthus. Malthus soutenait que, sans contrôle, la population humaine augmentait de façon exponentielle, alors que la production alimentaire ne pouvait augmenter que de façon linéaire -- par la mise en culture de terres supplémentaires. Il avait tort. La croissance de la population fut limitée par un frein interne insoupçonné : au fur et à mesure que les gens deviennent plus riche et mieux portants, ils font moins d'enfants. De fait, le taux de croissance de la population mondiale atteint son plafond, 2 % par an, au début des années 60. Depuis, il ne cesse de diminuer. Le taux d'accroissement démographique est aujourd'hui de 1,26 %, et l'on prévoit qu'il devrait tomber à 0,46 % en 2050. Les Nations Unies estiment que la croissance de la population devrait se stabiliser vers 2100 autour de 11 milliards d'habitants.

L'autre erreur de Malthus fut de ne pas anticiper les développements technologiques de l'agriculture. L'application du génie des hommes à l'agriculture permit d'obtenir toujours plus de nourriture par hectare cultivé, si bien que la croissance de la production alimentaire fut plus rapide que la croissance démographique. Incidemment, cela réduisit aussi la nécessité de mettre toujours plus de terres en culture, et par là contribua à limiter les atteintes à la biodiversité.

Troisièmement, le risque de perte en biodiversité est réel, mais exagéré. La plupart des estimations sont fondées sur un modèle simple (une île) liant une perte en habitat à une perte en biodiversité. Empiriquement, 90 % de forêts en moins signifie 50 % d'espèces en moins. Et comme les forêts tropicales semblent disparaître à un rythme alarmant, nombreux sont ceux qui estiment que le nombre d'espèces devrait diminuer de moitié en l'espace d'une génération ou deux.

Néanmoins, les données ne corroborent pas ces prédictions. Dans l'Est des Etats-Unis, la surface forestière ne s'est réduite que de 1 à 2 % en deux siècles, et il en est résulté la disparition d'une espèce d'oiseau. A Porto Rico, la forêt primaire a perdu 99 % de sa superficie en 400 ans, mais seules sept espèces d'oiseaux sur les soixante recensées ont disparu. De même, il ne reste plus que 12 % de la forêt atlantique du Brésil, après les déboisements du 19ème siècle. Si l'on applique la règle du modèle insulaire, la moitié des espèces auraient dû disparaître. Mais quand la World Conservation Union et la Brazilian Society of Zoology ont recensé les espèces restantes, elles ont dû se rendre à l'évidence : aucune des 291 espèces d'animaux connus dans cet écosystème forestier n'avait disparu. Les espèces semblent donc plus résistantes qu'on ne pensait. Enfin, les forêts tropicales ne disparaissent pas au rythme de 2 à 4 % par an, comme nombre d'écologistes l'avancent : les derniers chiffres de l'ONU indiquent un aux de 0,5 %.

Quatrièmement, la pollution est également exagérée. De nombreuses analyses montrent que la pollution de l'air diminue au fur et à mesure que la société devient suffisamment riche pour se préoccuper sérieusement de son environnement. A Londres, la ville pour laquelle on dispose des meilleures données, la pollution de l'air atteint son maximum autour de 1890. Aujourd'hui, l'air est plus pur qu'il n'a jamais été depuis 1585. Il y a de bonnes raisons de penser qu'il en va de même pour l'ensemble des pays développés. Quant aux pays en développement, la pollution de l'air augmente certes, mais de la même façon qu'elle augmentait dans les pays développés dans les premières phases de leur industrialisation. Quand ces pays seront devenus assez riches, ils commenceront à leur tour à réduire la pollution de l'air.

Tout cela contredit la litanie. Et pourtant les enquêtes d'opinion suggèrent que la plupart des gens, dans le monde riche au moins, sont persuadés que la qualité de l'environnement se dégrade. Quatre facteurs expliquent cette disjonction entre la perception et la réalité.

La tendance de nos sociétés à ne voir que le mauvais côté de la vie

Il y a d'abord le problème de la compétition entre les chercheurs pour la répartition des budgets de la recherche scientifique. Les fonds sont affectés prioritairement aux départements concernés par les problèmes que les autorités jugent les plus sérieux. C'est une saine politique, mais cela peut avoir l'effet pervers d'inciter les départements concernés à exagérer quelque peu la gravité de ces problèmes.

En second lieu, les organisations écologistes cherchent à capter l'attention des médias, pour se faire connaître et attirer des fonds. Ce faisant, elles ont tendance à en rajouter quelque peu. C'est ainsi qu'en 1997, le Worldwide Fund for Nature diffusa un dossier de presse intitulé "les deux tiers des forêts du monde disparues à jamais". La vérité était plus proche de 20 %.

Bien que ces organisations soient composés d'individus désintéressés, elles n'en partagent pas moins les autres caractéristiques des groupes de pression traditionnels. Ce ne serait pas grave si le public considérait les organisations écologistes avec le même degré de scepticisme que les autres lobbies, mais ce n'est pas le cas. Lorsqu'une organisation commerciale plaide pour réduire les contrôles antipollution, elle est immédiatement perçue comme intéressée. En revanche, une organisation verte s'opposant à la réduction de ces contrôles passe pour altruiste, quand bien même une analyse dépassionnée de ces contrôles montrerait qu'ils font plus de mal que de bien.

Une troisième source de confusion tient à l’attitude des médias. Les gens sont plus curieux des mauvaises nouvelles que des bonnes. Les journaux, les radios et les télés sont là pour offrir au public ce qu'il désire. Il peut en résulter des distorsions significatives dans la perception des problèmes. Par exemple, quand El Niño visita l'Amérique en 1997 et 1998, il fut accusé d'avoir naufragé l'industrie touristique, causé des allergies, fait fondre la neige dans les stations de ski et tué 22 personnes lors d'une tempête de neige dans l'Ohio.

Une vue plus mesurée était cependant possible, comme l'atteste un article récent du Bulletin of the American Meteorological Society. Balançant les coûts et les bénéfices d'El Niño, les auteurs chiffrent à 4 milliards de $ les dommages qui lui sont directement imputables, et à 19 milliards de $ les gains de l'économie américaine : les hivers plus doux ont permis de sauver 850 vies, de réduire les factures de chauffage, la gravité des inondations chaque printemps avec la fonte des neiges, et la fréquence des ouragans sur les côtes Atlantiques (c'est ainsi qu'en 1998, les Etats-Unis n'ont connu aucun ouragan, faisant ainsi l'économie de gros dégâts). Or, à la différence des coûts, ces bénéfices n'ont pas été portés à la connaissance du public.

Le quatrième facteur tient à la mauvaise perception des risques par les individus. Les gens se figurent que l'accumulation des déchets finira par encombrer l'espace, que bientôt on ne saura qu'en faire. En réalité, même si la quantité de déchets par habitant devait continuer de croître au rythme actuel, et même si la population américaine devait doubler d'ici 2100, le montant total des déchets produit par les Etats-Unis pendant tout le 21ème siècle représentera une surface de 28 km de côté : 1 / 12 000ème de la superficie du pays !

L'ignorance peut fausser le jugement. Et la peur inspirée par des problèmes imaginaires touchant à l'environnement risque de divertir des ressources rares et de l'énergie politique de la lutte contre des problèmes plus sérieux. Ainsi, il existe différents moyens susceptibles de sauver ou de prolonger des vies humaines, dont on peut comparer le coût (en $) et l'efficacité (en années de vie). Si l'on prend l'exemple des Etats-Unis, certaines politiques environnementales, comme l'essence sans plomb et la réduction des émissions de dioxyde de souffre, s'avèrent vraiment efficaces (cost-effective). Mais elles sont généralement déjà à l’oeuvre. Pour le reste, la plupart des mesures environnementales sont moins efficaces que des interventions visant à améliorer la sécurité (par exemple, la généralisation de l'air-bag dans les voitures), ou celles relatives à la vaccination et à la prévention médicale. Certaines sont même absurdement coûteuses.

Une mauvaise perception des risques peut conduire à des erreurs extrêmement coûteuses. Les émissions de dioxyde de carbone contribuent au réchauffement climatique. Les meilleures estimations dont nous disposons envisagent une élévation moyenne des températures de 2 à 3 degrés d'ici la fin du siècle. Cela causera de graves problèmes, presque exclusivement dans les pays en développement : on peut en estimer le coût à 5 000 milliards de $. Chercher à limiter le réchauffement de la planète semble donc une bonne idée. Encore faut-il s'assurer que le remède n'est pas pire que le mal.

Las ! Les analyses économiques montrent clairement qu'il serait beaucoup plus coûteux de réduire significativement les émissions de dioxyde de carbone que de payer le prix de l'adaptation à des températures plus élevées. Par exemple, si le protocole de Kyoto était parfaitement appliqué, ses effets sur le climat seraient minuscules : selon le modèle élaboré par Tom Wigley, l'un des principaux contributeurs du groupe d'expert des Nations Unis sur le changement climatique, l'élévation moyenne des températures d'ici 2100 ressortirait à 1,9 degrés au lieu de 2,1 ; autrement dit, l'augmentation des températures prévue pour 2094 interviendrait en l'an 2100.

Ainsi, le protocole de Kyoto ne permet pas d'éviter le réchauffement climatique, tout au plus permettrait-il au monde de gagner 6 années de répit. D'un autre côté, le coût de Kyoto, pour seuls les Etats-Unis, serait beaucoup plus élevé que ce que coûterait la résolution du problème sanitaire le plus urgent qui se pose aux hommes aujourd'hui : l'accès universel à l'eau salubre. Deux millions de personnes meurent chaque année, et cinq cent millions de personnes tombent sérieusement malades pour avoir bu une eau infectée.

Encore est-ce là le meilleur scénario. Pour peu que le traité soit mal appliqué, son coût pourrait être multiplié par cinq : 1 000 milliards de $, à comparer aux 50 milliards de $ par an de l'aide publique au développement.

Il est donc essentiel de substituer les faits à la litanie si l'on veut prendre les meilleures décisions pour l'avenir. Bien sûr, une gestion rationnelle de l'environnement et des investissements écologiques restent de bonnes idées, mais le rapport coût-bénéfice de ces investissements devrait être comparé à celui d'autres investissements dans les autres domaines qui affectent le bien être des hommes. L’excès d’optimisme peut s’avérer coûteux, mais l’excès de pessimisme peut l'être plus encore.

19 août 2005

Texte : ANOMIE - MERTON

Deux éléments confondus dans la réalité doivent être distingués par l’analyse. Le premier est constitué par les buts, les intentions et les intérêts définis par la civilisation : ce sont les objectifs légi­times, proposés par la société à ses membres. Ces objectifs sont plus ou moins intégrés dans une hiérarchie de valeurs. Les objectifs les plus appréciés sont en rapport avec des sentiments et des aspira­tions. Ils concernent les choses « qui en valent la peine ». Ils cons­tituent en partie ce que Linton a appelé designs for group living (modèles pour la vie en société). (...)

Le second élément de la structure sociale est une définition et un contrôle des moyens “ légitimes ” pour atteindre ces buts. Ces moyens réglés par la société ne sont pas nécessairement des règles techniques d’efficacité. Car, hors des conduites permises, on trouve de nombreux procédés, comme la violence, la fraude, la puis­sance, qui, d’un point de vue individuel, peuvent sembler plus efficaces que les autres. (...)

L’équilibre entre ces deux aspects de la structure sociale est maintenu aussi longtemps que les individus peuvent obtenir des satisfactions provenant à la fois de la réalisation des objectifs et de l’utilisation des moyens socialement acceptés.

[Toutefois,] il peut se produire qu’une société accorde plus d’importance à certains objectifs qu’aux procédures correspondantes. La société peut amener les individus à concentrer leur force de convic­tion et d’émotion sur les objectifs qu’elle approuve, sans les inciter à défendre avec la même force les méthodes prescrites pour parvenir à ces fins. Dans ce cas beaucoup d’individus soumettront leur conduite aux exigences de l’efficacité technique : la pro­cédure la plus efficace, qu’elle soit légitime ou non, sera en général préférée à la conduite prescrite par les institutions. Au fur et à mesure que cet état d’esprit s’accentue, la société devient de plus en plus instable et présente des phénomènes toujours plus nom­breux de ce que Durkheim a appelé “anomie” (ou absence de normes).

Quelques faits banals permettent de se faire aisément une idée de ce processus qui conduit une société à l’anomie. Dans les compétitions sportives par exemple, lorsqu’il s’agit de “gagner” plus que de “gagner selon les règles du jeu”, l’usage de moyens illégitimes, mais efficaces, est implicitement récompensé. Il arrive par exemple que le lutteur neutralise son adversaire par des moyens ingénieux mais illicites ; les élèves d’une université subventionnent de prétendus “étudiants” qui font plus de sport que d’études. De même, un joueur de poker peut satisfaire son désir de gagner en réussissant à mêler habilement les cartes comme dans une réussite. L’impression de léger malaise qu’il res­sent dans ce dernier cas et le caractère subreptice des délits publics montrent bien que les règles du jeu sont connues par celui qui les enfreint. Mais l’importance exagérée accordée au succès amène à se désintéresser des règles.

Ce qui est visible dans les compétitions sportives ou les jeux à l’échelle d’un microcosme existe aussi dans le macrocosme social. Ce processus d’exaltation des fins entraîne une démoralisation (au sens littéral du mot). C’est le cas en particulier de la civi­lisation américaine contemporaine, où l’argent a, dans une large mesure, été consacré comme une valeur en soi. L’argent a toutes les qualités nécessaires pour devenir un symbole de prestige. Il possède en effet un haut degré d’abstraction et d’impersonnalité. Quelle que soit la manière dont on l’a acquis, par la fraude ou selon les règles, il peut servir à acheter les mêmes biens et les mêmes services. Le caractère anonyme des sociétés urbaines s’ajoutant à ces qualités particulières de l’argent, des richesses peuvent s’accu­muler sans que la collectivité dans laquelle vit le ploutocrate con­naisse l’origine de sa richesse ; ou, si elle la connaît, elle peut l’oublier. (...)

La grande importance que la civilisation accorde au succès invite les individus à utiliser des moyens interdits mais souvent efficaces pour arriver ne serait-ce qu’à un simulacre de réussite richesse et pouvoir. Cette réaction a lieu lorsque l’individu a accepté le but prescrit mais n’a pas fait siennes les normes sociales et les procédures coutumières.

L’individu tendu vers un but est prêt à prendre des risques, quelle que soit sa position dans la société; mais on peut se demander dans quels cas la structure sociale, par sa nature même, prédispose les individus à adopter un comportement déviant.

Chez les individus d’un niveau économique élevé, il n’est pas rare que la pression en faveur de l’innovation rende imprécise la dis­tinction entre les pratiques régulières et irrégulières. Comme Veblen l’a fait remarquer : « Dans certains cas il est difficile, parfois impossible jusqu’au jugement du tribunal, de dire s’il s’agit d’une habileté commerciale digne d’éloges ou d’une malhonnêteté qui mérite la prison ». L’histoire des grandes fortunes américaines est celle d’individus tendus vers des innovations d’une légitimité dou­teuse. L’admiration que les gens éprouvent malgré eux pour ces hommes malins et habiles (smart), et qui réussissent, s’exprime souvent en privé et même en public : c’est le produit d’une civili­sation dans laquelle la fin sacro-sainte justifie les moyens. Ce n’est pas nouveau, Charles Dickens notait déjà :

Combien de fois n’ai-je pas eu, avec un interlocuteur, le dialogue suivant “ N’est-il pas très regrettable qu’un homme comme Un Tel soit en train de devenir fabuleusement riche en agissant de la façon la plus infâme et la plus odieuse, et qu’en dépit de tous les crimes dont il s’est rendu coupable, il soit toléré et même encouragé par vos compatriotes. C’est une calamité publique, ne trouvez-vous pas ? — Si, monsieur. — C’est un menteur reconnu, n’est-ce pas ? — Oui, monsieur. — N’est-il pas sans hon­neur, sans dignité et sans moralité ? — Si, monsieur. — Alors, quels peuvent bien être ses mérites ? — Eh bien, monsieur, il est smart.

(...)

Cependant, d’après notre analyse, les plus fortes pressions en faveur de la déviance s’exercent certainement sur les couches sociales infé­rieures. Plusieurs recherches ont montré que certaines formes du vice et du crime constituent une réaction « normale » à une si­tuation dans laquelle les individus se trouvent dans la quasi-impossibilité d’employer des moyens légitimes et traditionnels qui leur permettraient de réaliser la réussite financière que la civilisation leur présente comme un but désirable. Les possibilités professionnelles de ces individus sont en général limitées aux emplois les moins nobles. Étant donné le mépris des Américains pour le travail manuel — mépris qui est uniformément partagé par toutes les classes sociales — et le peu d’espoir qu’il y a à ce niveau de s’élever socialement, il est normal que l’on tende à adopter un comportement déviant. Le revenu et les promesses de puissance que peuvent apporter à l’individu le vice organisé, les rackets et les crimes sont sans commune mesure avec sa situation actuelle.

Bien que notre idéologie des classes ouvertes et de la mobilité sociale persiste à le nier, pour ceux qui sont situés au plus bas niveau de la structure sociale, la civilisation impose des exigences contradictoires. D’une part, on leur demande d’orienter leur conduite vers la richesse et d’autre part, on leur en refuse les moyens légaux. La consé­quence de cette incohérence est une proportion élevée de compor­tements déviants. Dans ce contexte, Al Capone représente le triomphe de l’intelligence amorale sur les “ échecs ” dus à une conduite morale dans une société où les canaux qui assurent la mobilité sociale sont fermés ou trop étroits, et où tous les individus sont invités à concourir pour obtenir le grand prix de la réussite économique et sociale.

Nous touchons ici un point d’une extrême importance; ce n’est pas seulement le manque de possibilités ou l’estime exagérée pour le succès financier qui provoquent une haute fréquence de comportements déviants. Une structure de classes plus rigides, une société organisée suivant des castes limiterait peut-être les possibilités des individus défavorisés beaucoup plus que ne le fait la structure actuelle de la société américaine. Mais dans celle-ci les buts sont censés transcender l’ordre des classes alors que l’or­ganisation sociale actuelle laisse en fait subsister des différences entre les classes dans les possibilités d’atteindre ces buts. Dans cet état de choses, la vertu cardinale, l’ambition est à l’origine du vice cardinal américain, le comportement déviant.

Extraits (tronqués) d’Eléments de théorie et de méthode sociologique, Robert K. MERTON, 1957 (traduction d’Henri Mendras)

13 août 2005

Hukou

pages 86 à 90 du très remarquable livre de Pietra Rivoli : The travels of a T-shirt in the global economy, Wiley 2005 (cf. ici)

Docility on a Leash
.
Jiang Lan works eight hours per day, six days per week in the Number 36 yarn factory in Shanghai. Her job is fixing broken yarn. She sits on a hard metal chair that is attached to tracks on the floor in front of a row of spindles. By depressing the pedal at her foot, Lan glides left and right along the tracks, stopping wherever she sees a flashing red light, the signal of broken yarn. With a deft and intricate move of her fingers, she repairs the yarn, then glides left or right to the next flashing light. Lan does this all day, wrapped in the steam and cotton flurries, blanketed by the metal noise. At the end of the day, Lan steps outside to the surprising quiet and walks across the gravel road to the company dormitory. And at the end of the month, she receives a paycheck of about $100. She saves pretty much all of it.

Yes, she says. She likes her job.

Jiang Lan, of course, is China's comparative advantage. Yet while the sheer number of Jiang Lans, as well as their low wages, are often put forth to explain Chinas dominance in light manufacturing, the truth is that these economic factors—the supply and price of labor—take us only part of the way toward understanding China's leadership position in this industry. The whole story requires that we understand not only supply and price, terms that have meaning everywhere, but also that we understand Lan’s life in China, its limits and its possibilities. Since the rise of industry in eighteenth-century England, ideal workers for low-end textile and apparel work have been those that endure repetitive drudgery not just cheaply, but willingly and uncomplainingly.

Researchers from a wide variety of backgrounds and nationalities, examining disparate regions and different centuries, come again and again to the "D" word in describing the ideal textile and apparel worker. Docility, in turn, in Lancashire, Massachusetts, South Carolina, Japan, Taiwan, and Hong Kong has been the product of a lack of alternatives, lack of experience, and limited horizons. Ironically, while the founding principles of the modern Chinese state rest on the rights of the working class, the Chinese government has at the same time engineered a system of laws virtually assuring an almost unlimited supply of docility. The Chinese government controls Jiang Lan's life in ways that are bad for China's human rights record but very good for the production of T-shirts. Jiang Lan, in effect, is on a leash that restricts her choices, her experience, what she sees, and where she goes. It is not so much the labor market but the curse of anti-market forces in Chinese history that restricts her life and its possibilities.

Accidents of birth have always shaped destiny: race in America or class in England or caste in India. In China, the accident is hukou. To the worker, hukou is the leash, but to the textile industry, hukou is competitive strength, ensuring a stable and cheap labor force for the urban industry while at the same time ensuring that Jiang Lan and her colleagues bring their labor, but not themselves, to Shanghai. Roughly translated, hukou is a place of household registration. For a Chinese citizen today, the hukou specifies where you live, no matter where you actually are.

The hukou system was devised in the 1950s to support the economic development plans of the new Communist China. The great majority of the country's citizens were assigned rural hukous: Those with rural hukous were required to remain in the countryside to produce quotas of food within their communes, and were normally barred even from traveling to the cities. Through the hukou system, China ensured a stable food supply for its cities while at the same time limiting the population of the urban areas. In reality, however, the masses in the countryside were "surplus labor," an academic term for people with nothing to do, people so "surplus" that their presence had no effect on the output of the commune. And while forcing the masses to remain idle in the countryside, China devoted its resources to the urban population, developing the cities' housing, education, healthcare, and infrastructure while leaving the rural population to fend for itself. As the cities developed, hundreds of millions of unskilled, barely educated people were held captive in their rural villages by their hukou.

In the late 1980s, however, China began to gradually liberalize the hukou system, lifting up the land away from the coast and pouring the rural masses to the coastal areas to produce T-shirts and sneakers and plastic toys. But even today, each rural citizen rolling toward the coast is on a leash. They can visit the city but they cannot easily stay; they can bring their labor but not themselves or their families. These workers are liudong renkou, which translates roughly to "floating people." As of the mid-1990s, 40 percent of the labor force in the Shanghai textile industry were "floating" girls and women from the rural areas. Human Rights Watch in China estimates that the rural migrant population in Chinas cities is between 60 and 120 million. In 2003, the AFL-CIO charged that China's exploitive hukou practices constituted an unfair trade advantage.

The rural hukou defines and limits the worker's life in Shanghai. Floaters work 25 percent more hours per week but earn 40 percent less than those with urban hukous. Because they are not residents of Shanghai, they do not have access to what is left of the urban residents' "iron rice bowl" services such as subsidized housing, childcare, healthcare, and pension benefits. Most of the Shanghai floating population lives at work, in dormitories, makeshift shelters, or in the workshop itself. Some floaters are able to rent housing, but they pay six times as much as urban residents for half as much space. Toilets and kitchen facilities are the norm for the city dwellers and the exception for the migrants. The workers come to the city alone; there is usually no living space, schooling, or healthcare for their spouses and children. The floaters are Chinas Bracero workers. In a more recent analogy, China labor specialist Anita Chan has likened the hukou system to South African apartheid.

Sometimes China's floating workers show up in the city and hope for the best, but often the migrants have prearranged employment, especially in the textile and construction industries. Migrants risk not only economic failure but also detention and worse under China's regulations on "Custody and Repatriation." Under these regulations, a rural visitor with the "three not haves" (sanwu renyuan)—no papers, no job, no address—can be forcibly detained in a C&R center, or sent home. At best, detention is costly (citizens detained must pay to be released); at worst, it is tortuous. And even those workers with employment live an uneasy life in the city, because the regulations governing migration to the cities are so byzantine that virtually every visitor is in violation of one rule or another. Depending on the city, a visitor might need an identity card, a temporary residence card, an employment registration card, a migrant identity card, a housing permit, and a family planning permit, each obtained from a different agency at significant cost. In the cities studied by Knight et al., the permits necessary to avoid the C&R laws—if they can be obtained—cost more than half the monthly wage for the typical migrant worker. Often, by the time the worker gets the final necessary document, the first has expired.

Though China has recently increased migrant workers' protections under the C&R rules, many of these protections are only theoretical, because, as Anthony Kuhn found, the limitless supply of rural migrants means that only those who surrender their protections are likely to be hired. Even government officials acknowledge that migrants are often not paid: In one survey the government found that 72.5 percent of migrants were owed back wages by their employers. And though the law requires that the migrants have employment contracts, more than 90 percent of workers do not.

The factories have an uneasy relationship with their floating workers. Managers report that the floating workers are critical to production, not only because they are cheaper than their urban counterparts, but, more important, because they "can bear more hardship" and are "more manageable." Managers report that they hire floating workers for the simple reason that city workers will not take the dusty, steamy, noisy work of the construction and textile trades, and, even if they would, the city folk not only talk back, but are physically not up to the work. Yet the factories' ability to hire migrants is restricted: Only some jobs are open to floating workers, and enterprises may have quota limits on the number of floating workers they may employ. The government uses the quota system as a labor market intervention: expanding the quotas during boom times and restricting the quotas during times of urban unemployment. The rural workers are the variable cost, ebbing and flowing with the American appetite for T-shirts.

Until today, each stop in the race to the bottom has been more fleeting than the last. Today, however, China's lead in the race to the bottom in textiles apparel is the same yet different from that of her predecessors. The characteristics of the ideal worker—particularly docility and desperation—have not changed, the repetitive drudgery of at least most of the work has not changed, the relentless cost pressure has not changed, and the role of the rural poor in powering the factories has not changed. Yet China's sheer size, and especially the remnants of the state-engineered hukou system, ensures that the supply of docile young women from the farm will be much greater than it was for China's industrial predecessors. China, for the foreseeable future, will likely lead in the race to the bottom.

As was the case for slaves, sharecroppers, and bracero workers, it is not the perils of the labor market that block the path for Chinese textile and apparel workers. Instead, as was the case for these prior generations as well, it is a state-engineered system that limits the ability of these workers to participate in the market as full citizens.

11 août 2005

Sommaire


1. Economie


La mondialisation et la croissance -- traduction d'un article de Michael Spence
L’angoisse du gardien de but au moment du penalty
Psychologie et Economie (L'homo oeconomicus à l’épreuve de l’économie comportementale) -- Compte rendu et anlyse de l'ouvrage de Dan Ariely : C'est moi qui décide
Santé et pauvreté dans les pays en développement
L’économiste comme détective
Le progrès technique et la connaissance
Le rugby et la mondialisation
Le Big Mac Index
Sciences sociales et idéologie


L’épidémie d’obésité et le multiplicateur social
Le choix du conjoint : l’œuvre de Cupidon et la part du Social
La mondialisation de la beauté
La grande solitude de Cho Seung-hui
L'argent ne fait pas le bonheur (1)
L'argent ne fait pas le bonheur (2)
L'argent ne fait pas le bonheur (3)
L'argent ne fait pas le bonheur (4)

Obésité et statut social
Durkheim et les suicides liés au travail
Le don
Le don, l'échange non marchand et l'échange marcha...
Les modèles de la socialité selon Alan Fiske (traduction)
Durkheim en mp3
Quand la parité accroît l'inégalité sociale

L'inégalité sociale devant le sexe
Le mythe de la génération sacrifiée
La rationalité des croyances magiques
Le mythe de l'ascenseur social en panne
Bacheliers sublimés (suite)Bacheliers sublimés
L'énigme du suicide et de la fracture sociale

Passer ou ne pas passer l'agrégation...
Comment je n'ai pas rencontré Bourdieu
Pourquoi les dealers vivent-ils chez leurs mamans ? (CR détaillé d'une étude de Levitt & Venkatesh)
Sur la "racaille" et les "vrais jeunes"
L'imitation de Jean-Paul II
La frustration relative et la démocratisation de l’école
Emeutes et anomie

L'inégalité des chances scolaires
L'inégalité sociale devant la mort
Online dating
La famille et le bonheur
Le bonheur à la portée de tous
La séparation des parents et la réussite scolaire des enfants
Génération CPE, génération sacrifiée ?
Acting White

 3. Développement, Histoire économique

L’économie de Sylvania et Freedonia: une parabole (traduction d'un texte de David N. Weil)
Efficience et Développement
Deux mondes & Deux mondes (2), traduction d'un texte de Partha Dasgupta : le monde de Becky l'anglaise, et celui de Desta l'éthiopienne
Fécondité et développement
La guerre primitive
L’île à la monnaie de pierre (part 1)
L’île à la monnaie de pierre (part 2)
L’île à la monnaie de pierre (part 3)
L’île à la monnaie de pierre (part 4)
La Grande Dépression (traduction de Brad DeLong)
La Tulipomanie hollandaise au 17ème siècle : la légende et la réalité

Résumé de Farewell to alms, Gregory Clark :
Le verrou malthusien
L’équilibre malthusien
Monde malthusien, monde darwinien
L’émergence de l’homme moderne
La Révolution industrielle anglaise

Institutions et développement
Criminalité et précipitations en Bavière au 19ème ...
La préférence pour le loisir chez les Classiques
Indolents africains
L’innovation, clef d'une croissance durable
La main invisible
Aux sources de la main invisible : Jean Domat (textes)
Aux sources de la main invisible : Pierre Nicole -- textes
Aux sources de la main invisible : Pierre Nicole et « le commerce d’amour-propre »
Laissez-faire-laissez passer
La grande transformation

Pauvreté et Famine au Niger (traduction)
Un million de mutinés - Robert Lucas et Monsieur Biswas (traduction)
Notre civilisation universelle, par VS Naipaul (traduction)
La mondialisation et les îles de pauvreté (traduction)
Mondes à part (traduction)
Le déterminisme géographique et la divergence économique (III)
Le déterminisme géographique et la divergence économique (II)
Le déterminisme géographique et la divergence économique (I)

4. Politique

Bonheur privé, action publique - Résumé de l'ouvrage d’Albert O. Hirshman
Défection et Prise de Parole - résumé de l'ouvrage d'Albert O. Hirschman
Le droit d'ignorer l'Etat
La relativité du vote et le paradoxe de Condorcet
Les salaires des profs